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Les Joyaux de la sorcière
  • Текст добавлен: 7 октября 2016, 14:30

Текст книги "Les Joyaux de la sorcière"


Автор книги: Жюльетта Бенцони



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– Non mais en revanche il y avait le visage de Bianca Capello et…

En frappant le sol sur le mode irrité, Tante Amélie fit taire tout le monde :

– On ne pourrait pas parler d’autre chose ? se plaignit-elle. Prenez garde aux idées fixes ! Si on continue on va bientôt la voir partout cette femme-là !

DEUXIÈME PARTIE

LA FOIRE AUX VANITÉS


CHAPITRE V

LES PASSAGERS DE L’ÎLE-DE-FRANCE

Dans le train-transatlantique l’emportant vers Le Havre, Aldo s’avouait qu’il n’était pas mécontent de faire seul ce voyage puisque Lisa ne l’accompagnait pas. Il adorait Tante Amélie et reconnaissait volontiers les talents multiples, le dévouement sans faille de Marie-Angéline mais il préférait éviter les initiatives de cette dernière quand, à Plymouth, Adalbert ferait son apparition aux côtés de sa conquête. Les histoires d’hommes doivent se régler entre hommes et celle qui l’opposait à son ami lui semblait particulièrement délicate. De toute façon, il les retrouverait plus tard, sans doute à Newport et ils constitueraient peut-être pour lui une arrière-garde non négligeable en terre étrangère sinon ennemie. Quant à sa belle épouse et même si la séparation lui était toujours aussi pénible, il aurait les mains beaucoup plus libres sans elle. L’esprit aussi, la sachant dans une situation qui la fragilisait. Certes elle était capable de faire face à des événements difficiles – sa précédente grossesse menée tambour battant dans des conditions impossibles – mais il serait quand même plus tranquille de la savoir au cœur des montagnes autrichiennes avec les jumeaux. D’autant que sa présence en Amérique eût sans doute affaibli son jugement, son audace aussi par crainte du danger que son action à lui pourrait lui faire courir. Sans elle, ce danger qu’il devinait inévitable redevenait pour Aldo ce qu’il n’avait jamais cessé d’être : le sel d’une de ces aventures dans lesquelles il se jetait toujours avec un plaisir qu’il n’hésitait pas à qualifier de pervers mais dont au fond il était conscient qu’il avait besoin d’y goûter de temps à autre comme à un fruit défendu. Cela mettait du piment dans son existence de « boutiquier ». Même si la boutique en question était un palais vénitien et les objets que l’on y vendait presque tous dignes de figurer dans un musée ou dans un trésor royal. Il fallait qu’il en soit ainsi pour justifier à ses propres yeux l’idée saugrenue d’aller chercher outre-Atlantique une parure dont il ne savait absolument pas si elle s’y trouvait et de courir sus à un homme qu’il tenait pour un meurtrier – ce dont il n’avait pas la moindre preuve ! – et dont il n’avait jamais eu à se plaindre. Un homme dont il y avait gros à parier qu’il appartenait à la Mafia. Pour venger une inconnue ? Oui, sans doute, mais peut-être aussi pour l’amour du sport, pour suivre son flair sur une piste qu’il sentait chaude… et pour essayer d’empêcher Adalbert de faire une sottise : la « princesse égyptienne » était ravissante mais elle était la fille d’Ava Astor, ce qui n’annonçait rien de bon pour la paix de l’âme d’un brave archéologue français. En résumé la somme de ces éléments constituait autour de ce voyage une auréole assez excitante et Aldo se surprit à sourire d’aise en regardant la vallée de la Seine défiler derrière les vitres tout en allumant sa dixième cigarette.

L’arrivée à la gare maritime du Havre lui arracha un sifflement admiratif : le paquebot Île-de-Franceétait réellement une magnifique unité ! Avec sa longue coque noire, ses superstructures blanches et ses trois cheminées rouge et noir, le dernier né de la Compagnie Générale Transatlantique n’était peut-être pas le plus grand des navires alors en exercice – 241 mètres de long quand même ! – mais il alliait la majesté à l’élégance des lignes, de son style de vie et ses aménagements intérieurs étaient incomparables. Un journaliste américain avait écrit de lui qu’il « était beau sans grandiloquence, confortable sans mièvrerie, mondain sans mépris et incarnait sur mer l’idée que les Américains se faisaient de la France (8) ». Aldo pour sa part pensa que ce serait un réel plaisir de voyager sur ce beau coureur des mers et s’en convainquit en recevant à la coupée l’accueil courtois du Commissaire en second qui le confia à l’un des grooms en uniforme aux couleurs de la Compagnie pour le conduire à la cabine première classe où il logerait les cinq jours suivants. Moderne mais sans outrance, extrêmement confortable avec ses meubles en macassar et citronnier, ses tentures crème et sa moquette d’un brun profond, sa salle de bains étincelante où rien ne manquait, ses lampes à l’éclairage opalescent, elle était vaste et claire.

Ce n’était pas la première traversée de Morosini mais la dernière remontait à l’avant-guerre et si de notables changements lui apparaissaient il n’avait pas pour autant oublié les règles du bon passager. Aussi sonna-t-il un steward pour défaire ses valises, en ranger le contenu dans la penderie, et signer les paperasses de la douane et du passeport. Cela fait, il réendossa son imperméable, se coiffa de sa casquette et remonta sur le pont principal pour assister au départ. Le temps était gris, frais et légèrement pluvieux mais sur le quai il y avait une véritable foule agitant des mouchoirs et poussant des cris quand la sirène du navire eut retenti par trois fois. Tirée par ses remorqueurs, l’ Îlede-Frances’écartait du quai dessinant un canal qui allait s’élargissant, révélant les silhouettes de ceux qui restaient dont on ne voyait jusque-là que les têtes et les bras. Aucun signe d’adieu ne s’adressant à lui, Aldo s’était placé à l’écart et tandis que la gare maritime s’éloignait lentement, il pensa que pour ceux qui restaient – il avait pu remarquer plusieurs visages en larmes ! – le départ d’un paquebot était plus cruel que celui d’un train parce que beaucoup plus lent. Il avait toujours détesté qu’on l’accompagne quand il partait en voyage et se félicitait de ce que Lisa eût la même horreur des « au revoir » au bord de quelque moyen de locomotion que ce soit. Ainsi, l’avant-veille, elle lui avait interdit de la conduire à son sleeping du Simplon-Orient-Express, n’autorisant que Marie-Angéline et Cyprien à l’escorter pour s’assurer que le départ se passait au mieux. Cette fois, pourtant, il avait protesté, désireux de rester auprès d’elle le plus longtemps possible mais en s’arrachant à son étreinte avant de monter en voiture rue Alfred-de-Vigny, elle lui avait lancé :

– Il n’y a aucune raison de changer quoi que ce soit à nos habitudes… à moins que tu penses ne jamais revenir ? De toute façon, nous avons toujours détesté, toi et moi, nous donner en spectacle.

Un dernier baiser, rapide celui-là, et elle était partie, droite et fière détournant la tête pour qu’il ne vît pas les larmes dans ses yeux. Le souvenir revenait à Aldo tandis que le navire s’avançait vers la sortie du port et soudain, le bel optimisme qui lui avait tenu compagnie entre Paris et Le Havre s’effaça devant l’impression qu’en s’engageant dans cette aventure, il commettait une sottise, que cette séparation d’avec tout ce qu’il aimait pouvait être définitive, irréparable et il se fût peut-être précipité chez le Commandant pour demander à être débarqué avec le pilote quand une voix à la fois incrédule et joyeuse retentit à ses oreilles et le fit sursauter :

– Non mais je rêve ! Qu’est-ce que tu fais là ?

Il tourna la tête : son ami Gilles Vauxbrun, le grand antiquaire de la place Vendôme, était devant lui si visiblement content de le voir qu’il en était presque hilare. Grâce à lui l’impression désagréable s’envola.

– Eh bien et toi ? rétorqua-t-il tandis que leurs mains se serraient avec vigueur.

Aussi grand qu’Aldo mais plus corpulent, Vauxbrun, le cheveu rare – momentanément masqué par une casquette irlandaise – et la paupière lourde ressemblait assez à un empereur romain dans les bons jours et à Louis XI dans les mauvais. Toujours tiré à quatre épingles, habillé à Londres, la boutonnière perpétuellement fleurie selon la saison, il cachait sous un aspect majestueux le meilleur caractère du monde – tant qu’on ne lui marchait pas sur les pieds ! – une énorme culture, un goût raffiné et un remarquable sens des affaires joints à une grande générosité et à un faible pour les jolies femmes. Il avait en permanence une histoire de cœur sur le feu et savait séduire : sa voix était caverneuse et son sourire charmant. À la question de son ami il répondit, désinvolte :

– Je vais racheter à une succession un meuble qui n’aurait jamais dû quitter la France, le fauteuil de bureau de Louis XV…

– Rien que ça ? fit Morosini après un petit sifflement admiratif. Et bien entendu tu es prêt à te ruiner parce que si tu le rapportes tu ne le revendras pas ?

– Bien entendu…

Le XVIIIe siècle en général et Versailles en particulier étaient la passion de l’antiquaire. Reconstituer autant que faire se pourrait le mobilier de l’inégalable palais vidé par la Révolution était son violon d’Ingres et il comptait déjà quelque succès en ce domaine lui permettant un début de collection destinée à être léguée – sous sévères conditions – à l’État si Vauxbrun mourait sans enfants. Ce qui était prévisible chez ce célibataire endurci par nombre de belles-mères éventuelles car il était riche et Aldo le savait bien. Son inquiétude relevait donc de l’ironie. Gilles Vauxbrun n’y répondit pas. Il préféra reprendre la conversation en son début : qu’est-ce que Morosini fabriquait sur un paquebot en partance pour New York ?

– Essayer de retrouver des joyaux disparus dans des circonstances tragiques…

– Donc « rouges » ? fit Vauxbrun en employant le terme consacré par les spécialistes pour les bijoux ayant trempé dans un assassinat.

– Extrêmement rouges ! Et aussi, essayer de faire pincer un criminel !…

– Joli programme ! Qu’est-ce qui te prend ? Tu t’es engagé dans la police ? Pas très sage quand on est marié et père de famille !

– Tu ne sais même pas jusqu’à quel point ! Mais il y a des choses qu’un honnête homme ne supporte que dans certaines limites.

– Tu vas avoir tout le temps de me raconter ! Oh chère baronne ! Vous ici ?

Et sur cette exclamation, Gilles Vauxbrun planta là Morosini pour se jeter à la rencontre d’une grande femme brune, très belle, qui, vêtue de gris fumée depuis ses longs pieds minces chaussés de daim ton sur ton jusqu’au voile de mousseline qui emprisonnait sa tête, ressemblait au fantôme de quelque impératrice errante. L’une de ses mains, gantée, en retenait les plis autour d’un visage qui eût été monotone à force de perfection sans la présence d’une bouche généreuse, trop grande, trop ourlée, trop pulpeuse peut-être mais d’un rouge éclatant. Elle repoussait au second plan des yeux couleur de nuage et légèrement étirés. Sur l’autre main qu’elle tendait, nue, à l’antiquaire, un seul diamant mais superbe étincelait :

– Ah cher Vauxbrun ! Je vous savais à bord et vous cherchais.

La voix était étrange, basse, voilée, un peu rauque, sensuelle juste ce qu’il fallait pour ouvrir devant un homme des horizons troublants. Pas étonnant que Gilles fût sous le charme : cette baronne-là devait lui rappeler Varvara Vassilievich la Tsigane dont il s’était si follement épris l’année précédente (9). Empressé auprès de la belle dame, il lui offrait son bras pour l’entraîner dans la direction opposée sans plus s’occuper de son ami. Avec un soupir résigné Aldo retourna au paysage. C’était une gageure en vérité ! Après Adalbert c’était au tour de Gilles – qui semblait cependant si content de le voir l’instant précédent ! – de le laisser tomber pour une femme. Exceptionnelle comme l’autre mais enfin, il y avait des limites !

À présent, le navire ayant quitté le port venait de se séparer de son pilote pour piquer en direction de la haute mer. Les côtes de France s’estompaient avec la ville du Havre mais aussi, les toits bleus de Honfleur et plus loin le liséré beige des plages de Houlgate, de Deauville et de Cabourg. Le vent fraîchit encore et Morosini quittant enfin son bastingage allait rejoindre sa cabine quand un bruit de moteur, relayé par les cris des passagers l’attira vers l’autre côté du pont : un petit avion biplan « Bluebird Blackburn » tournoyait juste au-dessus du paquebot, s’approchant si près que l’on pouvait voir le pilote agiter un mouchoir par le cockpit ouvert. Ce sémaphore semblait parfaitement compris d’un groupe de personnes entourant une jeune fille, qui, elle, agitait une écharpe bleue en faisant de grands gestes, envoyant même des baisers que le pilote rendait avec usure. Il devait être le fiancé de la belle enfant et avait trouvé ce joli moyen de lui dire un dernier au revoir. Les passagers étaient enthousiastes, sous le charme. Aldo aussi d’ailleurs il appréciait ce geste un peu fou… Le pont résonnait maintenant de rires et d’appels mais il y a une fin à tout et, après un dernier cercle, l’appareil reprit le chemin de la côte. Puis soudain, ce fut le drame : le biplan, moteur calé, piquait droit dans la mer. Ce ne fut qu’un cri sur le pont mais dans celui de la jeune fille il y avait un sanglot : il trahissait l’horreur et l’impuissance des spectateurs. L’appareil était déjà loin et le temps de descendre une chaloupe et de nager vers le lieu du drame, tout serait consommé ! Des femmes s’évanouirent mais pas la jeune fille qui agrippée au bastingage et quasi tétanisée regardait éperdument.

Et puis ce fut un silence total parce que les machines venaient de stopper puis de rétrograder : l’immense navire revenait en arrière pour tenter de sauver le pilote. Il parcourut deux ou trois milles avant de réduire l’allure et de croiser lentement à l’endroit où l’avion s’était englouti mais aucun débris ne flottait en surface. À bord on retenait son souffle et durant un moment une angoisse proche du désespoir habita le paquebot. Toute trace de drame semblait effacée et pourtant l’ Île-de-Francecherchait encore ne pouvant se résoudre à abandonner. La nuit approchait quand soudain ils entendirent venant de l’avant :

– Il est là ! Je le vois…

De l’endroit où il se trouvait, Aldo lui ne voyait rien, sinon le canot de sauvetage que l’on descendait rapidement. Un moment plus tard on entendit venir de l’embarcation :

– On le tient ! Il est vivant !

– Dieu soit loué ! exhala près d’Aldo la voix de la dame en gris. La pauvre Dorothy ne se serait jamais remise de cette catastrophe.

– Vous la connaissez ?

– Nous sommes même un peu cousines. Elle s’appelle Dorothy Paine, d’une de nos meilleures familles new-yorkaises mais son fiancé, l’aviateur, est français. Il se nomme Pierre van Laere et c’est le fils d’un richissime courtier en coton (10).

La baronne disait ces choses naturellement, comme si elle connaissait son voisin depuis longtemps mais elle ne le regardait pas et Aldo s’étonna que Gilles fût invisible :

– Qu’avez-vous fait de mon ami Vauxbrun ? demanda-t-il.

– Oh ! Il a couru sur la passerelle voir le Commandant mais je pense que ce grand marin n’avait pas besoin de ses conseils. C’est un vrai gentleman ! Détourner un si grand navire pour un si petit personnage !

– Il doit penser qu’une vie humaine a sa valeur et qu’il faut faire de son mieux pour la préserver mais vous avez raison c’est un bonheur que naviguer sous un tel homme ! À présent peut-être serait-il convenable que je me présente à vous…

Elle se mit à rire et, en dépit de sa voix troublante, son rire était extraordinairement gai.

– C’est inutile. J’ai interrogé notre ami. En revanche vous, vous ignorez qui je suis ?

– Je le regrette depuis que je vous ai vue.

– Ah que galamment ces choses-là sont dites ! Eh bien sachez que j’ai nom Pauline Belmont, veuve depuis six mois du baron Frantz von Etzenberg et que je rentre chez moi à New York.

Une énorme acclamation lui coupa la parole : le jeune aviateur trempé comme une soupe sous la couverture qui l’enveloppait venait d’apparaître porté par deux marins qui l’emportèrent à l’infirmerie où le médecin allait l’examiner. Il eut juste la force d’adresser un signe à sa fiancée qui, cette fois, pleurait de joie.

Cependant Vauxbrun revenait et s’il fut un rien contrarié de voir que la baronne et Morosini bavardaient comme de vieilles connaissances, il ne le montra pas. L’enthousiasme l’emplissait encore trop pour laisser place à un sentiment plus mesquin.

– Quel type, ce Commandant ! Quel sang-froid, quelle élégance ! Il m’a poliment fichu à la porte mais je ne peux lui en vouloir. Lui et son bateau vont décidément bien ensemble (11). Peut-être serait-il temps de nous préparer pour le dîner ? ajouta-t-il en offrant son bras à la baronne qui le refusa :

– Allez sans moi ! Je vais prendre des nouvelles de Dorothy et resterai un moment auprès d’elle et personne ne s’habille pour le dîner qui suit l’appareillage…

– Moi qui espérais vous inviter ? émit Vauxbrun avec une grimace de déception. Tous les deux bien sûr ! ajouta-t-il avec une précipitation qui fit sourire Morosini.

– Vous aurez largement le temps pour ce faire ! Et je suppose que vous avez beaucoup de choses à vous dire si vous ne vous êtes pas vus depuis un moment.

– Ce n’est pas une si mauvaise idée, approuva Gilles aussitôt. Il y a paraît-il à bord deux vedettes et quelques autres personnalités qui ne se montreront pas le premier soir. On sera tranquilles pour bavarder…

– Ben voyons ! murmura Aldo tandis que Pauline von Etzenberg s’éloignait vers les escaliers. C’est tellement agréable d’être un pis-aller ! Je suppose que tu es, une fois de plus, très amoureux ? J’avoue que je ne saurais te donner tort.

– Elle est superbe, n’est-ce pas ? soupira l’antiquaire avec dans la voix un trémolo qui fit comprendre à Aldo que le dîner se passerait à vanter les charmes de la belle Américaine.

– Absolument mais il y a longtemps que tu la connais ?

– Huit jours. Je l’ai rencontrée au « Bœuf sur le Toit » où j’avais emmené un client suisse. Elle y était avec des amis et il se trouvait que mon client la connaissait. C’est lui qui nous a présentés.

– Une veuve de six mois au « Bœuf sur le Toit » ? Voilà un mari vite enterré il me semble ?

– Il buvait comme une éponge et la battait comme plâtre quand il était ivre. Étant donné qu’il était toujours entre deux vins ou entre deux schnaps tu vois qu’elle n’a pas grand-chose à regretter. Cela dit, elle ne s’habille jamais qu’en gris ou en blanc… mais qu’est-ce qui te prend, d’un seul coup, d’être aussi pointilleux ? Tu n’as pas d’ennuis, au moins ? J’entends côté Lisa ?

– Pas le moindre. Elle se prépare à me donner un troisième enfant et pour l’instant elle doit être en Autriche avec les jumeaux. Je reconnais cependant volontiers que si je ne suis pas devenu totalement infréquentable je n’en suis pas loin. Mon humeur n’est pas au mieux.

– Tu vas me raconter ça pendant le dîner, on se lave les mains, on va boire un verre et on y va…

Pur produit des Arts Décoratifs, les pièces d’apparat du paquebot desservies par le monumental escalier de marbre, de cuivre poli et de glaces, alliaient la simplicité des lignes au luxe le plus raffiné. Les plus grands décorateurs en avaient composé l’harmonie : Ruhlmann pour le Salon mixte dit aussi Salon de Thé avec ses boiseries en loupe de frêne blanc relevé de minces baguettes en bronze argenté, le gigantesque hall d’embarquement de Richard Bouwens, le Grand Salon de Sue et Mare avec ses canapés tendus de tapisseries d’Aubusson reproduisant les plus beaux monuments de la région parisienne – Versailles, Chantilly, Maintenon, Noyon – le Grand Café Terrasse et Fumoir à triple niveau de Henri Pacon, tout cela orné des admirables ferronneries de Raymond Subes, l’immense salle à manger enfin de Patout, avec ses plafonds à trois décrochements illuminé par les 110 plots de verre ambré de Lalique, animée en outre par l’étonnante fontaine de Navarre élevant au milieu une pyramide de cylindres or et argent. C’est près de cette fontaine que Morosini et Vauxbrun s’installèrent après leur passage au bar d’acajou déjà pris d’assaut par des Américains soucieux de profiter sans tarder des délices d’un pays exempt des barbaries de la Prohibition.

La salle à manger n’était pas pleine. Certaines dames pas forcément célèbres avaient choisi de se faire servir chez elles afin de mieux préparer leur apparition du lendemain. Calés dans les jolis fauteuils de sycomore tendus d’une tapisserie vert Véronèse à motif dégradé, les deux amis purent savourer un menu aussi varié que délicieux choisi dans une carte abondante mais que l’on pouvait compléter à volonté en demandant ce que l’on souhaitait. Vauxbrun testa immédiatement la proposition du maître d’hôtel en optant pour des œufs brouillés aux truffes qui lui furent apportés avec le vin de son choix.

Ainsi qu’Aldo l’avait prévu, une bonne partie du repas fut consacrée à la baronne Pauline sur laquelle son admirateur se montrait intarissable. Il apprit de la sorte – mais il le savait déjà ! – qu’étant une Belmont elle était née d’une des plus grandes familles new-yorkaises et aussi – ça il l’ignorait ! – qu’elle était un sculpteur de talent encore que mal connu et, bien sûr peu apprécié des siens guère ouverts aux éventuelles originalités.

– C’est sans importance, apprécia Vauxbrun. Indépendante, surtout depuis son veuvage, elle possède sa maison et son atelier sur Washington Square et une fortune que son défunt n’a pas réussi à dévorer mais je peux t’assurer que ses œuvres sont remarquables ! Positivement ! Et j’aimerais monter pour elle une exposition à Paris…

Tant et si bien que ce ne fut pas avant le dessert que l’antiquaire, un peu à bout de souffle, abandonna le sujet et s’intéressa enfin à la présence de son ami Aldo sur le navire. Agacé, celui-ci se borna à l’essentiel : il recherchait une parure provenant des trésors Médicis ayant déjà causé quelques dégâts et espérait du même coup mettre fin aux activités criminelles d’un personnage qui pouvait bien en être l’actuel détenteur.

– Et tu as des preuves ? émit Gilles Vauxbrun qui allumait un odorant havane à la flamme d’une bougie après avoir rejoint les confortables fauteuils du fumoir.

– Des preuves ? Non mais une forte présomption que je partage avec le Chief Superintendant Gordon Warren, de Scotland Yard avec lequel tu sais que j’entretiens des relations amicales depuis longtemps.

– M’est avis que tu vas perdre ton temps ! patoisa l’antiquaire qui aimait abandonner parfois le style olympien. Et t’attirer pas mal d’ennuis. Depuis quand n’es-tu pas allé aux U. S. A. ?

– 1913 ! J’avoue que ça fait un moment !

– Plutôt ! Ce qui signifie que tu n’as aucune idée des us et coutumes qui se sont développés depuis la guerre et si ton type est un mafioso tu vas à la catastrophe. Tiens, si tu veux on en parlera demain à Pauline ! Elle te dira…

– Rien ! s’emporta Morosini. Ce sont mes affaires et j’aimerais qu’elles restent secrètes ! Que « Pauline » soit en train de devenir le centre de ta vie, cela te regarde mais comme je ne veux pas m’impliquer dans tes amours, tu me permettras de me retirer ! J’ai sommeil !

– Tu m’as surtout l’air de te prendre un fichu caractère ? remarqua Gilles pas vexé le moins du monde. C’est parce que, pour une fois, ton égyptologue cinglé n’est pas avec toi ?

Le choix du terme n’était pas fait pour apaiser Aldo. Il savait qu’un certain antagonisme existait entre ses deux amis mais jamais Vauxbrun ne l’avait exprimé si peu que ce soit.

– Si tu veux le savoir, il embarque cette nuit à Plymouth mais il ne me sera sûrement d’aucune utilité parce qu’il est comme toi : réduit à l’état de chien savant par une jolie femme. Bonne nuit !

– Ah oui ? Mais alors…

Aldo n’entendit pas la suite : il était déjà dans le grand escalier avec l’intention de regagner sa cabine quand il eut soudain l’envie d’aller fumer une cigarette sur le pont supérieur. La nuit était noire, sans étoiles mais un vent froid s’était levé qui apportait un avant-goût de la température que l’on rencontrerait quand on approcherait la zone des icebergs. La mer se formait sous la longue coque noire animée d’un léger roulis. Le pont était désert et la solitude d’Aldo y fut totale. N’ayant pas pris la précaution d’aller chercher un manteau, un frisson désagréable lui courut dans le dos. Ce n’était pas vraiment le moment d’attraper froid – en admettant qu’il y en ait pour ça ! – et jetant par-dessus bord le mince rouleau de tabac à demi consumé, Aldo rentra dans son confortable logis flottant, se lava les dents, se coucha et sans prendre un livre ou un journal, il s’endormit bercé par l’écho lointain de l’orchestre du bord. Il dormit même si profondément qu’il ne broncha pas quand, au milieu de la nuit, l’ Île-de-Francefit escale à Plymouth pour embarquer ses passagers britanniques. Il serait temps demain de savoir si Adalbert avait fait son entrée sur le bateau. Les nouvelles amours de Gilles Vauxbrun lui avaient donné le coup de grâce.

Ce fut pourtant cette idée qui l’éveilla bien que la longue houle atlantique continuât de bercer doucement son lit. Il se leva, prit une douche, se rasa, et enveloppé dans le peignoir de bain au monogramme de la Compagnie Générale Transatlantique, sonna pour son petit déjeuner. Peu après le steward lui apportait de quoi nourrir une famille. Outre le café, qu’il avait décidé, non sans inquiétude, d’essayer et qui se révéla parfait, il y avait là des œufs à la coque, du jus d’orange, un pamplemousse, des brioches moelleuses, des croissants croustillants, des toasts à point, du miel, diverses sortes de confitures, du beurre frais, du lait et du fromage à la crème fraîche.

– Si Monsieur désire autre chose ? proposa le steward prévenant.

– Vous voulez dire que s’il me prenait fantaisie de vous demander un gigot je pourrais l’avoir ?

– Absolument, Monsieur ! J’aurais seulement le regret de vous prier de m’accorder un léger délai.

– Magnifique mais rassurez-vous je n’en ferai rien. C’est parfait… Tiens ! D’où sortez-vous ce journal ?

Il y en avait un, en effet, plié sur le plateau et dont Aldo s’emparait en parlant.

– C’est L’ Atlantic, Monsieur, le journal édité le matin par le bord. Une partie est imprimée à Paris mais l’autre sur le bateau : il y a les dépêches, les cours de la Bourse reçus par T. S. F. et le programme de la journée.

Vraiment complet. On pouvait faire du sport en salle avec tous les ustensiles mécaniques possibles ou bien se promener sur le pont-promenade à moins que l’on ne préfère s’y installer avec un livre dans l’une des nombreuses chaises longues, les jambes enveloppées d’un plaid par les soins des grooms attentifs. Comme la température était fraîche, une distribution de bouillon chaud était prévue à onze heures. Le déjeuner serait servi à midi et demi suivi du café présenté à deux heures dans le beau salon de Ruhlmann. À trois heures, cinéma avec le Chanteur de Jazzle premier film parlant. À quatre heures Guignol pour les enfants qui disposaient aussi de salles de jeu. À cinq heures le thé avec sandwiches, glaces et pâtisseries variées. À huit heures dîner. À neuf heures concert au cours duquel un jeune pianiste polonais au nom imprononçable se ferait entendre après quoi l’on danserait une partie de la nuit… avec champagne et autres consommations. Les soirs de gala, la soupe à l’oignon était prévue au petit matin.

– Mais dites-moi, on mange tout le temps sur ce bateau ? fit Morosini amusé.

– C’est un paquebot français, Excellence. Nous tenons à faire apprécier notre cuisine et nos vins. D’ailleurs, il y a l’air de l’océan ! Votre Excellence n’imagine pas à quel point il creuse ! Même les jeunes dames qui soignent leur ligne n’y résistent pas…

– Heureusement que la traversée ne dure pas un mois ! Vous débarqueriez des cargaisons d’obèses.

– On n’est pas mal traité non plus sur les paquebots qui font l’Extrême-Orient pourtant les passagers n’ont guère de surpoids à déplorer mais évidemment, pour ceux à qui la nourriture trop raffinée pose problèmes, il y a les bateaux anglais ! Avec eux, personne n’a rien à craindre…

Peu désireux de retourner se coucher, fut-ce dans une chaise longue en face de l’océan, Aldo choisit d’aller arpenter le pont-promenade, large avenue délimitée par le bastingage en bois de teck surmonté de vitrages coulissants que l’on ouvrait par beau temps. Ce n’était pas le cas ce matin : la mer était grise ainsi que le ciel avec un vent de force six ou sept qui chassait les nuages et la pluie vers les côtes européennes. Aussi n’y avait-il que peu de monde même dans les « transatlantiques ». Une douzaine de personnes seulement étaient alignées contre le mur de tôles peintes d’un ton crème avec alternance de mat et de brillant, vêtues de tweed ou de « whipcord » avec casquettes assorties pour les hommes, de fourrures et d’étroits chapeaux de feutre souple ou de velours pour les femmes mais tous étaient entortillés jusqu’à la ceinture dans des plaids écossais aux couleurs identiques. Aldo ne leur accorda qu’un regard rapide, le temps de constater qu’il n’y avait personne de connaissance et poursuivit sa promenade circulaire heureux de ne rencontrer qu’un Américain se livrant à un footing accéléré, un groom menant en laisse trois fox-terriers à poil dur et une nurse avec une poussette occupée par une mignonne fillette d’environ deux ans qui lui fit un joli sourire en battant de ses petites mains puis, sans transition, se mit à hurler quand un long passager coiffé d’un chapeau noir et le nez chaussé de lunettes au moins aussi sombres, passa près d’elle. En gagnant la plage arrière du pont supérieur, il vit avec étonnement qu’il y avait à cet endroit, soigneusement bâché, un hydravion de taille réduite posé sur une catapulte. Un marin lui apprit que, lancé à un certain point de la traversée, l’appareil permettait au courrier de gagner plus de vingt-quatre heures. Et ce fut pendant qu’il causait avec le jeune homme que la baronne von Etzenberg le rejoignit.

– Il m’avait bien semblé vous reconnaître, dit-elle en manière d’entrée de jeu. Vous faites partie des courageux qui préfèrent entretenir leur forme plutôt que se vautrer sous les couvertures ?

– Je n’ai jamais été très « chaises longues », répondit-il en s’inclinant sur la main qu’elle lui tendait. Mais je pourrais vous retourner le compliment.


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