Текст книги "La Perle de l'Empereur"
Автор книги: Жюльетта Бенцони
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– Qu’est-ce qu’elle chante là ? chuchota Karloff. Je ne comprends pas…
– Ce doit être du mongol, laissa tomber Aliosha. Mais j’ignore d’où elle le sort…
Une chose était certaine en tout cas. Tamar avait tourné la tête vers la tzigane et elle écoutait avec une attention tellement tendue que tous la ressentaient. Au bout d’un moment et sans cesser de chanter, Masha défit la corde qui liait les poignets de Tamar et, se levant, lui tendit une main, sans la lâcher quand la femme se fut relevée à son tour. On aurait dit que la vie de celle-ci était suspendue à cette voix, à ce regard… Main dans la main, elles se dirigèrent vers la porte et sortirent de la maison… Adalbert et Martin s’apprêtaient à s’élancer à leur suite mais Aliosha les retint :
– Suivons, mais à distance !
La nuit, si sombre auparavant, commençait à céder devant le jour et, dans ces deux femmes qui s’en allaient à pas lents à travers les écharpes de brume venues du fleuve et qui se glissaient sous les arbres, il y avait quelque chose d’envoûtant. Masha chantait toujours… Ceux qui venaient derrière assourdissaient leurs pas, retenaient leur souffle, conscients de la fragilité du lien entre la chanteuse et celle qui l’écoutait…
Enfin on sortit du bois. On déboucha sur la terrasse dont avait parlé Aliosha, d’où l’on découvrait la Seine, les moutonnements obscurs du bois de Boulogne et les lumières de la ville. Soudain Tamar s’accroupit dans les herbes hautes commença à déblayer de la terre et des herbes mêlées, puis, se redressant, regarda Masha. Celle ci se tut et tendit les bras pour envelopper Tamar mais, avec un cri qui était aussi un sanglot, la Mongole lui échappa, courut vers l’extrémité de la terrasse et se jeta dans le vide… Sans qu’elle fît un geste pour la retenir.
Seulement, par trois fois, Masha se signa.
Déjà les hommes étaient devant la place ainsi dégagée. Ils virent une tôle ronde munie d’une poignée, la soulevèrent. Déjà Adalbert était à genoux au bord et plongeait sa lampe dans les ténèbres d’où s’élevait une odeur pénible. Ce qu’il aperçut l’épouvanta :
– Bon Dieu ! s’écria-t-il à demi étranglé. Il est là au fond de ce trou… On dirait… on dirait qu’il est mort !
Cependant, des profondeurs du puits, une voix faible lui parvint :
– Adal… C’est toi ?
– Oui, mon vieux, c’est moi. Comment es-tu ?
– C’est… c’est sans importance ! Lisa ! Où est Lisa ?
– Elle va bien, sois tranquille ! J’arrive ! (Puis, s’adressant à ceux qui l’entouraient :) Comment descend-on là-dedans ? Trouvez-moi une corde… une échelle !
La corde n’était pas loin. On la trouva dans les herbes avec un crochet permettant de descendre et de remonter un seau : la seule communication, depuis près de trois semaines, entre l’enterré et le monde des vivants. Fédor, le plus solide des Vassilievich, se l’attacha autour du corps et s’assit par terre pour permettre à Adalbert de rejoindre son ami tandis que deux autres frères le retenaient.
– On ne le remontera pas comme ça, observa celui-ci. Il faudrait au moins une échelle ! Appelez donc les pompiers ! Ils sauront faire ça mieux que nous s’il est blessé. Sans oublier la police !
– Ni un serrurier ! gronda Adalbert du fond du trou. Il est enchaîné à la muraille !
Il fallut tout cela en effet, plus une bonne heure et les efforts de trois hommes pour que la civière descendue dans le puits remonte en glissant le long de l’échelle et soit déposée dans la tendre lumière d’un soleil qui se levait sans hâte.
– Mon Dieu ! exhala le policier. Quel monstre était donc ce pseudo-Napoléon ?
Morosini, en effet, aurait suscité la pitié de son pire ennemi : amaigri, blême sous les poils de barbe qui lui mangeaient le visage, les yeux creux et brûlants de fièvre, les bras enflés et les poignets couverts de croûtes dont certaines saignaient encore, sale à faire peur et répandant une odeur méphitique, il ne restait plus grand-chose de l’homme séduisant et désinvolte qui avait quitté la rue Jouffroy par une froide nuit d’avril pour s’enfoncer dans une nuit encore plus profonde. En outre, il émettait par quintes épuisantes une toux sèche qui fronça les sourcils d’Adalbert : il savait son ami sensible au froid et ce printemps ressemblait comme deux gouttes d’eau à un début d’hiver. Sans compter l’humidité du puits !
– Il faut le ramener tout de suite à la maison ! s’écria Marie-Angéline qui avait rejoint les hommes et qui pleurait dans son mouchoir. Il recevra les meilleurs soins !
– Pas question ! coupa Langlois. Il lui faut l’hôpital et nous allons le conduire à l’Hôtel-Dieu.
– Il a raison, approuva Adalbert. Il a besoin d’un examen minutieux. Après quoi on pourra le récupérer…
– Belles paroles ! ricana Langlois. Vous voilà saisi par la sagesse ? Un peu tard, on dirait ? Mais vous allez avoir des comptes à me rendre ! C’est bien la première fois que je vois faire appel à des tziganes plutôt qu’à la police pour régler les comptes d’un criminel !
– C’est moi qui ai téléphoné au Schéhérazade avant de venir ici, intervint Martin Walker. Vous appeler eût été trop risqué !
– Tandis qu’à présent vous avez lieu d’être satisfait ? Quel tableau de chasse ! Un vrai massacre…
– Vous n’auriez pas fait mieux ! Peut-être même pire, car tout le monde est entier dans notre camp. Sauf sans doute le dos de Vidal-Pellicorne. Au lieu de rouspéter, vous feriez mieux de vous pencher sur le problème qui vous reste : Agalar n’était pas Napoléon VI. Il l’a avoué avant de mourir en demandant pardon à Dieu et en jurant qu’il n’avait tué ni Piotr Vassilievich, ni Van Kippert ! Somme toute vous devriez nous remercier parce qu’on vous a éliminé une belle bande de truands sans que ça coûte un sou à la justice française !
– Je me disais aussi que j’oubliais quelque chose ! ricana Langlois. Eh bien, merci, monsieur Walker ! Tâchez au moins de ne pas en rajouter dans le papier sensationnel que vous allez pondre ?
– Allons, commissaire ! fit Walker avec un sourire désarmant. Comme si vous ne me connaissiez pas ?
– Justement, je vous connais.
– Alors, vous devez savoir que je vénère la police et que, pour rien au monde, je ne voudrais troubler sa sérénité.
Adalbert, cependant, s’était rapproché de Masha qui, à l’écart, contemplait ce qui se passait, immobile et droite, absente…
– Qu’avez-vous chanté pour cette femme tout à l’heure ?
Sans le regarder, elle répondit :
– Le chant de mort des guerriers mongols. Je l’ai appris un jour, très loin d’ici, d’un homme qui allait mourir… Cela évoque la gloire de ceux ont combattu dans l’honneur et qui s’en retournent, libérés de la haine, vers la steppe ancestrale que baignent l’Onon doré et le bleu Kéroulen… mais ne me demandez pas de traduire mot à mot : j’en suis incapable même si je comprends…
Et, ramenant sur sa tête le châle qui en avait glissé, elle s’en alla rejoindre ses frères…
Ainsi que Marie-Angéline l’avait précisé, Lisa n’eut aucune peine à se libérer de ses liens quand elle reprit conscience sur le tapis de la salle de bains où elle était étendue en chemise. Une situation parfaitement ridicule qui l’eût amusée si l’enjeu n’eût été aussi lourd. Elle aimait bien « Plan-Crépin », dont elle reconnaissait volontiers les aptitudes hors du commun, mais cette fois elle lui en voulait de s’être immiscée dans ce drame où la vie d’Aldo était en jeu.
Revenue dans sa chambre, elle constata d’abord qu’il était près de neuf heures et demie, ce qui signifiait que la machine était en marche et qu’elle ne pouvait plus rien pour l’arrêter. Que faire alors ? Rester dans cette chambre banale sans communication aucune avec qui que ce soit lui parut insupportable et, puisque l’indomptable Marie-Angéline avait pris sa place, elle allait se rendre rue Alfred-de-Vigny, certaine de s’y trouver au cœur du problème. Tante Amélie avait le réconfort vigoureux et singulièrement efficace.
Saisie d’une hâte soudaine de la retrouver, elle endossa les vêtements de Marie-Angéline, rassembla les quelques affaires sorties de sa mallette de voyage, prit son sac et descendit dans le hall pour régler sa note et demander un taxi. Il y avait réception, ce soir, au Continental et elle en fut un instant contrariée car dans ceux qui arrivaient elle pouvait reconnaître certains visages ; mais son déguisement était vraiment parfait, ainsi que la convainquirent son reflet dans l’une des hautes glaces de l’entrée et les regards sans poids de ces gens sur elle. Quelques instants plus tard elle roulait vers le parc Monceau…
Si elle s’attendait à créer une quelconque surprise, elle fut déçue.
– Enfin vous voilà ! exhala Mme de Sommières qui, depuis plus d’une heure, arpentait son jardin d’hiver dans un cliquetis de sautoirs.
– Vous m’attendiez ?
– Bien sûr ! Que pouviez-vous faire d’autre à présent que compter les heures avec moi ? On attend mieux à deux que seule en face de son imagination. J’aime bien Plan-Crépin, vous savez ?
– Pourquoi, alors, lui avoir laissé faire cela ?
– Parce que c’était la seule chose intelligente. Parce que vous avez deux petits enfants et qu’ils ont besoin de vous plus encore que de leur père Enfin parce que Plan-Crépin porte en elle le sang de ces fous qui traversaient les mers et les déserts pour récupérer un tas de pierres où le Christ n’a fait que passer.
Elle s’arrêta, regarda Lisa au fond des yeux puis la saisit dans ses bras pour la serrer contre son cœur :
– Ma pauvre petite ! Ce que vous avez dû souffrir ! Pardon de n’avoir pas d’abord pensé à vous. Pardon de cet accueil un peu abrupt mais… mais je suis comme ça ! Si je ne vocifère pas, je m’écroule !
– Je sais. Mon père est comme vous… et moi aussi je crois bien. Mais j’ai peur… J’ai tellement peur !
Se dégageant des bras de la marquise, elle se laissa tomber sur un pouf et, en dépit de ce qu’elle venait de dire, fondit en larmes avec la violence d’une rivière qui brise une vanne. Mme de Sommières la laissa pleurer un moment, se contentant de poser une main apaisante sur les cheveux teints de la jeune femme dont elle avait commencé à palper une mèche dans un geste plein de pitié. Alors, elle entendit :
– Pourquoi… pourquoi ne m’avez-vous pas dit qu’il s’était mis à aimer cette femme ? À l’aimer au point de la tuer.
Comprenant qu’un poison ajoutait sa brûlure à la blessure de Lisa, Mme de Sommières tira une chaise basse près du pouf et s’empara des mains de la jeune femme pour essayer de découvrir son visage :
– Qu’est-ce qui peut vous faire croire une pareille horreur ? Connaissez-vous donc Aldo aussi mal ?
– Je le connais bien, au contraire. Je sais qu’il est sujet à des coups de passion qu’il a du mal à contrôler. Avez-vous oublié Anielka et, avant elle, Dianora, la femme de mon père ?
– Pourquoi ne pas remonter au Déluge ? L’affaire Dianora, c’était avant la guerre. Quant à la Polonaise, il a vite compris…
– Pas si vite que vous le dites ! J’étais auprès de lui. Même si je me fondais dans le paysage. Après la Danoise et la Polonaise, pourquoi pas cette Russe ?
– Mais qui a pu vous raconter tout ça ?
– Quelqu’un en qui j’ai entière confiance : mon cousin Gaspard. Il a vu Aldo chez Maxim’s avec cette femme et ensuite il l’a suivie. Elle était, m’a-t-il dit, d’une rare beauté et…
– Et vous avez avalé cela sans vérifier ? Pourquoi ne pas être venue le rejoindre aussitôt au lieu de rester en Autriche ?
– Mais parce que j’aurais détesté ce rôle ! s’écria Lisa. La femme jalouse qui vient récupérer son époux pour le ramener au foyer en le tirant par l’oreille ? Vous, vous auriez dû m’appeler !
– Nous étions à Nice. C’est la lecture d’un journal qui nous a fait rentrer dare-dare… après le crime. Et ça vous l’en croyez capable aussi ?
Lisa haussa des épaules désabusées :
– Pourquoi pas ? Aldo a derrière lui des siècles de violence, de jalousie, de passions…
– … comme n’importe quel habitant de cette terre qu’il soit prince ou vilain ? En tout cas, au lieu d’écouter les délations – peut-être pas si innocentes ! – de votre cher cousin, pourquoi n’avez-vous pas appelé Adalbert ? Aldo habitait chez lui et il doit en savoir plus que quiconque !
– Son ami ? Le plus que frère ?… Il ne m’aurait rien dit.
– Je n’en suis pas certaine. Peut-être ne le savez-vous pas, mais je soupçonne notre archéologue d’être amoureux de vous depuis longtemps… Il ne serait pas resté les bras croisés devant un tel désastre.
Et comme la jeune femme gardait le silence Tante Amélie reprit :
– Lisa ! Lisa ! Ce que nous vivons ensemble ce soir est trop grave, trop douloureux aussi pour y mêler ce que je pense être au mieux un malentendu, au pire une infamie !
– Cela non ! Gaspard est un homme droit, honnête…
– Et il vous aime… Oui ou non ?
– Je ne sais pas…
– Mais si vous le savez ! En ce cas, sa vision des choses n’est peut-être pas tout à fait impartiale…
Cette fois Lisa ne répondit pas.
Le vieux Cyprien d’ailleurs venait d’entrer, poussant une table roulante sur laquelle il y avait disposé tout ce qui composait normalement un thé à l’anglaise, à cette différence près qu’il n’y avait pas de thé mais du café, du chocolat… et même un seau à champagne.
– Où allez-vous avec ça ? lui lança Mme de Sommières.
– J’ai pensé que si Madame la Marquise et Madame la Princesse veulent attendre Mademoiselle du Plan-Crépin, la nuit peut leur paraître longue… et froide.
Après quoi il alla tisonner le feu et remettre quelques bûches.
Elle fut longue en effet mais quand Cyprien revint au salon après l’avoir passée dans la loge du concierge près du téléphone, il trouva les deux femmes endormies, la plus âgée dans une chaise longue, la plus jeune dans une bergère, et resta là un instant à contempler ces deux visages fatigués que le sommeil n’avait pas réussi à rendre sereins. Allons, les nouvelles qu’il apportait seraient les bienvenues même si Monsieur Aldo était en route pour l’hôpital !
Il s’approcha de sa maîtresse, posa sur son épaule une main respectueuse et la secoua doucement…
En fait d’hôpital, Morosini n’effectua qu’un très bref séjour à l’Hôtel-Dieu : le temps, pour Mme de Sommières, d’apprendre qu’on l’y avait emmené et de passer – une fois n’est pas coutume ! – deux coups de téléphone : l’un à son « vieil ami » le professeur Dieulafoy pour exiger de lui une place dans sa clinique, l’autre au commissaire Langlois pour lui donner son point de vue sur la qualité des soins que l’on était en droit d’attendre du plus vieil hôpital parisien :
– Vous voulez qu’en plus de ce qu’il a subi, il attrape des poux, des puces et Dieu sait quoi ?
– Des cafards peut-être ? Nous ne sommes plus au Moyen Âge, Madame, et si l’Hôtel-Dieu accueille les indigents, les filles publiques et autres épaves de la rue, il a tout de même entendu parler de l’asepsie et de l’antisepsie.
– Il a une chambre particulière ?
– Non mais…
– Vous voyez bien ! En résumé, si vous l’avez mis là, c’est pour l’avoir sous la main. Encore une chance que vous ne l’ayez pas envoyé à l’infirmerie de la Santé !
– Je comprends votre émotion, Madame, mais je vous prie de vous calmer ! Il est vrai que j’ai encore plusieurs questions à lui poser, mais au titre de simple témoin : plus aucune charge ne pèse contre lui !
– J’aime mieux cela ! Bon, veuillez m’excuser, et comprendre qu’à mon âge je préfère ne pas avoir à traverser la moitié de Paris chaque fois que j’irai le voir. La clinique du professeur Dieulafoy n’est pas loin de chez moi…
– En ce cas, faites comme vous le désirez ! Je n’ai aucune raison de m’y opposer… Mais puisque j’ai le… hum !… plaisir de vous entendre, m’autorisez-vous une question ?
– Pourquoi pas ?
– Merci. On me dit que la princesse Morosini est chez vous ?
– Oui. Cependant, si vous désirez lui parler, je vous demande de prendre un peu patience. Elle vient de vivre un cauchemar dont elle n’est pas encore bien réveillée…
– C’est trop naturel. J’attendrai et je vais prévenir l’Hôtel-Dieu.
Une heure plus tard, couché au milieu de l’océan de blancheur d’une chambre dont la fenêtre donnait sur les arbres du parc Monceau, Aldo, que l’on avait nettoyé et pansé à l’Hôtel-Dieu, subissait le premier examen du professeur Dieulafoy. Sans en avoir d’ailleurs la moindre conscience. Depuis qu’on l’avait tiré du puits, la fièvre ne cessait de monter et, proche du délire, il ne se rendait compte de rien.
L’examen fut minutieux mais, quand il l’eut achevé, le « vieil ami » – qui n’avait guère plus de cinquante ans – ne cacha pas ses craintes lorsqu’il vint en personne rue Alfred-de-Vigny en donner le résultat :
– Il est atteint de broncho-pneumonie, expliqua-t-il. La sous-alimentation et l’eau, peut-être douteuse, qu’il a dû boire n’ont rien arrangé. Il était grand temps qu’on le tire de là.
– Mais enfin il est solide ? émit Lisa dont tout l’être protestait contre un bilan aussi dramatique. Il a toujours fait du sport…
– Cela ne l’empêche pas d’avoir des poumons fragiles. Cependant il jouit visiblement d’une excellente constitution et c’est sur elle que je compte pour le tirer d’affaire… Ne désespérez pas ! Le cas est grave mais pas extrême et je suis seulement venu vous donner le bilan…
– Je vais y aller ! Je veux le voir !
– Non, je vous en prie ! Pas maintenant ! Donnez-moi un jour ou deux ! Il n’aimerait pas, je crois, que vous le voyiez dans l’état où il est.
– C’est mon époux ! Et cela pour le meilleur et pour le pire. Et si le pire est là je dois y être aussi. Je viendrai… demain !
Dieulafoy haussa les épaules :
– Je ne peux pas vous en empêcher…
– Et moi je ne peux que vous donner raison, dit Mme de Sommières quand le médecin les eut quittées, mais peut-être devriez-vous faire quelque chose pour votre apparence ? Vous êtes méconnaissable ainsi.
Lisa se leva et se dirigea vers la glace de la cheminée qui lui renvoya l’image d’une femme dont la pâleur contrastait avec les cheveux d’un brun foncé aussi éloigné que possible de la somptueuse chevelure d’or roux qui l’enveloppait habituellement. Une femme très mal habillée, en outre, de vêtements sans grâce qui lui allaient mal.
– Vous voulez dire que je suis un véritable épouvantail ?… Il faut, au moins, arranger cela. Mais pour les cheveux je crains qu’une décoloration n’aggrave le mal. La solution sera peut-être de les couper court et d’attendre qu’ils repoussent…
– Aldo détestera. Il aime tant vos cheveux ! Ne coupez pas toute la longueur et faites éclaircir ce que vous garderez. Il y a grâce au Ciel d’excellents coiffeurs !
– Je sais mais d’ici demain je n’ai pas le temps, reste celui de téléphoner chez Lanvin où l’on a mes mesures pour demander que l’on m’apporte de quoi m’habiller convenablement.
Ce fut, bien sûr, plus que convenable. Le soir même, quand Adalbert vint dîner – il avait dormi toute la journée ainsi d’ailleurs que Marie-Angéline assommée de fatigue par sa nuit d’aventures ! –, il put embrasser une longue jeune femme brune, belle et pâle dans une robe de crêpe georgette bleu glacier dont le drapé en écharpe autour du cou faisait ressortir la rare couleur violet foncé des yeux.
– C’est assez surprenant, dit-il en tenant Lisa à bout de bras pour mieux l’examiner, mais c’est loin d’être laid. Et cette couleur vous va à ravir ! Je me demande ce qu’en dira Aldo ?
– Nous le saurons demain. Je ne veux pas attendre plus longtemps pour le voir. C’est moi qui devrais être auprès de lui. Pas des infirmières inconnues !
– Cela n’arrangerait rien. Je suis passé à la clinique avant de venir : la fièvre ne cède pas et il est toujours inconscient… C’est assez… impressionnant, même maintenant qu’on l’a débarrassé de sa crasse. Marie-Angéline qui l’a vu quand on l’a ramené au jour a failli s’évanouir…
Lisa eut un petit sourire et prit par le bras l’intéressée, qui devint toute rouge :
– Elle a fait preuve d’un courage extraordinaire, n’est-ce pas ? Pourtant je lui en voulais tellement lorsque je me suis retrouvée dans la salle de bains du Continental, ligotée avec des ceintures en éponge. À présent je ne sais que faire pour l’en remercier !
– Oh ! Je n’en mérite pas tant ! J’ai toujours adoré jouer la comédie, me déguiser, changer de personnage. Celui de Mina Van Zelden me plaît bien…
– Oui, eh bien vous vous contenterez dans l’avenir immédiat de celui de Plan-Crépin ! intervint la marquise. Il me suffit tout à fait, à moi : la comédie d’hier a bien failli tourner au tragique. Passons à table, en attendant, pour célébrer au champagne la gloire de notre héroïne !
– Au champagne ! s’offusqua Marie-Angéline. Alors qu’Aldo est entre la vie et la mort ?
– Boire de l’eau ne le ramènera pas plus vite à la santé. Nous devons avoir des pensées constructives et, pour moi, le champagne en fait partie presque autant que les prières ! Nous boirons aussi à sa santé. Je suis sûre d’ailleurs qu’il va s’en sortir.
Et, prenant le bras d’Adalbert, l’indomptable vieille dame se dirigea vers la salle à manger ; mais il y avait des larmes dans ses yeux.
Ceux de Lisa étaient secs mais inquiets lorsque, le lendemain après-midi, elle franchit, accompagnée d’Adalbert, le seuil de la clinique du Pr Dieulafoy. L’infirmière-chef qui les reçut était grande, maternelle et compétente. Elle les emmena dans son bureau où elle offrit à Lisa un siège et une cigarette.
– Vous pensez que j’ai besoin de réconfort ? murmura celle-ci avec un regard incertain.
– On en a toujours besoin. La fièvre a baissé. Pas suffisamment encore et le malade reste faible, à peu près inconscient. Le professeur s’est montré plus optimiste ce matin mais, quand il s’agit d’un cas… préoccupant comme celui-là, j’ai l’habitude d’offrir aux proches, quand ils arrivent à la clinique, une halte entre la rue et la chambre. Cela leur permet d’aborder leur malade avec plus de sérénité et cela me donne parfois l’occasion de… modifier leur comportement, leur tenue aussi, car il faut songer à l’impression que ressentira celui qu’ils viennent voir.
– Que voulez-vous dire ? demanda Adalbert.
– Qu’un visage défiguré par les larmes, des cheveux en désordre, des vêtements déjà endeuillés sont d’un effet déplorable. Grâce à Dieu ce n’est pas le cas de Madame, ajouta-t-elle avec un sourire en détaillant l’ensemble de velours noir et de satin bleu clair-de-lune qui habillait si élégamment Lisa ; un turban où s’entrecroisaient les deux tissus casquait étroitement sa tête, ne laissant dépasser en haut du front que la racine des cheveux foncés. Elle est… parfaite !
– Vous n’exagérez pas un peu ? fit Adalbert en riant.
– Pas le moins du monde ! J’ai eu une malade qui au lendemain de son opération est tombée en syncope en voyant pénétrer dans sa chambre la soutane noire d’un prêtre. Un ami pourtant, mais elle a cru qu’il venait l’administrer ! Venez à présent !
Derrière elle, Lisa et Adalbert suivirent une galerie blanche qui sentait la cire et le désinfectant mais au bout de laquelle une baie vitrée donnait sur le jardin. L’infirmière ouvrit une porte, s’effaça : Aldo était en face d’eux.
Étendu sur le dos, les bras le long du corps dans ce lit aux draps bien tirés qui le faisait plus grand encore, Morosini, le teint cireux sous le hâle imprimé dès longtemps sur son visage, les lèvres décolorées et les yeux clos, avait triste mine. Lisa se glissa sur la chaise placée à son chevet et prit entre les siennes, qui tremblaient, la grande main brune de son époux ; elle regarda l’infirmière qui se tenait debout au pied du lit :
– Est-ce qu’il peut m’entendre ? demanda-t-elle.
– Je ne sais pas. Ce matin il s’est pas mal agité mais en ce moment il est calme.
– Il dort peut-être ?
– Cela m’étonnerait…
En effet, le visage immobile frémissait. En même temps, la main que tenait Lisa se crispait. Elle la serra plus fort en se penchant sur lui :
– Reste calme, mon chéri, murmura-t-elle. Je suis près de toi. C’est moi… C’est L…
Elle s’interrompit. Morosini venait d’entrouvrir les yeux et tournait vers elle leur opacité décolorée en même temps que tout son corps frémissait. Elle le sentit se cramponner à sa main.
– Tania ! exhala-t-il faiblement… Vous êtes là, Tania ?
Lisa recula si brusquement quelle faillit tomber, arrachant ses doigts comme si ceux d’Aldo les avaient brûlés. Frappée d’une horrible douleur, elle se jeta vers Adalbert qui, lui aussi, avait pâli :
– Emmenez-moi !… Emmenez-moi vite…
– Vous êtes souffrante, Madame ? s’inquiéta l’infirmière. Venez avec moi !
– Non… Non, merci ! Je veux seulement partir… tout de suite !
Elle semblait sur le point de tomber. Adalbert la prit sous les bras pour l’entraîner hors de la chambre dans laquelle l’infirmière resta, la fit asseoir dans l’un des fauteuils de rotin disposés près de la baie vitrée et prit entre les siennes pour les frotter ses mains qui se glaçaient. En même temps il essayait de percer l’espèce de transe qui s’emparait de la jeune femme. Mais elle ne l’entendait pas, ne le voyait pas. Son corps tremblait et il comprit qu’après ce qu’elle venait d’endurer, c’était la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Alors, le cœur serré mais résolu, il la gifla tout en lui demandant pardon…
Le remède opéra. Elle cessa de trembler, leva sur lui un regard qui revivait. Il voulut alors tenter de plaider :
– Lisa, Lisa ! Il est encore en proie au délire…
L’infirmière reparut à cet instant pour dire à peu près la même chose.
– Il n’est pas encore revenu à la conscience, Madame. Il ne faut pas tenir compte de ce qu’il dit.
Lisa les regarda l’un et l’autre tour à tour, et répondit :
– Quand on délire on ne ment pas. C’est l’inconscient qui s’exprime. Merci de votre bonté Madame ! Venez, Adalbert !
Et Lisa quitta la clinique avec la ferme intention de n’y plus revenir…
Sur le chemin du retour à la maison, elle refusa d’entendre le plaidoyer – passionné cependant d’Adalbert.
– Vous n’avez donc pas confiance en moi ? Sur mon âme, je vous jure qu’Aldo n’était pas l’amant de cette femme ! Il vivait chez moi : je l’aurais su tout de même ?
– Pouvez-vous jurer aussi qu’il ne l’aimait pas ? Ne s’est-il pas précipité chez elle quand elle l’a appelé ?
– Comme il aurait fait pour n’importe quelle autre personne en péril. Il a seulement été victime d’un coup bien monté qui permettait à Agalar de mettre la main sur une fortune tout en s’assurant que l’on n’appellerait pas la police, puisque Aldo était accusé de meurtre…
– Oh, cela, je veux bien l’admettre !
– Pourquoi alors ne pas admettre aussi qu’entre cette femme et Aldo il n’y avait rien ?
– À cause de ce que je viens d’entendre. À cause aussi de la lettre…
– Celle que l’on a trouvée entre les mains de la victime ? Rien que cette circonstance devrait vous la rendre suspecte. En outre vous savez aussi bien que moi qu’une écriture s’imite. Lorsque les bracelets de la princesse Brinda ont été déposés dans la chambre d’Aldo on a fort bien pu dérober un spécimen de son écriture. Il y avait sur le secrétaire les brouillons d’une lettre d’affaires qu’il était en train d’écrire.
– Vous avez vraiment réponse à tout, n’est-ce |pas ?
– Parce que c’est ma conviction profonde qui parle. Écoutez encore ceci : lorsqu’on l’a sorti du puits, c’est de vous qu’il s’inquiétait.
D’un doigt léger, Lisa caressa la joue de l’archéologue :
– Cher Adalbert ! Vous êtes vraiment le meilleur ami qu’un homme puisse avoir ! Pour Aldo vous iriez en enfer en chantant l’alléluia.
– Non, Lisa, fit celui-ci, soudain très grave. S’il avait fait quoi que ce soit dont vous puissiez souffrir, il m’aurait trouvé en travers du chemin. Je vous suis… trop attaché pour cela. (Puis, changeant de ton :) Vous n’allez tout de même pas l’abandonner alors qu’il est peut-être en train de…
– … de mourir ? Dieu ne le permettra pas. Quant à l’abandonner il ne saurait en être question. Encore moins divorcer, parce qu’il y a les enfants !
– Seulement à cause d’eux ? Soyez sincère, Lisa ! Pouvez-vous imaginer une vie à laquelle il n’aurait plus part ?
Elle ne répondit pas, tourna la tête vers la vitre de la portière derrière laquelle défilaient les arbres du bois de Boulogne. En effet, et bien que la distance fût courte, ils s’étaient rendus à la clinique dans la voiture de la marquise afin d’éviter le plus possible d’éventuels journalistes. Et à la sortie pour donner à Lisa le temps de se calmer Adalbert avait indiqué à Lucien le chemin de Longchamp.
– Répondez-moi, Lisa ! J’ai besoin de savoir.
– J’aimerais bien le savoir moi-même. Rentrons à la maison ! Ayant peu de goût pour le récit de Théramène, je vous dirai à tous en même temps ce que je pense faire.
Elle le dit, en effet, et en peu de mots :
– Si vous voulez bien de moi, Tante Amélie, je vais rester ici jusqu’à ce qu’Aldo soit hors de danger. Ensuite je retournerai à Ischl auprès des enfants.
– Et auprès de cet explorateur anglais si passionnant ? ricana Mme de Sommières.
Le sourire que Lisa lui offrit était plus triste que des larmes.
– Il n’est jamais venu à Rudolfskrone. Je l’ai rencontré à Salzbourg, chez les Colloredo et nous avons dansé ensemble. Mais j’avais déjà reçu une lettre de Gaspard. Elle m’avait agacée et j’espérais éveiller la jalousie d’Aldo pour qu’il me rejoigne. C’était stupide, complètement inutile… et tout à fait indigne de moi !
– … mais plutôt efficace, émit Adalbert. Je peux vous certifier qu’Aldo était furieux.
– Pas autant sans doute que vous le pensez ! Je sais comment il est dans ces cas-là. S’il l’avait été vraiment, il aurait pris le premier train pour Ischl, surveillance policière ou pas. Et moi, je me suis conduite comme une midinette.
– Ne vous faites donc pas de reproches ! Moi j’aurais fait bien pire, soupira la marquise. J’ai toujours rêvé d’une aventure avec un grand aventurier mais je n’ai rencontré que le père de Foucauld. Un saint ! En outre, je n’avais plus l’âge des galipettes. Cela dit, ne pouvez-vous lui accorder le bénéfice du doute ?
Pour toute réponse, Lisa embrassa la vieille dame et remonta dans sa chambre. Aussitôt celle-ci se retourna contre Adalbert :
– C’est une histoire insensée mais, moi, j’ai besoin de savoir la vérité. Pouvez-vous me jurer qu’il n’y a jamais rien eu entre Aldo et cette malheureuse ?
– Je n’ai rien su, rien vu, fit-il en haussant les épaules. On ne peut jurer de rien…
– Elle était vraiment belle ?
– Plus que ça ! Ravissante… envoûtante ! Pourtant je mettrais ma main au feu et ma tête à couper qu’Aldo n’y a pas touché. Il aime vraiment sa femme…


