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Catherine Il suffit d'un Amour Tome 2
  • Текст добавлен: 24 сентября 2016, 06:35

Текст книги "Catherine Il suffit d'un Amour Tome 2"


Автор книги: Жюльетта Бенцони



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Fortépice la regardait en dessous. Il eut un rire bref qui ressemblait à un hennissement.

– Vous parlez bien haut pour une prisonnière ! Quant à votre Sara, il se trouve que votre prière... arrive un peu trop tard. J'ajouterai qu'elle me plaît infiniment et que je n'ai aucune envie de la laisser. Je la garde.

– Je sais comment vous faites, cria Catherine que la colère emportait à nouveau. Vos hommes passeront après vous ! Eh bien, je vous fais serment, moi, que vous ne tirerez pas un sol de ma capture si vos affreux bandits y touchent, même du bout du doigt. Je veux la voir, vous entendez, je le veux...

Rapidement, le chef des contrebandiers s'approcha de Catherine. Avant qu'elle ait pu s'en défendre, il l'avait ceinturée, collée à lui. Il était blanc de rage.

– En voilà assez ! Je ne la livrerai pas à mes hommes, si ça peut te faire plaisir. Mais je te conseille de te taire si tu ne veux pas la remplacer dans mon lit...

– Je suis trop maigre !

– Voire ! Dans un costume de garçon peut-être. Mais cette robe change bien des choses et je pourrais oublier que tu vaux cher. D'autant plus que tu n'es plus pucelle, j'imagine, et que Philippe de Bourgogne n'y perdrait pas grand-chose si je m'amusais un peu avec toi. Alors, je te conseille de te taire.

Brusquement, de sa main libre, il la prit à la nuque, força son visage rouge de colère à s'approcher du sien et l'embrassa longuement. Il avait des doigts de fer et, malgré sa défense vigoureuse, Catherine dut subir jusqu'au bout ce baiser qui lui faisait horreur. Quand il la lâcha, elle tituba, recula jusqu'à une colonne du lit à laquelle elle s'accrocha.

– Tu as compris, je pense ? fit Fortépice avec une soudaine douceur. Je te conseille de te taire !

– Je veux que vous m'envoyiez Sara ! gronda Catherine folle de fureur.

Un instant, ils se regardèrent dans les yeux. Les prunelles violettes de la jeune femme lançaient de tels éclairs que le routier la sentit prête à n'importe quelle folie. Il haussa les épaules, se dirigea vers la porte.

– Je te l'enverrai demain matin. Jusque-là, il faudra bien te contenter de Tranchemer qui t'apportera ton dîner dans quelques instants. Bonne nuit !

Épuisée, les tempes serrées dans l'étau d'une migraine commençante, Catherine se laissa glisser à genoux au pied de son lit, le front appuyé à la courtepointe usée. Tout compte fait, elle avait remporté une demi-victoire.

Du moins avait-elle acquis l'assurance qu'aucun homme, autre que le chef routier, ne toucherait Sara. Et puis, elle était trop lasse, maintenant, pour réfléchir avec profit. Elle avait à la fois faim et sommeil. Aussi, quand Tranchemer reparut avec une écuelle et un grand pot de vin, ne fit-elle aucune difficulté pour attaquer ce qui lui était servi. C'était assez maigre, une soupe épaissie à la farine dans laquelle nageaient quelques tranches de lard, le tout aussi mal cuisiné que possible.

– Vous n'êtes pas généreux avec vos prisonniers, remarqua-t-elle aigrement.

Faut pas vous plaindre ! C'est l'ordinaire pour tout le monde. Vous avez même eu droit à un morceau de lard supplémentaire ! On vous a bien prévenue qu'en ce moment, on manquait de nourriture. La nuit dernière, le sire de Courson nous a volé notre unique, vache et nos deux cochons. Alors, pour ce soir, c'est plutôt maigre. Demain ça ira peut-être mieux...

– Pourquoi ? Vous attendez un convoi de vivres ?

– Qui viendrait d'où ? Non, mais cette nuit on essayera de lui voler ses chèvres, au sire de Courson ! Faut bien vivre, que voulez-vous ?

Si la nourriture était détestable, le vin, lui, était bon. Catherine en but peut-être un peu plus que de raison et ne tarda pas à se sentir la tête lourde.

La nuit était profonde maintenant, au-dehors, et il n'y avait rien d'autre à faire que dormir. Elle alla se jeter sur son lit tout habillée, ramena sur elle la couverture effrangée, la courtepointe trouée et ne tarda pas à s'endormir.

Le visage de Sara penché sur elle fut la première chose qui frappa Catherine quand elle ouvrit les yeux, le lendemain matin. Il faisait grand jour et un léger rayon de soleil, pénétrant dans la chambre, dessinait en noir, sur le sol poussiéreux, la colonnette de la fenêtre. Spontanément, la jeune femme se jeta au cou de la tzingara.

– Sara !... Enfin, c'est toi ! Je me suis tellement tourmentée ! Comment vas-tu ?

Sara eut un mince sourire et haussa les épaules. Son visage brun était tiré.

De grands cernes bistre marquaient ses yeux mais elle ne paraissait pas avoir autrement souffert. Ses cheveux noirs pendaient sur son dos, dénoués, en une masse épaisse qui la rajeunissait et elle portait une antique robe de brocart jaune aux manches si amples qu'elles traînaient à terre mais largement décolletée.

– Je vais bien ! dit-elle. Si tu veux savoir comment s'est comporté Fortépice, je te dirai qu'il s'est comporté comme n'importe quel homme, ni plus, ni moins. Au fond, son surnom me paraît un peu usurpé...

Sara, malgré son visage soucieux, semblait presque gaie et Catherine en vint à se demander si elle n'avait pas trouvé quelque plaisir à l'aventure.

Mais elle se reprocha bien vite cette pensée peu charitable. D'ailleurs, Sara demandait :

– Que comptes-tu faire, maintenant ?

Catherine la considéra avec une immense surprise.

Quelle drôle de question !

– Ce que je compte faire ? Ma foi, je n'en sais encore rien. Mais si tu me demandes ce que j'ai envie de faire, je te dirai tout de suite que je n'ai qu'un désir, c'est de sortir d'ici au plus vite...

– Est-ce que tu ne crois pas que le mieux serait d'attendre tranquillement l'arrivée de ta rançon ? Dès hier soir, Fortépice a envoyé l'un de ses hommes en Flandres après avoir obligé frère Étienne à écrire sa lettre.

Je commence à comprendre pourquoi il avait besoin d'un chapelain. Ce n'est pas tellement pour dire la messe ou pour réciter des patenôtres sur le corps de ses défunts compagnons, mais bien parce que, dans toute cette jolie bande, personne ne sait écrire.

Catherine bondit tandis qu'une expression d'incrédulité s'étendait sur son visage.

Est-ce que tu songes à ce que tu dis ? Attendre ici ma rançon ? Crois-tu donc que j'aie entrepris ce voyage insensé pour attendre au fond d'une tour croulante que Philippe m'arrache des mains d'un brigand impécunieux à coups de sacs d'or ? Dans ce cas, j'avais bien meilleur temps de repartir tout de suite pour Bruges ! Or, c'est justement cela que je ne veux pas. Je crains l'or de Philippe autant que les bandits de Fortépice, davantage peut-être car il représente la prison dont je ne pourrai jamais m'évader...

Elle avait saisi Sara aux épaules et, les dents serrées d'exaspération, la secouait sans ménagements.

– Je me moque de Philippe, tu entends ? C'est Arnaud que je veux rejoindre. Arnaud ! C'est clair ?...

– Tu es folle, Catherine ! Cet homme te hait ! Il n'a jamais fait que te mépriser, toujours il t'a fait souffrir.

– Mais je l'aime, comprends-tu ? C'est ça qui compte... ça seulement !

J'aime mieux mourir sous les murs d'Orléans plutôt que régner à Bruges pourvu qu'en rendant le dernier souffle, ma main touche celle d'Arnaud !

Quand donc comprendras– tu qu'il y a des années que je l'aime, que je n'ai jamais aimé que lui. Je veux sortir d'ici, et le plus tôt sera le mieux...

D'un geste sec, Sara se dégagea des mains de Catherine.

– Tu me fais mal ! reprocha-t-elle. Je crois, en vérité, que tu perds vraiment la tête.

– Et moi, riposta Catherine hors d'elle, je crois que tu es devenue bien sensible. Ce sont les caresses de Fortépice qui t'ont changée ainsi, en une nuit ? C'est bien toi, Sara, qui me conseille d'attendre ici, patiemment, comme une chèvre à l'attache, que le maître vienne me racheter ? Tu as changé, tu sais ? Mais je suppose que tu tiens à ce que Fortépice gagne son argent.

Catherine, folle de colère, ne se possédait plus. Sara recula comme si elle l'avait giflée.

– Comme tu me parles ? fit-elle douloureusement. Sommes-nous donc devenues ennemies, en une seule nuit ?

Raidie dans sa rancune, la jeune femme détourna la tête, alla vers la fenêtre.

– Je ne suis pas ton ennemie, Sara. C'est toi qui as cessé de me comprendre. Et cela, moi, je ne le comprends pas. Il n'y a plus qu'un but dans ma vie : Arnaud ! Si je ne puis l'atteindre, je n'aurai plus rien à faire sur terre.

Sara baissa la tête et, lentement, se dirigea vers la porte sur laquelle elle posa sa main brune. L'absurde et chatoyante robe qu'elle portait centralisait maintenant le soleil. Catherine vit qu'une larme brillait sur sa joue.

– Je ne t'en veux pas, dit-elle sourdement, parce que tu souffres encore.

Cette nuit, j'essayerai de te faire quitter ce château. Jusque-là, tiens-toi tranquille...

Elle sortit et Catherine demeura seule, un peu honteuse d'elle-même. Mais ce ne fut qu'une impression passagère. Même ce que pouvait penser Sara n'avait plus aucune importance. Son être entier était tendu vers un seul et unique pôle magnétique : l'homme, au regard dur mais dont la voix savait se faire si tendre et qu'elle n'avait jamais pu oublier. Elle ne vivait plus que dans l'attente de la minute, précieuse entre toutes, où elle le reverrait, lui...

Toute la matinée se passa pour elle à rêver, appuyée à la fenêtre, et à regarder scintiller dans le soleil le ruban argenté de l'Yonne. Elle était si bien parvenue à oublier sa condition de prisonnière et le décor misérable qui l'entourait qu'elle sursauta quand Tranchemer lui apporta son repas de midi : quelques tranches de chèvre rôtie qui sentaient fortement le bouc mais qui lui parurent délicieuses. Apparemment, les chèvres du sire de Courson avaient eu un sort tragique dans la nuit !

L'après-midi fut mortelle. La souffrance en moins, elle rappelait à Catherine les jours terribles du château du Mâlain, quand chaque minute qui passait pouvait apporter un nouveau danger. Cette fois, c'était l'espoir, plus que la crainte, que cultivait Catherine mais le passage du temps était presque aussi cruel. Sara avait dit que, le soir même, Catherine quitterait Coulanges. Mais comment ? Le déclin du jour fut accueilli par elle avec une sorte de joie. Il fallait seulement encore un peu de patience pour savoir...

Après le souper, toujours apporté par Tranchemer qui fit de méritoires mais vains efforts pour lier conversation, les heures se traînèrent, lamentables. Les bruits du château s'éteignirent, un à un, sans que Sara reparût. Seul demeura bientôt le pas lourd, cadencé et métallique, des guetteurs sur le chemin de ronde. La nuit était en son milieu et Catherine, découragée et lasse d'attendre, allait s'endormir, quand la porte s'ouvrit silencieusement et Sara apparut. Elle était vêtue exactement comme le matin mais portait dans ses bras un énorme paquet de cordes. Catherine bondit de son lit.

– Je ne t'attendais plus...

– Décidément, tu n'as vraiment plus confiance en moi ! J'ai dû attendre que Fortépice s'endorme, saoul de vin... et d'autre chose. Mais faisons vite. Il n'y a pas de temps à perdre et, si tu veux vraiment partir, voilà le seul moyen.

Tout en parlant, elle déroulait les premiers anneaux de la corde, en attachait solidement l'une des extrémités à la colonnette de la fenêtre. Le cordage fila vers le vide comme un serpent qui fuit et disparut bientôt dans les ténèbres de l'extérieur. Sara revint à Catherine qui l'avait regardée faire, interdite, et posa ses deux mains sur ses épaules.

C'est tout ce que je peux t'offrir ! Mais auras– tu le courage et la force de te laisser glisser jusqu'au bas de la tour ? D'ici je surveillerai la corde et assurerai ta descente. Une fois que tu seras en bas, je remonterai le filin et le rapporterai là où je l'ai pris. En contournant le château, vers l'est, tu trouveras un champ que tu descendras, ensuite tu pourras t'en aller vers ton amour, si c'est là le destin que tu as choisi.

Catherine se raidit contre l'espèce d'angoisse qui montait en elle.

– Ce destin, il y a longtemps que tu me l'as prédit, Sara. Mais je croyais que tu m'aimais assez pour le suivre avec moi. Tu me laisses partir seule, toi

? Que t'a-t-il donc fait, ce routier, pour que tu le choisisses ?

– Rien... et si je le pouvais, je partirais avec toi. Mais il s'est pris pour moi d'un caprice si vif qu'il a juré d'écorcher vif le frère Étienne si je cherchais à m'échapper. Je ne veux pas que le bon moine meure pour moi. Je reste. Mais, dès que nous pourrons nous échapper tous deux, tu sais bien que j'irai te rejoindre. Pars maintenant. Je donnerais beaucoup pour avoir le droit de te suivre, Catherine, même si tu ne me crois pas.

Brusquement, vaincue par l'émotion, la jeune femme se jeta dans les bras de sa vieille amie.

– Si, je te crois ! Pardonne-moi, Sara. Je suis folle, je crois bien, depuis que je sais où le retrouver, lui.

– Alors, il faut tenter ta chance. Voilà trois pièces d'argent que j'ai pu trouver dans l'escarcelle de Fortépice. Quand tu auras atteint la grande rivière de Loire que tu trouveras immanquablement en marchant toujours vers l'occident, tu pourras peut-être payer un batelier qui te fera descendre jusqu'à Orléans...

Mais Catherine, d'un geste vif, repoussa les pièces offertes.

– Non, Sara ! Quand Fortépice s'apercevra que tu l'as volé, il te tuera.

Sara se mit à rire silencieusement. Elle avait, soudain, retrouvé toute sa gaieté d'autrefois.

– Je ne crois pas ! Je lui dirai... tiens, tout juste ce que je vais lui dire pour expliquer ta fuite, inexplicable en apparence : que tu es une sorcière et que tu as le pouvoir de te dissoudre dans l'air. Je dirai encore que, si je ne l'ai pas averti plus tôt, c'est parce que j'avais peur de toi.

– Que ne le lui as-tu dit à notre arrivée ? soupira Catherine.

– Sa réaction n'eût certainement pas été la même. Il est terriblement crédule et superstitieux. Si je lui avais dit cela plus tôt, il se serait dépêché de faire entasser aux pieds des murs de ce château une grande quantité de bois et de te ligoter dessus quitte à manger sa viande crue pendant deux jours en attendant d'avoir renouvelé sa provision de bois. Mais, assez parlé !

Faisons vite ! Il faut que je retourne auprès de lui au cas où il s'éveillerait.

C'est cela le danger pour l'instant...

D'un geste presque brutal, elle attira Catherine à elle et posa un baiser sur son front.

– Que Dieu te garde, ma petite ! murmura-t-elle d'une voix que l'émotion faisait trembler, et qu'il t'amène en lieu sûr auprès de celui que tu as choisi d'aimer...

Puis elle se dirigea vers la fenêtre pour voir si rien de suspect ne se montrait au-dehors. Tandis qu'elle se penchait sur l'appui de pierre, Catherine arrachait une large bande au bas de sa robe trop longue pour avoir la liberté de ses mouvements.

– Si seulement tu avais pu me procurer un costume d'homme ! soupira-t-elle.

En nous prenant les nôtres, Fortépice savait ce qu'il faisait ! Je me vois mal prendre la fuite dans ce fleuve de satin jaune, fit Sara en agitant ses absurdes manches. Toi, avec cette robe en mauvais état et ce surcot de laine, tu n'auras pas froid et tu passeras inaperçue. Tout de même, j'ai pu récupérer quelque chose de ton équipement ; ceci...

De son corsage, Sara sortit la dague à poignée d'acier que Catherine portait en quittant Châteauvillain et l'offrit sur sa main ouverte. La jeune femme s'en saisit avec une vraie joie et la fourra, chaude encore de Sara, dans son propre corsage. Après quoi, les deux femmes s'embrassèrent tendrement.

– Rejoins-moi vite ! pria Catherine en s'efforçant de sourire. Tu sais bien que sans toi je suis perdue !

– Nous nous retrouverons ! promit Sara. J'en suis certaine. Vite, maintenant !...

Le vide qui s'ouvrait au-dessous d'elle serra le cœur de Catherine. Quand elle était enfant, elle avait mainte et mainte fois, avec Landry, pratiqué la descente ou même la montée à la corde lisse, dans les chantiers de la Cité.

Ce n'était alors qu'un jeu mais, avec les années écoulées, saurait-elle encore ?

Au-dehors, l'obscurité était totale et Catherine obligea son imagination à faire silence. Elle ne voulait pas se représenter le gouffre ouvert sous ses pieds et qu'elle avait tellement contemplé dans la journée. Elle fit un rapide signe de croix, marmotta une brève prière et enjamba la fenêtre ; saisit la corde. Le regard angoissé de Sara fut la dernière chose qu'elle vit avant de fermer les yeux. Heureusement, le vent était faible et la corde ne balançait qu'à peine. Ses mains s'agrippèrent fortement au chanvre rugueux. Le poids de son corps lui parut extrême quand elle se laissa pendre dans le vide. Puis, elle enroula la corde autour de sa jambe droite et commença à glisser vers le bas de la tour... Les choses se passaient moins mal qu'elle n'avait craint.

Instinctivement elle retrouvait les anciens gestes qu'elle croyait oubliés. La descente se poursuivait, régulière, assez facile. Seules ses mains, au contact rude de la corde, commençaient à souffrir mais Catherine ne pouvait plus reculer. Pour voir où elle en était, elle ouvrit les yeux. La fenêtre faiblement éclairée était déjà loin au-dessus d'elle. La silhouette penchée de Sara s'y découpait en noir. Catherine eut l'impression de vivre un cauchemar. Les yeux ouverts, elle avait davantage la sensation du danger, d'être suspendue entre ciel et terre. Si elle lâchait, elle se romprait immanquablement le cou sur l'entablement rocheux du château. La voix de Sara lui parvint, faible, prudente, mais chargée d'angoisse.

– Courage ! Ça va ?

– Oui, fit Catherine, mais sa propre voix ne fut qu'un souffle.

Ses mains brûlaient intolérablement, pourtant Catherine accéléra la descente, talonnée maintenant par la peur de ne pas tenir jusqu'au bout. Elle avait l'impression que les muscles de ses épaules allaient se déchirer. Un moment, le cœur et le souffle lui manquèrent. Elle crut qu'elle allait tout lâcher. La peur monta en elle, s'enfla comme un vent d'orage, une peur toute nue, primitive de petite fille perdue dans le noir. De toutes ses forces, elle appela à son secours le souvenir d'Arnaud, espérant y puiser un réconfort, mais l'épreuve physique était trop forte pour elle. Chaque mouvement était une souffrance. Catherine tremblait maintenant dans toutes les fibres de son être. Son cœur cognait, ses membres s'engourdissaient sous l'étreinte d'une invincible fatigue. Ses mains arrachées lui faisaient endurer une vraie torture. Épuisée, elle lâcha tout !

La chute fut brève. Heureusement pour Catherine, le bas de la muraille était proche. Elle en fut quitte pour un choc un peu rude qui l'étourdit un instant mais pas suffisamment pour qu'elle perdît connaissance. À cet endroit, le roc était couvert d'un fourré qui lui fit maintes égratignures mais aida puissamment à amortir son arrivée au sol. Elle se releva, non sans d'autres écorchures, puis, songeant à Sara qui attendait là-haut, tira trois fois sur la corde qui, vivement, remonta. Toujours dans son buisson, Catherine vit Sara quitter la fenêtre. Puis tout s'éteignit...

De sa chambre, Catherine avait suffisamment examiné le paysage au cours de cette journée pour l'avoir maintenant très présent à la mémoire.

Tâtant la muraille de la main, elle contourna le château comme Sara le lui avait conseillé, trouva le champ en pente et le dévala aussi vite qu'elle put.

Ses yeux s'accoutumaient à l'obscurité et elle pouvait se diriger sans trop de difficultés. Mais, au bout du champ, elle s'arrêta un instant, perplexe. Un épais rideau d'arbres s'ouvrait devant elle : opaque, noir comme un mur.

Comment, dans ces conditions, retrouver le sentier qui rattrapait la route ?

Du cœur inquiet de Catherine, une courte prière monta vers le ciel. Il fallait qu'elle trouve ce sentier, il le fallait absolument !...

Comme pour répondre à sa silencieuse invocation, les nuages épais qui roulaient sur la vallée s'écartèrent légèrement, livrant passage à un mince croissant de lune. Sa lumière était faible, mais suffisante tout de même pour que Catherine distinguât enfin la brèche étroite dans la muraille végétale.

Elle s'y jeta comme dans un refuge, sans même se retourner pour regarder encore une fois la masse noire du château. Le conseil de Sara était bon. La traversée du champ lui avait évité le bourg et les rencontres toujours possibles. Là, dans ce sentier, elle ne pouvait plus être vue, en admettant que l'un des guetteurs eût d'assez bons yeux pour distinguer sa mince silhouette.

Sous le couvert des arbres, Catherine s'arrêta un instant pour reprendre haleine et laisser se calmer les battements désordonnés de son cœur. Elle s'étira, sentit tout son courage lui revenir malgré son dos endolori et ses mains arrachées. Grâce à Dieu, elle n'avait pas perdu sa dague dans sa chute et, tout compte fait, tout s'était très bien passé. Elle était libre...

Courageusement, elle se mit en marche, suivant de son mieux le sentier.

C'était un layon qu'avaient dû tracer les forestiers pour la coupe du bois et il s'élargissait à mesure que l'on avançait. Catherine avait décidé de marcher toute la nuit puis de chercher un abri pour dormir un peu. Le grand problème, c'était la nourriture. Comment manger dans ce pays dévasté ?

L'argent même que lui avait remis Sara servirait-il à quelque chose ? Mais, pensait-elle sagement, à chaque heure suffisait son problème. Catherine décida que, pour le moment, la chose la plus urgente était de mettre le plus de distance possible entre elle et les griffes de Fortépice. Tout le reste de la nuit, elle marcha, guidée plus par son instinct que par des données certaines, traversant bois et champs coupés de loin en loin d'étangs, s'efforçant de garder sa direction. Au lever du jour, elle vit, de l'orée d'un bois, un gros bourg dont les toits en dents de scie se dégageaient lentement de la brume matinale. Un fort château les dominait, vigoureux et visiblement bien entretenu. Catherine hésita un moment avant de s'avancer dans cette direction. Pour elle, maintenant, un château fort signifiait danger et elle n'avait aucune envie de retomber dans d'autres mains avides de rançons princières. Pourtant, elle avait faim après cette longue route et il lui fallait trouver du pain. La bourgade semblait bien défendue, encore riche... Un paysan apparut, à cet instant, débouchant d'un chemin de terre, une hache sur l'épaule. Il semblait débonnaire, elle s'en approcha :

– Ce bourg ? demanda-t-elle. Qu'est-ce que c'est ?

L'homme la regarda avec étonnement. Elle comprit qu'elle devait être étrange avec sa robe de velours déchirée, son surcot en mauvais état. Le paysans, lui, était pauvrement vêtu mais ses habits de grosse toile étaient propres.

– D'où viens-tu donc ? fit-il lentement. Ce bourg, c'est Toucy et le château que tu vois est celui de l'évêque d'Auxerre. C'est là que tu vas ?

Elle fit signe que non, ajouta :

– Je veux seulement me procurer du pain. J'ai faim et j'ai un long chemin à faire...

L'homme hésita un instant. Catherine sentait que son regard la jaugeait, tâchait de deviner quel genre de femme elle pouvait être. Mais ce regard était direct, net. Elle décida de lui faire confiance.

– J'étais prisonnière au château de Coulanges, dit-elle très vite. J'ai pu m'enfuir. Je vais à Orléans...

Elle avait à peine fini de parler que l'homme la prenait par la main et l'entraînait.

– Viens, fit-il... Suis-moi sans crainte !

Il l'emmena dans la direction d'où il venait, à grands pas rapides. Au tournant du bois, Catherine vit fumer la cheminée d'une chaumière brune, si basse qu'elle semblait une excroissance de la glèbe sombre qui la portait.

L'homme marchait de plus en plus vite, comme s'il avait hâte d'arriver. Il poussa la porte de grosses planches. Une jeune fille blonde, penchée sur une marmite, devant l'âtre, se redressa, interdite, en voyant la nouvelle venue.

– Magdeleine, fit l'homme. Je viens de trouver celle-ci qui venait du bois. Elle s'est sauvée de chez Fortépice. Elle a faim... Alors, je l'ai amenée !

– Tu as bien fait !

Sans rien dire de plus, la jeune fille avançait un escabeau, tirait une écuelle d'un coffre, l'emplissait

de soupe aux raves puis tranchait une grosse part d'un pain brun et croûteux.

Elle poussa le tout vers Catherine.

– Mangez, dit-elle simplement... puis vous dormirez "Un peu. Ne parlez pas. Vous devez être lasse...

La simplicité de l'accueil, sa générosité, firent monter les larmes aux yeux de Catherine. Elle dévisagea la jeune fille. Magdeleine avait un visage rond et frais, plein de bonté.

– Vous ne savez même pas qui je suis... et vous m'ouvrez votre porte.

– Tu sors de chez Fortépice, fit l'homme d'une voix tremblante d'une colère rentrée. Tu vas à Orléans. Ça nous suffit ! Mange et dors !...

Catherine était trop lasse, trop affamée pour discuter. Elle balbutia un remerciement, mangea sa soupe, son pain, puis s'étendit avec reconnaissance sur la paillasse disposée dans un coin qui devait être le lit de Magdeleine.

Elle s'endormit aussitôt.

Quand elle s'éveilla, le jour déclinait. Le paysan était rentré et, assis devant le feu, il taillait une branche de chêne avec un couteau. Catherine vit qu'il façonnait une petite statuette de la Vierge. Auprès de lui, la jeune fille tartinait quelque chose sur du pain. La voyant éveillée, elle sourit à Catherine.

– Vous vous sentez mieux ?

– Oui. Merci. Vous avez été si bons !... Maintenant, je vais repartir.

L'homme leva la tête de sur son ouvrage, la regarda avec cette attention qui l'avait frappée, le matin même.

– Pourquoi tiens-tu tellement à voyager de nuit ? Tu te caches ?

– Pierre, reprocha la jeune fille, tu ne dois pas la questionner !

– Cela n'a pas d'importance, fit Catherine. Je ne me cache pas, simplement je veux éviter de retomber aux mains de Fortépice.

– Ici, tu n'en as plus rien à craindre ! Il vaut mieux voyager de jour, surtout si tu ne connais pas la région. Tu sais le chemin d'Orléans ?

Catherine secoua négativement la tête. Pierre posa sa statue et son couteau puis s'approcha d'elle.

– D'ici c'est facile. L'ancienne voie romaine est aisée à suivre jusqu'à Gien. Ensuite, il y a la Loire. Il suffit alors de laisser le courant de la rivière te guider. Que vas-tu faire à Orléans ?

– Pierre ! fit encore Magdeleine. Sa vie ne t'appartient pas !

Mais Catherine lui sourit gentiment.

– Il n'y a pas de secret, ni d'offense. Je vais rejoindre celui que j'aime. Il est enfermé dans la ville.

Magdeleine cessa de préparer le souper et vint à Catherine dont elle entoura la taille d'un bras.

– Viens t'asseoir, fit-elle abandonnant le vouvoiement. Si tu aimes l'un de ceux qui défendent la cité de Monseigneur Charles1, tu es ma sœur. Colin, mon promis, est des archers du Bâtard, son frère. Dis-moi seulement comment s'appelle le tien.

– Arnaud, fit Catherine, omettant volontairement le reste du nom.

Il valait mieux que la gentille Magdeleine la crût, comme elle, une simple fille amoureuse d'un archer. Un nom noble l'eût effrayée, mise en défiance peut– être. Il était difficile de croire à l'aventure d'une femme noble, riche, courant à travers bois, retrouver un capitaine ! Elle ajouta :

– Je m'appelle Catherine...

– Tu es plus que jamais la bienvenue, dit Pierre cordialement. Reste encore cette nuit ! Tu partiras à l'aube. Je te mènerai jusqu'à la vieille route romaine.

1. Charles d'Orléans, prisonnier à Londres.

Longtemps, Catherine devait se souvenir de la soirée passée dans l'humble chaumière du frère et de la sœur. Leur gentillesse, leur simplicité étaient réconfortantes. Après les épreuves qu'elle venait de subir, avant celles qui l'attendaient encore, c'était une halte bienfaisante. Après le souper, on ne prolongea pas la veillée pour ne pas user trop de chandelle. Catherine partagea la paillasse de Magdeleine. Pierre avait la sienne dans un réduit attenant à l'unique pièce de la maisonnette. Et, bien qu'elle eût déjà dormi toute la journée, Catherine n'en reprit pas moins vigoureusement son sommeil. Ses mains écorchées lui faisaient moins mal. Magdeleine les avait enduites de graisse de porc et bandées avec de la vieille toile.

À l'aube, ce fut Pierre qui la secoua. Il devait aller au champ et il n'avait guère de temps à perdre. Elle vit d'ailleurs que Magdeleine était déjà levée et s'activait.

– J'ai réfléchi, cette nuit, dit Pierre. Le mieux, pour t'éviter des mauvaises rencontres, c'est que tu te fasses passer pour une pèlerine en route pour la sainte abbaye du grand Saint-Benoît. On trouve de tout, pour notre malheur, dans nos pays de Puisaye, du bon et du mauvais. Tu es jeune... et belle. Le bâton de pèlerin te protégera.

Tout en parlant, il sortait d'une armoire prise dans le mur un bâton auquel était accrochée une gourde de fer.

– Un mien oncle a fait jadis le pèlerinage de Compostelle, dit-il en riant.

Prends son bâton, tu auras l'air plus vraie !

En même temps, sans rien dire, Magdeleine jetait sur les épaules de Catherine une sorte de mante grossière à capuchon en disant qu'avec cela elle serait mieux protégée. La jeune fille ajouta encore un gros quignon de pain et un petit fromage de chèvre puis elle embrassa Catherine.

– Que Dieu te garde sur ta route, dit-elle gentiment, et qu'il t'aide à retrouver ton bien-aimé ! Si tu vois Colin, tu lui diras que je l'attends et que je l'attendrai toujours.

Émue aux larmes, Catherine voulut se défendre d'accepter mais elle comprit vite que son refus leur serait une offense. De même, elle n'osa pas sortir ses trois pièces d'argent de peur de les blesser. Elle embrassa chaleureusement Magdeleine, sans trouver un seul mot tant sa gorge était serrée, puis suivit Pierre qui l'attendait au seuil. Dans le sentier, elle se retourna plusieurs fois pour adresser encore quelques signes d'adieu à la jeune fille.

Debout sur sa porte, Magdeleine la regardait s'éloigner... Pierre, devant elle, marchait à grandes enjambées régulières, sans hâte. Elle revit l'endroit où il l'avait trouvée la veille puis, à travers champs, il la mena jusqu'à une sorte de chemin où de grandes dalles de pierre, verdies d'herbe et de mousse, affleuraient encore de loin en loin. Sur le bord de la route, une antique statue lépreuse qui représentait le buste et la tête bouclée d'un jeune garçon se voyait encore bien que les intempéries l'eussent plus qu'à demi rongée. Là, Pierre s'arrêta, le bras étendu vers l'occident.


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