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Les Joyaux de la sorcière
  • Текст добавлен: 7 октября 2016, 14:30

Текст книги "Les Joyaux de la sorcière"


Автор книги: Жюльетта Бенцони



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Quand Morosini et Vidal-Pellicorne s’en approchèrent, il y avait foule dans les allées et autour d’un pavillon de toile blanche rayée de jaune planté au milieu de l’herbe verte où de nombreuses tables juponnées de lin brodé étaient disposées. À l’entrée deux serviteurs en livrées blanches s’occupaient de vérifier les invitations des occupants d’une limousine grenat.

– Allons bon ! Une garden-party ! soupira Aldo. Ton entretien à cœur ouvert n’est pas pour aujourd’hui.

– On pourrait essayer d’entrer ?

– Sans invitation ou sans être accompagné, n’y compte pas ! Regarde plutôt les deux préposés à la grille ! Le charme de ce pays dit de la Liberté est que les cloisonnements y sont plus sévères que n’importe où. Tu veux essayer ?

– Bien sûr ! Qui ne risque rien…

La limousine roulant alors vers les garages, Adalbert engagea la Ford dans l’allée d’entrée et l’arrêta entre les deux préposés qui avec ensemble se penchèrent vers les portières.

– Vos invitations, Messieurs ?

– Nous venons d’arriver à Newport et nous n’en avons pas, dit Aldo avec toute l’autorité dont il était capable. Nous sommes des amis de Miss Forsythe et nous avons besoin de lui parler !

– Désolé, Monsieur, mais sans invitation vous n’entrerez pas.

Deux billets verts apparurent entre les doigts de Morosini :

– Ceci ne peut-il les remplacer ?

À sa surprise le visage de l’homme se ferma :

– Certainement pas, Monsieur. Veuillez faire demi-tour !

– Nous venons de vous dire que nous voulions parler à Miss Forsythe, relaya Adalbert. Que l’un de vous fasse au moins l’effort d’aller la prévenir. Nous sommes…

– Inutile ! Nos ordres sont formels : nous ne devons en aucun cas abandonner notre poste ni laisser entrer sans le carton bleu.

– Les ordres de qui ? De Monsieur Schwob ?

– Non. De Mr Ricci. C’est aujourd’hui son thé de fiançailles.

– Un thé ? fit Aldo dédaigneux. D’habitude on donne un dîner ? Ses affaires sont si mauvaises ?

– Non mais étant donné son veuvage relativement récent, il a décidé de faire les choses plus simplement et il ne reçoit que les intimes. Veuillez à présent circuler sans nous obliger à réclamer de l’aide.

Sans insister Adalbert fit reculer la voiture jusqu’à la route qu’il reprit en sens inverse :

– Je ne sais pas si tu as remarqué mais sous sa livrée à l’ancienne ce larbin avait un pistolet ?

– L’autre aussi ! Décidément Ricci tient à préserver son « intimité ». Il est vrai que quand on y admet quelque deux cents personnes on comprend que cela nécessite du monde. Il ne nous reste plus qu’à attendre le bal Belmont et, pour commencer, aller chez le Chinois !

– Et dès la nuit tombée, on retourne au Palazzo. Ricci ne va certainement pas rentrer se coucher à sept heures du soir !

La première partie du programme se déroula sans difficultés. On passa commande de deux costumes après quoi Aldo décida d’aller prendre le « thé » à la White Horse Tavern. Il n’avait pas revu Ted Mawes depuis que celui-ci l’avait autant dire fichu à la porte et il voulait prendre la température de l’aubergiste.

Il s’attendait à une réception impersonnelle, voire glaciale or il n’en fut rien. À peine eut-il fait choix d’une table à l’écart du bar que Ted lui-même repoussant la serveuse qui se présentait s’approcha en disant qu’il allait prendre la commande.

– Je suis content que vous soyez venu, dit-il, parce qu’il faut que je vous parle. Mais auparavant je dois vous demander de m’excuser pour l’autre jour. Mon attitude était indigne de moi et des traditions de la Tavern.

Il semblait si sincèrement désolé qu’Aldo lui tendit la main spontanément :

– N’y pensez plus et buvez quelque chose avec nous ! Je vous présente Monsieur Vidal-Pellicorne, mon ami et mon… associé. Je suppose qu’à cette heure ce sera du thé ?

– Difficile de faire autrement. Trois thés, Nancy ! brailla-t-il en s’installant sur le banc à côté d’Adalbert. Puis, plus bas, il ajouta « La vérité est que j’ai vraiment eu la trouille ce matin-là… Voyez-vous, quand on l’a emmené au bateau j’ai cru voir une ombre… »

– Pourquoi ne l’avoir pas dit ?

– Parce que je pouvais aussi bien avoir rêvé. On avait pas mal bu ce soir-là mais quoi qu’il en soit j’ai ressenti une irrésistible envie de me sortir de tout ça et de vivre ma vie sans plus m’occuper de celle des autres. D’où mon attitude… Je l’ai regrettée aussitôt d’ailleurs mais la baronne est venue vous chercher et ça m’a rassuré que vous alliez chez les Belmont. Ils représentent ici une sacrée garantie et personne n’oserait s’attaquer à eux alors moi je pouvais respirer. Seulement, ce matin, le Mandalaest revenu… mais vous le savez peut-être ?

– Non. Si elle l’a su la baronne n’a pas jugé bon de me le dire. Pourquoi l’aurait-elle fait ? Elle n’a pas à me tenir au courant des allées et venues du yacht familial.

– Peu importe. Ce qui compte, c’est ce que m’a raconté le captain Blake quand il est venu boire son pot de café habituel : son passager n’a pas fait plus de trente pas sur les quais de New York : il a reçu, entre les épaules, un couteau qui l’a étendu raide mort. C’est pourquoi si vous n’étiez pas venu je serais allé à Belmont Castle afin de vous prévenir.

– Et vous avez peur à nouveau ?

– Pas pour moi. À la réflexion je suis dans le pays une espèce de monument historique auquel on tient et il faudrait y regarder à deux fois avant de m’effacer du paysage. Et puis j’ai pris mes précautions mais vous, il va falloir que vous fassiez attention. Vous êtes un étranger et un mauvais coup est vite arrivé. Alors vous devriez éviter de sortir…

– Mais c’est que, justement, je ne suis pas venu pour rester enfermé, fit Aldo en se beurrant un « bun » qu’il enfourna avec une nouvelle tasse de thé. Et à ce propos nous sommes allés ce tantôt jusque chez Mrs Bascombe.

– Vous feriez mieux de la laisser tranquille. Elle a eu suffisamment de malheurs et si on vous voit trop souvent rôder dans sa solitude…

– Une solitude qu’elle partageait avec une jeune femme ou une jeune fille qu’elle semblait bien connaître. Nous avons pu les entendre rire et bavarder mais sans réussir à saisir leurs paroles…

– Ah bon ! C’est nouveau ? Elle était comment votre jeune femme ?

– Robe blanche à petites fleurs rouges, vaste capeline cachant entièrement le visage. À part ça des bras minces dont l’un portait une montre-bracelet, et de jolies jambes. Une peau claire mais nous n’avons rien vu de la figure ni de la couleur des cheveux.

Les sourcils de l’aubergiste se relevèrent de deux bons centimètres.

– Je ne vois pas ! Une touriste de passage mais en ce cas je ne m’explique pas pourquoi Betty qui est sauvage comme une chèvre lui ferait des sourires et ici, je ne vois personne qui corresponde à votre description. Cependant je peux toujours ouvrir les yeux et, au besoin, aller demander à Betty de qui il s’agit. Ça vous intéresse tellement ?

– Oui. Comme tout ce qui touche à cette femme parce que je suis persuadé qu’elle en sait beaucoup plus sur Ricci que nous tous réunis. Et c’est normal : la haine rend vigilant…

Un violent coup de tonnerre lui coupa la parole. Pris par leur sujet aucun des trois hommes n’avait remarqué que le jour baissait de façon inhabituelle et que de noirs nuages s’accumulaient sur l’île. Simultanément l’un d’eux creva en une pluie diluvienne où se noya le paysage. Refusant le dîner que leur offrait Ted Mawes, Aldo et Adalbert se précipitèrent pour relever la capote de la voiture avant que celle-ci ne soit transformée en baignoire, s’y embarquèrent déjà trempés et se hâtèrent de regagner, à travers des trombes d’eau où brillaient comme des phares les grandes résidences illuminées, les régions sèches de Belmont Castle.

– J’ai l’impression que, pour ce soir, notre expédition est dans le lac, soupira Adalbert. Ce n’est vraiment pas un temps à grimper aux arbres.

– Ce qui ne se fait pas un jour peut se faire le lendemain, émit Aldo sentencieux.

– C’est de toi ?

– Non. De César Borgia. Il l’a dit un soir où il venait de rater l’assassinat de son beau-frère.

Malheureusement le lendemain il faisait toujours aussi mauvais. Le gros orage qui dura la nuit entière, réduisant au désespoir deux maîtresses de maison dont l’une avait prévu un concert champêtre et l’autre une fête vénitienne autour d’un miroir d’eau qu’elle avait fait installer à grands frais, déglingua le temps pour plusieurs jours désertifiant les plages d’où avaient disparu parasols et transatlantiques. Seuls quelques rares baigneurs pourvus d’un cuir plus épais que celui des autres s’aventurèrent bravement dans les flots gris crêtés d’écume. En tête de ces héros, John-Augustus qui déclarait à qui voulait l’entendre que la température de l’eau était infiniment plus agréable que celle de l’air et que rien n’était meilleur pour la santé que les revigorantes gifles de l’océan. À ce régime il prit une bronchite qui acheva de mettre sa femme hors d’elle.

– Vous trouvez que je n’ai pas assez de soucis ? Mon grand bal est à la veille de se voir rétrécir entre les murs de cette maison et vous prenez un malin plaisir à vous rendre malade ?

– Que j’y assiste ou pas ne fait pour vous ni chaud ni froid ! protesta-t-il. Et je vous ferai remarquer que même si le jardin vous est hostile, vous avez à l’intérieur assez de salons et même de terrasses que l’on peut recouvrir d’un vélum pour que six ou sept cents personnes puissent s’y agiter ! Si on ne dansait que par beau temps à Newport, ce ne serait pas souvent ! Et vous n’avez pas l’air de vous en priver beaucoup ?

La jeune femme en effet sortait tous les soirs pour aller rejoindre la joyeuse bande du Yacht Club où le jazz faisait rage jusqu’à l’aube. Les autres habitants du Castle – Pauline, Aldo et Adalbert – prirent leurs quartiers dans la bibliothèque où dans la vaste cheminée on allumait très souvent des feux de pins odorants afin de préserver les livres de l’humidité marine. On pouvait y lire, jouer au bridge ou aux échecs, prendre le thé dans une atmosphère paisible et confortable à l’écart des salons envahis parfois par Cynthia et sa bande. Convenablement « bâchés » on fit aussi, en dépit des rafales de vent et de pluie, de grandes promenades sur les plages presque aussi désertes que durant les tempêtes d’équinoxe. On se serait cru en automne et Cynthia abordait aux rives du désespoir quand, la veille de son bal, le ciel se nettoya et l’été reparut dans toute sa splendeur. Une armée de jardiniers se mit à l’œuvre pour réparer les dégâts, changer les plantes et les fleurs abîmées, nettoyer les tennis, la piscine sur laquelle on étala des nénuphars, installer des arceaux fleuris et passer les allées au peigne fin. C’est tout juste si l’on ne passa pas la pelouse à l’aspirateur mais au jour et à l’heure dits, la majestueuse demeure et ses jardins où brûlaient des centaines de lanternes vénitiennes ressemblaient à un théâtre de contes de fées et illuminaient la nuit. Quelque part des violons jouaient du Vivaldi.

– On peut dire ce qu’on veut de Cynthia, remarqua Pauline en contemplant, du haut de l’escalier l’enfilade des salons éclairés par les lustres et les torchères supportant une multitude de bougies, enrichis de massifs d’hortensias et de lis, ponctués par les tenues vert et or des laquais à perruque gardant les divers buffets supportant des pyramides de fruits, qu’elle a une tête de linotte, que dans la vie courante elle ne pense qu’à danser et gratter du banjo mais elle devient géniale dès qu’il s’agit d’organiser une fête…

Elle-même portait une somptueuse robe chinoise ancienne en satin gris brodé d’or et de perles et sur ses épais cheveux noirs laqués la coiffure compliquée des princesses mandchoues, velours et or piqués d’orchidées mauves et de grosses améthystes. Elle était superbe et Aldo lui en fit un compliment si flatteur qu’il la fit rosir.

– Elle sait surtout très bien s’entourer des gens qu’il faut, bougonna son époux, tout fringant sous le costume un peu sévère du célèbre marin. Depuis six mois elle ne jure que par ce peintre français qui fait des décors de théâtre à Broadway et qui se fait payer des fortunes ! Cette bagatelle va me coûter les yeux de la tête !

– Allons, mon cher petit frère, ne vous faites pas plus pingre que vous n’êtes ! Vos bateaux coûtent beaucoup plus cher qu’une fête !

– Peut-être mais ils durent plus longtemps ! Seigneur Dieu ! En voilà déjà un qui arrive !… Winny Langdon en George Washington ! Il devrait pourtant savoir que notre premier président n’était pas un nain !…

Il n’en dégringola pas moins à la rencontre des arrivants qu’annonçait un « aboyeur » à la voix de stentor dont la barbe noire jurait affreusement avec la perruque blanche et s’en alla, résigné, prendre à l’entrée des salons sa place de maître de maison assisté par Pauline. Déchargée de cette corvée, Cynthia avait averti qu’elle ferait son apparition – qu’elle espérait sensationnelle bien sûr ! – quand tout le monde ou presque serait là. Aldo et Adalbert restèrent tranquillement en haut des marches afin de mieux jouir du spectacle.

Habit de satin corail soutaché de noir sur des culottes de satin noir, Morosini avait refusé de porter perruque se contentant d’un catogan postiche noué par un ruban noir. Quant à Adalbert qui tenait avant tout à son confort il s’était fait confectionner par Tong Li une assez bonne copie du Gilles de Watteau c’est-à-dire une sorte de pyjama en satin blanc avec une collerette en tulle tuyauté et sur la tête un chapeau rond en velours porté en arrière sur une coiffe de satin blanc d’où dépassait sa mèche folle. Il avait eu quelque peine à empêcher Tong Li pour qui le blanc était couleur de deuil, de lui ajouter des rubans écarlates et un dragon brodé à titre de porte-bonheur.

Les arrivées se succédaient à un rythme qui allait s’accélérant. Robes à paniers et costumes de cour emplissaient peu à peu les salons de leurs fulgurances. Certains hommes avaient opté pour des uniformes plus sobres et quelques femmes pour des toilettes rappelant leurs ancêtres américaines avec des bonnets de mousseline ou de dentelles mais toutes ruisselaient plus ou moins de diamants et de perles. Le bruit des conversations et des rires étouffait souvent la musique. Soudain l’attention un peu flottante des deux observateurs jouissant simplement du coup d’œil se fixa. On venait d’annoncer Mr et Mrs Schwob, Miss Mary Forsythe et Mr Aloysius Ricci.

Leurs regards négligèrent les deux premiers pour accrocher les seconds et ne plus les lâcher. En bonne Anglaise – peut-être l’était-elle réellement ! – « Mary » s’était inspirée d’un portrait de Gainsborough et sa fine silhouette s’enveloppait de mousseline blanche et de taffetas rose pâle assortis aux plumes d’autruche qui moussaient à son grand chapeau de velours noir. Son compagnon avait eu le bon esprit d’adopter ce dernier tissu pour son habit à boutons de diamants et le tricorne qu’il portait sous le bras. En revanche, sa figure couperosée, ses traits durs et son double menton s’accommodaient mal de sa perruque blanche un peu juste qui laissait dépasser des cheveux gris. Il devait s’en rendre compte car le sourire de commande plaqué sur sa face, les yeux sans cesse en mouvement, disaient assez qu’il ne se sentait pas au mieux.

– Quel couple ! marmotta Adalbert. Avec ce chapeau elle a l’air d’être deux fois plus grande que lui. En outre il est franchement affreux. Qu’est-ce qui lui prend de vouloir épouser ce gnome ?

Au mécontentement qui pointait dans la voix de son ami, Aldo se demanda s’il ne lui restait pas un reste de l’ancien penchant. Il est certain que se voir remplacé par ce type n’avait rien de flatteur !

– Il est très, très riche, murmura-t-il en manière de consolation.

– Il n’est pas le seul ici. Des milliardaires on en ramasse à la pelle dans cette île.

– Quoi qu’il en soit c’est celui-là qu’elle a choisi et j’aimerais faire en sorte qu’elle renonce à ce projet. C’est selon moi la meilleure façon de lui sauver la vie.

Deux apparitions simultanées accaparèrent alors les attentions. Cynthia – Pompadour bleu Nattier et dentelles blanches appuyée sur une haute canne au pommeau endiamanté – descendait majestueusement l’escalier dont sa robe occupait toute la largeur au moment même où lady Ribblesdale – Marie-Antoinette en bergère de Trianon du même bleu mais avec une immense perruque surmontée d’un chapeau fleuri et une gigantesque canne enrubannée – franchissait le vaste vestibule. Pauline et Belmont se précipitèrent au-devant de celle-ci tandis que Cynthia achevait sa descente au milieu des applaudissements. On entendit alors la voix perchée d’Ava déclarer :

– Depuis quand se préoccupe-t-on d’une vulgaire favorite quand la Reine arrive ?

John-Augustus bafouilla quelque chose que l’on n’entendit pas : les applaudissements se retournaient de son côté et force était à la Pompadour de faire un saut dans l’Histoire en venant saluer une souveraine qu’elle n’avait pas eu l’honneur de connaître ; on est maîtresse de maison ou on ne l’est pas… Ces dames gagnèrent ensemble le grand salon où sur une tribune l’orchestre attaquait la première danse. Tandis que Belmont – politesse oblige ! – ouvrait le bal avec Ava, Aldo s’inclina devant Pauline :

– Me ferez-vous l’honneur, baronne ?

– Volontiers, mon cher prince…

C’était un plaisir que s’accordait Aldo dans un bal qui l’ennuyait plutôt. Sur le bateau Pauline et lui avaient dansé plusieurs fois ensemble et leurs pas s’accordaient bien. Elle était souple et légère à la fois tout en dégageant un charme auquel, ce soir, il s’avouait sensible. C’était peut-être ce costume ou ce parfum discrètement ambré qu’il ne lui connaissait pas… D’habitude elle usait d’un parfum qui lui était connu, « Arpège » de Lanvin que Lisa avait porté un moment mais ce soir c’était différent. Plus oriental ? Diablement sensuel en tout cas et il lui en fit compliment :

– Je pourrai avoir envie de vous séduire ce soir ? murmura-t-elle en se serrant un peu plus contre lui. Et ne me parlez pas de Vauxbrun ! C’est ainsi ! ajouta-t-elle avec irritation.

– Pourquoi ce soir ?

– Parce que je regrette d’avoir invité Ricci et compagnie pour vous faire plaisir. Ils… ils me font peur !

– Peur à vous qui ne craignez ni Dieu ni Diable ?

– Où avez-vous pris ça ? Je crains Dieu et je redoute le Diable. Or j’ai l’impression qu’il vient d’entrer dans cette maison. Peut-être en double exemplaire parce que la douce fiancée ne me plaît guère plus que ce vilain prédateur. Qu’avez-vous l’intention de faire ?

– Dans l’immédiat ? Inviter Miss Forsythe à danser. Elle ne m’a pas encore aperçu et je compte d’abord sur l’effet de surprise. En outre il faut que j’essaie de la détourner de ce mariage…

– Si elle ne vaut pas plus cher que lui, laissez-les donc s’entretuer ! Vous y tenez à ce point ?

– C’est Adalbert qui y tenait et vous dites des sottises ! Je suis venu pour régler un compte avec Ricci et mettre un terme à ses méfaits. Il se trouve qu’il s’agit de cette fille mais j’en ferais autant pour n’importe quelle autre !

– Elle est trop belle pour ma paix intérieure !

– Pas pour la mienne ! Ne vous tourmentez pas !

Rapprochant leurs visages, il posa un baiser léger sur la tempe de Pauline. La danse s’achevait. Il prit sa main pour l’emmener vers l’un des buffets où le champagne coulait à flots.

– Venez boire une coupe ! Cela sera salutaire à tous les deux…

Elle le quitta ensuite, entraînée par une imposante copie de Louis XIV – « Encore un, pensa Aldo, qui ne sait pas lire les chiffres romains ! » – qui prétendait l’entretenir d’une affaire importante. Aldo regarda autour de lui, cherchant Ricci et sa compagne. Ce n’était pas facile. La fête démarrait agréablement. Entre les pauses de l’orchestre, le brouhaha des conversations s’élevait coupé de rires et de l’entrechoquement cristallin des verres. Il finit par les apercevoir assis sous une cascade de roses au milieu d’un groupe formé par les Schwob et trois autres personnes dont il ignorait tout puisque à Newport il ne connaissait pas grand monde. Ricci parlait d’abondance en faisant beaucoup de gestes mais la fiancée donnait l’impression de s’ennuyer à mourir. Elle concentrait son attention sur le gros diamant qu’elle portait à l’annulaire et qui devait être sa bague de fiançailles. L’orchestre entamait un boston quand Aldo fonça droit sur le groupe, s’inclina :

– Puis-je avoir la faveur de cette danse, Mademoiselle ?… Vous permettez, Monsieur ? ajouta-t-il en se détournant à peine vers Aloysius Cesare.

Ce disant, il tendait une main gantée pour que « Mary » y mît la sienne. Ce qu’elle fit presque sans hésiter. La surprise la fit rougir et arrondit ses beaux yeux. Elle se levait quand Ricci, l’œil mauvais, intervint :

– Qui êtes-vous, Monsieur ?

Aldo lui offrit son sourire le plus impertinent :

– Nous nous connaissons voyons ! Le déjeuner place Vendôme avec Boldini et votre…

– Ah oui ! s’écria-t-il en plaquant un vague rictus sur son visage et, soudain volubile : Je ne vous ai pas oublié mais quand on ne s’attend pas à quelqu’un ? Ainsi vous voilà de l’autre côté de l’Atlantique ? Puis sans attendre une réponse évidente, il ajouta « Mary dear, je vous présente le prince Mosorini, de… Venise. Je crois même l’avoir invité à visiter mes collections. »

– Morosini ! rectifia l’intéressé persuadé que l’autre l’avait fait exprès. Et j’ai eu alors le regret de refuser. Quant à Miss Forsythe, je me souviens de l’avoir croisée, à Londres, il y a trois ou quatre ans. C’était au British Museum.

– Que c’est charmant ! s’écria Mrs Schwob. Vous devriez vous asseoir un instant avec nous. Vous avez largement le temps de danser et…

– Non, coupa « Miss Forsythe » sans trop de courtoisie. Je préfère danser tout de suite…

Et ce fut elle qui entraîna Aldo vers la salle de bal et vint dans ses bras comme si elle en avait l’habitude.

– Incroyable de vous rencontrer ici ? fit-elle d’un ton mondain. Encore sur la trace d’un joyau fabuleux ?…

– Peut-être… mais surtout sur celle d’un assassin. Vous avez vraiment l’intention de l’épouser ?

La main d’Hilary se retira de l’épaule de son cavalier pour lui mettre sa bague sous le nez :

– À votre avis ?

– J’avais remarqué. Dommage que ce soit seulement un prêt. Et à court terme !

– Ce qui veut dire ?

– Qu’à la fin de ce mois il aura quitté votre joli doigt. En même temps sans doute que votre petite âme perverse… ou peu après ! Peut-être l’ignorez-vous mais les épouses successives de ce Barbe-Bleue américano-sicilien ont toutes achevé leur lune de miel à la morgue. Et en piteux état !

Il la sentit se raidir, s’écarter légèrement mais son visage n’eut pas un tressaillement. Il put même y voir l’esquisse d’un sourire.

– Ah oui ? fit-elle, désinvolte. Voilà qui est effrayant ! Notez que votre sollicitude me touche d’autant plus que vous n’avez guère de raisons de m’adorer. Comment va votre femme ?

– Laissez-la de côté s’il vous plaît ! Elle va très bien et j’ai hâte de la retrouver.

– Le bon époux ! Que n’y allez-vous en vitesse au lieu de batifoler avec moi dans cette copie d’un château français ? À propos de français, au fait, comment va ce cher Adalbert ?

– Pas mal. Je pense que vous en jugerez par vous-même. Il est trop galant homme pour ne pas vous inviter à danser ?

– Il est là ?

Cette fois encore la surprise d’Hilary était totale. Elle tourna la tête machinalement et son effarant chapeau manqua de peu l’œil de Morosini qui eut le réflexe de se rejeter en arrière :

– Tenez-vous tranquille ! intima-t-il en riant. Il doit être dans un autre salon ou dehors. Il a emprunté le costume du Gilles de Watteau. C’est inattendu mais il le porte à ravir… C’est un rêveur, vous savez ?

La danse s’achevait mais de nombreux couples applaudissaient en restant sur place. Aldo et Hilary à l’unisson. L’orchestre bissa et ils repartirent mais Aldo s’arrangea pour les diriger vers l’une des portes-fenêtres ouvertes sur la terrasse et l’y emmena aussitôt. Deux ou trois couples – des amoureux surtout ! – s’y étaient déjà repliés dans la douce lumière des lanternes vénitiennes et ceux-là ne faisaient attention qu’à eux-mêmes. Il y avait aussi des orangers dans des bacs de faïence ancienne entre lesquels des sièges couverts de brocatelle verte et blanche étaient disposés. Aldo en choisit un, y fit asseoir Hilary et lui offrit une cigarette en prenant place à côté d’elle :

– Causons sérieusement s’il vous plaît ! déclara-t-il. Nous n’avons pas beaucoup de temps et j’ai à vous dire des choses graves : arrangez-vous comme vous voudrez mais quittez Newport avant qu’il ne soit trop tard ! Ce diamant devrait être une compensation suffisante.

Elle garda un moment le silence, tirant quelques bouffées bleues en scrutant le beau visage grave de son compagnon :

– Mais ma parole, vous êtes vraiment inquiet ? Et inquiet pour moi ?

– Comme je le serais pour n’importe quelle autre femme engagée dans ce piège terrifiant, comme je l’étais pour Jacqueline Auger, assassinée en plein Londres pour avoir voulu échapper à votre fiancé. Croyez-moi, Hilary, vous, vous courez un terrible danger. Si vous saviez…

– Et si, justement je savais ?

– C’est impossible !

– Croyez-vous ? Alors, mon cher Aldo, essayez de vous mettre dans le crâne que je ne suis plus une apprentie et voilà un moment que je prépare cette affaire qui, je l’espère, sera le couronnement de ma carrière. J’ai pris le temps de me renseigner et je sais que dès l’instant où je serais mariée… ou plutôt Mary Forsythe sera mariée donc personne, il me faudra jouer serré.

– C’est insensé. Vous ne serez pas de taille ! Cherchez-vous un autre milliardaire à épouser !

– Non. C’est celui-là que je veux. Les autres ne possèdent pas la parure de Teresa Solari ! Une véritable merveille ! Un joyau de reine…

– Qui a appartenu à des reines et qui est peut-être le plus « rouge » qui soit au monde avec le Hope !

– Vous le connaissez ? Il est pourtant resté discret sauf quand la Solari s’est tuée…

– A été tuée comme l’ont été avant elle Olympia Buenaventuri et trois autres, au moins, après elle. C’est ce qui vous tente ? Oh vous allez les porter, ces foutus joyaux ! Le jour de votre mariage et vous les porterez encore en entrant dans la chambre nuptiale mais, de celle-là, vous ne sortirez pas vivante. Votre tendre époux sera appelé quelque part en catastrophe, toujours très loin, et vous serez abandonnée à un sort que je ne souhaiterais pas à ma pire ennemie.

– … que je suis !

– Pas de fol orgueil ! Revenez sur terre, Hilary, et pour une fois soyez raisonnable ! Allez-vous-en !

Elle tira de sa cigarette une longue bouffée qu’elle projeta doucement vers le ciel.

– Une question, mon cher prince ! Par hasard, vous ne vous intéresseriez pas à la parure…

– Que j’appelle les joyaux de la Sorcière ? Bien sûr que si ! Mais je ne souhaite pas me les approprier : simplement les contempler un moment puis les vendre pour donner un peu de bonheur à une malheureuse femme. En outre je me suis juré de venger Jacqueline Auger, Teresa Solari et Olympia Buenaventuri. Les victimes d’ici ce n’est pas lui qui les a tuées.

– Je sais : ce n’est pas son truc ! fit-elle un rien canaille. Il faut donc que quelqu’un fasse le sale boulot. Et celui-là je ferai en sorte de l’affronter… et de gagner la partie !

– Vous en parlez comme s’il s’agissait d’une sorte de duel. Savez-vous seulement que dans le Palazzo où vous serez conduite existe un mystère, une partie cachée, souterraine semble-t-il, où vit un être tout-puissant, servi par d’autres êtres et qui effraie même les domestiques, cependant durs à cuire de Ricci ? C’est ça que vous voulez affronter seule ?

Il vit vaciller son regard que traversa une fugitive angoisse qu’elle chassa vite avec un mouvement d’épaules.

– Qui vous dit que je serai seule ? Et vous-même avez-vous un plan ?

– Je pense…

– En ce cas, pourquoi n’envisagerions-nous pas…

– Ah, vous étiez là ! Je vous cherchais.

La forme sans grâce d’Aloysius venait de se matérialiser devant eux avec dans les yeux une foule d’interrogations qu’il n’osait pas formuler. Morosini se leva :

– Miss Forsythe souhaitait prendre l’air… et puis nous évoquions le British Museum, ajouta-t-il mi-narquois mi-sérieux. J’espère que vous n’y voyez pas d’inconvénients ?

– Non mais je n’aime pas être loin d’elle trop longtemps ! Vous auriez pu évoquer vos souvenirs en ma présence et celle de mes amis ?

– Je ne vous connais pas beaucoup et eux absolument pas ! Vous n’exigez pas j’espère que votre fiancée efface tout de son passé ?

– Au contraire je préférerais qu’elle m’en confie davantage. Nous pourrions peut-être partager ensemble le souper qui va venir.

– Désolé mais je suis déjà retenu ! Merci pour ces quelques instants Miss Mary ! Ils ont été fort agréables…

– Pourquoi ne pas les renouveler, dit Ricci… au Palazzo par exemple quand elle y sera installée après notre mariage ?… Ou avant si vous acceptiez l’invitation que je vous avais adressée au Ritz ?

Cette fois ce fut Pauline qui évita à Aldo de répondre. Elle aussi le cherchait pour le compte de lady Ribblesdale.

– Elle vous réclame à cor et à cri. Vous la connaissez ?

– Oh oui ! fit Aldo en levant les yeux au ciel.

En suivant la baronne il retint un éclat de rire : Adalbert hilare arrivait sur les « fiancés » les mains grandes ouvertes :

– Est-ce possible ! Cette chère Mary ici ! Quelle merveilleuse rencontre !

Aldo ne put résister à l’envie de se retourner. Si Hilary jouait parfaitement le jeu en montrant un enthousiasme convenable, la tête de Ricci était à peindre : un taureau grincheux prêt à charger mais ligoté par un reste de conscience de l’endroit où il se trouvait. Il devait commencer à trouver excessif le nombre de vieux amis de sa Mary !

Le moment de distraction prit fin rapidement : Ava Ribblesdale arrivait sur lui avec des frémissements de houlette et clamait :

– Que faites-vous donc avec ces gens-là, mon petit prince ? Il faut être aussi négligent que les Belmont pour les laisser traîner chez eux !

Sans souci de l’équilibre fragile de l’échafaudage capillaire qui lui mettait la tête à mi-chemin des pieds, Aldo empoigna la dame par le bras pour l’entraîner vers le premier buffet venu :

– Pour l’amour du Ciel, lady Ava, mettez une sourdine ! Vous me démolissez mon ouvrage…


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