Текст книги "Les Joyaux de la sorcière"
Автор книги: Жюльетта Бенцони
сообщить о нарушении
Текущая страница: 14 (всего у книги 26 страниц)
Cela fait, il rentra déjeuner à l’hôtel, écrivit une lettre pour Lisa et une autre pour Marie-Angéline, rangea et referma sa malle cabine après avoir empilé dans une valise ce qui lui était nécessaire, descendit payer sa note d’hôtel en demandant qu’on lui garde ses bagages les plus encombrants, se fit appeler un taxi pour retourner à Grand Central Station où n’étant plus obligé d’aller jusqu’à Providence pour tenir compagnie à Gilles durant les trois quarts de son trajet, il prit un train du genre omnibus qui remontait la côte Est et le mena jusqu’à Narragansett, agréable port de pêche au bord de la baie du même nom dont un ferry lui ferait traverser, le lendemain matin, les quelque dix milles le séparant de Newport.
CHAPITRE VIII
LES GENS DE RHODE ISLAND
En mettant pied à terre au seuil de White Horse Tavern dans Marlborough Street non loin de Friends Meeting House, l’ancien lieu de réunion qui rappelait l’importance de la population quaker de la ville au XVIIe siècle, Aldo découvrit que ce Newport-là n’était pas le même que celui rencontré par lui avant la guerre. Il avait alors été hébergé, grâce à un ami lui-même invité mais qui n’avait eu aucune peine à le faire admettre dans l’une des fabuleuses et parfois extravagantes demeures semées le long de Bellevue Avenue ou d’Océan Drive. Il s’agissait à cette époque de « The Breakers » le spectaculaire palais italien des Vanderbilt tout colonnes de marbre et pilastres d’albâtre qui voisinait avec « Beaulieu » le château français bâti par John Jacob Astor pour sa capricieuse épouse Ava. Débordant lui aussi de trésors exilés de leur terre natale. De toute façon, une « villa » à Newport ne pouvait être qu’un palais de la Renaissance italienne, un château français ou à la rigueur anglais dans le style Tudor, la construction de chacune d’elles ayant coûté plusieurs millions de dollars plus ce qu’il y avait dans des intérieurs emplis de statues de marbre, de tapis d’Aubusson ou des Gobelins, de miroirs de Venise, de lustres de cristal, de tableaux de prix et de meubles sculptés, dorés, chantournés. Le tout animé par une domesticité en livrée galonnée d’or ou d’argent. Cependant s’alignaient dans leur port particulier les plus beaux yachts à vapeur et surtout à voiles, ceux qui étaient admis à courir contre l’Angleterre l’America’s Cup dont Newport était (17)la capitale. Aldo lui-même y était alors arrivé à bord du yacht Vanderbilt, un steamer capable de traverser n’importe quel océan aussi aisément qu’un transatlantique et, pris aussitôt dans le tourbillon des fêtes et des plaisirs variés, n’avait pratiquement rien vu de l’île et de ses habitants. Les gens d’Océan Drive ou de Bellevue Avenue composaient un monde à part d’où même le petit tramway desservant la ville était interdit de séjour.
Quant aux gens de moindre importance et de moindre fortune, ceux qui n’étaient pas nés avec une cuillère en or dans la bouche et n’appartenaient pas à ce que l’on appelait les « Quatre cents » limitant ceux qui avaient le droit d’évoluer dans le cirque sacré, les nouveaux venus – exception faite pour les étrangers très riches, très nobles ou très célèbres – ils pouvaient patienter des années avant de réussir à obtenir une invitation à un bal ou à un pique-nique. Les naturels du pays, eux, étaient encore plus mal vus. La High Society les appelait gracieusement « nos paillassons » et ils ne pouvaient fréquenter que la plage d’Euston, dite « plage du vulgaire » et en aucun cas franchir l’accès de l’élégante « Bailey Beach » protégée d’ailleurs en saison par des valets galonnés sur toutes les coutures.
Aldo se souvenait d’avoir trouvé du dernier ridicule cette espèce de féodalité sauce américaine dépouillée de tout lien d’entraide mais à l’époque il souhaitait surtout s’amuser. À présent il voyait les choses d’un autre œil et en pénétrant au cœur du vieux Newport si séduisant avec ses blanches maisons coloniales, la flèche de l’église baptiste Trinity Church, ses jardins, ses vergers pleins de pommiers noueux et de fragiles cerisiers, ses grands toits à pas coupés, ses fenêtres à l’anglaise garnies de petits carreaux, son port enfin où se balançaient des bateaux de pêche à l’écart des voiliers de plaisance, il en éprouva du plaisir plus qu’en franchissant les portes dorées de ces énormes demeures. Elles n’étaient pour ce pur produit du vieux continent, pour ce véritable seigneur, que faux-semblants auxquels manquait l’âme des demeures patriciennes de l’« Ancien Monde ». Et que le cadre était donc séduisant avec son chapelet d’îles vertes posées sur les eaux bleues et scintillantes de l’immense baie de Narragansett ! Le temps était magnifique, plein d’un soleil qui retenait ses coups sous un vent léger, empli d’odeurs marines et du vol paisible des oiseaux de mer.
En franchissant le seuil de la vieille taverne aux plafonds bas, au plancher inégal mais vénérable – elle datait de 1687 ! – il eut l’impression de remonter le temps, de s’introduire dans le décor de l’ Île au Trésorou de Moby Dick. Cela n’avait rien pourtant d’un mausolée ou d’un musée. On menait même grand tapage entre les murs lambrissés de pin auxquels le temps avait donné une belle couleur de sirop d’érable. Nombre d’hommes occupaient les tables nappées de blanc – la maison était fort bien tenue ! – et discutaient ferme en buvant du thé, du café, de la limonade ou une sorte de bière tellement légère qu’elle ne devait pas titrer plus de deux degrés en attendant de déguster les petits homards ou les poissons de la baie en train de cuire dans une rôtissoire à charbon placée derrière le bar en compagnie de marmitées de clams qui étaient la spécialité du lieu. Des serveuses en bonnets tuyautés et tabliers blancs sur d’amples jupes rouges à la mode d’autrefois, voltigeaient entre les tables avec leurs plateaux. L’une d’elles avisa le nouveau venu et ses bagages qu’un commissionnaire avait transportés depuis le débarquement du ferry. Elle vint s’enquérir de ce qu’il voulait au juste et appela le patron qui officiait au comptoir mais accourut aussitôt.
La quarantaine, pas très grand mais solide avec un large visage où le sourire creusait mille petites rides dans la peau tannée, l’œil franc et bleu, Ted Mawes accueillit le voyageur étranger avec une jovialité spontanée. Prendre pension dans sa maison lui semblait une idée parfaite à une époque où les visiteurs n’étaient pas encore trop nombreux. Aldo – Monsieur Morosini pour une circonstance où sa qualité lui paraissait plus encombrante qu’autre chose ! – reçut l’assurance d’être mieux nourri que partout ailleurs et de disposer d’une chambre dans une maison voisine – on ne logeait pas à la taverne même – où il jouirait de tout le confort et, en outre, du calme nécessaire à l’artiste qu’il était. Après mûres réflexions, Aldo s’était en effet annoncé comme un écrivain doublé d’un peintre désireux de rassembler le matériel destiné à un livre sur la guerre d’Indépendance et les rôles qu’avaient joué à Newport les troupes du roi de France en général, du marquis de La Fayette et du comte de Rochambeau en particulier. L’idée était bonne parce qu’il se trouvait que cette période de l’histoire des États-Unis était le dada favori de Ted Mawes et Aldo, de son côté, doté d’un ancêtre français ayant participé à l’expédition et instruit par un précepteur tout aussi français pouvait tenir largement sa partie dans une joute oratoire sur le sujet.
Entre lui et l’aubergiste la glace fut donc vite rompue. Ted aimait discourir et se promettait d’agréables moments avec ce client visiblement fortuné avec lequel il envisagea aussitôt de longues causeries au coin du feu. Même en été et sauf en cas de canicule, il n’était pas rare d’en allumer le soir, le climat du nord-est océanique rafraîchi par le courant du Labrador étant sujet à des fluctuations rapides avec alternance de soleil et de pluie et des différences de plusieurs degrés. Le soir même Ted vint, avec le plateau du café garni de deux tasses et sa pipe, s’asseoir à la table de ce client de choix, versa le noir liquide – qui sentait bon, ma foi ! – et cala ses pieds sur la pierre de l’âtre voisin :
– À cette heure-ci je suis un peu plus tranquille : on va pouvoir causer. Par où voulez-vous commencer ?
– Ma foi je ne sais pas trop. Reste-t-il ici beaucoup de vestiges de la Révolution (18) ?
– Pas mal, à commencer par cette maison qui lui est bien antérieure mais il y en a d’autres et presque la totalité du centre-ville est d’époque depuis la vieille synagogue – la plus ancienne des États-Unis – jusqu’à Trinity Church en passant par la maison des Quakers, le petit musée, Hunter House, le Brick Market et surtout Old Colony House que je vénère : c’est là que le grand Washington, votre Rochambeau et le chevalier de Ternay son chef d’escadre se sont rencontrés en 1781. Par la suite elle est devenue le centre du gouvernement. Les milliardaires new-yorkais se sont contentés de s’installer vers le sud de l’île pour y construire toute leur marbrerie et ils ont laissé le cœur de la ville tranquille.
Le ton était acerbe. Aldo glissa négligemment :
– On dirait que vous ne les aimez pas beaucoup ?
– À l’exception de quelques-uns, non. Ils nous considèrent en bloc comme des fournisseurs, à peine plus que des pêcheurs. Ils vivent entre eux et nous ignorent. Pourquoi voulez-vous que nous les aimions ? On voit que vous ne les connaissez pas…
– Si, un peu. Avant la guerre, un ami m’avait emmené aux Breakers.
Ted émit un léger sifflement cependant que son œil disait clairement qu’il avait compris que son écrivain n’était pas n’importe qui.
– Le vieux Vanderbilt ? C’était lui le mieux de la bande. Avec aussi les Belmont. C’est Mrs Belmont qui a « lancé » Newport avec Ward Mac Allister mais ensuite, le vieux filou s’est mis au service de Mrs Caroline Astor celle que l’on appelait « la » Mrs Astor qui s’était couronnée elle-même reine de New York… et de Newport. Je l’ai vue quand j’étais petit et vous n’imaginez pas ce qu’elle pouvait transporter comme diamants sur la poitrine. Et elle ordonnait, et elle décidait, et elle faisait la loi de la Haute Société ! Mais laissons ces gens-là et revenons à nos beaux temps de la Révolution !…
– Juste encore un mot à ce sujet parce que le personnage m’intrigue depuis que j’en ai entendu parler en Europe. Connaissez-vous Aloysius C. Ricci ?
Aldo eut l’impression qu’un voile de brume descendait sur la joviale figure de son hôtelier mais ce fut bref et le beau temps revint vite :
– Tout le monde le connaît ici. Un drôle de personnage ! marmotta Ted en tapant sa pipe dans la cheminée avant de la bourrer de nouveau avec un soin méticuleux.
– Mais encore ? J’ai entendu dire en France qu’il avait fait construire une réplique réduite du Palais Pitti à Florence. Or, quand je suis venu en 1913 j’ai vu quelques maisons de style italien mais rien de tel.
– Parce qu’il l’a fait construire juste après la guerre. En plus il n’est pas dans le Cercle d’Or mais plus loin vers les pointes où la côte est plus déchiquetée. La sagesse parce qu’il était plutôt mal vu au début mais il en a tant fait qu’il a réussi à se créer des relations pour ses fêtes de mariage qui toutes deux ont mal tourné. Je ne sais s’il compte recommencer : ça m’étonnerait beaucoup après ces deux drames.
N’étant pas censé être au courant, Aldo réclama quelques explications complémentaires qu’on lui donna bien volontiers en ajoutant que si ça l’amusait, on lui montrerait avec plaisir le « Palazzo » en question tout en précisant qu’il était gardé jour et nuit et quelle que soit la saison, que le maître soit là ou pas, par des gens de type méditerranéen qui ressemblaient plutôt à des gangsters et aussi peu rassurants que possible. Il est vrai que, selon les bruits rapportés par Ted, la bâtisse recelait des trésors.
Le lendemain, après avoir passé la matinée à sacrifier à son rôle en parcourant la ville ancienne et en rendant visite à la bibliothèque plus riche qu’il ne l’eût imaginé, Aldo loua une bicyclette, le moyen de transport local le plus courant, fixa sur le porte-bagages son matériel de peinture et s’en alla en reconnaissance, s’aidant de ce que lui avait appris Ted et de ses propres souvenirs, sa mémoire lui restituant les noms, les lieux, les images même datant de plusieurs années auparavant.
Il commença par piquer droit sur Euston Beach, la « plage du vulgaire » d’où partait le chemin préservé par les pêcheurs et les douaniers qui longeait la rive est opposée au port et filait vers le sud où le littoral se découpait en plusieurs longues pointes. Depuis ce chemin étiré sur quatre ou cinq kilomètres on pouvait contempler les façades arrière des somptueuses demeures où il avait été reçu jadis. Les « Breakers », « Marble House », autre logis Vanderbilt copié sur le Petit Trianon de Versailles mais où certaines moulures étaient d’or massif, puis « Rosecliff », « Beechwood » et « Belcourt Castle », d’autres encore dont il n’avait pas retenu les noms. Il aurait pu emprunter Bellevue Avenue qui partait de la bibliothèque, formant un peu l’épine dorsale du quartier chic sur laquelle ouvraient d’autres « villas » mais il pensait qu’en longeant ainsi la côte il trouverait plus facilement ce qu’il cherchait. Partout la proximité de l’ouverture de la « Season » se faisait sentir. Les intérieurs, toutes fenêtres ouvertes, étaient livrés au grand ménage et l’on s’activait dans les parcs à enrichir les massifs de fleurs et à rendre les pelouses aussi douces et unies que du velours vert. Ailleurs on roulait les courts de tennis.
Il pédala de la sorte pendant une bonne dizaine de kilomètres suivant une petite route s’enfonçant dans les terres en direction des pointes et n’eut pas besoin qu’on lui souffle qu’il était arrivé quand, débouchant sur l’océan, il découvrit adossé à une pente couverte de pins et assis sur une terrasse ce qu’il cherchait. Il mit alors pied à terre et, appuyé au guidon de son vélo, resta là un moment à contempler ce qui était pour lui un phénomène avec un mélange de colère et d’envie de rire. Il fallait être complètement fou pour reproduire – assez mal ! – ce symbole de la puissance des grands-ducs de Toscane. Pour qui ne connaissait pas l’original et n’avait jamais vu ses pierres cyclopéennes se dorer à la tendre lumière florentine, cette copie imparfaite pouvait faire illusion mais privé de ses deux galeries de retour délimitant une noble cour d’honneur, et de deux ou trois fenêtres de chaque côté, il ne restait plus qu’une lourde barre de pierre à deux étages sommée d’une autre moins longue ménageant deux terrasses. Tout le reste – hautes fenêtres cintrées, balustres et balcons – était exact encore que réduit mais que la couronne de pierre posée au sommet telle une cerise sur un gâteau était donc ridicule comme les grilles dorées apposées aux ouvertures du rez-de-chaussée et à l’entrée de la propriété ! En bon Vénitien, Morosini n’avait jamais aimé les palais florentins qu’il trouvait lourds comme des coffres-forts de banquiers – ce qu’ils étaient pour la plupart ! – et le palais Pitti ne faisait exception qu’en vertu de la splendeur de ses jardins animés d’eaux vives et du foisonnement des plantes méditerranéennes. Ceux de celui-là étaient plus anglais qu’italiens même si, descendant devant la façade, au milieu de la pelouse, une fontaine en escaliers avec un dispositif pour des jets d’eau encore endormis s’efforçait de l’ennoblir.
Ici en revanche, pas de grand ménage, pas de jardiniers à l’œuvre. Tout était clos, fermé, muet, aveugle et le gris sombre des moellons patinés par les hivers et les vents de tempête conférait un air sinistre, menaçant même, à un ensemble qui mieux arrangé aurait pu avoir sa beauté.
Cela acquis et puisque apparemment l’endroit semblait abandonné, Aldo pensa qu’il ne serait peut-être pas inintéressant de jeter un coup d’œil à l’intérieur. Menant sa bicyclette à la main, il entreprit de suivre les murs hérissés de tessons qui, descendant jusqu’aux rochers, délimitaient la propriété, à la recherche de la porte de service qui ne pouvait manquer d’exister. Un étroit sentier filait tout au long bordé de l’autre côté par un épais bois de pins, d’aulnes et de cornouillers qui enveloppait le domaine sur trois côtés.
À hauteur environ de la maison, il trouva en effet une ouverture basse, enfoncée dans l’épaisseur du mur recouvert de lierre. Naturellement elle était fermée et il se pencha sur la serrure afin de l’examiner. Sans posséder la virtuosité d’Adalbert dont les doigts agiles semblaient se jouer des mécaniques les plus compliquées, Aldo en avait reçu quelques leçons – à toutes fins utiles ! – qui devaient lui permettre de se débrouiller dans les cas les plus simples. Assez ancienne cette serrure ne devait pas présenter de difficultés insurmontables et, soudain plein d’optimisme, il fouilla dans la sacoche de son vélo et en tira un crochet de fer qui normalement devait suffire. Il allait l’introduire dans le trou quand, venue de nulle part, une main se posa sur son bras :
– Ne faites pas ça ! Vous allez déchaîner toutes les forces du mal.
Il se redressa et vit à ses côtés ce qu’il crut d’abord, au son grave de sa voix et aux cheveux gris coupés courts, être un homme mais qui en fait était une femme sans âge parce que le visage avait perdu l’éclat de la jeunesse sans avoir atteint les effondrements de la vieillesse. Celle-là était ridée comme une pomme en train de sécher mais n’avait ni bajoues ni fanons. Elle semblait sculptée dans les mêmes pierres que le « Palazzo » mais elle lui rappela un peu Pauline parce qu’elle aussi était grise de vêtements – un chemisier et une jupe de toile sous un chandail délavé – et d’yeux et que comme celle-ci, elle portait sa détermination sur son visage.
– Que voulez-vous dire ?
– Que si vous enfoncez cet outil dans la serrure vous allez déclencher une sonnerie stridente qui ameutera toute la maison.
– Le mal ne serait pas grand : il n’y a personne !
– Ah vous croyez ?… Alors essayez !
Elle n’avait pas l’air de plaisanter. Tenté malgré tout de mener son projet à bonne fin, Aldo considéra son crochet d’un œil dubitatif :
– Mais enfin, s’il y a une porte c’est pour entrer. Comment faut-il faire ?
– Escalader le mur si vous vous en sentez le courage sinon essayez de vous procurer une clef comme en ont les domestiques. La sonnerie ne se met en marche que si l’on tente de forcer la serrure.
Cette femme semblait vraiment être au courant. Il fallait en profiter :
– Auriez-vous cette clef par hasard ? fit-il en risquant un sourire auquel répondit un regard lourd de mépris et un :
– Me croyez-vous au service de ce démon ? Dans ce cas je n’ai plus rien à vous dire. Faites donc ce que vous voulez !
L’inconnue tourna ses talons chaussés de bottes à l’épreuve des ronces et des vipères pour regagner les bois mais Aldo se jeta presque sur elle pour la retenir : une femme qui classait Ricci dans la catégorie des démons pouvait être plus qu’utile.
– Ne partez pas, je vous en prie ! Et surtout excusez-moi ! Je suis étranger et ne connais pratiquement personne. Vous auriez pu être une sorte de gouvernante, une « housekeeper » !
– Vous trouvez que j’en ai l’allure ? fit-elle un pli moqueur au coin des lèvres. Vous devez en effet être réellement étranger… ou innocent ! Au fait quel genre d’étranger ?
– Je suis vénitien…
– Un Italien, hein ? Encore un de plus ! gronda-t-elle. Et Aldo pensa qu’elle ne devait pas les porter dans son cœur.
– Les gens de Venise, dit-il, et moi en particulier avons beaucoup de mal à nous reconnaître compatriotes de Mussolini. Non, les enfants de la Sérénissime République de Venise ne sont pas vraiment italiens.
– Comment vous appelez-vous ?
– Morosini ! Aldo Morosini… Et… et vous-même ? osa-t-il demander en s’avouant que cette femme l’impressionnait.
– Je ne crois pas que ça vous intéresserait, répondit-elle en haussant les épaules.
– Pourquoi pas ?
– Vous ne vous imaginez pas que nous allons entretenir des relations ? Je ne sais pas ce que vous venez faire ici ? Vous êtes quoi ? ajouta-t-elle en fixant l’attirail arrimé sur le porte-bagages, un peintre ? Il y a d’autres choses plus belles que cette bâtisse maudite…
– Je ne suis qu’un peintre du dimanche mais je suis aussi écrivain… et antiquaire !
Les sourcils gris de la femme se relevèrent de deux bons centimètres.
– Je commence à comprendre ! Pensant la maison vide, vous espériez pouvoir y entrer pour vous procurer de la camelote sans bourse délier ?
C’était le genre de discours qu’il ne fallait pas tenir à Morosini sous peine de lui ôter toute politesse :
– Vous me prenez pour un cambrioleur ?
– Voulez-vous me dire ce qui s’y oppose ? Être bien habillé, bien élevé et plutôt séduisant n’empêche pas d’avoir la main leste et un sens des affaires particulier. Bon ! Assez bavardé ! J’ai autre chose à faire et je vous donne le bonjour !
Cette fois, elle s’écarta si vite qu’il n’eut pas le temps de la retenir. Juste celui de crier :
– Je vous jure que je n’en suis pas un ! Dites-moi au moins votre nom ?
– En quoi cela vous regarde-t-il ? Il ne vous dirait rien.
– Dites-le quand même ! Vous n’aimez pas Ricci plus que moi je le sens… nous pourrions être amis !
Il l’entendit rire :
– Alors s’il en est ainsi suivez un conseil d’amie : fichez le camp et ne revenez jamais ! C’est malsain…
Le bruit de la course se perdit dans les profondeurs des bois. En dépit de ses bottes – de son âge aussi peut-être ? – elle courait avec la rapidité d’un chevreuil. Aldo, perplexe, resta là jusqu’à ce qu’il n’entendît plus que le cri des oiseaux de mer. Alors il se retourna vers le « Palazzo » où tout semblait frappé d’immobilité. De silence aussi ! Un silence tel qu’il semblait impossible qu’il y eût là-dedans un seul être vivant. L’inconnue devait se tromper : il n’y avait certainement personne puisque Ricci lui-même était toujours à New York. Mais, après tout, pourquoi ne pas s’en assurer ?
Aldo commença par examiner l’environnement, coucha son vélo à terre derrière un buisson et chercha un arbre proche de la muraille où il soit possible de grimper. Justement il y avait un grand pin, bien touffu et qu’il était facile d’atteindre dans un temps record. Ensuite, il vint sans même hésiter une minute, plonger son crochet dans la serrure puis courut se mettre à l’abri dans son arbre tandis qu’éclatait une sonnerie aussi stridente que la trompette de l’Ange au Jugement dernier…
Le pin offrait un excellent abri encore que peu confortable à cause de la rugosité du tronc et des piqûres des aiguilles mais l’occupant ne s’en rendit pas compte, passionné par ce qu’il voyait. L’alarme avait fait l’effet d’un coup de pied donné dans une fourmilière : des deux bouts de la bâtisse des hommes sortaient vêtus comme des ouvriers ou des valets. Il y avait même des marmitons et un cuisinier mais, si divers que fussent leurs vêtements, ils avaient tous délaissé leurs outils habituels au bénéfice d’armes à feu qu’ils semblaient manier avec une grande aisance.
Ils coururent vers les limites de la propriété. L’un d’eux ouvrit la porte qui les avait alertés, examina les alentours pendant un moment, haussa les épaules et referma en grognant :
– Encore un de ces foutus gamins de pêcheurs que ça amuse de nous faire sortir !
– Faudrait peut-être aller dire à leurs parents de leur apprendre la politesse s’ils ne veulent pas prendre du petit plomb, émit un autre. Quand ils en auront pris plein les fesses on s’ra peut-être tranquilles.
– Oui mais vaut mieux pas le faire avant l’arrivée du patron ! Il aime pas les initiatives…
– Alors il faut espérer qu’il ne tardera plus ! J’en ai marre, moi !
Le calme revint bientôt. La maison se referma et le silence reprit ses droits mais Aldo attendit qu’il se fût bien installé pour commencer à bouger. Il descendit lentement de son arbre, alla chercher son vélo et le poussant à la main s’enfonça à son tour dans l’épaisseur du bois en se fiant à son sens de l’orientation afin de rejoindre la route côtière passant par Fort Williams qui le ramènerait à domicile par un autre chemin. Plutôt songeur il était car si son pavé dans la mare avait fait surgir les grenouilles démontrant ainsi que l’inconnue ne se trompait pas, s’il avait eu l’avantage de lui apprendre que Ricci n’était pas encore présent, il lui avait aussi démontré que l’absurde Palazzo était aussi sévèrement gardé que Fort Knox et qu’y pénétrer seul avec les armes dont il disposait – une trousse à outils et un couteau suisse ! – relèverait de la pure folie ! Que serait-ce quand le maître des lieux serait là puisqu’il savait que le Sicilien ne se déplaçait jamais sans un entourage convaincant.
Pour la première fois de sa vie, Aldo se sentit menacé par le découragement. À qui s’adresser ? Où trouver l’aide indispensable ? Au moins quelqu’un pour veiller au grain s’il parvenait à s’introduire dans la place, et à première vue c’était déjà une sacrée difficulté. À moins de s’y faire engager comme domestique ?
L’idée était séduisante et durant un moment il la retourna sur toutes les coutures dans son esprit. Au fond il parlait l’italien aussi purement que tous ces gens-là même si l’accent était légèrement différent et même s’il n’était plus assez jeune pour faire un valet de pied – ce qui lui répugnerait ! – il avait suffisamment d’allure pour faire un bon maître d’hôtel ou un chauffeur. Malheureusement cela ne pourrait marcher qu’en l’absence de Ricci parce que celui-ci le reconnaîtrait sans doute et il n’y avait guère de chance que les occupants actuels eussent la possibilité d’engager qui que ce fût. Sauf peut-être un homme de main ou deux.
Guetté par la migraine et tenté par le beau temps qui semblait vouloir s’installer, il retourna à Euston Beach, acheta un maillot de bain, prit une cabine pour se déshabiller puis traversa la plage en courant pour s’en aller piquer une tête dans la mer. Elle était froide ce qui expliquait qu’il n’y avait pas sur la plage beaucoup de candidats à la baignade mais elle lui parut extrêmement revigorante. En bon fils de l’Adriatique il avait su nager presque avant de savoir marcher et adorait cela. Il nageait de façon remarquable et durant une bonne demi-heure s’en donna à cœur joie de « plumer » l’eau, heureux de sentir s’envoler la légère douleur à sa tête et ses muscles se décontracter. Aussi, quand il toucha terre à nouveau, éprouva-t-il un tel bien-être qu’il se promit de recommencer. En somme, l’été arrivait et puisqu’il le rencontrait dans une station balnéaire autant en profiter !
Ragaillardi, il arrivait en vue de la Taverne quand il aperçut Ted Mawes bavardant sur le seuil avec l’étrange femme de tout à l’heure et en éprouva une vive satisfaction. C’était l’occasion rêvée d’apprendre qui elle était. Aussi fonça-t-il sur le couple pour le rejoindre mais au moment où il allait sauter de sa bicyclette, l’inconnue fronça les sourcils, jeta un mot d’adieu et partit à pas rapides, tête haute, en balançant le panier vide qu’elle tenait à la main.
– Aurais-je fait peur à cette dame ? dit-il à Ted qui l’accueillait avec un large sourire. J’en serais désolé…
– Non, répondit Mawes en regardant s’éloigner la femme. Betty est assez sauvage. Il faut dire, ajouta-t-il comme pour lui-même, qu’elle a eu de grands malheurs…
– Si grands ?
– Oh oui… mais je ne pense pas qu’ils puissent vous intéresser, soupira Ted en laissant retomber la main dont il abritait ses yeux du soleil.
– Détrompez-vous ! Ceux qui souffrent ont droit à ma compassion si je ne peux rien, à mon aide si je peux quelque chose. Que lui est-il arrivé ?
– Elle a perdu son fils dans des circonstances tragiques : il a été accusé de deux crimes odieux qu’il n’avait pas commis. Et exécuté ! Une véritable honte !
La colère vibrait dans la voix de Ted prenant naissance dans les profondeurs de son être et, dans le cerveau de Morosini, un déclic se produisit. Il y avait là peut-être une chance d’avancer et il décida de jouer cette carte :
– Je crois savoir de quoi vous parlez. Elle s’appelle Bascombe n’est-ce pas ?
– Qui vous l’a dit ?
– Je viens seulement de l’apprendre. Voyez-vous, cette femme je viens de la rencontrer aux abords du Palazzo Ricci… alors que je cherchais un moyen de m’y introduire, émit Aldo paisiblement.
Les yeux de Ted s’effaraient cependant que se fronçaient ses sourcils.
– Qu’y cherchiez-vous ? Et qui êtes-vous au juste ? Un policier ?
– À votre avis ? fit-il avec un sourire narquois. J’en ai l’air ?
– Évidemment non mais…
– Et si j’étais quelqu’un qui veut faire payer à Ricci la mort d’une jeune femme qu’il a tuée il n’y a pas longtemps en Angleterre ? Sa mort et celle de Maddalena Brandini, d’Anna Langdon et peut-être d’autres encore ?
– Je dirais que vous êtes fou… mais venez plutôt par ici !
Il avait saisi Aldo par le bras et l’entraînait à travers la taverne jusqu’à une pièce faisant suite à son bureau où il y avait des fauteuils confortables de part et d’autre d’une cheminée, un divan avec des coussins et une couverture en patchwork, une bibliothèque et une collection de pipes.
Désignant l’un des sièges, Ted plongea dans les soubassements de la bibliothèque et en tira deux verres plus une bouteille pansue qui ne semblait pas contenir de l’eau. Il emplit à moitié les verres, en tendit un :
– Ce n’est pas du whisky canadien ! dit-il en s’asseyant à son tour. Celui-là vient d’Écosse via Terre-Neuve…
L’alcool ambré était ce dont Aldo avait le plus besoin et il le dégusta avec d’autant plus de plaisir qu’il était excellent. Ted cependant faisait claquer sa langue et s’affalait verre en main dans le cuir usagé du fauteuil avec satisfaction :
– Et vous comptez vous y prendre comment ? demanda-t-il. Je suppose que vous disposez d’une véritable armée ?
– Ma foi non. Je suis seul… ce qui me pose quelques problèmes et d’autant plus que je sais n’avoir aucun secours à attendre de votre shérif. Un certain Morris, je crois ? Si c’est toujours lui ?
– Toujours, hélas ! Vous êtes peut-être fou mais vous êtes bien renseigné. Par qui ?
Abrupte, la question trahissait un reste de méfiance. Aussi Aldo ne jugea-t-il pas utile de la contourner :








