355 500 произведений, 25 200 авторов.

Электронная библиотека книг » Жюльетта Бенцони » Catherine Il suffit d'un Amour Tome 2 » Текст книги (страница 15)
Catherine Il suffit d'un Amour Tome 2
  • Текст добавлен: 24 сентября 2016, 06:35

Текст книги "Catherine Il suffit d'un Amour Tome 2"


Автор книги: Жюльетта Бенцони



сообщить о нарушении

Текущая страница: 15 (всего у книги 31 страниц)

Pourtant, quand il était venu à Châteauvillain, un mois environ après la naissance de l'enfant, elle en avait éprouvé de la joie. Philippe dégageait un charme magnétique et, auprès de lui, Catherine parvenait à se persuader aisément qu'il suffirait à emplir sa vie. Il s'était jeté à ses pieds pour implorer son pardon de n'être point venu plus tôt, il avait juré qu'il l'aimait plus que jamais et il le lui avait passionnément prouvé la nuit même de son arrivée.

Entre ses bras, Catherine s'était sentie revivre. Les sensations profondes, si ardentes, qu'il avait le don de lui offrir, réveillèrent en elle le goût de la vie, la coquetterie, l'envie d'être belle.

Il ne lui cacha pas, alors, qu'il allait se remarier. Mariage de convenance s'il en fut : il devait, au mois de novembre, épouser la comtesse Bonne d'Artois, beaucoup plus âgée que lui et veuve du propre oncle de Philippe, le comte de Nevers tué à Azincourt. Bonne était douce, timide, effacée et maladive mais son alliance était indispensable à la Bourgogne. Et Philippe se sacrifiait en épousant sa tante.

– Tu n'as pas à en être jalouse, avait-il affirmé à Catherine. Je n'aime et n'aimerai jamais que toi. Et, dès maintenant, tu ne me quitteras plus. Tu seras dame d'honneur de la duchesse, si tu le veux...

Catherine avait refusé, plus par orgueil que par souci des convenances. Elle ne voulait pas servir au grand jour une femme dont elle annexait le mari pendant la nuit. Elle avait obtenu de demeurer encore quelque temps auprès d'Ermengarde. Philippe avait acquiescé. Le 30 novembre 1424, il avait épousé Bonne de Nevers à Moulins-Engilbert mais, quelques jours plus tard, il revenait à francs étriers voler quelques baisers à sa maîtresse, la suppliant de revenir auprès de lui. Une fois encore, elle avait refusé. Elle aimait cette vie de campagne, la société vivifiante d'Ermengarde et aussi la compagnie de l'enfant auquel, à mesure que passait le temps, elle s'attachait enfin. Mais les jours de la nouvelle duchesse de Bourgogne étaient comptés. Avant qu'un an se fût écoulé, le 17 septembre 1425, elle mourait, laissant Philippe veuf une fois de plus, une fois de plus sans enfant légitime. Alors, presque de force, il avait arraché Catherine à sa calme retraite, en avait fait la favorite avouée, l'étoile éblouissante et toute– puissante autour de laquelle gravitait sa Cour, la plus brillante d'Europe.

Il lui avait rendu, et au centuple, tout ce que les hommes de justice lui avaient pris au moment du procès de Garin. Elle fut comtesse de Brazey afin que le petit Philippe eût un titre, elle posséda bientôt un château à Chenôve, au-dessus de Dijon, un petit palais à Bruges, des terres, de nouveaux joyaux, d'éblouissantes toilettes et l'amour de Philippe qui. jamais, ne se démentait.

Il vivait, prosterné devant sa beauté qu'il s'entendait si bien à exalter dans les fêtes et les tournois.

Aimée, adulée, adorée, comblée, Catherine eût dû normalement être heureuse. Pourtant, il n'en était rien et, après quatre ans écoulés, quand, dans le silence de certaines nuits solitaires et sous les courtines de brocart de sa chambre, elle interrogeait son cœur, elle ne trouvait que le silence. L'amour dont on l'accablait, car nombre d'hommes s'étaient déjà épris d'elle et, souvent, au point de braver, pour le lui dire, la jalousie de Philippe ; cet amour, elle ne parvenait à le ressentir pour aucun. Certains, dans l'espoir d'un regard, d'un sourire, s'étaient entretués. Elle ne pouvait que les plaindre.

Mais jamais la pitié ne devenait amour. Et, lorsqu'elle était dans les bras de Philippe, l'ennui bien souvent la poursuivait jusque sous ses baisers. Elle ne savait plus vibrer comme au début de leurs amours aux caresses savantes qu'il lui prodiguait toujours avec autant de passion.

Un seul, peut-être, eût réussi à éveiller le cœur endormi de la belle comtesse.

Mais à celui-là, elle s'interdisait de penser. Il était loin, il était marié, inaccessible, perdu pour elle à tout jamais, cet Arnaud dont le seul nom avait le cruel pouvoir d'éveiller un douloureux écho dans son âme...

Jean Van Eyck avait respecté la songerie de la jeune femme. Debout devant la cheminée, elle regardait machinalement les flammes à travers le rubis liquide de son verre. Et la grâce de son attitude était telle que le peintre fut tenté de reprendre ses pinceaux et de commencer une autre toile. Il sourit en lui-même, pensant qu'une « Vierge au verre de vin » recevrait peut-être un curieux accueil. Mais il n'aimait pas sentir Catherine s'évader ainsi de sa présence. C'était, depuis quelque temps, chose trop fréquente.

Il allait parler quand un serviteur, portant la livrée violette et argent que Catherine avait conservée, entra. Glissant silencieusement sur le carrelage chatoyant où alternaient les étoiles jaunes et les chimères bleues, il vint jusqu'à la jeune femme et lui apprit que messire de Saint-Rémy souhaitait être reçu. Catherine sursauta, comme si la voix mesurée du valet l'avait éveillée brusquement d'un songe, et ordonna d'introduire le visiteur. Van Eyck soupira :

– Nous en avons pour une bonne heure à entendre les derniers potins de la Cour. Je déteste cet incurable bavard et j'ai bien envie de m'en aller.

– Non, restez ! pria Catherine. Quand il y a quelqu'un, il n'ose pas me faire la cour.

– Lui aussi ! soupira le peintre. Je me demande, ma chère, s'il y a un seul homme digne de ce nom dans tout le territoire des Flandres et de la Bourgogne qui ne soit pas plus ou moins amoureux de vous. C'est bon, je reste !

D'ailleurs, Saint-Rémy entrait, élégant, somptueux à son habitude, et le visage éclairé d'un large sourire. Pour cette visite, l'arbitre des élégances bourguignonnes s'était vêtu aux couleurs de l'automne. Le velours feuille morte de la robe mi-longue et fendue en plusieurs endroits qui le vêtait montrait, à l'envers des fantastiques manches découpées, les reflets d'un brocart à feuilles dorées et pourprées. Les chausses collantes étaient d'un joyeux écarlate et le chapeau de velours assorti au costume se piquait de feuilles d'or fin semblables à celles qui ornaient la poignée de la dague passée à la ceinture, très basse, du gentilhomme. D'immenses poulaines écarlates prolongeaient les chaussures de Saint-Rémy et lui conféraient une curieuse démarche, assez proche de celle du canard. Avec lui entra un peu de l'air vif du dehors et la paix douillette de la grande pièce harmonieuse vola en éclats.

Saint-Rémy se récria sur la beauté de Catherine, admira sans réserve le tableau commencé, examina en connaisseur les pièces d'orfèvrerie des dressoirs, s'agita, tourbillonna et finalement s'installa dans un fauteuil, acceptant la coupe de vin que lui offrait son hôtesse. Il enveloppa Van Eyck d'un regard plein de sympathie.

– Alors, messire-ambassadeur, s'écria-t-il, je me suis laissé dire que vous alliez encore courir les routes et nous quitter ? Je vous envie, par ma foi, de vous en aller vers les pays du soleil tandis que nous allons, nous autres pauvres Septentrionaux, nous enfoncer dans les froidures de l'hiver.

– Comment, Van Eyck ? Vous nous quittez ? s'écria Catherine avec surprise. Mais vous ne m'en avez rien dit !

Le peintre était subitement devenu très rouge et lançait au visiteur des coups d'œil pleins de reproches.

– J'allais le faire, fit-il d'un ton rogue, quand messire de Saint-Rémy est arrivé...

Le jeune conseiller était devenu presque aussi rouge que le peintre. Son regard inquiet allait de Catherine à Van Eyck puis revenait.

– Si je comprends bien, fit-il avec confusion, j'ai encore eu la langue trop longue et...

Catherine, sans cérémonie, lui coupa la parole. Elle se dirigea vers le peintre, traînant derrière elle l'immensité de sa robe violette, et se planta devant lui de manière à bien le regarder dans les yeux.

– Où allez-vous donc, Jean ? Vous en avez trop dit l'un et l'autre pour ne pas éveiller ma curiosité. Suis-je donc censée ignorer votre nouvelle mission

? Car c'est en mission que Monseigneur Philippe vous envoie, n'est-ce pas ?

Ce n'était pas, en effet, la première fois que Philippe de Bourgogne utilisait les talents diplomatiques de son peintre favori. La sensibilité d'artiste de Van Eyck le rendait tout à fait propre aux ambassades particulièrement délicates. Il haussa les épaules.

– Oui, il m'envoie comme légat. J'aurais préféré qu'il vous annonçât lui-même la nouvelle mais, après tout, vous le saurez bien un jour, tôt ou tard.

Le duc m'envoie au Portugal. Je dois y faire des ouvertures, auprès du roi Jean Ier, en vue d'un mariage éventuel entre l'infante Isabelle et...

Il s'interrompit, n'osant aller plus loin. Ce fut Catherine qui, doucement, acheva la phrase commencée :

– ... entre l'infante Isabelle et le duc de Bourgogne ! Voyons, mon ami, me croyez-vous assez sotte pour ne pas savoir qu'il lui faut se marier, une nouvelle fois, s'il veut enfin avoir un héritier ? Il y a longtemps que j'attends une nouvelle comme celle– là. Et je ne suis pas surprise. Pourquoi donc tant de précautions oratoires ?

– Je craignais que vous n'en eussiez de la peine. L'amour du prince pour vous est immense et je sais que ce mariage n'est qu'un mariage de raison.

L'infante a plus de trente ans, on la dit belle mais on dit cela de toutes les princesses et...

– Allons ! Allons ! coupa encore Catherine, cette fois en .riant. Voilà que vous plaidez encore. Ne vous mettez donc pas martel en tête de la sorte.

Je connais mieux que vous les sentiments de Monseigneur Philippe... et les miens propres. Et vous ne m'avez fait aucune peine. Parlons de choses sérieuses : avec cette mission, quand donc finirez-vous mon portrait ?

– Je ne partirai qu'à la fin du mois, j'ai encore tout le temps...

La nouvelle si étourdiment rapportée par Saint– Rémy la touchait plus qu'elle ne voulait bien l'admettre car son existence allait s'en trouver changée. Elle avait toujours su, depuis la mort de la seconde femme de Philippe, qu'un jour viendrait où il faudrait choisir une nouvelle duchesse.

La puissance du duc de Bourgogne ne faisait que croître, tout lui réussissait et ses états s'agrandissaient. Il avait, tout récemment, conclu à son avantage la guerre de Hollande, menée contre sa turbulente cousine, la belle Jacqueline de Luxembourg, une héroïne de roman d'aventure. Vaincue, la belle comtesse avait dû faire de Philippe son héritier. De plus, le comte de Namur, dont le duc devait, à sa mort, récupérer les terres, était fort malade.

À si grand état il fallait non seulement une souveraine, mais surtout une descendance. Les bâtards que Philippe avait eus de plusieurs maîtresses ne pouvaient espérer lui succéder.

Mais, si Catherine savait qu'un jour une autre femme s'assoirait sur le trône aux côtés de Philippe, elle n'en avait pas moins pris, d'avance, une sérieuse décision : celle de céder la place, de se retirer... Pendant trois ans, l'amour de Philippe avait fait d'elle une véritable reine sans couronne, la maîtresse et l'astre de la Cour. Son orgueil renâclait à se rabaisser au rôle, humiliant, de maîtresse même favorite.

Le temps était venu de prendre une décision. Mais laquelle ? Le mieux serait sans doute de retourner en Bourgogne. D'abord à Châteauvillain. Il y avait deux ans qu'elle n'avait vu son fils qu'Ermengarde élevait avec un soin dévotieux mais non sans énergie. L'enfant lui manquait, maintenant.

– À quoi songez-vous, Catherine ? demanda Saint-Rémy. Vous êtes bien loin de nous, il me semble. Voici Van Eyck qui voudrait prendre congé et vous ne l'entendez même pas.

Elle s'excusa d'un sourire :

– Pardonnez-moi ! A demain, Jean... Finissons– en avec ce tableau puisque aussi bien le temps vous presse-Le peintre ne répondit pas. Il hocha tristement la tête. La nuance nerveuse du ton de Catherine ne lui avait pas échappé. Il s'inclina très bas sur la main qu'elle lui tendait.

– Que je sois, moi, chargé de cette mission qui vous peine..., fit-il, moi qui donnerais ma vie pour vous éviter une larme ! Quelle ironie !

– Mais non. Partez sans crainte en Portugal. Faites un beau portrait de l'Infante et menez à bien votre mission. Je n'ai pas de peine, je vous l'affirme. Je quitterai la Cour sans regret car j'en suis lasse. A votre retour, vous saurez bien me retrouver. Nous serons toujours amis.

Il laissa tomber à regret la main fine qu'il avait gardée un instant entre les siennes, se retira sans un mot. Jean de Saint-Rémy qui n'avait pas bougé de son siège le regarda sortir avec un sourire.

– Si celui-là n'est pas follement épris de vous, je veux bien être pendu !

Mais il était fatal qu'un artiste comme lui fût sensible à votre beauté... Ne me regardez pas ainsi, mon amie. Je devine ce que vous pensez : ce Saint-Rémy porteur de mauvaises nouvelles aurait dû avoir la décence de se retirer avec Van Eyck. Non, ne protestez pas : c'est trop naturel ! Seulement, si j'ai commis l'incongruité de rester, c'est parce que j'ai quelque chose à vous dire... quelque chose qui ne souffre aucun retard.

– Est-ce que vous partez, vous aussi ?

– Bien sûr que non. Seulement j'ai appris à craindre vos brusques décisions. Et je devine que vous allez en prendre une maintenant et je ne tiens pas à courir à l'autre bout de la terre pour vous atteindre. Vous êtes la femme la plus fuyante, la plus imprévisible que je connaisse... la plus adorable aussi !

– Par grâce, Jean, fit Catherine d'un ton excédé. Je n'ai pas envie d'entendre le moindre madrigal aujourd'hui. Laissez, je vous prie, ma beauté, mon charme... Vous ne pouvez pas savoir combien je suis lasse d'entendre répéter toujours la même chose. Quand ce n'est pas Van Eyck, c'est vous, quand ce n'est pas vous, c'est Roussay, c'est Hughes de Lannoy, c'est Toulongeon... jusqu'à maître Nicolas Rolin qui a pris l'habitude de faire ici des visites prolongées qui m'ennuient à mourir.

– Sans doute pour se dédommager de l'existence austère qu'il mène auprès de sa pieuse épouse, Gui– gonne de Salins. Il n'a pas la vie drôle, notre chancelier. Mais ce n'est pas de lui que j'entends vous parler. C'est de moi...

– Un sujet passionnant ! persifla Catherine avec un éblouissant sourire.

Euh... passionnant est beaucoup dire ! Intéressant, je vous l'accorde. Alors voilà... Tout en parlant, Jean de Saint-Rémy s'était levé. Dépliant sa longue et mince personne, il s'était figé devant Catherine en une sorte de garde-à-vous... Voilà : je m'appelle Jean Lefebvre de Saint-Rémy. J'ai trente– deux ans, je suis riche, en bonne santé, bien pourvu de terre, très suffisamment noble... et je vous aime autant qu'il est possible à un Saint-Rémy d'aimer.

Voulez-vous m'épouser ? Vous êtes vous-même veuve, donc libre.

– ... et sans emploi d'ici quelque temps ? acheva Catherine avec un sourire moqueur. Mon petit Jean, vous êtes un amour et je vous suis plus reconnaissante que je ne saurais dire de cette demande. Vous vous êtes dit : elle va se trouver seule, je lui offre mon nom, une position sérieuse, un mari honorable... C'est bien cela, n'est-ce pas ? J'ai toujours su que vous étiez mon ami...

– Que me parlez-vous d'amitié quand je me tue à vous crier que je vous aime ?...

– C'est bien pour cela que je ne vous épouserai pas. Vous seriez trop malheureux, puisque vous m'aimez. Il ne serait pas honnête à moi de ne vous donner que ma main. Et je ne peux que vous aimer... bien. Ce n'est pas assez !

Une expression de chagrin sincère se peignit sur le visage candide du jeune homme. Même son éblouissant plumage parut s'éteindre, devenir terne.

– Je vous aime assez pour m'en contenter, fit-il d'une voix enrouée. Bien sûr, je n'ai pas la prétention de remplacer le duc Philippe. Vous l'aimez et...

Catherine coupa brutalement :

– Vous savez très bien que non ! Vous êtes assez mon ami pour cela. En fait, je n'ai jamais réussi à mettre un nom satisfaisant sur le sentiment que j'ai pour lui. Je crains que... ce ne soit assez terre à terre ! Je ne peux plus aimer, Jean, même si je le voulais... et cela aussi vous le savez très bien !

Un silence tomba. Au-dehors, la nuit s'étendait, envahissant peu à peu la grande pièce dont les solives peintes, déjà, se perdaient dans l'ombre. Il n'y avait plus que la zone de lumière créée par le feu sur lequel la silhouette de Catherine se découpait à contre-jour. Saint-Rémy recula dans l'ombre. Il avait l'impression qu'un fantôme venait de se glisser entre lui et cette femme merveilleuse qu'il ne parvenait jamais à approcher réellement. Le jeune homme n'avait pas oublié la joute sous les murs d'Arras, le chevalier aux armes royales qui avait eu le pouvoir d'émouvoir jusqu'à la folie l'insaisissable jeune femme. Presque malgré lui, il murmura :

– Je comprends ! C'est l'autre, n'est-ce pas ? Après tant d'années, vous n'avez pas encore pu oublier Mont...

– Taisez-vous ! coupa Catherine sèchement. Je ne veux pas entendre son nom !

Elle tremblait soudain comme une feuille et Saint– Rémy vit une telle détresse se lever dans les grands yeux violets qu'il fut pris de pitié. Mais déjà la colère de Catherine tombait.

– Pardonnez-moi ! murmura-t-elle sourdement. Je suis nerveuse... Il vaut mieux me laisser, maintenant, mon ami. Vous venez à moi avec des mots d'amour et je ne sais vous dire que des sottises ! Revenez bientôt...

Elle lui tendait une main glacée sur laquelle le jeune homme posa légèrement ses lèvres. Il semblait si inquiet, si désorienté, qu'elle lui sourit gentiment, pour le consoler, émue que ce garçon futile et insouciant pût souffrir vraiment à cause d'elle.

– Revenez un autre jour, reprit-elle, quand je serai moins nerveuse.

Vous pourrez même me répéter que vous m'aimez.

– Et vous redemander votre main ?

– Pourquoi pas... si vous ne craignez pas les refus. Bonsoir, mon ami.

Quand il fut parti, Catherine poussa un soupir de soulagement. Enfin, elle était seule ! L'ombre qui avait envahi la grande pièce lui était douce. Elle s'approcha d'une haute fenêtre en amande, ouvrit l'une des vitres armoriées où s'inscrivait le blason qu'elle s'était choisi : une chimère bleue sur champ d'argent sommée d'une couronne de comtesse. L'air vif et chargé d'humidité du dehors lui sauta au visage, fit voltiger ses cheveux dénoués. En bas, l'eau noire du canal coulait, reflétant comme un miroir sombre les lumières des maisons voisines avant de s'engouffrer sous l'arche de pierre d'un petit pont.

Le vent se levait, faisant voler les feuilles. Sur le rempart proche, une sentinelle cria, dominant un faible son de luth venu d'un hôtel, de l'autre côté de l'eau. L'instant était si paisible que Catherine serait volontiers demeurée longtemps penchée à cette fenêtre, écoutant les bruits de la ville que la nuit étouffait déjà. Mais l'heure s'avançait et Philippe devait, ce soir, venir souper avec elle. A regret, elle referma la fenêtre juste au moment où la porte s'ouvrait devant Sara chargée d'un lourd candélabre de bronze à douze chandelles qui flambaient devant son visage impassible. Il y avait quelque chose de solennel dans la démarche de l'ancienne bohémienne. Sous la haute coiffe de dentelle empesée qui enserrait sa tête, ses sourcils noirs étaient froncés. Elle alla poser le candélabre sur un coffre d'ébène sculpté puis, prenant une des bougies allumées, se mit à faire le tour de la pièce pour enflammer toutes les autres.

Il y avait, dans ses gestes, quelque chose d'automatique et de peu naturel qui frappa Catherine.

– Qu'est-ce que tu as ? demanda-t-elle. Tu fais une drôle de tête.

Sara se tourna vers elle. Ses traits soudain tirés frappèrent la jeune femme:

– Un courrier vient d'arriver de Châteauvillain, fit-elle d'une voix sans timbre. L'enfant est malade. La comtesse Ermengarde te réclame...

Elle n'en dit pas plus, ne fit aucun commentaire. Simplement, elle resta là, regardant Catherine, attendant... La jeune femme avait pâli. Il ne lui était jamais venu à l'idée qu'il pût arriver quelque chose au petit Philippe. Toutes les lettres d'Ermengarde n'étaient qu'une glorification délirante de sa santé, de sa beauté, de son intelligence. Mais Catherine connaissait assez son amie pour savoir que, si elle l'appelait, c'est que l'enfant était vraiment...

gravement malade. Quelque chose se noua dans la gorge de Catherine. Elle eut une brusque conscience de la distance, de tout ce qui la séparait de son enfant, en même temps qu'un remords se glissait en elle. Non qu'elle se reprochât de l'avoir abandonné. Avec Ermengarde qui l'adorait, il était loin de l'être, abandonné, et elle n'avait fait que céder aux supplications de sa vieille amie pour qui l'enfant représentait une joie merveilleuse. Ce qu'elle se reprochait surtout, c'était de ne l'avoir point suffisamment aimé. Il était né de sa chair, et cependant elle pouvait demeurer des mois loin de lui. Son regard croisa celui de Sara.

– Nous partirons à l'aube, dit-elle, dès l'ouverture des portes. Tiercelin gardera la maison. Fais préparer les coffres...

– Perrine s'en occupe.

– Alors, c'est bien. Il nous faut les meilleurs chevaux et trois valets armés. Ce sera suffisant. Nous nous arrêterons le moins possible en route.

Peu de bagages. Si j'ai besoin d'autre chose, je le ferai chercher...

La voix de Catherine était calme, froide, ses ordres précis. Sara chercha en vain, sur le beau visage immobile, le reflet d'une émotion. La vie de Cour avait appris à la jeune femme l'art de masquer ses traits et de leur enlever toute expression, quelles que puissent être ses tempêtes intérieures.

– Et... pour ce soir ? demanda encore Sara.

– Le duc va venir. Je lui dirai que je pars. Fais dresser la table et viens m'aider à me changer.

Dans la chambre de Catherine, un écrin de velours de Gênes rose pâle où tous les meubles étaient d'argent massif, Perrine et deux autres servantes s'activaient à faire les bagages. Mais, sur le grand lit, une robe d'intérieur de satin blanc brodée de perles fines était étalée, attendant qu'on la passât.

Philippe aimait voir Catherine vêtue de blanc et, pour les moments, précieux entre tous, qu'il passait auprès d'elle, il prohibait vigoureusement les lourdes toilettes de cour. Quand elle le recevait, Catherine portait toujours des robes simples et ses cheveux sur les épaules.

Laissant ses femmes à leur tâche, elle passa dans son cabinet de toilette où le bain était préparé et s'y plongea rapidement. Devinant qu'elle avait besoin de détendre ses nerfs, Sara avait mis des feuilles de verveine à macérer dans l'eau. Catherine s'abandonna un moment à la douce chaleur du bain, s'efforçant de ne pas penser à l'enfant malade. Elle se sentait lasse mais étrangement lucide. N'était-il pas étrange qu'il lui fallût s'éloigner de Philippe ce jour même où elle apprenait que le temps de la séparation était proche ? C'était comme si le destin lui faisait signe, tout à coup, et choisissait pour elle. Le temps était bien venu de partir. Elle resterait à Châteauvillain quelque temps, pour voir venir et chercher quelle direction donner à sa vie...

Quand elle sortit de l'eau, elle laissa Sara l'envelopper dans une grande pièce de fine toile de Frise chauffée devant le feu et la frictionner énergique– ment.

Mais, quand la bohémienne apporta le coffre dans lequel étaient renfermés les parfums rares dont elle usait généralement, Catherine l'arrêta d'un geste.

– Non... pas ce soir ! J'ai mal à la tête.

Sara n'insista pas mais son regard s'attacha un instant à la jeune femme qui laissait tomber le drap de bain.

– Habille-moi ! dit-elle seulement.

Tandis que Sara s'en allait chercher la robe de satin blanc, Catherine demeura debout devant son miroir mais sans même accorder un seul regard à son corps. Depuis quelque temps, la vue de sa propre beauté ne lui procurait plus le plaisir qu'elle en tirait jadis. Le désir incessant de Philippe lui disait, mieux encore qu'un miroir, qu'elle était plus belle que jamais. La maternité avait épanoui son corps, ôtant à ses formes toute trace de l'enfance. Sa taille, si étroite que les deux mains de Philippe en faisaient le tour, était demeurée celle d'une jeune fille mais ses hanches s'étaient épanouies et ses seins, plus gonflés, s'attachaient orgueilleusement à son buste, prolongeant la ligne infiniment pure des épaules. Le grain de sa peau dorée était plus serré que jamais, sa chair plus ferme et plus souple et Catherine en connaissait le pouvoir sur le tout-puissant prince d'Occident. Entre ses bras, Philippe était toujours l'amoureux éperdu des premiers jours... mais tout cela laissait maintenant Catherine singulièrement indifférente.

Sans un mot, Sara passa la robe par-dessus sa tête, laissa glisser le tissu le long du corps qu'il enveloppa de plis souples et nacrés. Le froid du satin sur sa peau nue fit frissonner Catherine. Elle devint si pâle, tout à coup, que Sara murmura.

– Veux-tu que j'envoie au palais dire que tu es souffrante ?

La jeune femme secoua la tête.

– C'est inutile. Il faut que je le voie, ce soir. D'ailleurs, il est trop tard.

Le voilà !

En effet, un pas rapide se faisait entendre au-dehors, puis l'écho d'une voix masculine qui jetait un joyeux bonsoir aux servantes demeurées dans la chambre. La porte de la pièce de bains s'ouvrit sous la main impatiente de Philippe qui, du seuil, s'écria :

– Disparaissez, Sara... que je puisse l'embrasser à mon aise ! Trois jours sans toi, mon amour... trois jours à écouter les doléances des échevins de Bruxelles ! Un siècle d'ennui.

Tandis que Sara, abrégeant sa révérence, disparaissait comme on venait de l'en prier si cavalièrement, le duc s'avançait vers Catherine qu'il saisit dans ses bras et se mit à couvrir de baisers.

– Mon cœur... ma vie... ma reine... ma fée aux cheveux d'or... mon indispensable amour, murmurait– il en une tendre litanie tandis que ses lèvres couraient des yeux de la jeune femme à sa gorge largement découverte par le décolleté généreux de la robe. Chaque fois que je te retrouve, tu me parais plus belle... si belle que j'en ai parfois le cœur serré.

A demi étouffée, Catherine se débattait faiblement contre Philippe dont les mains impatientes l'enveloppaient déjà d'un réseau de caresses. Il semblait extraordinairement joyeux et plus amoureux que jamais. Comme il cherchait à faire glisser sa robe, elle le repoussa doucement.

– Non, Philippe... pas maintenant.

– Oh ! Pourquoi ? J'avais une telle hâte de te retrouver, mon amour, qu'il faut me pardonner si je te parais trop impatient. Mais tu sais trop quelles flammes tu allumes dans mon sang pour m'en vouloir. Catherine... ma douce Catherine, c'est la première fois que tu me repousses. Est-ce que tu es souffrante ? Tu es bien pâle, il me semble...

Il l'écartait de lui pour mieux la voir puis, tout de suite inquiet, la ramenait contre sa poitrine, emprisonnant dans ses deux mains le joli visage qu'il obligeait à se lever vers lui. Deux larmes roulèrent soudain sur les joues de Catherine qui ferma les yeux.

– Tu pleures ? s'écria Philippe affolé. Mais qu'y a-t-il ? Mon aimée, mon doux cœur... jamais je ne t'ai vue pleurer.

Bouleversé, il était tout près d'en faire autant. Ses lèvres minces tremblaient déjà contre la tempe de Catherine.

– Il faut que je parte, murmura-t-elle. Ermengarde m'appelle... L'enfant est malade.

– Gravement ?

– Je ne sais pas... sans doute ! Ermengarde n'appellerait pas pour un simple malaise. J'ai peur, Philippe, tout à coup... le temps du bonheur est fini pour nous deux.

Tendrement, il la berçait dans ses bras puis l'entraînait vers le lit sur lequel il la fit asseoir avant de se laisser glisser à ses pieds, sur les marches couvertes d'un épais tapis de Perse.

– Ne dis pas de sottises, fit-il en emprisonnant les deux mains de la jeune femme dans les siennes. L'enfant est malade mais il n'est pas perdu. Tu sais qu'Ermengarde le soigne comme s'il était sien. Je comprends ton angoisse mais il m'est pénible que tu partes. Quand me quitteras-tu ?

– À l'aube...

– Bien, entendu. Alors, une escorte sera, avant l'aube, devant ta maison.

Si, si... j'y tiens ! Le chemin est long, les routes de moins en moins sûres.

L'approche de l'hiver les rend plus dangereuses. Je ne serais pas tranquille autrement. Mais... je t'en prie, ne reste pas trop longtemps loin de moi. Je vais compter les jours...

Catherine détourna la tête, tenta de libérer ses mains mais Philippe les tenait bien.

Peut-être resterai-je en Bourgogne plus longtemps que tu ne crois. Peut-être même ne reviendrai– je jamais en Flandres, dit-elle lentement.

– Comment ? Mais... pourquoi ?

Elle se pencha vers lui, prit entre ses deux mains le visage maigre dont elle avait appris à aimer, d'une certaine manière, les traits fiers et fins.

– Philippe, dit-elle doucement, le moment est venu de la franchise entre nous. Il faut que tu te maries... et tu vas le faire. Allons !... Calme-toi ! Je sais que tu envoies Van Eyck en Portugal, bien que ce ne soit pas lui qui me l'ait dit. Je ne te blâme pas, tu dois donner un héritier à tes sujets.

Seulement... je préfère m'éloigner. Je ne veux pas, après ce que nous avons connu, d'une vie secrète, d'amours cachées. Nous nous sommes aimés au grand jour, je ne supporterai pas la grisaille de la clandestinité.

D'un geste violent, Philippe agrippa les épaules de la jeune femme. Il s'était redressé, appuyé d'un genou sur le lit, la dominant de toute sa taille.

– Tais-toi ! Je ne te condamnerai jamais à la clandestinité. Je t'aime comme jamais je n'ai aimé et, si je dois me marier, ce n'est pas pour que tu connaisses les humiliations. Je suis le duc de Bourgogne et je saurai te garder au rang que je t'ai donné.

– C'est impossible, du moins ici ! Je peux vivre en Bourgogne... Tu n'y viens pas souvent mais tu pourrais y venir seul...

Sara qui entra pour annoncer le souper interrompit l'entretien. Philippe offrit sa main à Catherine pour la mener à table. Le repas avait été servi devant la grande cheminée de la salle d'apparat et trois valets le servaient. Devant les serviteurs, Philippe et Catherine n'échangèrent que peu de paroles. Le duc était soucieux. Un pli profond se creusait entre ses yeux gris et, quand son regard se posait sur Catherine, la jeune femme pouvait y lire une profonde supplication. Il ne touchait pas aux plats qui étaient servis... Comme l'écuyer tranchant s'apprêtait à découper un pâté de chevreuil, Philippe se dressa soudain repoussant si violemment la table qu'elle se renversa avec un bruit de tonnerre, arrachant à Catherine un cri de frayeur. D'un geste, il désigna la porte aux serviteurs.


    Ваша оценка произведения:

Популярные книги за неделю