Текст книги "Les Joyaux de la sorcière"
Автор книги: Жюльетта Бенцони
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– Et comme elles sont aussi têtues l’une que l’autre… Ah, voilà une voiture !
– Vous appelez ça une voiture, vous ?
En effet, au milieu de l’armée de jardiniers au travail avec râteaux et lances d’arrosage, un fourgon à bagages faisait son apparition devant l’entrée de Beaulieu où les domestiques étaient en train de déposer malle cabine, valises et sacs aussitôt identifiés par Morosini :
– Ce sont ceux d’Adalbert ! s’écria-t-il. Qu’est-ce que cela veut dire ?
– Qu’il ne reviendra pas chez Alice. Venez ! Ma voiture est prête. On va le suivre…
Ils dévalèrent l’escalier à toute allure et l’instant suivant, Pauline lançait la puissante Packard dans le sillage de poussière de la camionnette à bord de laquelle le maître d’hôtel d’Alice avait pris place. On piqua droit vers le centre administratif de Newport où les bureaux du shérif se tenaient non loin de la mairie. Le transport de bagages s’arrêta devant et Pauline à quelques mètres en arrière puis personne ne bougea plus : on attendait.
Ce ne fut pas long. Seulement un petit moment avant que la porte s’ouvre devant Vidal-Pellicorne raccompagné jusqu’au seuil par Dan Morris visiblement mécontent de lâcher son prisonnier. Quant à celui-ci, il n’avait guère bonne mine : les vêtements froissés, pas rasé bien sûr, les traits tirés par manque de sommeil, le cheveu plus en broussaille que jamais, il posait sur toutes choses un regard bleu et vide comme si plus rien ne l’intéressait. Les désillusions devaient peser sur lui plus lourdement que l’arrestation.
Vivement descendus de voiture, Pauline et Aldo s’approchèrent suffisamment pour entendre Dan Morris signifier sa libération à Adalbert et le majordome d’Alice lui demander dans quel hôtel il voulait que ses affaires soient déposées à moins qu’il ne préfère qu’on les porte directement au quai d’embarquement du ferry. L’humiliation supplémentaire infligée à son ami fit bondir Aldo mais d’une poigne vigoureuse, Pauline le fit tenir tranquille tandis que sa voix clamait :
– Chez moi ! Si ces parvenus d’Astor sont assez mesquins pour refuser de reconnaître leurs torts envers un illustre savant gravement offensé par eux, nous autres les Belmont le supplions de bien vouloir honorer notre demeure de sa présence !
Cette entrée en matière un rien théâtrale perça le cocon d’apathie d’Adalbert qui trouva même pour la jeune femme l’ébauche d’un sourire :
– Merci à vous, Madame, mais vous comprendrez sans peine que je n’ai plus qu’une seule envie : m’éloigner le plus tôt possible. Le quai d’embarquement fait tout à fait mon affaire.
– Pas la mienne ! fit Aldo que Pauline masquait jusqu’alors. Tu partiras quand tu voudras mais avec les honneurs de la guerre. Pas ainsi. Pas comme un domestique chassé pour indélicatesse ! Cette garce te doit des excuses !
– Qu’elle les garde ! Cela ne m’intéresse pas !
– Tu n’as pas envie de savoir où est passé le foutu collier de Tout-Ank-Amon ? Je t’ai connu plus curieux…
– Non… Non, tu vois, même ça je n’ai pas envie de le savoir. Peut-être parce que je le sais déjà…
– Ivanov bien sûr ? Il a tenté de me tuer sur l’ Île-de-Franceparce qu’il me croyait à bord pour recevoir le collier après que tu l’aurais subtilisé…
– C’est pas vrai ?
– Oh si c’est vrai ! Demande à la baronne von Etzenberg ici présente et dont, moi, je te supplie d’accepter l’hospitalité !
– Par pitié, laisse-moi m’en aller ! J’en ai par-dessus la tête de cette histoire ! Pourquoi veux-tu m’obliger à rester ?
Aldo posa une main sur l’épaule de son ami et la serra en le regardant au fond des yeux :
– Parce que moi j’ai besoin de toi ! Et tu ne sais pas à quel point…
CHAPITRE XI
LA FÊTE CHEZ CYNTHIA
Adalbert connaissait trop bien son ami pour douter une seule minute de sa parole dès l’instant où il demandait son aide. Aussi se laissa-t-il conduire à la voiture sans plus protester. Il fut plus difficile de convaincre le serviteur d’Alice d’aller décharger son fourgon à Belmont Castle :
– Je crains fort, déclara-t-il à Pauline, que Madame la princesse et aussi lady Ribblesdale ne me fassent de vifs reproches si je dévie des ordres reçus. La conséquence en pourrait être jusqu’à…
– Jusqu’à vous flanquer à la porte ?… Oui, telles que je les connais elles en sont capables. En ce cas, pourquoi n’entreriez-vous pas à notre service ?
– Ce serait avec joie, Madame la baronne n’en doute pas mais… il y a Beddoes qui pourrait ne pas apprécier et je n’aimerais pas me retrouver sous ses ordres. Et puis il y a aussi… Clémentine, la femme de chambre de Madame la princesse…
– Auprès de qui vous souhaitez rester ? fit Pauline en riant. Je peux le comprendre ! Eh bien, je vais téléphoner audit Beddoes pour qu’il envoie un de nos transports. Dès qu’il sera là vous déchargerez et vous pourrez rentrer à Beaulieu en toute tranquillité et dire de bonne foi que vous avez déposé les bagages de Monsieur Vidal-Pellicorne devant le bureau du shérif ?… Ce qui fera encore plus plaisir à votre maîtresse…
Quelques minutes plus tard, Adalbert faisait chez les Belmont une entrée relativement discrète. La toujours invisible Cynthia dormait encore, John-Augustus était sur son bateau et ce fut l’admirable Beddoes qui, avec un tact surhumain, assura l’entrée d’Adalbert dans la maison sans qu’aucun domestique pût le voir sous son apparence de repris de justice. Il lui attribua une chambre dans l’aile opposée à Beaulieu tandis qu’Aldo l’emmenait chez lui pour qu’il pût faire toilette sans attendre l’arrivée de ses valises. Il poussa même la sollicitude jusqu’à lui monter, en personne, un plateau lui permettant de se réconforter en attendant le lunch encore éloigné.
Adalbert accepta ces attentions en silence et alla s’enfermer dans la salle de bains d’Aldo mais quand il en sortit drapé dans un peignoir en tissu éponge bleu azur, rasé de près et les cheveux humides, celui qui l’attendait avec un rien d’inquiétude en fumant cigarette sur cigarette eut un soupir de soulagement : l’œil avait retrouvé sa vivacité et il était évident que l’ancien Adalbert pointait le bout de l’oreille. Il avala coup sur coup trois tasses de café avec autant de toasts beurrés sous une couche de marmelade d’oranges, accepta la cigarette que lui proposait Aldo, se laissa aller dans son fauteuil et finalement adressa à son ami l’ombre d’un sourire :
– D’abord merci pour ce que tu fais ! Je n’ai pas conscience de l’avoir mérité et je me sens grotesque ! Belle image que je viens d’étaler…
– Arrête s’il te plaît ! Quand tu m’as sorti des prisons turques à Istamboul, je n’étais pas plus frais ! Alors on efface tout et on recommence ?
– Avec enthousiasme ! s’écria Adalbert. Maintenant raconte ! Sur le paquebot tu m’avais parlé d’une parure et d’un assassin avec au moins trois crimes sur la conscience ?
– Bravo ! Pour quelqu’un qui n’avait pas l’air d’y prêter attention tu as tout de même bien enregistré ! Il me reste à expliquer…
À sa manière calme, précise mais sans oublier le moindre détail, Aldo refit pour son ami ce qui lui faisait un peu l’effet du récit de Théramène mais l’attention extrême que lui portait Adalbert l’encourageait. Quand il en vint à la confession d’Agostino, l’égyptologue réagit :
– C’est insensé cette histoire ! Il y a dedans quelque chose de médiéval. Comment imaginer à notre époque et surtout dans un pays encore trop jeune pour n’être pas brutal, la vieille légende des vierges livrées à quelque Minotaure caché ? Que le shérif soit acheté et complice, ce n’est pas étonnant mais il y a d’autres policiers à des rangs plus élevés, des magistrats…
– Il y a aussi la Mafia et sa sombre puissance. Si ton Minotaure – j’aime assez ta comparaison en passant ! – est l’une des puissances occultes il doit être à peu près intouchable…
– Et toi, pauvre innocent, tu t’es embarqué seul dans ce bourbier ?
– Voilà pourquoi je t’ai dit tout à l’heure que j’avais besoin de toi. Ricci va convoler encore une fois et il est à redouter que le scénario ne se renouvelle : il sera appelé on se sait où le soir des noces et quelques jours plus tard on retrouvera un corps ensanglanté. C’est ce que je voudrais éviter et j’en suis encore à chercher le moyen de pénétrer dans ce ridicule palais florentin…
– On peut toujours aller y faire un tour ensemble ? J’ai envie de voir de plus près. C’est pour quand le mariage ?
– Je ne sais pas mais les deux précédents ont eu lieu un 22 juillet.
– La fête de Marie-Madeleine, la pécheresse des Évangiles ? Le choix de la date n’est certainement pas fortuit. Les victimes seraient des filles de mauvaise vie qui recevraient ainsi leur châtiment ?
– Les deux premières, je l’ignore. En tout cas la malheureuse Jacqueline n’en était pas une : simplement une midinette qui croyait encore au Père Noël. Quant à la nouvelle fiancée, celle-là n’a rien d’un ange et si tu as, comme je l’espère, l’occasion de la voir, tu auras la surprise de ta vie.
– Je la connais ?
– « Nous » la connaissons et pas vraiment pour notre bien. Elle se fait appeler Mary Forsythe mais il s’agit de notre bonne vieille Hilary Dawson, autrement dit Margot la Pie !
Adalbert ouvrit des yeux énormes :
– C’est pas possible ?
– Oh que si ! Ses cheveux ne sont plus de ce joli blond suédois que tu aimais tant mais d’un ardent blond vénitien qui ne la change pas au point de la rendre méconnaissable. En outre très à l’aise dans son rôle de fiancée et c’est ce qui m’intrigue. Souhaite-t-elle se ranger en épousant un milliardaire et remiser ainsi sa pince-monseigneur ou bien pense-t-elle réaliser une affaire particulièrement fructueuse en acceptant d’épouser un homme qui n’a rien de séduisant avec peut-être l’idée de filer ensuite avec un magot confortable ? Peut-être même en s’en débarrassant. Elle n’est certainement pas sans avoir eu vent des précédentes unions d’Aloysius Cesare.
– Il y a quelque chose que je ne comprends pas dans cette histoire de mariage : pourquoi aller jusque-là ?
– Tu veux dire pourquoi épouser ? C’est une question que je me suis posée. Sans parvenir à trouver de réponse mais je pense que tout tourne autour de Bianca Capello puisque Ricci ne convole qu’avec des filles qui lui ressemblent plus ou moins. Avec Hilary c’est plutôt moins, bien qu’elle ait fait en sorte d’approcher au maximum le modèle. Ce qui me fait penser qu’elle en sait peut-être plus que moi sur le sujet. Tu connais l’histoire de Bianca ?
– Pas vraiment.
– Dommage que Lisa ne soit pas avec nous : elle la raconte comme un ange. Avec moi ce sera beaucoup moins passionnant mais on ne peut donner que ce que l’on a.
Il s’exécuta de son mieux. Quand il eut fini Adalbert, songeur, fourrageait à deux mains dans ses cheveux à présent presque secs :
– Aucun doute, tu as raison. Ta Sorcière est le dénominateur commun. La première victime s’appelait Buenaventuri comme le premier époux et notre assassin ou complice de l’assassin Ricci comme le meurtrier dudit mari. Il ne nous manque plus que le fantôme de la dame hantant la réplique du palais Pitti. J’ai une fameuse envie d’aller le voir celui-là…
– On ira cet après-midi si tu veux. Une promenade en bicyclette te requinquera.
– Pourquoi en bicyclette alors qu’il y a un garage plein de voitures ? grogna Adalbert qui détestait se fatiguer quand il pouvait faire autrement.
– C’est un moyen de locomotion très employé dans le coin et il permet de passer inaperçu facilement.
– Mais qui donc souhaite passer inaperçu pendant la Season de Newport ? Plus on se montre plus on est dans le vent.
Le premier coup de cloche annonçant le déjeuner coupa court à la conversation et expédia Adalbert vers sa chambre afin de revêtir une tenue plus adéquate qu’un peignoir de bain. Il fit même des prodiges de rapidité et au second coup, il rejoignait Aldo sur le palier pour descendre avec lui.
Cette fois Pauline n’était pas seule sur la terrasse fleurie de rosiers grimpants sous un vélum de toile rayée bleu et blanc : il y avait là une femme d’une trentaine d’années dont les courts cheveux blonds s’ébouriffaient savamment autour d’un joli visage sans beaucoup de caractère en dehors des sourcils placés assez hauts pour donner à ses yeux bruns un air perpétuellement étonné. On était en présence de l’invisible Cynthia. Vêtue de la rituelle flanelle du tennis – à l’heure du lunch c’était ce que l’on portait le plus souvent avec la tenue de cheval ou celle de golf – elle offrit aux deux hommes tour à tour une main un peu trop bien manucurée pour une sportive accompagnée d’une bienvenue assez conventionnelle en ce sens que le titre princier d’Aldo lui arracha un sourire plus étincelant que celui généré par les diplômes universitaires d’Adalbert. Il s’épanouit cependant davantage en apprenant que celui-ci avait cessé d’orner les salons d’Alice Astor pour se joindre aux illustrations de Belmont Castle. Cynthia exécrait sa voisine et n’en faisait pas mystère.
On se mit à table sans attendre John-Augustus qui naturellement était en retard et tout de suite la conversation s’engagea sur le bal que l’on donnait la semaine suivante et qui était la grande affaire pour Cynthia. C’est dire qu’elle se réduisit à une sorte de monologue, coupé de temps en temps par une réflexion de Pauline et qui ne prit fin qu’avec l’apparition à peine confuse de son époux. Juste le temps pour John-Augustus de souhaiter à Vidal-Pellicorne une chaleureuse bienvenue et il embrayait sur les mérites exceptionnels de son nouveau bateau trouvant pour les vanter des accents lyriques auxquels ne manquaient que les trompettes d’ Aïdaen musique de fond. Cynthia perdit patience, se révolta contre cet envahissement maritime, échangea avec son mari quelques propos aigre-doux et quitta la table au dessert en déclarant qu’elle se ferait servir le café chez elle où, au moins, elle aurait tout loisir de penser à ses projets de fête. Durant ce repas, ni Aldo ni Adalbert n’avaient articulé une parole.
À peine Cynthia avait-elle disparu que les échos nasillards de son banjo atterrissaient sur la terrasse. John-Augustus cessa d’engloutir son fromage de Stilton arrosé de porto pour hausser les épaules et dire à sa sœur d’un ton mécontent :
– J’espère que vous allez vous en occuper vous aussi ? Si on la laisse opérer seule, elle est capable d’aller chercher un jazz noir pour son bal XVIIIe siècle, histoire de faire contraste, je suppose ?
Pauline se laissa aller contre le dossier de son fauteuil d’osier, croisa les doigts et soupira :
– Je me demande s’il vous vient parfois à l’idée, Cynthia et vous, que vous faites partie des gens les plus mal élevés d’un pays dont la politesse n’est pas la qualité dominante. Vous vous êtes relayés pour nous assommer, elle de son bal, vous de votre bateau ! Dieu que vous êtes agaçants !
John-Augustus, les yeux plissés de malice, eut un petit rire mais abandonna son fromage arrosé pour regarder les trois personnages qui restaient à table :
– Je sais… et je vous en demande humblement pardon mais si je n’avais monopolisé la conversation, on n’aurait entendu que ma femme. Au moins je vous ai offert un peu de variété. Le bal, encore le bal, toujours le bal on ne parle que de ça depuis deux mois !
– Grâce au Ciel je n’habite pas avec vous !… Quant à la soirée je ne vois pas en quoi elle va différer des autres, plus ou moins pittoresques auxquelles nous avons eu droit.
– En ceci : vous allez tous devoir porter des costumes blancs… mais du XVIIIe siècle. Et vous n’imaginez pas ce que c’est : à vous les robes à paniers, les culottes collantes, les souliers à boucles qui vont vous martyriser les pieds, les perruques… et la poudre, hélas ! Surtout la poudre ! On va en retrouver partout. S’il prenait fantaisie à quelqu’un de tuer son prochain au cours de cette damnée sauterie, la Police pourrait relever toutes les empreintes digitales qu’elle voudrait ! Et encore vous ne savez pas à quoi vous avez échappé, continua-t-il voyant les mines consternées des trois autres, Cynthia voulait ressusciter les dieux de l’Olympe !… On se serait marché sur les pieds entre Jupiters armés d’éclairs en carton doré car pour Vulcain il y aurait eu évidemment nettement moins de candidats.
– Je me demande si ce n’est pas ce que j’aurais préféré ? fit Pauline rêveuse. Le costume grec est assez flatteur pour les hommes qui ont de belles jambes…
– Ne rêvez pas et pensez plutôt à cette quantité de Vénus arthritiques ou obèses auxquelles nous échappons…
Aldo se mit à rire mais objecta qu’il ne pourrait assister au bal à moins que l’on accepte de le supporter en habit moderne. Même chose pour Adalbert mais John-Augustus avait réponse à tout :
– Que nenni ! Il y a ici des kilomètres de satin, velours et autres brocarts que j’y ai empilés à l’intention des invités prévenus trop tard et que les exigences de Cynthia mettraient dans l’embarras. Nous avons aussi, près de la synagogue un tailleur chinois qui vous fera en vingt-quatre heures ce que vous voudrez… à condition de lui donner un dessin sinon gare aux aventures ! Vous pourriez vous retrouver en mandarin chinois…
– Il y en avait au XVIIIe siècle, fit Adalbert rêveur. Ce ne serait peut-être pas une si mauvaise idée. Peut-on savoir ce que vous avez choisi pour vous-même, Mr Belmont ?
– Appelez-moi John-Augustus ! C’est plus simple. Quant à votre question…
– Parions que j’y réponds ! s’écria sa sœur. Un marin ! Et je pencherais pour John Paul Jones ?
– Ce que vous pouvez être agaçante ! s’écria l’interpellé en se levant de table. Voilà ma surprise à l’eau ! Gentlemen ! Avec votre permission je me retire parce que je me sens le besoin d’une petite sieste et je vous conseille d’en faire autant.
– Nous pensions à une promenade, objecta Aldo. Il fait un temps idéal…
– En ce cas prenez toutes les voitures ou les chevaux que vous voudrez ! clama John-Augustus en rentrant dans la maison. Vous êtes chez vous… J’irais bien avec vous mais il faut que je me trouve un costume ! Cette dinde possède le rare talent de vous casser les oreilles avec un sujet sans rien vous dire de l’essentiel ! Et vous devriez vous aussi aller faire un tour chez Tong Li.
– Nous irons dès ce soir, promit Aldo. Mais, à propos de ce bal, me trouveriez-vous indiscret si je vous demandais qui y sera ?
– Pas du tout… À peu près la totalité du gratin de l’île.
– Sauf les Astor, j’imagine ?
– Sauf Alice Astor ! rectifia la baronne, que Cynthia et moi, pour une fois d’accord, détestons à l’unisson mais Ava sera présente… déguisée en reine. Vous devinez laquelle ?
– Marie-Antoinette ?
– Gagné ! L’inconvénient est qu’il y en aura peut-être deux ou trois autres mais cela mettra un peu… d’animation.
– Les Schwob sont-ils invités ?
– Il est impossible de les laisser de côté… Je devine ce que vous avez derrière la tête, mon cher Aldo : vous voulez savoir si Ricci et sa dernière fiancée les accompagneront ? Dès l’instant où elle habite les « Oaks » elle fait partie de la famille et naturellement ils l’amèneront. En conséquence Ricci sera du lot ! À quoi pensez-vous ?
– À rien de très précis mais je crois que la rencontre pourrait être intéressante. À ce soir, baronne.
Après sa nuit de prison, Adalbert se serait volontiers abandonné à la tentation d’aller faire un somme mais, sa curiosité étant, elle, bien éveillée, il opta pour la balade à condition que ce ne soit pas à cheval. Il « montait » convenablement – éducation oblige ! – mais n’avait jamais vraiment compris quel plaisir on pouvait éprouver à se laisser secouer durant des heures sur le dos d’un animal fantasque dont on ne pouvait être sûr qu’il n’allait pas, sur un coup de tête, se débarrasser de vous dans une haie ou un fossé boueux à des kilomètres de toute habitation avant de s’en retourner tranquillement à son écurie. En revanche il adorait les chevaux-vapeur et depuis son départ de Paris ne cessait de regretter sa chère Amilcar rouge, teigneuse et pétaradante à souhait.
Dans le garage où s’alignaient une demi-douzaine de luxueuses bagnoles, il opta sans hésiter pour la plus modeste, un roadster Ford gris gainé de cuir bordeaux au volant duquel il s’installa avec une telle satisfaction qu’Aldo se garda de lui disputer la place : il se contenterait du rôle de navigateur. En un quart d’heure on fut en vue du Palazzo Ricci.
L’endroit pour une fois n’était pas désert grâce à l’énorme pique-nique qui avait lieu dans la propriété la plus proche. L’air était empli de l’odeur des viandes rôties et du charbon de bois et au travers des arbres on pouvait voir s’agiter des hommes et des femmes en tenues claires. Il y avait aussi du monde sur la route : des curieux à pied ou à bicyclette. Ainsi que des invités retardataires. Adalbert rangea la voiture, stoppa le moteur et suivit Aldo déjà descendu.
Ils se trouvaient sur l’arrière du Palazzo défendu par une imposante grille ouvragée à travers laquelle on pouvait constater l’agitation qui y régnait. Les fenêtres étaient ouvertes pour un nettoyage à grande échelle. Des laveurs de carreaux étaient à l’œuvre et par moments, le vacarme des aspirateurs couvrait les échos du jazz. On nettoyait également les statues, les fontaines des jardins et de la terrasse où des hommes alignaient les orangers en pots couverts de fruits.
– Tu crois que ce sont les préparatifs du mariage ? demanda Adalbert.
– Cela y ressemble fort. La dernière fois que je suis venu on aurait pu croire le palais abandonné alors qu’il y avait du monde à l’intérieur…
Le rugissement d’un klaxon lui coupa la parole et le fit s’écarter de la grille afin de livrer passage à la camionnette de l’épicier tellement chargée que ses portes arrière entrouvertes étaient retenues par des cordes. Poli, le chauffeur toucha sa casquette en passant près d’eux puis se dirigea vers l’entrée des cuisines.
– Descendons pour voir l’autre façade, dit Aldo. Je voudrais vérifier…
Ils longèrent le mur qui suivait la pente du terrain jusqu’à la plage déserte d’où l’impeccable velours vert d’une vaste pelouse remontait vers les plates-bandes. Là, des jardiniers s’activaient à planter une multitude de rosiers blancs, de lis et de marguerites :
– Ça ne te rappelle pas les bords de Loire et le mariage d’Eric Ferrals (20) ? remarqua Adalbert. On avait de même planté en catastrophe des quantités de fleurs blanches. La noce n’est plus loin…
Aldo ne répondit pas. En équilibre sur un rocher, il observait le palais avec les jumelles qu’il avait emportées. De ce côté, pareillement, toutes les fenêtres étaient ouvertes à l’exception des deux extrêmes à droite du rez-de-chaussée et des deux qui se trouvaient immédiatement au-dessus. Ces dernières, il le savait à présent, étaient celles de l’étrange chambre nuptiale d’où seul l’époux ressortait vivant… Aldo tendit ensuite les jumelles à Adalbert qui l’avait rejoint et qui à son tour observa le phénomène.
– Il faudra aller voir ça de plus près, conclut celui-ci en restituant l’appareil.
– J’y ai pensé avant toi mais ce qui manque c’est le moyen. Si tu essaies de forcer l’une des portes qui sont dans le mur, tu déclenches un carillon à rendre sourd !
– Et l’idée d’escalader le mur ne t’est pas venue ?
– Tu l’as vu, le mur ? Une plantation de verres cassés. Tu ne peux pas t’y accrocher sans y laisser un doigt ou deux sinon la main. La solution serait peut-être de passer par les rochers à marée basse comme je viens de le faire pour jeter un coup d’œil mais à marée haute on ne passe pas.
– Avec une marée basse par une nuit pas convenable ça devrait s’arranger ?
– Il faudrait qu’elle soit assez claire pour ne pas se rompre le cou et pourtant suffisamment sombre pour pouvoir remonter la plage, la pelouse et les jardins sans se faire repérer depuis la maison. Tu as vu combien de fenêtres regardent de ce côté ?
Vidal-Pellicorne se mit à fourrager dans sa tignasse couleur de blé mûr, ce qui était chez lui signe de grande réflexion :
– Tu ne serais pas devenu un peu trop prudent ? avança-t-il doucement. L’âge peut-être ? Ou le poids des responsabilités ?
– Ni l’un ni l’autre ! Je te ferai simplement remarquer que je suis ici tout seul à me battre contre un problème de taille : mettre Ricci hors d’état de nuire, l’empêcher de massacrer une nouvelle épouse et – accessoirement ! – essayer de lui reprendre les joyaux de la Sorcière.
– Pour les deux premiers postulats je suis d’accord mais le troisième me paraît sujet à caution. Que Ricci ait tué à plusieurs reprises pour les voler n’en fait pas de toi pour autant le propriétaire ? En outre, ce sont des bijoux « rouges » et ceux-là d’habitude tu ne les collectionnes pas ?
– Non mais estimant que bien mal acquis ne doit pas profiter je les vendrais volontiers au profit de la pauvre et charmante Violaine Dostel et peut-être aussi de Betty Bascombe dont le fils a payé pour les crimes d’un autre. J’ai même une cliente.
– Qui ?
– Ton ex-future belle-mère ! Ava Ribblesdale… il fallait que je l’appâte avec quelque chose, ajouta vivement Morosini en voyant s’allonger la mine de son ami qui acheva la phrase à sa place :
– … pour qu’elle oblige sa fille à retirer sa plainte ? Ça a dû te coûter ? ricana Adalbert. Aux dernières nouvelles tu la fuyais comme la peste !
– Quand on veut souper avec le Diable il faut se munir d’une longue cuillère ! fit Aldo d’un ton doctoral. C’est ce que j’ai fait, voilà tout. À présent cherchons un moyen d’entrer là-dedans sans nous faire pincer. À deux ce doit être plus facile qu’en solo.
Lentement, ils firent le tour du domaine cherchant un trou quelconque, une faiblesse dans la défense de cette place forte jusqu’à ce qu’enfin, à un endroit envahi par les broussailles, Adalbert découvre un vieux pin dont les branches, courbées par les vents fréquents, passaient au-dessus de la muraille. Cependant il était aussi évident qu’aucune de ces branches ne pourrait soutenir un homme.
– Ce qu’il nous faut, décréta Adalbert après examen, c’est une corde solide et suffisamment longue pour pouvoir la passer autour de la ramure sommitale qui penche dans la bonne direction. L’un de nous se laisse descendre dans les jardins et l’autre reste sur place pour l’aider à remonter.
– Tu vois que j’avais raison de te dire que j’avais besoin de toi ? s’exclama Aldo. Ensemble on est imbattables et si tu es d’accord on sera là cette nuit !
Le goût du combat lui revenait d’un coup avec cette foi dans l’avenir qui, depuis quelques jours, lui faisait dangereusement faute. Sans pécher par trop d’optimisme, il pouvait envisager, à présent, de sortir du piège où il s’était fourré avec les honneurs de la guerre.
Ils reprirent la voiture mais au lieu de rentrer directement, Aldo indiqua le chemin menant à la crique Bascombe. Adalbert n’ignorant plus rien de ce qu’Aldo savait de Betty, il pouvait être profitable de le laisser courir sa chance auprès d’elle ? Avec les femmes d’un certain âge, Adalbert usait d’une méthode et même d’un charme bon enfant bien différent du sien propre et qui réussissait souvent beaucoup mieux. Mais quand le roadster s’arrêta en haut du chemin menant à la maisonnette de Betty, ils la virent assise sur la marche qu’Aldo n’avait qu’un instant partagée avec elle. Or elle n’y était pas seule : une jeune femme ou une jeune fille – si l’on s’en tenait aux bras et jambes nues dépassant d’une robe en cotonnade fleurie – se tenait à ses côtés et elles bavardaient avec animation. La tête de la visiteuse disparaissait complètement sous un large chapeau de paille destiné à la protéger du soleil. Chose extraordinaire, Betty semblait prendre plaisir à leur conversation et ceux qui l’observaient purent la voir sourire à plusieurs reprises.
Une amie sans doute. Ted n’avait-il pas laissé entendre qu’elle en possédait encore dans la population ? Peut-être une « fiancée » du malheureux Peter dont on disait qu’il était « simple » mais beau ? Aldo crut déceler une intimité entre les deux femmes et se sentit tout à coup gêné de les épier ainsi.
– Qu’est-ce qu’on fait ? demanda Adalbert devant le silence de son ami.
– On rentre. Cette jeune personne n’a certainement rien à nous apprendre et je ne nous vois pas suivre « discrètement » en voiture une simple bicyclette, ajouta Aldo en désignant celle qui était appuyée contre la maison. Puisqu’on a le temps on peut aller visiter le tailleur chinois. Ce sera toujours ça de fait…
– Cette histoire de mascarade ne m’emballe qu’à moitié, grogna Adalbert en redémarrant doucement.
– J’ai d’abord pensé comme toi mais à la réflexion c’est plutôt une bonne idée. Si l’on porte des masques, on peut aborder qui l’on veut en restant anonyme. Cela ouvre des perspectives.
– Avec qui veux-tu causer ? Avec Ricci ?
– Peut-être. Et pourquoi donc pas avec notre chère Hilary ? Dieu m’est témoin que je ne l’aime guère mais avons-nous le droit de la laisser courir à une mort certaine sans lever le petit doigt ? C’est une femme malgré tout.
– Je me demande si elle ne le sait pas, fit Adalbert songeur. Souviens-toi du soin avec lequel était monté son plan pour s’approprier les « sorts sacrés (21) » ? Telle que nous la connaissons, elle a dû prendre des renseignements avant de jeter son dévolu sur ce type.
– Possible… et même probable mais je préfère en avoir le cœur net.
– Tu sais où elle habite, je suppose ?
– Oui pourquoi ? Tu veux y aller faire un tour ?
– J’aimerais, oui. Il me semble que si, moi, je pouvais lui parler seul à seul, j’aurais peut-être plus de chance de la convaincre de renoncer que…
– … que moi dont elle a failli tuer la famille ? Autrement dit Lisa alors enceinte et les jumeaux ? J’ai évidemment toutes les raisons de la haïr et elle toutes les raisons de se méfier de moi. Prends la première rue à droite pour rejoindre Bellevue Avenue ! On va aux « Oaks ».
Patinée par le temps, solide comme son emblème, la propriété des Schwob ne revendiquait aucune ressemblance avec les modèles « historiques » des alentours. C’était seulement une grosse maison coloniale en pierres grises et fenêtres blanches avec un porche à quatre colonnes surmontées d’un fronton mais sa sévérité était adoucie par les nombreuses plantes grimpantes – rosiers blancs, clématites bleues qui couvraient ses murs et donnaient l’impression que le jardin – très fleuri à l’exception de l’inévitable pelouse ! – montait à l’assaut de la maison.








