Текст книги "Les Joyaux de la sorcière"
Автор книги: Жюльетта Бенцони
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– Commerce agréable ? Où allez-vous chercher des formules pareilles ? Nous ne sommes plus sous Louis XIV que je sache ?
– Nous sommes surtout de mauvaise humeur… et de mauvaise foi ! Il est plus facile de chipoter mon langage que d’admettre que j’ai raison.
– En quoi ?
Estimant qu’il en avait assez entendu, Morosini fit son entrée découvrant ce à quoi il s’attendait : « Tante Amélie » trônant dans son grand fauteuil de rotin blanc garni de coussins en chintz imprimé de roses devant une table légère où s’entassait le courrier du matin – infatigable épistolière elle entretenait des relations postales avec une bonne moitié de l’Europe – et Marie-Angéline, arpentant le sol de marbre couvert de nattes fines en brandissant une lettre d’épais papier crème.
– Eh bien ? de quoi disputons-nous aujourd’hui ? lança Morosini en allant embrasser sa grand-tante. Un point de l’Ecclésiaste ?
La marquise lui offrit un sourire ravi :
– Ne me dis pas que tu n’as pas entendu, mauvais sujet ? Alors ne me fais pas répéter. Ce que Plan-Crépin brandit comme un zoulou sa sagaie, est une invitation de Mrs Van Buren à séjourner dans sa villa de Newport pour la Saison.
– Savez-vous que la villa en question est une sorte de palais tirant vaguement sur Versailles ?
Elle lui jeta un regard noir bien que ses prunelles eussent gardé à travers la vie leur fraîche couleur d’herbe neuve. À près de quatre-vingts ans, elle conservait droite sa haute taille maigre et aristocratique, son long cou maintenu par une guimpe de tulle baleiné assortie à ses robes et soutenant une collection de sautoirs d’or et de perles agrémentés d’ambre, de corail rose, d’améthystes, d’aigues-marines ou d’opales dont elle savait jouer d’inimitable façon autant que du petit face-à-main qui s’y pendait. Selon une mode qu’elle chérissait toujours, elle portait en une sorte de coussin haut relevé sur la tête ses cheveux blancs où se mêlaient encore quelques mèches rousses et ses robes « princesse » la faisaient ressembler selon l’éclairage à Sarah Bernhardt ou à la reine Alexandra d’Angleterre. Elle avait l’esprit aussi vif que l’œil, la dent dure, le cœur généreux et Aldo l’adorait.
Beaucoup moins décorative quoique dotée d’une échine aussi raide était Marie-Angéline du Plan-Crépin qu’elle appelait parfois son bedeau. Vieille fille – elle n’avait cependant pas plus de trente-huit ans – montée en graine sommée d’une mousse de cheveux pâles qui lui donnaient l’air d’un mouton jaune, elle avait le nez, les os et l’esprit pointus, possédait une culture quasi encyclopédique ainsi que des talents divers qui dans les années passées en avaient fait souvent pour Morosini une assistante des plus efficaces.
En voyant entrer Aldo sa figure s’était illuminée :
– Alors ? demanda-t-elle, vous avez vu le portrait ? Qu’en pensez-vous ?
– Le plus grand bien en tant que portrait. Vous ne m’aviez pas dit que c’était un Boldini ?
– J’ai voulu vous réserver une surprise agréable parce que je me doutais bien que le propriétaire ne vous plairait pas.
– Ce n’est pas un modèle unique, tant s’en faut mais sa femme méritait mieux !
– C’est aussi mon avis, soupira Madame de Sommières. Quand je pense qu’on l’a mariée à ce ladre sous prétexte qu’il a une belle situation ! Vos cousins Mercantour n’ont vraiment aucun sens des réalités, Plan-Crépin.
– Ils tirent surtout le diable par la queue et nous le savons bien. Pour eux un chef de bureau dans un ministère prend des allures de futur ministre. Si vous aviez connu Violaine avant son mariage, elle était charmante…
– Elle l’est toujours.
– Oui mais tellement repliée sur elle-même !… et puis tellement mal habillée !
La marquise faillit s’étrangler :
– Parce que vous, Plan-Crépin, tortillée comme vous êtes, vous vous considérez comme l’élégance faite femme ?
– Moi je n’ai rien à mettre en valeur. Elle si !
Aldo alla prendre la vieille fille par les épaules pour la considérer de haut en bas.
– Je n’en suis pas si sûr, moi ! Il faudra que je dise à Lisa de s’occuper de vous un de ces jours. C’est la spécialiste des transformations de chrysalides en papillons et vice versa…
– Chacun son style, émit la demoiselle devenue aussi rouge qu’un piment bien mûr… et chaque chose en son temps. Nous en étions au portrait de Madame d’Ostel et aux bijoux qu’elle porte.
– C’est justement ce qu’il faudrait savoir, coupa Madame de Sommières. D’où sortent-ils et où sont-ils puisque le notaire jure ne les avoir jamais vus ?
Aldo s’assit sur l’une des chaises en rotin, tira soigneusement le pli de son pantalon, prit une cigarette dans son étui d’or armorié et, songeur, la tapota un moment sur la surface brillante.
– D’où ils sortent ? De chez les Médicis je pense. C’est ce que m’inspirent la manière et l’époque mais je n’arrive pas à mettre un nom dessus bien que je sois persuadé de les avoir déjà vus. La croix tout au moins…
Sa grand-tante lui dédia un regard étonné :
– Où est donc ton infaillible mémoire ?
– En vacances peut-être ? Ou alors je vieillis, soupira Aldo avec un coup d’œil à un miroir voisin qui lui renvoyait les deux « pattes de lapin » argentées de ses tempes. Toujours est-il que j’ai un trou…
– Bon, passons pour la provenance ! Les Médicis c’est déjà pas mal. À présent où peuvent-ils être ?
– Comment voulez-vous que je le sache ? Madame d’Ostel les a peut-être cachés quelque part… Dieu sait où ? Ou elle les a donnés ? Ou vendus en sous-main ?
– Je n’y crois pas ! intervint Marie-Angéline. Si elle n’aimait pas son neveu elle avait beaucoup d’affection pour Violaine. C’est la raison pour laquelle ses bijoux lui ont été légués…
– Comme, de toute façon, ils entraient dans la communauté elle a sans doute voulu éviter que le mari les vende : ce qu’il a l’intention de faire si je ne retrouve pas les autres. Il voulait déjà envoyer aux enchères ceux dont sa femme a hérité.
– Tu vas les rechercher ?
– Eh oui, Tante Amélie ! À la seule condition qu’il ne touche pas aux quelques pièces que cette malheureuse jeune femme a reçues et qui lui tiennent déjà tellement à cœur. Alors après déjeuner je vais aller voir le notaire pour essayer d’en savoir plus… et à propos de déjeuner, pouvez-vous me dire ce que fait ma femme ? ajouta-t-il avec un coup d’œil à son bracelet-montre.
– Voilà, voilà ! J’arrive ! s’écria une voix joyeuse accompagnée du claquement de hauts talons sur le parquet du salon voisin.
Et Lisa Morosini fit son entrée, silencieusement applaudie par trois sourires béats tant elle respirait la joie de vivre. Toute la fraîcheur d’un printemps parisien entrait avec cette longue jeune femme suprêmement élégante dans un tailleur gris beaucoup trop simple pour n’avoir pas coûté fort cher chez Jeanne Lanvin, son couturier favori. Sa souple chevelure d’un roux doré supportait un minuscule chapeau de feutre blanc poignardé d’une plume-couteau verte comme les gants et le sac en lézard, insolente comme le petit nez à la Roxelane où s’attardaient quelques éphélides réduites à néant par le voisinage d’un magnifique regard sombre, d’une rare teinte violette. Elle tenait dans ses bras un grand bouquet de tulipes jaunes et de lilas blanc qu’elle précipita dans ceux de Marie-Angéline.
– J’ai trouvé ça chez Lachaume, dit-elle, et je crois me souvenir que vous adorez ces couleurs-là !
– Il ferait beau voir qu’elle ne les aime pas, ricana la marquise. Celles du Pape ! En tout cas c’est ravissant !
Rouge de joie, Marie-Angéline emporta ses fleurs pour les mettre dans un vase tandis que Lisa embrassait la vieille dame avant de se tourner vers son époux qui l’étreignit sans plus de façons et manqua de s’éborgner avec la plume du chapeau.
– Toujours aussi dangereuse avec tes couvre-chefs, gronda-t-il tendrement en détachant avec habileté l’incriminé qui l’empêchait d’embrasser sa femme comme il l’entendait : c’est-à-dire de façon fort peu conjugale en sachant bien que le spectacle enchanterait Tante Amélie.
– Je n’aime pas quand tu es en retard, dit-il en la libérant. C’est idiot mais j’ai toujours peur qu’il arrive quelque chose !
– Mais je suis toujours en retard, mon chéri !
– C’est pourquoi je vis dans une perpétuelle angoisse, soupira-t-il. Et je n’arrive pas à comprendre comment en se transformant en Lisa Kledermann, l’admirable Mina Van Zelten, le parangon des secrétaires qui semblait avoir avalé une pendule, s’est changée en une affolante créature totalement dépourvue de la moindre notion du temps !
– Bon ! J’essaierai de ressusciter Mina plus souvent. Pour aujourd’hui ne grogne pas ! J’ai un cadeau pour toi ! Je ne suis pas allée seulement chez Lachaume.
– Ne me dis pas que tu es allée au Marché aux Puces habillée ainsi ?
– Qui a parlé des Puces ? Je me suis rendue à Neuilly dire bonjour à Henri Hartmann…
– Tu es malade ? gémit Aldo tout de suite inquiet.
– Mais non : enceinte ! Je t’ai dit que je te rapportais quelque chose. Eh bien voilà : tu auras un nouveau petit Morosini en septembre !
De joyeuses exclamations saluèrent la nouvelle. Seul Aldo ne dit rien sinon :
– Tu en es sûre ?
– Absolument ! Et ne t’en prends qu’à toi : cela date du carnaval. Le bal chez les Brandolini, tu te souviens ?
Oh, oui, il s’en souvenait de ce magnifique bal de la Mer où sa Lisa déguisée en sirène avec une étoile de mer en corail et des fils de perles dans ses longs cheveux répandus sur les épaules avait dansé presque toute la soirée – et à tour de rôle ! – avec deux tritons musclés qui avaient eu le don d’exaspérer son époux déguisé en lui-même, c’est-à-dire en habit avec un domino vert de mer cousu d’algues en rubans. S’en était suivie une mémorable scène de ménage qui s’était muée peu à peu en une réconciliation torride car Lisa était vraiment irrésistible ce soir-là.
– Pourquoi ne dois-je m’en prendre qu’à moi ? fit-il vexé. Il me semble que tu as bien ta part de responsabilité, non ?
– Oh non ! Tu l’as fait exprès ! Tu as même pris la peine de m’en informer afin de me faire tenir tranquille durant quelques mois.
– Moi ? J’ai dit ça ?
– Assurément ! Il est vrai que ton élocution manquait un peu de clarté à cause de tout ce que tu avais bu mais l’intention y était, conclut Lisa en riant.
Elle alla s’asseoir auprès de la marquise tandis que son époux demandait :
– Mais pourquoi Hartmann ? Il est spécialiste des voies digestives et…
– …et président de la société de Gynécologie et d’Obstétrique. En outre je l’aime bien et enfin, si j’étais allée consulter Di Marco chez nous, Venise entière serait déjà au courant. J’ai profité de ce petit voyage pour éclaircir mes doutes.
– C’est merveilleux ! s’écria Aldo qui retrouvait le sourire. Je suis très heureux, mon cœur… mais es-tu certaine qu’il n’y a qu’un bébé ?
Lisa se mit à rire. Elle-même s’était posé la question, sa précédente grossesse ayant abouti à la naissance des jumeaux Antonio et Amelia, les enfants les plus adorables que l’on puisse voir mais qui à deux ans et demi donnaient du fil à retordre à toute la maisonnée et cela depuis qu’ils étaient capables de se déplacer. Le génie inventif de ces deux bambins aux yeux d’azur identiquement casqués d’épaisses boucles brunes, s’annonçait exceptionnel. Tout comme leur gentillesse et leur franchise car il ne leur serait jamais venu à l’esprit de dissimuler quoi que ce soit des sottises dont ils étaient plutôt fiers. En outre, ils étaient si affectueux que l’exercice de l’autorité parentale avait toujours quelque chose de surhumain. Bref ils étaient aussi adorables qu’invivables et l’idée d’un nouvel exemplaire du duo avait de quoi faire réfléchir.
– On ne peut jamais jurer de rien, assura Lisa, mais selon Hartmann ce serait surprenant.
– Ah voilà qui me rassure ! Que faisons-nous à présent ?
– Je propose de passer à table, gémit Madame de Sommières. Il est tard et Eulalie va nous faire la tête pendant trois jours si nous gâchons sa cuisine !
Le déjeuner fut très gai. On but à la santé de celui ou celle qui allait venir. Aldo était enchanté. Jadis il avait un peu souffert d’être enfant unique, comme elle-même et la perspective de fonder une nombreuse famille lui plaisait comme lui plaisait l’idée de se changer un jour en patriarche. Il en oubliait même les énigmatiques joyaux de Madame d’Ostel et ce fut Marie-Angéline qui les ramena sur le tapis en lui demandant ce qu’il avait l’intention de faire après sa visite à Maître Bernardeau si celui-ci ne lui apprenait rien de nouveau.
– Au fait c’est vrai, s’écria Lisa. Tu es allé voir ces gens ce matin ? C’était intéressant ?
– Plus que cela ! Une espèce d’énigme en peinture. Des joyaux superbes reproduits par Boldini et dont, cependant, personne n’a l’air de savoir où ils sont passés. Quant à moi, je sais que je les ai vus quelque part mais je suis incapable de me rappeler où. Je vieillis, mon cœur ! C’est inquiétant ! ajouta-t-il avec un sourire contrit à l’adresse de sa femme. J’aimerais bien savoir pourtant : cela rendrait service à une pauvre jeune femme qui risque de se voir déposséder d’un héritage, assez modeste d’ailleurs, mais qui l’enchante !
Les yeux de Lisa se mirent à pétiller de malice :
– Une belle énigme et une pauvre jeune femme en détresse ! Tout ce que tu aimes ! Va voir Boldini et demande-lui ce qu’il en pense ? S’il les a peints, il a dû les voir, ces cailloux fascinants.
– J’y pensais. Il habite toujours Paris j’espère ?
– Plus que jamais ! répondit la marquise. Il est même en train de se marier !
– À… quatre-vingts ans ? fit Aldo suffoqué. Vous êtes sûre ?
– Le Figarolui en est sûr ! Et puis pourquoi pas ? Il n’y a pas d’âge pour être heureux.
– À propos, reprit Lisa, ils ressemblent à quoi ces bijoux ?
– Une croix et deux pendants d’oreilles. Je vais essayer de les esquisser, fit Morosini. Vous devez certainement avoir une feuille de papier et un crayon, Angelina ? Vous qui dessinez comme Dürer !
Le compliment fit plaisir, surtout assaisonné de son prénom ainsi italianisé, ce qui l’enchantait.
– J’ai même mieux !
Elle sortit et revint au bout d’un instant pour tendre à Aldo une reproduction parfaite – et en couleurs ! – de la parure.
– Pourquoi ne me l’avez-vous pas montrée tout de suite ? dit Aldo surpris.
– Je préférais que vous les voyiez sur le portrait. Et aussi que vous rencontriez la pauvre Violaine !
– Quel nom romantique, fit Lisa mi-figue mi-raisin. Et ça lui va ?
– Pas mal ! riposta son mari désinvolte. Beaucoup mieux en tout cas que la jalousie à une femme aussi éclatante que toi ! Tiens, regarde !
Les connaissances en pierres historiques de la jeune femme étaient presque aussi étendues que celles de son époux. Elle baignait d’ailleurs dans les joyaux depuis l’enfance, son père le banquier zurichois Morris Kledermann possédant l’une des plus importantes collections européennes. Elle étudia l’aquarelle puis se mit à rire :
– Tu as raison, Aldo, tu vieillis ou alors tu travailles trop !
– Ne me dis pas que tu les connais ? Où sont-ils ? Chez ton père peut-être ?
– Où ils sont je n’en sais pas plus que toi mais où « nous » les avons vus, je peux te le dire : chez nous !
– Chez nous ?
– Eh oui ! Pas in casa Morosinibien sûr mais à Venise. Au Palais Ducal ! Souviens-toi ! Un portrait de Bianca Capello que Florence a envoyé au Doge Nicolo da Ponte pour le remercier des somptueux joyaux envoyés à l’occasion de son mariage avec le Grand-Duc Francesco de Médicis. C’était peu après l’incendie qui avait détruit en grande partie notre palais des Doges avec ses plus beaux Titien. Et Médicis apprenant que le Tintoret et Véronèse travaillaient jour et nuit pour redécorer le monument a fait peindre sa Bianca avec les bijoux afin d’apporter sa contribution.
– Mais c’est que tu as raison ! s’écria Aldo en frappant sa paume gauche de son poing droit. Nicolo da Ponte avait fait un gros effort en envoyant cette parure alors qu’il avait tant besoin d’argent. En même temps il déclarait « Fille très particulière de la Sérénissime République » une femme qu’on avait poursuivie depuis des années comme catin meurtrière. Mais les relations diplomatiques n’ont pas de prix, n’est-ce pas ! Cette fois, mon cœur, l’aventure devient carrément passionnante. À tout à l’heure !
Et sans même attendre le café, sans saluer quiconque, Aldo courut récupérer son chapeau, ses gants et le premier taxi qui passerait à sa portée. Un peu suffoquées tout de même les trois femmes assistèrent muettes à cette sortie tumultueuse jusqu’à ce que Lisa dise au bout d’un moment :
– Je me demande si je n’aurais pas mieux fait de me taire ! Je viens de sonner pour lui l’ouverture de la chasse !
– N’importe comment, fit Madame de Sommières, il aurait bien fini par découvrir le pot aux roses ! Vous n’avez fait que hâter le processus, ma chère petite !
– Moi je trouve ça merveilleux ! exulta « Plan-Crépin » en joignant les mains avec extase. Nous allons vivre à nouveau l’une de ces aventures tellement exaltantes pour l’esprit…
– … et tellement dévastatrices pour la sérénité ambiante ! fit la vieille dame.
– Qui donc peut souhaiter la tranquillité quand il s’agit…
– Moi par exemple ! gémit Lisa. Quand j’attendais les jumeaux j’ai failli me faire tuer une demi-douzaine de fois pendant qu’Aldo et le cher Adalbert galopaient dans tous les sens à la recherche de deux cailloux verts échappés de Jérusalem ! Cela n’avait rien d’exaltant !
– Oh, je n’ai pas oublié ! soupira Marie-Angéline. J’aurais tellement voulu que nous restions là-bas nous aussi ! Mais il a fallu repartir ! ajouta-t-elle avec un regard douloureux à l’adresse de la marquise.
Celle-ci saisit sa canne à pommeau de cristal et, du bout, tapota l’épaule de sa lectrice :
– Cessez de délirer, Plan-Crépin ! Même Aldo est capable de se calmer. Surtout sachant notre Lisa dans ce qu’on appelait jadis une situation intéressante !
– C’est vous qui rêvez, Tante Amélie ! Je parierais qu’il va la trouver beaucoup moins passionnante que les breloques de Bianca Capello ?
– Sûrement pas ! fit celle-ci en riant. Et je ne parie pas avec vous, j’aurais beaucoup trop peur de perdre. Pourtant cet homme-là vous adore sans le moindre doute !
– Si j’en doutais un seul instant, je ne serais pas en train de lui fabriquer un héritier de plus, conclut Lisa en se servant une deuxième tasse de café. Mais j’ai bien peur de ne pas faire le poids ! Pendant un moment ! Même avec des kilos en plus ! conclut-elle avec mélancolie.
CHAPITRE II
UNE DRÔLE D’HISTOIRE
La visite au notaire n’apprit rien à Morosini qu’il ne sût déjà. Maître Bernardeau le reçut avec toute l’urbanité des tabellions de vieille souche habitués de longue date à une catégorisation quasi infaillible de leurs visiteurs et, même sans son titre princier, il n’eût pas commis l’erreur de prendre Aldo pour ce qu’il n’était pas. D’autant que son nom lui disait quelque chose.
Après les politesses de la porte, il confirma n’avoir jamais eu accès à la fameuse parure et ne l’avoir jamais vue.
– Ce n’est pas faute d’avoir essayé pourtant, soupira-t-il en écartant ses mains soignées dans un geste désabusé mais lorsque je lui en parlais, Madame d’Ostel se contentait de dire que des bijoux de cette importance avaient tout intérêt à rester cachés, qu’elle me les montrerait en temps utile, que rien ne pressait… et toujours avec un sourire bizarre, un peu moqueur que… que je n’aimais pas beaucoup à dire vrai, mais je n’ai jamais pu en tirer davantage. À présent, elle est morte et nul ne sait plus où ils sont !
– Les domestiques-héritiers ?
– Oh non ! Je les ai « cuisinés », comme on dit dans la police. Ce sont de braves gens, simples et plutôt désolés du drame que fait Monsieur Dostel. « Qu’est-ce qu’on pourrait faire d’objets pareils ? » m’a dit Prosper, le mari. « C’est des coups à se faire assassiner si on les avait chez nous ! »
– Il n’a pas tort mais en les remettant à Madame Violaine Dostel, le danger changerait de camp.
– La baronne me les aurait remis à moi d’abord. Non, croyez-moi Prosper et Mathurine jurent ne les avoir jamais vus et je suis persuadé qu’ils disent vrai.
– Ça c’est encore plus étonnant ! La baronne devait bien les mettre pour aller poser chez Boldini ?
– Elle les emportait sans doute dans leur écrin. On ne se promène pas en plein jour avec des pièces pareilles. Même dans sa voiture.
– Bon ! Laissons cela pour le moment ! En sortant d’ici je vais aller interroger le peintre. C’est un ami de longue date, mais j’ai encore une question. Sauriez-vous d’où ou de qui Madame d’Ostel tenait cette parure ?
– Oui. Elle me l’a dit : d’un admirateur au temps où elle chantait sur les scènes d’opéras européens.
– Singulièrement généreux alors !… Elle ne s’est jamais produite en Amérique ?
– Non. Elle redoutait la mer après avoir failli périr d’une tempête en traversant seulement le Pas-de-Calais. Alors l’Atlantique !…
– Elle était italienne, m’a-t-on dit ?
– Oui. De Ferrare.
– Comme Boldini ! C’est curieux… eh bien maître j’ai assez abusé de votre temps !
– Absolument pas ! C’est un plaisir de parler avec vous ! Si je vous ai compris, vous souhaitez faire quelques recherches ?
– Que feriez-vous à ma place ? C’est une énigme comme je les aime… sourit Morosini.
– En ce cas je vous souhaite sincèrement de la résoudre… et si j’osais…
– Il faut toujours oser !
– Non, c’est inutile ! Pardonnez-moi ! Si vous les trouvez les journaux ne manqueraient pas d’en emplir leurs colonnes…
– … à moins qu’ils ignorent tout ! Mais rassurez-vous ! Si la chance me sourit, je vous le ferai savoir. En échange, essayez de surveiller un peu Evrard Dostel ! Il a promis de ne rien vendre du petit héritage de sa femme tant qu’il n’aura pas de mes nouvelles mais je n’ai aucune confiance en lui !
– Moi non plus ! En revanche, elle est touchante. Je ferai de mon mieux…
Le grand peintre habitait, au 41 boulevard Berthier, une maison rose dont l’atelier tenait l’étage supérieur. Comme chez ses voisins, ce quartier repris sur les anciennes fortifications de Paris réunissait une colonie d’artistes variés allant d’autres peintres à la chanteuse Yvette Guilbert. Morosini ne venait pas pour la première fois mais pensa qu’il était voué ce jour-là aux lignes du chemin de fer, celle de Paris-Saint-Lazare crachant ses escarbilles à proximité. Boldini y habitait depuis des dizaines d’années et les plus jolies femmes du monde étaient venues poser derrière ses grandes verrières qui ne laissaient passer que la lumière du ciel.
En habitué, Morosini grimpa les marches menant à la porte, sonna et attendit. Au bout d’un moment, une fenêtre s’ouvrit livrant une tête d’homme coiffée d’une casquette, le nez chaussé de lunettes rondes. Une tête qui grogna :
– Qui est-ce ?
Puis, comme Aldo ôtait son chapeau en s’écartant de la maison :
– Oh !… Mais quelle bonne surprise !… Morosini ?
– Oui, Maître. C’est bien moi !
– Attendez ! Je descends vous ouvrir ! Ma domestique est en courses.
Un instant plus tard, la porte révélait un petit homme trapu, âgé, qui au premier regard ressemblait assez à un bouledogue mais on découvrait vite, en dépit des rides et de la moustache clairsemée, le profil resté fier, la bouche dédaigneuse et bien dessinée, le nez droit, l’œil… l’œil seul avait perdu de sa chaude couleur brune et se ternissait mais à cet instant le visage rayonnait. Le peintre embrassa son visiteur avec sa fougue italienne et s’écria :
– C’est mon cœur, je crois, qui vous a reconnu, parce que ma vue, elle, n’est plus fameuse. Cela tient peut-être à ce que je pensais à vous…
– En voilà un honneur inattendu ! Auriez-vous aussi le don de double vue ?
– Une bonne vue simple me suffirait ! Je vous espérais un peu, je crois… mais je vous dirai pourquoi plus tard. Il y a longtemps que vous n’êtes venu me voir !
– Cela doit bien faire trois ou quatre ans. J’aurais aimé venir l’an passé mais…
– Vous étiez fort occupé. Les journaux m’ont appris vos démêlés avec les Russes, la perle de Napoléon, etc.
L’appartement du rez-de-chaussée où vivait le peintre comportait peu de pièces : une salle à manger, sa chambre mais l’ensemble respirait la gaieté. Outre les toiles et les dessins qui décoraient les murs un peu partout, il y avait beaucoup de fleurs. Des roses surtout dont le parfum emplissait l’air mais le léger désordre dont Aldo conservait le souvenir avait considérablement régressé.
– On dirait que votre domestique est parfaite ! fit Aldo.
– Elle n’est pas mal mais ces fleurs, c’est Emilia qui les arrange. Elle enchante mes derniers jours… Et comme vous ne savez pas qui est Emilia, je vais vous le dire : il y aura bientôt trois ans, j’ai reçu une jeune journaliste envoyée par la Gazzetta del Popolode Turin… et je l’ai gardée. Oh, en tout bien tout honneur. Nous avons seulement lié très vite des liens affectifs forts…
– Vous songeriez à l’épouser, m’a-t-on dit ?
– Oui. Cela vous semble ridicule n’est-ce pas ?
– Chez un autre peut-être ! Pas chez vous ! À homme exceptionnel existence exceptionnelle…
Ils étaient arrivés dans la chambre du peintre où il se tenait volontiers quand il n’était pas dans son atelier. C’était une jolie pièce aux allures de « living room » selon la formule anglaise, où le lit – un très beau lit Empire, pas très grand et couvert d’un bleu ravissant – n’imposait pas une évidence. En revanche, sur la cheminée de marbre blanc un admirable buste de cardinal trônait. C’était une œuvre du Bernin arrogante à souhait car elle n’évoquait en rien l’humilité chrétienne. Ce cardinal-là – un Médicis ! – ressemblait à un mousquetaire qui se serait trompé de chapeau ! Aldo le retrouva avec plaisir comme le lumineux portrait de jeune femme en mousseline blanche que le peintre pouvait contempler de son lit.
– Votre fiancée tolère ce tête-à-tête ? demanda Morosini en acceptant le verre de fine à l’eau que venait de lui préparer le peintre sans rien lui demander. (C’était en effet sa boisson favorite et Boldini possédait une mémoire d’éléphant.) Elle n’est pas jalouse ?
– Pas plus que ne le serait ma fille. Voyez-vous, Morosini, mon idée première était de l’adopter mais j’ai encore de la famille à Ferrare et c’était compliqué. En l’épousant, elle devient mon héritière et je la mets définitivement à l’abri du besoin. Une façon d’aimer comme une autre…
– Et pas la plus mauvaise ! Cela vous ressemble bien. En outre, je suis persuadé qu’elle vous aime, que votre charme agit toujours.
Ce n’était pas un compliment une simple constatation. Toute sa vie Giovanni Boldini avait adoré les femmes – et les chevaux ! – et bien souvent il avait été payé de retour, si grand était le magnétisme qu’il dégageait.
– Elle a la grâce de me le laisser croire, sourit le peintre, mais je n’en abuse pas. Emilia m’offre une atmosphère de tendresse qui m’est infiniment précieuse à présent que je décline.
– Vous, décliner ? Allons donc ! Vous mourrez debout ! Quelle beauté vous inspire en ce moment ?
– Je n’ai aucun portrait en cours. Ma vue s’affaiblit et je ne travaille plus guère qu’au fusain. Puis changeant de ton et à brûle-pourpoint : « Pourquoi ne m’avez-vous jamais demandé celui de votre femme ? »
Morosini rosit comme une belle cerise :
– Je n’aurais pas osé. Les dames les plus en vue ne cessent de vous accabler de leurs sollicitations et il y en a qui en redemandent : combien de portraits de Luisa Casati avez-vous exécutés ?
Boldini eut un étroit sourire.
– Plusieurs… si je compte les répliques ! Je n’ai pu résister à refaire pour moi le tableau de 1909.
– Celui où enroulée de noir profond, tenant un lévrier noir à collier de brillants, les seules autres couleurs sont ses longs gants blancs, un bouquet de violettes de Parme et son visage ! Elle avait vingt-cinq ans… et elle était sublime. Mais si vous voulez Lisa il n’est peut-être pas trop tard, à condition que vous fassiez vite ! Elle est à Paris en ce moment…
– Et vous ne l’avez pas amenée ? bondit le peintre. Mais allez la chercher tout de suite !
– Mon Dieu ! Je ne pensais pas déchaîner un tel enthousiasme. C’est vrai que je vous ai toujours connu très pressé mais, pour l’instant souffrez, mon cher Maître, que je vous parle d’un autre portrait.
– Lequel ?
– Celui de la baronne d’Ostel !
Brusquement, Boldini se mit à rire et ce rire était plein de gaieté, de jeunesse. Sa belle voix grave y révélait des sonorités inattendues.
– Je ne pensais pas vous amuser à ce point, mon ami ! fit Morosini un peu surpris. Vous savez quelle est morte ?
L’artiste se calma, ôta ses lunettes pour s’essuyer les yeux et servit à son visiteur une seconde ration de fine Napoléon :
– Ce n’est pas drôle en effet et si je ris, c’est de joie en voyant se réaliser mon espoir d’attirer l’attention d’un expert sur ce que j’ai peint. Et que cet expert soit vous ! C’est un vrai bonheur ! Un soulagement aussi !
– Pourquoi ?
– Je vous le dirai après. Que vouliez-vous savoir ?
– Ce que votre modèle a fait des joyaux qu’elle porte. Je ne parle pas du collier-de-chien mais de la croix et des pendants d’oreilles de Bianca Capello !
– Vous les avez identifiés ? Bravo !… Mais de vous cela ne m’étonne pas.
– Ce n’est pas moi qui les ai reconnus : c’est Lisa. Elle s’est souvenue d’un portrait qui se trouve à Venise. Mais si je comprends bien, vous les connaissez ?
– Oui. Je les connaissais avant de les peindre.
– Alors vous devez savoir comment ils sont venus en la possession de Madame d’Ostel ?
Le sourire de Boldini l’apparenta un instant à un faune :
– Mais elle ne les a jamais possédés, dit-il doucement.
– Quoi ?
– Vous avez parfaitement entendu. Ils n’ont jamais été à elle. En réalité la première fois qu’elle les a vus c’était sur son portrait. Elle en a d’ailleurs été enchantée.
Aldo s’était levé pour aller regarder sous le nez le cardinal du Bernin. Il se retourna, sourcils froncés :
– Vous vous moquez, Maître ?
– Absolument pas ! J’ajoute qu’à votre place je réagirais de la même façon. Nous sommes italiens tous les deux et Ferrare n’est pas si loin de Venise. Cela dit, laissez Médicis tranquille et venez vous rasseoir ! Vous êtes trop grand et vous me donnez le vertige !… Là, voilà qui est mieux ! ajouta-t-il quand Morosini eut obtempéré. J’ai une histoire à vous raconter et j’espère qu’elle vous intéressera…
– Avec un préambule pareil le contraire m’étonnerait. Allez-y !








