Текст книги "Les Joyaux de la sorcière"
Автор книги: Жюльетта Бенцони
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– Comment ça votre ouvrage ?
Un laquais emperruqué passait à sa portée avec un plateau de champagne, il saisit deux coupes et en fourra une dans la main d’Ava :
– C’est cet homme qui possède les joyaux dont je vous ai parlé et vous voulez le chasser ?
– Ah, mon Dieu ! Vous êtes sûr ?
– Pas depuis longtemps mais cela ne fait aucun doute.
– C’est lui qui possède la croix et les pendants ?
– Vous devriez le savoir puisque ses deux mariages précédents ont eu lieu à Newport et que, pour le premier, la fiancée les portait…
– Je ne suis pas en permanence ici. Et même pas souvent heureusement ! Ce n’est pas mal pendant la Season – bien que ce ne soit plus ce que c’était avec tous ces touristes qui nous envahissent ! – mais je préfère de beaucoup l’Europe ou surtout New York… Elle prit soudain un ton rêveur pour ajouter : « Ici, il n’y a pas de quartier chinois. C’est l’endroit du monde où je m’amuse le mieux ! »
– Vous allez là-dedans ? fit Aldo visité par un désagréable souvenir celui de la ravissante Mary Saint-Alban passionnée de « fan tan (22) » dont la brève carrière criminelle s’était achevée tragiquement.
– Pourquoi m’en priverais-je ? J’y vais jouer aux échecs avec un vrai mandarin. C’est formidable et j’adore le voir balayer l’échiquier d’un geste furieux quand je le bats ! Ici il n’y a pas d’adversaires à ma taille.
– Vraiment ? J’aimerais jouer avec vous.
– Voilà une bonne idée… quoique, ajouta-t-elle avec un soupir, il y manque l’atmosphère étrange, avec son vague relent d’opium !… J’aime aussi aller, à l’occasion, boire une bière dans un cabaret du Bronx ou de Brooklyn. Dans les quartiers pauvres, quoi ! C’est tellement amusant de passer outre à un écriteau qui déclare l’endroit « interdit aux dames » ! Ils ne savent même pas ce que c’est qu’une dame… Pour en revenir à notre affaire, comment pensez-vous opérer ?
– Je n’ai pas encore arrêté de stratégie. On verra après le mariage.
– Si c’est à une offre d’achat que vous pensez, vous devriez la faire maintenant : après le mari sera envolé à l’autre bout du pays et la femme en route pour le cimetière ! C’est d’ailleurs assez excitant cette histoire !
– Ah vous trouvez ?
« Marie-Antoinette » lui offrit l’un de ces sourires pour lesquels tant d’hommes s’étaient damnés et qui, malgré les années, gardait du charme :
– À quoi pensez-vous, voyons ? Personne n’assisterait aux épousailles s’il n’y avait pas le piment de ce qui va se passer ! Ah voilà le souper. Naturellement vous restez avec moi !
Au point où Aldo en était, se dérober eût été maladroit, il se résigna donc et subit sa compagne le reste de la soirée qui fut parfaite en tous points. Servis par tables de six sur des brocarts blancs tissés d’argent autour de candélabres anciens chargés de hautes bougies, caviar, clams, langoustes et foies gras accompagnés de champagne – John-Augustus avait défendu farouchement les crus millésimés de sa cave en cas d’une hypothétique encore qu’improbable descente de police ! – la fête fut une réussite absolue de même que le feu d’artifice tiré depuis des pontons amarrés sur la baie. Après quoi on dansa encore et l’aube se levait quand, une à une, les limousines s’égrenèrent dans le vent frais du matin emportant des fantômes plus ou moins réussis d’un monde qui n’existait plus… Quelques-uns tellement ivres qu’il avait fallu les ramasser un peu partout pour les installer sur les coussins de leurs voitures. Et tandis que Cynthia recevait les compliments – largement mérités ! – de ceux qui logeaient au château, John-Augustus dépouilla Paul Jones, révélant un maillot de bain rayé noir et blanc qui lui donnait l’air d’un zèbre et s’en alla piquer une tête dans l’océan.
– Vous devriez en faire autant, lança-t-il au retour, à Pauline, Aldo et Adalbert réunis dans la bibliothèque autour d’une cafetière. Ça réveille !
– Ça aussi ! riposta sa sœur. Et au moins ça réchauffe ! Vous auriez intérêt à essayer ! Vous êtes bleu pâle…
– Plus tard ! Pour l’instant je vais dormir ! fit Belmont en parfaite contradiction avec lui-même avant de galoper vers l’escalier monumental suivi immédiatement par Adalbert qui avait réussi l’exploit de passer toute la soirée avec Ricci et les Schwob en leur délivrant une conférence magistrale – et interminable mais apparemment passionnante ! – sur le temps des Ramsès et leurs trésors.
Resté seul avec Pauline qui ne disait plus rien et semblait lasse, Aldo lui conseilla gentiment d’aller se reposer elle aussi mais elle lui répondit par une question :
– Étes-vous satisfait de cette soirée ?
– Oui et non. J’ai essayé d’avertir Miss Forsythe du danger qu’elle courra en épousant Ricci mais elle semble en être entièrement consciente et m’a déclaré avoir pris des précautions…
– Lesquelles ?
– Je ne sais pas. Ricci ne m’a pas laissé lui parler très longtemps et je ne lui ai pas dit tout ce que je savais. Peut-être Adalbert aura-t-il mieux réussi que moi ? C’est ce que je souhaite.
– J’ai entendu Ricci vous inviter au moment du départ ? Vous n’avez pas l’intention d’y aller j’espère ?
– Oh si ! Voilà des jours que j’essaye sans y parvenir de pénétrer dans sa maison. Je ne vais pas manquer pareille occasion.
– N’y allez pas !
Ce fut presque un cri et, sous le regard surpris d’Aldo, la jeune femme rougit violemment. Elle se leva et alla vers l’une des portes-fenêtres entrouverte sur la terrasse livrée aux nettoyeurs. Aldo la suivit :
– Dites-moi pourquoi ?
– Je ne sais pas mais cet homme me fait peur… affreusement peur ! C’est un assassin ! Un monstre même ! Oh Aldo, si vous avez pour moi un tant soit peu d’am… itié, vous n’irez pas vous jeter dans ses griffes ! Je… je ne pourrais pas le supporter !
Elle tourna sur elle-même ce qui l’amena presque contre Morosini. Il put voir alors ses yeux pleins de larmes, ses lèvres tremblantes. Elle était bouleversée et, instinctivement, il posa ses mains sur ses épaules qu’il sentit frémir sous le satin brodé de sa robe. Son parfum, en même temps, envahit son nez qui le respira avec un plaisir sensuel contre lequel il se défendit en essayant de plaisanter :
– Voilà mon amazone en détresse. Que voulez-vous qu’il m’arrive ? murmura-t-il. Calmez-vous je vous en supplie Pauline ! Vous toujours si sereine, si sûre de vous n’allez pas vous laisser troubler par ce truand sicilien ? Cela ne vous ressemble pas !
– Rien de ce que j’éprouve ne ressemble à ce que j’ai vécu jusqu’ici. Ayez au moins pour moi un peu de compassion si vous n’en avez pas pour vous-même !…
Aldo ne sut jamais comment la bouche de Pauline rencontra la sienne et s’y mêla, comment ses bras à lui se refermèrent sur elle et l’incrustèrent contre lui. Peut-être avait-il trop bu ou bien était-ce le charme de cette apparence exotique mais il eut d’elle, soudain, une envie brutale, violente à la limite de la douleur. Elle le sentit. Son baiser se fit plus profond cependant que son bassin s’appuyait plus étroitement et se mettait à bouger doucement…
L’instant suivant, Aldo et Pauline faisaient l’amour sur le tapis de la bibliothèque. Dans un ultime sursaut de lucidité, Aldo avait pris le temps de refermer les fenêtres et la porte…
TROISIÈME PARTIE
LE MINOTAURE
CHAPITRE XII
UN PALAIS TRUQUÉ
– Pardonnez-moi, murmura Aldo, je me suis conduit comme un soudard !
Il n’osait plus à présent regarder Pauline mais son rire lui parvint, doux, roucoulant comme un chant de tourterelle amoureuse mais avec une pointe de gaieté.
– Peut-être parce que je me suis conduite comme une fille qui a envie d’un homme… Ne faites pas cette tête-là, Aldo ! Croirait-on pas que nous sommes en route pour la damnation éternelle et que vous avez honte ?
– Mais j’ai honte…
Il chercha nerveusement son étui à cigarette dans les basques juponnantes d’une veste de satin dont il n’avait pas l’habitude.
– Pourquoi, mon Dieu ? À cause de… votre femme ?
– Un peu, oui… sans doute mais ce n’est pas le principal. Je pense que c’est surtout à cause de Vauxbrun. Il vous aime et…
– … et moi je l’aime bien mais pas comme ça ! Et je ne suis pas sa propriété…
– Quoi qu’il en soit j’ai trahi sa confiance… et abusé de l’hospitalité de votre frère !
– Je suis chez moi autant que lui et cette baraque en a vu d’autres. Quittez cette mine de naufragé et regardez-moi !
Il obéit et son visage crispé se détendit. Dans la lumière rose du matin elle était magnifique. La somptueuse coiffure d’orchidées, d’améthystes, de perles et d’or gisait sous un meuble comme la balle oubliée d’un chien. Ses cheveux noirs et lustrés glissaient jusqu’à ses reins et, dans sa longue robe chatoyante pudiquement refermée, elle avait l’air très jeune, très vulnérable aussi. Au regard assombri d’Aldo, elle répondit par un sourire et s’approcha de lui mais en observant une distance. Puis elle parla et sa voix basse, feutrée, charnelle reconstituait l’intimité interrompue :
– Dis-moi seulement si tu as été heureux ? Moi je l’ai été au-delà de toute espérance. Jamais un homme ne m’a aimée de la sorte et pourtant nous n’avons eu que peu d’instants…
– Moi aussi j’ai été… plus qu’heureux, avoua-t-il encore secoué par la violence de sa jouissance, mais il faudra que cela nous suffise ! Nous avons succombé à la magie d’une nuit de fête, à ces costumes qui ont fait de nous des êtres différents… Il faut réintégrer le XXe siècle !…
– Chasser Don Juan et l’impératrice de Chine ? Refermer le livre des Mille et Une Nuits quand nous n’en avons même pas lu un chapitre ? Dommage !… C’est vous bien sûr qui avez raison mais la raison et nous autres les Belmont n’ont jamais beaucoup cohabité.
Elle alla ramasser la tiare fleurie et se dirigea vers la porte :
– Je vais essayer de dormir un peu dans l’espoir qu’au réveil il me semblera que j’ai rêvé ! Je vous en souhaite autant, mon cher prince !
– J’aimerais y parvenir. Ce sera je le crains difficile.
Elle tourna à peine la tête et il ne vit qu’un profil perdu dont il ne put lire l’expression :
– Merci, dit-elle.
Aldo dormit cependant et comme une bûche au point de ne pas entendre la cloche du lunch mais il en fut de même pour les autres et la table ne fut desservie que lorsque vint le moment de préparer le thé, le mode de vie à l’anglaise ayant perduré dans les anciennes colonies de la côte nord-est des États-Unis. Encore ne remporta-t-il pas, ce jour-là, un franc succès. Ni Pauline ni sa belle-sœur ne parurent. Seuls John-Augustus et Adalbert qui étaient allés se baigner vinrent y faire honneur. Quant à Aldo, il était allé nager lui aussi pour se remettre les idées en place mais, n’aimant pas le thé, il avait en sortant de l’eau emprunté une bicyclette pour filer à la White Horse Tavern où il avait bu deux ou trois tasses de café accompagnées d’autant de cigarettes mais sans échanger avec Ted autre chose qu’un salut : il y avait un monde fou et le personnel était débordé. Ce qui lui valut une relative tranquillité en vertu du vieil adage proclamant que l’on n’est jamais aussi seul qu’au milieu d’une foule.
Son aventure du matin le laissait perplexe. S’il continuait à se sentir coupable, il n’arrivait pas à la regretter. Même pour lui que bien des femmes avaient aimé et qui, à deux reprises au moins, avait connu la passion. Avec Pauline il avait atteint l’éblouissement absolu et le sentiment d’amitié qu’il lui portait n’avait rien à voir avec l’Amour. Le sien appartenait toujours à Lisa et sans le moindre partage : il l’aimait avec sa chair autant qu’avec son cœur mais le corps de Pauline recelait un charme capiteux dont il fallait apprendre à se méfier. C’était comme un sortilège que n’expliquaient ni la douceur de sa peau ni la splendeur de sa beauté épanouie… ni une science certaine de l’amour. Elle était de ces femmes rares pour qui un homme pouvait tout quitter – même la vie ! – sans éprouver pour elles la moindre tendresse. Or jusque-là il lui avait voué une sorte d’affection fraternelle née de la reconnaissance et de l’estime. Conclusion : il était urgent de rentrer en Europe donc d’en finir avec l’affaire Ricci ! Grâce à Dieu le mariage aurait lieu dans trois jours ! Il devrait posséder suffisamment d’empire sur lui-même pour se tenir convenablement jusque-là…
En la revoyant au dîner, il éprouva une émotion inattendue qui lui fit l’effet d’une sonnette d’alarme. Elle portait une simple robe du soir en crêpe blanc dont la coupe asymétrique dévoilait les jambes pour s’achever derrière en une courte traîne. De même, si le corsage montait jusqu’au cou, retenu par un collier étincelant et restait vague sur la poitrine, il laissait le dos nu jusqu’aux reins.
Aldo eut l’impression désagréable qu’elle ne portait rien sous son crêpe et que si le lien de strass se dénouait Pauline apparaîtrait aussi nue qu’Eve au premier matin. John-Augustus, lui, en resta pantois :
– Chez qui allez-vous danser dans cette tenue ? Vous allez provoquer une révolution !
– Chez personne mais il fait chaud ce soir et j’ai eu envie de porter cette robe que je n’ai pas encore mise pour mon seul plaisir ! Peut-être aussi pour juger de son effet avant de la produire ailleurs.
– Vous êtes… superbe ! lâcha Adalbert sincère.
– Possible ! ronchonna Belmont mais si vous ne voulez pas que la meute des douairières se jette sur vous tous crocs dehors, je vous conseille de la garder pour les veillées au coin du feu… avec peut-être une petite laine par-dessus ? Nous autres les Belmont sommes sensibles des bronches.
– À qui le ferez-vous croire, vous qui trempez dans l’eau froide à longueur de journée ? N’importe, vous n’y connaissez rien. Cette robe est à la dernière mode. Demandez plutôt à Cynthia !…
– On ne la verra pas avant après-demain : elle cuve !
– … ou à nos amis ! Voyons, messieurs, lequel de vous aurait l’audace – puisque apparemment audace il y a ! – de m’accompagner à une soirée quelconque ou au Yacht Club ?
– Moi ! s’écria Adalbert. Et avec le plus vif plaisir !
– Et vous Aldo ? M’emmèneriez-vous danser ?
Son regard souriant le défiait. Il imaginait trop bien comment s’achèverait ce genre de sortie et toussota avant de répondre par crainte de faire entendre une voix enrouée. Cependant son œil en train de virer au vert apprenait à Pauline qu’il goûtait peu son effronterie :
– Adalbert est célibataire, lui, et accompagner une sirène… Vénus en personne serait pour lui un vrai triomphe… qu’un père de famille ne saurait revendiquer.
Pauline eut un petit rire nerveux :
– Vénus ? Est-ce un compliment ? Dans quelle pièce votre Racine parle-t-il de « Vénus tout entière à sa proie attachée ? »
– Phèdre, baronne !… Une femme malheureuse que l’amour mena à sa perte… et à qui vous ne ressemblez absolument pas !
– Voilà ! conclut John-Augustus avec satisfaction. Et maintenant on va dîner j’espère ? Qu’est-ce que Beddoes fabrique avec sa cloche ?
Ledit Beddoes entrait précisément à cet instant portant sur un plateau d’argent une lettre qu’il vint offrir à Morosini :
– Pour Son Excellence !
– Il y a une réponse ?
– Pas que je sache. Le messager est reparti !
Du regard, Aldo interrogea ses hôtes.
– Vous permettez ?
– Mais on vous en prie, cher ami ! fit Belmont. Il y a là un léger parfum de mystère qui me fait griller de curiosité !
Le texte était courtois mais bref. Aloysius C. Ricci invitait le prince Morosini à venir lui rendre visite le lendemain vers trois heures de l’après-midi. Il enverrait sa voiture le chercher…
La réaction de Pauline fut immédiate :
– Vous n’allez pas vous y rendre, j’espère ?
Elle avait presque crié puis, se rendant compte de la surprise des autres, elle ajouta, aussitôt :
– On n’accepte pas une invitation formulée de façon si cavalière. Et sans même attendre de réponse. Cela ressemble trop à une convocation !
– Sur ce point je partagerais son avis, appuya Belmont. C’est d’un sans-gêne !
Aldo en convint avec bonne humeur :
– On ne peut attendre d’un tel homme que le code du Savoir-Vivre soit son livre de chevet. Je me rendrai cependant à son invitation : il y a trop longtemps que j’ai envie de jeter un coup d’œil à son palazzo !
– J’irai avec toi, décida Adalbert. Ce type doit bien savoir que nous sommes inséparables ?
– Il est très capable de refuser de vous recevoir, dit Pauline.
– En ce cas je resterai dehors. J’attendrai ! fit-il avec philosophie. Ne vous tourmentez pas, baronne ! Je ne vois vraiment pas ce qui pourrait arriver à Morosini après une invitation, peu protocolaire sans doute, mais trop publique pour cacher un piège…
On passa à table avaler un dîner froid servi rapidement à la demande de John-Augustus conscient de la fatigue de ses serviteurs et désireux de les envoyer se coucher de bonne heure. Cynthia était restée invisible… et silencieuse : soucieuse de la perfection de son teint, elle s’octroyait une cure de sommeil de quarante-huit heures.
Pauline remonta chez elle une fois la dernière bouchée avalée laissant les trois hommes prendre leur café sur la terrasse en regardant mourir le jour après un sublime coucher de soleil et en fumant un cigare. C’est alors que reparut Beddoes : il venait annoncer à Morosini qu’une femme demandait à lui parler en privé. En même temps il lui remettait un billet simplement plié mais cacheté qui disait :
« Je vous envoie Brownie, ma femme de chambre. Écoutez-la c’est extrêmement important ! Hilary. »
Le message alla rejoindre celui de Ricci dans la poche d’Aldo qui suivit le maître d’hôtel dans le vestibule. Une femme en effet l’y attendait vêtue et chapeautée de noir comme il convenait à une camériste de bonne maison mais qui devait être une sportive car elle avait les épaules larges pour une femme et semblait vigoureuse. Sous le rebord du chapeau le visage aux traits nets, dégagé des cheveux tirés en chignon dans le cou, n’était pas sans beauté.
– Puis-je parler sans crainte d’être entendue ? demanda-t-elle. Ma maîtresse y tient beaucoup !
De la main, Morosini indiqua le buste romain qui était le plus proche de la porte et le plus loin de l’escalier :
– Voulez-vous ici ?
Elle approuva de la tête puis sans perdre de temps, déclara que Miss Hilary désirait le rencontrer le lendemain :
– Monsieur Ricci restera toute la journée au Palazzo pour les préparatifs du mariage. Elle a l’intention de se rendre à la Newport Historical Society. Si vous en êtes d’accord, elle vous attendra à trois heures devant la Touro Synagogue qui est en face ? Si vous acceptez, vous devrez être très exact…
– Je suis toujours exact mais trois heures ne m’arrangent pas. J’ai un rendez-vous à cette heure-là !
– Déplacez-le ! Ou alors dites que vous serez en retard. Miss Mary prend de gros risques en vous accordant ce rendez-vous qui d’ailleurs sera bref. Elle se sent épiée sinon elle serait venue elle-même.
La femme de chambre semblait réellement inquiète. Aldo la rassura aussitôt :
– Ne vous tourmentez pas et dites à Miss Mary qu’elle peut compter sur moi.
Brownie salua et franchit le seuil de la porte. Aldo l’y suivit et put la voir rejoindre une démocratique bicyclette qu’elle enfourcha sans perdre un pouce de dignité. Du haut des marches, il regarda le petit feu rouge arrière se perdre dans le crépuscule violet.
Quand il retourna sur la terrasse il n’y avait plus personne. Belmont et Adalbert étaient allés faire un tour dans le parc. Grâce à leurs cigares il les aperçut mais renonça à les rejoindre et remonta dans sa chambre où il s’étendit sur son lit sans enlever ses vêtements. Au fond ces deux rendez-vous ne le contrariaient pas. D’abord, il était satisfait qu’Hilary ait enfin décidé de s’entendre avec lui. En outre, il n’était pas mécontent de donner à son fiancé une leçon de politesse. Ou bien la voiture de Ricci attendrait son retour, ou bien on lui donnerait un autre rendez-vous.
Un moment plus tard, quelques coups légers furent frappés à sa porte et Vidal-Pellicorne entra :
– Tu dors tout habillé à présent ?
– Non. J’avais besoin de réfléchir.
– C’est indiscret de te demander qui est venu te voir tout à l’heure ?
– Une certaine Brownie, la femme de chambre d’Hilary ! Elle venait me donner rendez-vous avec sa maîtresse demain à trois heures.
– À trois heures ? Tu as été obligé de refuser ?
– Tu es fou ?
– Mais alors Ricci ?
– La voiture sera priée de m’attendre ou repartira sans moi. Dans un sens je préfère. Sauf à l’armée je n’ai jamais supporté les ordres.
– Tu n’as pas entièrement tort. Allons voir Hilary ! J’avoue que ça m’amusera.
– Désolé j’y vais seul. Brownie a insisté sur ce point. Elle ne veut voir que moi et je t’en demande pardon au cas où cela déplairait à tes souvenirs. Peut-être craint-elle de retomber sous ton charme fatal ?
– Ou elle a peur de constater que je l’ai oubliée ! Les femmes n’aiment pas…
– Comme l’entretien sera court, elle doit plutôt penser qu’on se fait moins remarquer à deux qu’à trois. Mais au fait, l’as-tu vraiment oubliée ?
– En vertu du vieil adage qu’un clou chasse l’autre ? C’est oui. Ce mariage désespérait tellement Théobald.
– Penses-tu qu’un autre l’aurait moins touché ?
– Il n’a jamais été question de mariage entre Alice et moi, sinon sur le plan mystique. Elle est toujours en puissance de mari… et je l’aurais quittée. Sur le plan sentimental, elle ne sait pas ce qu’elle veut.
– Elle avait pourtant l’air de tenir à toi ?
– Oui mais elle tenait encore à Obolensky, son mari russe, quand un nouveau personnage a fait son apparition pendant que nous étions à New York : un écrivain allemand nommé Hofmannsthal…
– Hugo von Hofmannsthal ? Le poète. Il ne doit plus être très frais…
– Non, Raimund, son fils ! Qui a l’art de se servir des œuvres paternelles. Les derniers temps Alice en déclamait à longueur de journée. Seulement moi je continuais à lui être utile à cause de l’Égypte.
Aldo qui s’était assis sur son lit depuis un moment et avait offert à son ami une place auprès de lui, passa autour de ses épaules un bras fraternel :
– Tâche de l’oublier celle-là aussi et dis-toi que tu n’as pas fini de rencontrer de jolies femmes qui te mèneront par le bout du nez !…
– Possible !… Mais, à propos de jolies femmes, qu’est-ce qu’il y a au juste entre Pauline et toi ?
Aldo bénit la semi-obscurité de sa chambre éclairée seulement par une lampe à laquelle tous deux tournaient le dos : il se sentit rougir jusqu’aux oreilles.
– Que veux-tu qu’il y ait ? Nous sommes amis…
Confesser à Adalbert, qui avait toujours voué à Lisa une tendre admiration, son gros péché du matin eût été la dernière sottise à faire. Il connaissait sa largeur de vues habituelle mais celle-ci souffrirait peut-être d’une atteinte même légère à l’intégrité d’un couple qu’il considérait comme sacré. Cependant comme Adalbert n’était pas aveugle, il allait falloir jouer au plus serré. En effet, il lâchait avec un petit reniflement assez insolent :
– Amis ? Elle est folle de toi ! En l’honneur de qui crois-tu qu’elle avait revêtu ce soir cette robe dont je ne doute pas qu’elle soit la dernière création d’un grand couturier mais qui n’en était pas moins un chef-d’œuvre de provocation. Évidemment elle peut se le permettre. Quelle anatomie ! Si l’idée lui prenait de m’offrir quelques consolations, je ne dirais pas non ! Toi en revanche tu n’as pas besoin d’être consolé…
Et de rire ! Aldo réussit à y faire écho bien que le sien fût un peu plus jaune. Par chance Adalbert ne prolongea pas la séance. Il lui souhaita une bonne nuit et rentra chez lui laissant Morosini à la torture de ses remords… et aux délices du souvenir.
Le lendemain à trois heures moins cinq il était au rendez-vous. Il s’y était rendu à pied. Le temps était ensoleillé mais moins chaud que les deux derniers jours. Idéal pour une promenade et cela avait l’avantage de lui permettre de réfléchir beaucoup mieux que sur un vélo où il faut surveiller son équilibre.
Il avait déjà visité la Touro, synagogue la plus ancienne et sans doute la plus belle d’Amérique et s’il n’avait pas beaucoup aimé l’intérieur surchargé d’ornements, l’élégance sobre de l’extérieur en pur style géorgien l’avait séduit. À la manière d’un innocent touriste, il se mit à examiner le fronton et la façade, guettant du coin de l’œil ce qui pouvait venir de la Newport Historical Society, prêt à répondre au premier signe qu’on lui adresserait. Ainsi occupé il ne vit pas venir la voiture à laquelle d’ailleurs il n’aurait pas pris garde : c’était une camionnette verte comme il y en avait beaucoup.
Elle s’arrêta devant la synagogue sans couper son moteur, les portières arrière s’ouvrirent ; deux hommes en jaillirent qui s’emparèrent d’Aldo avec une telle rapidité qu’il n’eut pas le temps de pousser un cri. On le fourra dans le véhicule où un troisième homme s’en saisit après l’avoir envoyé au pays des rêves d’un maître coup de poing. Les ravisseurs remontèrent et la camionnette repartit. L’endroit était désert – c’était l’heure de la sieste ! – et personne n’avait rien vu.
Aldo ne fut pas longtemps sans connaissance. On l’avait frappé uniquement pour le faire tenir tranquille mais les gens qui l’enlevaient avaient bien employé ses quelques minutes d’inconscience. Quand il refit surface, sa mâchoire lui faisait d’autant plus mal qu’un solide bâillon la serrait. En outre ses mains attachées derrière le dos par des menottes et ses pieds ficelés ne lui étaient d’aucune aide pour résister aux cahots de la tôle sur laquelle on l’avait jeté. Tout d’abord il ne vit rien et se crut seul mais bientôt il distingua deux paires de pieds à la hauteur de son visage et perçut l’odeur d’ail que dégageaient ses agresseurs. Comme il ne pouvait pas parler, que les autres se taisaient et qu’il était réduit à l’impuissance, il choisit d’essayer de se détendre afin de garder l’esprit aussi clair que possible.
Il n’avait guère d’illusions sur ses ravisseurs : ils ne pouvaient appartenir qu’à Ricci. Pourtant la carotte qui l’avait amené là était signée Hilary et il imaginait mal la jeune femme faisant confidence de son passé ténébreux à un « fiancé » qu’elle entendait plumer selon ses propres règles.
Ignorant combien de temps il était resté sans connaissance il lui était impossible d’évaluer approximativement la distance parcourue. Elle lui parut interminable à cause de l’inconfort de sa situation. À cela près qu’il n’y avait pas de feu sous le véhicule, il avait l’impression de voyager dans une poêle à frire. Surtout vers la fin du voyage où le terrain parut plus accidenté. Enfin la camionnette stoppa mais s’il espérait voir où il se trouvait, on le détrompa rapidement en lui plaçant un bandeau sur les yeux après quoi, enfin, les vantaux s’ouvrirent. On le descendit mais il ne toucha pas le sol. Quelqu’un de particulièrement costaud le chargea sur son épaule comme un simple sac de farine et l’on se mit en marche. À la place de la senteur de la mer, des pins et du soleil, Aldo perçut une odeur de terre et d’humidité voire de moisi.
Son voyage à dos d’homme dura un petit moment. On grimpa une pente difficile puis il y eut un bruit de clefs, des grincements de ferraille enfin on le largua sur ce qui lui parut être une paillasse où, à sa surprise, on le débarrassa de son bandeau, de son bâillon, de ses menottes et de la corde qui lui liait les jambes. Il vit alors qu’il se trouvait dans une cave vaste et fermée par une grille aux barreaux épais. Posée à même le sol avec un paquet de chandelles une lanterne éclairait l’endroit. Trois hommes le regardaient. Trois hommes dont aucun n’avait ouvert la bouche durant son transport et qui continuaient à garder le silence. Persuadé qu’il n’en obtiendrait aucune réponse, il n’essaya même pas de leur parler. D’ailleurs, l’un après l’autre ils s’en allèrent et le dernier referma derrière lui la lourde grille.
Ses ravisseurs ayant eu la bonté de lui laisser son fanal, il put voir qu’en fait, il devait s’agir d’une vieille prison où l’on enfermait jadis les esclaves. Les barreaux solides mais vieux et rouillés dataient peut-être du XVIIe ou XVIIIe siècle. Il n’y avait pas d’ouverture mais l’aération était assurée par la galerie d’accès. Outre la paillasse sur laquelle il était assis et la lanterne, il y avait un broc d’eau sur lequel était posé un gros morceau de pain, un seau d’aisances et une couverture. En résumé pas de quoi effrayer Morosini qui avait connu bien pire aux mains du marquis d’Agalar (23). Au moins ici, il y voyait clair et il n’était pas enchaîné au fond d’un trou. L’endroit était à peu près propre, la toile du matelas neuve, le pain encore frais et l’eau ne sentait pas la pourriture. Ce qui ne voulait pas dire que sa situation était réjouissante mais il se refusait à la croire désespérée. En ne le voyant pas revenir Adalbert et Pauline s’inquiéteraient, le rechercheraient. Ni l’un ni l’autre ne manquait d’audace et Aldo pouvait être certain qu’ils remueraient ciel et terre pour le retrouver. À moins que…
Dieu que cet « à moins que » rendait un son désagréable ! Son ravisseur n’était pas idiot et devait avoir pris quelques précautions pour éviter d’avoir à répondre à des demandes d’explications ? D’ailleurs c’était à un rendez-vous d’Hilary qu’il s’était rendu, dédaignant celui que lui offrait Ricci et celui-ci aurait la partie belle de jouer l’innocence outragée. D’autant qu’avec Dan Morris dans sa manche il n’avait rien à craindre des autorités du coin… À y réfléchir le nœud de l’affaire ne pouvait qu’être Hilary…
Aldo en était là de ses cogitations quand deux de ses ravisseurs reparurent. L’un était le colosse qui l’avait porté, l’autre celui qui semblait le chef. Il tenait en main un bloc de papier et un stylo qu’il tendit au prisonnier :
– On ne voudrait pas que, chez vous, on se fasse de la bile à cause de vous alors vous allez leur écrire un mot, fit-il d’une voix traînante.
Aldo haussa les épaules :
– Vous plaisantez, je suppose ?
– Oh non ! Je n’ai jamais su plaisanter.
À voir sa figure massive aux yeux froids, Morosini voulait bien le croire :
– Tant pis, fit-il. C’est sans importance et je n’écrirai pas.
– Oh si ! Venez un peu par ici !
On lui fit quitter sa geôle après lui avoir remis les menottes et on lui fit faire quelques pas dans la galerie souterraine jusqu’à ce que l’on se trouve devant l’exacte réplique de sa prison. À cette différence que, sur une paillasse identique à la sienne, il y avait une femme bâillonnée et ligotée et cette femme c’était Betty Bascombe. Elle ouvrit les yeux et souleva sa tête en les entendant approcher mais Aldo n’y lut pas la moindre crainte : rien qu’une impuissante fureur.








