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Les Joyaux de la sorcière
  • Текст добавлен: 7 октября 2016, 14:30

Текст книги "Les Joyaux de la sorcière"


Автор книги: Жюльетта Бенцони



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À pas rapides, Betty entra dans sa maison dont elle referma soigneusement la porte derrière elle : Aldo put l’entendre tirer les verrous. Une façon un peu brutale de laisser entendre que l’entretien était terminé et qu’il n’y en aurait pas de suivant.

Il revint lentement vers sa bicyclette qu’il enfourcha mais resta là un moment, assis sur la selle et l’épaule appuyée au tronc du pin à regarder la maison muette avec les yeux de la déception. Il avait espéré en cette femme, pensant stupidement qu’elle accueillerait à bras ouverts un allié imprévu, une volonté sincère de partager son combat mais il n’en était rien. Si inégale qu’elle fût, sa lutte – celle du pot de terre contre le pot de fer ! – elle entendait la garder pour elle et ne le lui avait pas envoyé dire : c’était sa guerre à elle, une vendetta impitoyable qu’elle était prête à payer de sa vie.

Pensant qu’il n’avait plus rien à faire à cet endroit, Aldo rentra à White Horse Tavern. Ted était au bar en train d’essuyer des chopes anciennes et de vérifier le miroitement des verres. Il accueillit son client avec une grimace qui pouvait passer pour un sourire.

– Bien dormi ? Voulez-vous déjeuner ?

– C’est fait depuis longtemps. Je suis même allé rendre visite à Mrs Bascombe mais je prendrais volontiers un café !

À l’exception peut-être de la nombreuse colonie italienne immigrée, Ted Mawes était sans doute le seul Américain capable de faire un café convenable et Aldo en profitait le plus souvent possible. Ted s’empressa de le servir mais le dos qu’il tourna était aussi réprobateur que possible sans qu’il eût besoin de dire un mot. Ce fut seulement quand il plaça le breuvage brûlant devant Morosini qu’il demanda :

– Vous avez pu en tirer quelque chose ?

– Rien… sinon un refus formel d’accepter mon aide.

– Vous lui avez raconté l’histoire de cette nuit ?

– Naturellement. Elle s’est contentée de dire que cela expliquait certaines choses. Sans plus.

– Ah bon ! C’est ce qu’elle a dit ?

– En termes propres. Ça vous étonne ?

– Un peu, oui !

Ted s’adjugea aussi un café et s’accouda au bois poli du bar en face d’Aldo :

– Je n’ai pas réussi à dormir quand nous sommes rentrés. En revanche je n’ai pas arrêté de réfléchir. On est en train de se mêler, vous et moi, de ce qui ne nous regarde pas…

– Des meurtres à répétition, la condamnation d’un innocent regardent tout homme digne de ce nom, fit Morosini cassant. Ne me dites pas que vous avez l’intention de laisser tomber ?

– Qu’est-ce que vous voulez qu’on fasse d’autre ? Vous vous rendez compte du rapport des forces ? Si ce que nous a raconté Agostino est vrai, le Palazzo pourrait abriter le Parrain suprême d’une Mafia dont on sait qu’elle est plus puissante que le Président Hoover, qu’elle a des ramifications dans le pays entier et que si on fait à peine mine de l’attaquer, on risque de se retrouver les bras en croix avec une corde au cou ou un couteau entre les épaules. Au mieux d’ailleurs car pour ce qui est du pire mieux vaut ne pas essayer de l’imaginer.

– Et si c’est faux puisque vous avez l’air d’en douter ?

– Il reste que Ricci dispose d’armes redoutables, que nous n’aurions aucun secours à attendre du shérif Morris sinon peut-être l’abri d’une cellule à la prison tandis que nous n’avons pas l’ombre d’une preuve à lui mettre sous le nez ! Or je possède une affaire ancestrale à laquelle je tiens autant qu’à l’existence.

Point n’était besoin d’en entendre davantage. Betty Bascombe avait raison sur toute la ligne : Ted n’avait aucune envie de s’engager plus avant dans une expédition où non seulement il n’aurait rien à gagner mais risquerait de tout perdre. Le café qu’Aldo trouvait si bon l’instant précédent venait de prendre le goût amer de la solitude ce qui le dissuada d’en demander un autre. Ted cependant continuait :

– En outre, tenter quoi que ce soit pendant la Season relèverait de la folie pure en dehors du fait que l’on va crouler sous le travail et j’imagine qu’il ne doit pas vous manquer à vous non plus ? Si vous voulez un bon conseil, vous devriez accepter l’invitation de la baronne et vous mêler à la Haute Société dont vous faites partie… ?

– Je ne suis pas venu pour danser ou jouer au tennis, coupa Aldo.

– Je sais mais vous verriez les choses de plus près, vous pourriez rencontrer Ricci puisqu’il fréquente ces eaux-là et peut-être arriveriez-vous à le convaincre de vous vendre ce bijou que vous recherchez ?…

Il ne manquait plus que ça ! Au bord du dégoût, Aldo lâcha :

– Merci de vos conseils mais je ne crois pas en avoir besoin pour exercer ma profession comme je l’entends. Or je n’entends pas payer une fortune pour obtenir un joyau couvert du sang de deux femmes au moins et que des vols crapuleux ont amené dans les mains d’un bandit ! À présent, vous voudrez bien m’excuser mon cher Ted mais je vais faire mes bagages ! Préparez-moi ma note s’il vous plaît…

– Vous partez ?

– Eh oui ! C’est ce que vous souhaitez, n’est-ce pas ?

– Vous partez vraiment ?…

– Je ne crois pas que cela vous regarde !… donnez-moi ma facture !

En réalité il n’en savait strictement rien, n’ayant aucune envie de fuir devant l’ennemi et pas davantage d’aller demander l’hospitalité à Pauline après l’avoir refusée. Il y avait bien la solution de l’hôtel qu’on lui avait déconseillé mais qui, à présent, devait déborder de touristes ? Outre que la baronne pourrait s’offenser. D’autre part il commençait à être las de cette histoire où les portes à peine ouvertes semblaient prendre un malin plaisir à se refermer devant lui.

Il regagnait l’annexe de la Tavern et en était là de ses cogitations quand la torpédo grise de Pauline se matérialisa et Pauline elle-même en jaillit :

– Cette fois, dit-elle en balayant superbement les salamalecs mondains, je vous emmène. Et pas de résistance s’il vous plaît ! Vous avez assez joué les touristes anonymes, il est temps de réendosser l’armure. Je vais vous aider à faire vos bagages…

Elle, toujours tirée à quatre épingles, offrait ce matin une image inattendue en jupe plissée, sweater blanc et chaussures de tennis cependant qu’un bandeau élastique avait bien du mal à garder un semblant de maintien à ses cheveux noirs en désordre.

– Et la raison de cet enlèvement ?

– Ne soyez pas fat ! Il se passe des choses beaucoup plus intéressantes dans le quartier chic que dans l’auberge de Ted Mawes.

– Quoi par exemple ?

– Je vous le dirai plus tard ! En attendant nous avons à faire et il faut nous dépêcher si nous voulons avoir le temps de vous installer et nous mettre en tenue convenable pour passer à table !

Sans attendre un quelconque assentiment, Pauline se rua dans la chambre, chercha la grande valise, le sac à chaussures et la mallette de toilette, entreprit d’emplir les deux premiers avec ce qui lui tombait sous la main pendant qu’Aldo d’autant plus résigné qu’il grillait de curiosité se chargeait des objets de toilette et de ce matériel de peintre qui lui avait si peu servi.

En quelques moments tout fut réglé, la chambre vidée, et Aldo embarqué dans la Packard qui démarra sur les chapeaux de roues faisant fuir un chat attardé et plaquant le pasteur contre le mur du musée. Cramponnée à son volant, Pauline, le sourcil froncé, bouche pincée, regardait droit devant elle conduisant le pied au plancher comme si sa vie en dépendait. Ce fut seulement quand elle embouqua la belle avenue sablée contournant une immense pelouse unie comme du velours qui menait à Belmont Castle qu’elle se détendit, ralentit afin d’éviter un groupe de trois sycomores ombrageant une sorte de salon de jardin. Un instant plus tard, elle arrêtait son bolide devant une assez bonne copie du château de Maisons-Laffitte.

– Ouf ! Sauvés ! émit-elle en couvant son passager d’un regard satisfait. Vous voilà chez nous et là plus rien à craindre !

– Craindre quoi ? Sauvé de quoi ? Vos propos tiennent de la poésie lettriste, ma chère Pauline ! C’est de l’hermétisme à l’état pur pour moi.

Des domestiques accouraient pour ouvrir une portière qu’Aldo avait déjà enjambée et prendre les bagages cependant qu’un maître d’hôtel cérémonieux s’inclinait devant l’invité avant de le précéder dans le « vestibule » où celui-ci retrouva avec stupeur le décor exact du modèle français : les quatre aigles aux ailes déployées dans les angles, les quatre bustes dans le goût antique entre lesquels on avait placé de grands paysages italiens. Si l’écho aigrelet d’un banjo jouant un air à la mode n’avait flotté dans l’atmosphère Aldo se fût attendu à voir paraître Louis XIII, le cardinal de Richelieu ou d’Artagnan mais ce qui vint – en courant – ce fut un personnage en maillot de bain, bleu de froid et grelottant sous une vaste serviette blanche qui lui lança un bonjour nasillard, et se précipita dans l’escalier en éternuant.

– Mon frère, John-Augustus ! présenta Pauline. Quand il est ici, il passe la moitié de son temps dans l’eau quelle que soit la température ou dessus. Or comme les fortes chaleurs n’ont pas l’air de s’annoncer, il risque de se retrouver au lit avec une bonne bronchite. Venez, je vais vous montrer votre chambre.

Celle-ci était ce que l’on pouvait attendre dans une telle demeure : vaste, tendue de tapisseries avec lit à colonnes, cabinet florentin, fauteuils à hauts dossiers montant la garde devant une cheminée imposante mais remplie pour l’heure des fusées jaunes d’un genêt fleuri. Par la porte-fenêtre ouverte sur le balcon à balustres on découvrait une autre partie des jardins – qui eux n’avaient rien à voir avec les parterres de Le Nôtre – et ceux de la propriété voisine, une somptueuse demeure, elle aussi dans le goût français, mais avec un siècle de moins. Il y régnait une activité intense au milieu de laquelle se remarquaient des uniformes et deux voitures de police.

Naturellement, Aldo qui avait jeté un coup d’œil machinal au-dehors demanda ce qui se passait.

– Ça, dit Pauline qui l’avait rejoint à la fenêtre, c’est Beaulieu, la propriété d’Ava Astor qu’elle a laissée à ses enfants afin de garder Beachwood qui se situe de l’autre côté. Notre amie Alice y est arrivée hier à bord du yacht fraternel et en compagnie de votre ex-meilleur ami ainsi que des Ivanov dont vous vous souvenez peut-être.

– En dehors du fait que j’ai une excellente mémoire la traversée n’est pas si loin, baronne. Mais pourquoi la présence de la Police ? J’espère, ajouta-t-il avec un bizarre pincement au cœur, qu’il n’est rien arrivé de grave ?

– Pas à ce point-là mais pour Alice c’est une véritable catastrophe : on lui a volé le collier de Tout-Ank-Amon.

– Encore ? Lorsque nous étions tous à Londres, on le lui avait déjà piqué mais Gordon Warren l’a récupéré et c’est pour protéger ce précieux trésor qu’elle a repris le chemin des États-Unis.

– Pour une réussite c’est une réussite mais vous ne savez pas encore tout. Le collier a été retrouvé… dans les affaires de votre ex-meilleur ami et, il y a une heure, le shérif Dan Morris qui, entre parenthèses déteste les Français, s’est fait un immense plaisir de l’arrêter. Il paraît qu’il en pleurait presque de joie…


CHAPITRE X

« NOUS AUTRES, LES BELMONT… »

Les états d’âme du shérif importaient peu à Morosini qui, prévenu contre lui, le détestait d’instinct. En revanche qu’il ait mis les pattes sur Adalbert l’incommodait fort.

– Puis-je savoir comment on en est arrivé là ? demanda-t-il sèchement.

Pauline défaisait les bagages si hâtivement bâclés pour en ranger les différentes pièces dans un dressing-room à faire pâlir d’envie un roi d’Angleterre. Le contenu de ses deux malles cabines y avait déjà pris place. La tête dans une armoire, elle répondit :

– C’est simple ! Hier soir, Alice avait mis son collier égyptien afin de se livrer à l’une de ces séances d’inspiration prophétique dont elle a fait sa spécialité. Quand ce fut fini, un peu lasse, elle s’est contentée de le laisser sur sa coiffeuse et à son réveil elle ne l’y a pas retrouvé. Branle-bas de combat naturellement ; la maison retournée dans tous les sens jusqu’à ce que Caroline Ivanov se souvienne avoir vu l’égyptologue sortir à pas de loup de chez Alice dans le petit matin blême. Elle l’a dit. On a fouillé chez lui et on a retrouvé l’objet.

– Ça ne tient pas debout !

– Qu’est-ce que vous dites ? cria Pauline qui du fond d’une armoire n’avait rien entendu.

– Je dis que ça ne tient pas debout ! hurla Aldo. Et pour l’amour du Ciel, laissez mes affaires tranquilles ! Je suis assez grand pour les ranger moi-même.

La baronne reparut l’instant suivant tenant à la main un browning dont elle fit miroiter l’acier bleu dans un rayon de soleil :

– Et de cette chose, qu’est-ce que j’en fais ? Vous voyagez toujours armé ?

– Pas vous ? riposta Aldo en s’emparant de l’arme qu’il fit disparaître dans la poche arrière de son pantalon. J’ai pourtant le reconnaissant souvenir de certaine canne-épée ?

– C’est beaucoup plus méchant, ce truc.

– Et vous en êtes offusquée ? J’ai peine à le croire. Sachez cependant que dans mon métier il faut défendre sa vie plus souvent que vous ne l’imaginez. Cela dit, revenons à Adalbert. Où est-il ?

– Où voulez-vous qu’il soit ? Chez le shérif !

– Alors soyez assez bonne pour m’y faire conduire : je ne sais pas où c’est.

– Vous y faire conduire ? Mais vous rêvez, mon ami. Pourquoi donc croyez-vous que je suis accourue pour vous sortir de votre auberge ? Justement pour éviter que l’on vienne vous y cueillir comme une innocente marguerite ? Ici vous n’avez rien à craindre parce que tout le monde – moi en tête ! – jurera que vous êtes chez nous depuis… depuis…

– Depuis un quart d’heure ! Que croyez-vous que dira Ted Mawes quand on viendra l’interroger ? Si on l’interroge ? Et voulez-vous me dire pour quelle raison je serais tenu complice d’un soi-disant vol – parce que votre histoire sent le coup monté à plein nez ! – alors que j’étais tranquillement à l’auberge…

– … attendant tranquillement que votre complice vous apporte le produit de son larcin avec lequel il ne vous restait plus qu’à prendre le premier ferry en direction de New York !

La stupeur, vite remplacée par une bouffée de colère laissa un instant Aldo sans voix. Il se rendit à son tour dans le dressing-room, sortit l’une de ses malles et commençait à la remplir quand Pauline se jeta entre lui et la penderie à laquelle il s’attaquait :

– Arrêtez voyons ! qu’est-ce qui vous prend ?

– Il me prend que si c’est ce que vous pensez, je n’entends pas rester une minute de plus chez vous… ou plutôt chez votre frère qui n’a aucune raison de couvrir un receleur…

À son tour elle se mit à crier :

– Cessez de faire l’imbécile, Aldo ! Ni moi ni les miens ne le pensons. Je me contente de vous exposer les faits et la raison pour laquelle il vaut mieux que l’on vous sache de « nos » amis. Ce qui n’est pas rien aux yeux d’un Dan Morris !

– Mais enfin comment saurait-il qu’Adalbert et moi sommes des amis de longue date ? Il ne doit pas souvent lire les journaux de la vieille Europe dont nous ne sommes d’ailleurs pas des habitués.

– Il le sait parce qu’on le lui a dit.

– Qui donc ?

– Alice bien sûr à qui votre Adalbert a tout de même dû parler de vous une fois ou deux. Et puis aussi Cyril Ivanov qui, lui, a l’air très au courant de vos exploits communs…

Brusquement Aldo se souvint du « verre » qu’il avait pris en compagnie du jeune homme au bar de l’ Île-de-Francetandis que Caroline dansait dans le grand salon. Ivanov après lui avoir fait savoir qu’il était renseigné sur leur activité commune, lui avait demandé pourquoi en se retrouvant à la table du Commandant Blancart, ils avaient semblé ne pas se connaître. Il lui avait répondu qu’ils étaient en froid mais, apparemment, l’Américano-russe ne l’avait pas cru…

Pendant qu’il réfléchissait ainsi, la pensée de Pauline suivait un autre chemin, voisin d’ailleurs, qu’elle se mit soudain à exprimer tout haut :

– C’est étrange qu’il ait pu en raconter autant. Je me demande si, vous découvrant sur le bateau, l’idée ne lui est pas venue que vous étiez là pour donner un coup de main à votre habituel complice en l’aidant à subtiliser ce sacré collier… En outre, vous venez de parler de ma canne, et moi je revois nettement l’homme qui vous a attaqué. La force, la silhouette, la souplesse, la taille sous le costume de marin fatigué… est-ce que tout ça ne ressemblerait pas au beau Cyril ?…

– … qui usait du Vétiver de Guerlain, la vague odeur que j’ai décelée sous celle de la sueur, de la crasse et du charbon ? Ce serait lui qui m’aurait attaqué ? Mais pourquoi ?

– Pour vous éliminer d’entrée de jeu afin d’isoler plus facilement l’amoureux d’Alice. Ce qui expliquerait aussi comment il a pu disparaître si vite : Caroline devait l’attendre, dissimulée à proximité, avec un cache-poussière, une casquette et une écharpe amplement justifiés par le temps qu’il faisait. Car elle est sa complice n’en doutez pas. Vous ignorez qu’elle tient de son père une véritable passion pour l’Égypte, aussi forte, j’en ai la conviction, que celle d’Alice mais elle n’a pas eu les mêmes occasions d’assouvir cette passion.

– C’est un peu rapide comme réaction ? Ils ne pouvaient pas connaître ma présence à bord. Eux sont montés à Plymouth.

– Erreur ! Ils sont montés au Havre. Je les ai vus…

– Il est certain que cela donne à réfléchir. Surtout si vous êtes sûre qu’il agit de connivence avec sa femme…

– Il n’y a pour moi aucun doute.

– En ce cas pourquoi ne serait-ce pas elle qui sous un manteau masculin écoutait aux portes de Gilles Vauxbrun… et de moi-même quand Adalbert est venu me parler ? J’ai poursuivi le curieux mais il a presque instantanément disparu dans une cabine qui pourrait être celle des Ivanov. Caroline est assez grande si je la revois bien, correspondant à peu près à un jeune homme de taille légèrement au-dessus de la moyenne…

Pauline et Aldo se regardèrent en silence, un peu étourdis par ce qu’ils venaient de démêler en mettant en commun leurs réflexions. Ce fut cependant la baronne qui en sortit la première après un coup d’œil jeté à la pendule ancienne de la cheminée.

– Si vous en êtes d’accord, on en reparlera plus tard… Il est grand temps de se préparer pour le dîner. Rassurez-vous ce soir nous ne serons que trois : mon frère vous et moi. Cynthia ma belle-sœur qui ne rate aucune manifestation mondaine en attendant celle qu’elle donnera dans huit jours, passera la nuit à danser au Yacht Club avec des amis.

– Et pas votre frère ?

– Comme vous l’avez constaté, John-Augustus se veut un grand sportif. Il cultive sa forme et se couche le plus souvent comme les poules. Même ici ! S’il se met en smoking c’est surtout pour ne pas scandaliser Beddoes notre maître d’hôtel et nos autres serviteurs. Sans eux il irait aussi bien dîner en peignoir de bain. Et ne vous tourmentez pas davantage pour les frais de conversation. Il va se brancher sur la prochaine coupe de l’America dès les cocktails et n’en démordra plus jusqu’au café. Pour vous consoler, j’ajoute qu’il a une excellente cave et qu’il s’y connaît… Et que je l’aime bien !

Aldo put constater que la prophétie de Pauline touchant la soirée s’avérait exacte de bout en bout. John-Augustus se révéla intarissable. Aldo eut droit à l’historique du célèbre trophée depuis l’ère victorienne, à un délicieux dîner arrosé de deux grands bourgognes et à un accueil aussi chaleureux que s’ils étaient amis depuis l’enfance au lieu de se voir pour la première fois.

Belmont proposa à son hôte de l’emmener le lendemain faire un tour sur le voilier neuf qu’il venait de s’offrir en vue de la régate du Yacht Club et c’est alors que Pauline lui rappela que selon toutes probabilités, Aldo devait s’attendre à recevoir la visite du shérif et que l’effet pourrait être déplorable si ce fonctionnaire le trouvait envolé sur les flots.

– Vous savez quel fichu caractère il a, ajouta-t-elle.

– Et moi j’ai encore plus mauvais caractère quand on s’en prend aux miens. Si cet animal tient absolument à voir notre invité, il n’a qu’à venir. Dites donc à Beddoes de lui téléphoner dans ce sens ! Quelle heure voulez-vous cher ami ?

– Peu importe… et je peux me rendre à son poste ! émit Aldo qu’un tête-à-tête avec ce policier n’enchantait pourtant pas.

– Jamais de la vie ! Vous ne le connaissez pas. Avoir un vrai prince à se mettre sous la dent serait une gâterie pour lui et nous autres Belmont n’avons pas pour habitude de livrer nos invités aux bêtes ! S’il veut vous voir, il se déplacera. Beddoes !…

– Laissez ! Je m’en charge, coupa Pauline. Autant l’amadouer.

– Vous êtes folle ! Il est capable de s’inviter à déjeuner !

– Allons, n’exagérez pas !

John-Augustus n’avait pas complètement tort cependant car, en retournant au salon après son coup de téléphone, Pauline annonça que le shérif rappliquait !

– J’espère que vous lui avez dit que nous avions dîné ? maugréa Belmont qui tenait à son idée.

Une vingtaine de minutes plus tard, Dan Morris faisait son entrée sous le somptueux plafond à caissons dorés du grand salon. Agé d’une quarantaine d’années, il avait un visage osseux au nez proéminent, des yeux pâles écartés à fleur de tête, un front bas encore rétréci par un moutonnement de cheveux bruns épais et frisés. Son regard sans cesse en mouvement enregistra aussitôt les trois personnages qui l’attendaient : Pauline en robe de mousseline noire à impressions blanches un long fume-cigarettes au bout des doigts assise nonchalamment sur un vaste canapé de part et d’autre duquel les deux hommes en smoking se tenaient debout, Belmont les mains nouées derrière le dos et la tête dans les épaules comme s’il s’apprêtait à charger, Aldo une main dans la poche l’autre jouant avec son briquet.

Le shérif salua brièvement les maîtres de la maison mais son regard se fixa sur Aldo et ne le quitta plus :

– Vous vous nommez, je crois, Morosini ? fit-il sèchement.

Du geste Aldo retint Pauline qui allait rectifier l’insolente entrée en matière comme si un titre pouvait quelque chose sur un individu de ce style.

– En effet. Que puis-je pour vous, shérif ?

– Répondre à quelques questions. Par exemple quelle est la raison de votre présence ?

John-Augustus émit un reniflement désapprobateur, et ricana :

– Ce que nous faisons tous nous autres fêtards qui venons trinquer et battre l’entrechat dans ce site enchanteur avec des gens que nous connaissons par cœur, que nous rencontrons quotidiennement à New York et avec lesquels nous avons l’habitude de trinquer et de battre l’entrechat tout le reste de l’année ! Et nous invitons certains amis à contempler le spectacle. Vous devriez le savoir, Dan Morris !

– Et ce monsieur est de vos amis ?

– Je ne vois pas ce qu’il ferait ici dans le cas contraire.

Le shérif eut un frémissement des narines indiquant qu’il goûtait peu l’humour du milliardaire que sa sœur regardait avec un étonnement qui échappa au policier.

– Comment se fait-il alors que votre ami soit arrivé bien avant vous ?

– C’est assez simple, coupa Aldo. Avant la guerre j’ai fait un séjour à Newport et j’ai eu envie de le revoir mais en dehors de la période des fêtes. Je m’intéresse en outre à son histoire, l’un de mes ancêtres ayant combattu aux côtés de George Washington…

– Et c’est moi qui lui ai conseillé de s’installer chez Ted Mawes, le meilleur endroit pour retrouver l’atmosphère de l’ancien temps. Mais vous ne voulez pas vous asseoir, shérif ? ajouta Pauline en désignant un fauteuil qu’il refusa afin de ne pas se trouver plus bas que les deux hommes toujours debout.

– Peut-être ne savez-vous pas que votre… invité est lié avec un personnage plus que douteux que j’ai coffré pour avoir volé un bijou précieux à Miss Alice Astor.

– Naturellement nous le savons ! fit Pauline avec un haussement d’épaules dédaigneux, mais ce que vous ignorez apparemment est que votre suspect est en réalité un savant archéologue français à la réputation sans tache…

– Ce qui signifie seulement qu’il est plus malin que vous ne le pensez, et comme il a été pris la main dans le sac, la cause est entendue. Le collier a été retrouvé dans son nécessaire de toilette.

– Quelle cachette pour un virtuose de la cambriole ! ironisa Aldo. Il aurait pu trouver mieux !

– Oh mais je suis certain qu’il a trouvé mieux : vous par exemple qui attendiez benoîtement chez Ted qu’il vous remette l’objet après quoi vous seriez reparti aussitôt pour New York… ainsi que vous l’aviez décidé, selon ce que m’a dit Mawes.

– Et j’aurais décidé cela sans le collier puisqu’il était déjà entre vos mains ?

– Ne me prenez pas pour un imbécile, Morosini ! Évidemment vous ignoriez que le pot aux roses était découvert. Étant donné que vous passiez pour fâché avec votre complice il n’allait pas venir vous apporter le collier à la Tavern. Sans doute étiez-vous convenus d’un endroit discret où vous rencontrer pour la remise de l’objet.

– Entre la maison de Ted et le quai d’embarquement du ferry, il n’y a pas beaucoup d’endroits discrets ! objecta Aldo agacé.

– En outre, continua Pauline c’est à ce moment-là que je suis venue chercher le prince Morosini pour qu’il s’installe dans la chambre où ses bagages les plus importants l’attendaient puisqu’ils sont arrivés avec nous sur le Mandala.

Cette précision eut l’air de frapper le policier qui garda le silence un instant mais il n’était pas homme à rester longtemps à court d’arguments. Avec un bizarre sourire il émit doucement :

– À moins que vous ne veniez lui annoncer la capture de son… ami ?

– Pourquoi ne dites-vous pas : « que le coup était manqué » si c’est ce que vous avez en tête, shérif ? s’indigna Pauline.

Pauline allait poursuivre sur le sujet en se levant pour regarder Morris carrément en face quand John-Augustus se glissa entre eux en la repoussant vers son canapé :

– Parce que même s’il n’est pas très futé, il doit savoir qu’avec nous autres, les Belmont, il faut éviter de s’aventurer trop loin. Sinon, nous autres, les Belmont, avons la fâcheuse habitude de nous vexer et de prendre à témoin certains membres de notre parentèle comme l’Attorney General à la Cour suprême qui est notre cousin préféré. Cela dit, je crois, shérif, que nous vous avons assez vu et que vous devriez faire comme nous : aller vous coucher…

– Une minute s’il vous plaît ! intervint Morosini, il y a une chose que je voudrais savoir.

– Je ne suis pas venu pour répondre à vos questions ! grogna Morris. C’est plutôt à vous.

– Sous quel prétexte ? Vous n’avez strictement rien à me reprocher et vous n’agissez que sur des accusations dont je connais la provenance. De même vous avez arrêté Monsieur Vidal-Pellicorne grâce à ce que vous ont raconté les Ivanov. Sans eux vous n’auriez jamais eu l’idée de fouiller les bagages d’un invité de « Miss Alice ». De là à penser que ce sont eux qui ont caché le collier il n’y a qu’un pas. Maintenant je voudrais savoir si « Miss Alice » a déposé plainte contre Monsieur Vidal-Pellicorne ?

– Évidemment ! Elle a eu sous les yeux la preuve de ce qu’il valait au juste !

– Ce qu’il vaut « au juste » je le sais mieux que vous et je ne suis pas le seul car il compte de nombreux amis en Angleterre où le Chief Superintendant Gordon Warren, de Scotland Yard, pourra, à ma demande, vous apprendre ce qu’il sait des aventures du collier de Tout-Ank-Amon. Sans compter Washington où je vais aviser l’ambassadeur de France…

– Vous bluffez !

– Mettez-vous en rapport avec Scotland Yard et vous verrez ! En attendant je vous conseille de relâcher Monsieur Vidal-Pellicorne…

– … que nous, les Belmont, serons enchantés de recevoir, flûta John-Augustus avec un sourire ravi.

– Pas si Miss Alice maintient sa plainte !…

– Vous n’avez pas le droit de refuser si je paie une caution…

– C’est au juge d’en décider mais je demanderai cent mille dollars !

– À votre aise. Si le juge vous suit, vous aurez le chèque demain, fit Aldo cassant.

Si bardé de certitude qu’il fût, le policier accusa le coup. Son œil dur se chargea d’une incrédulité méprisante :

– Vous ? Vous seriez bien en peine de les trouver. On sait ce que valent ces nobles européens décavés qui viennent épouser nos filles riches et je suppose que vous ne faites pas exception à la règle.

Ce n’était en rien une question. Sans toutefois la regarder en face, Morris se tourna légèrement vers la baronne :

– Avant de dire n’importe quoi apprenez à connaître les gens ! lança Aldo sans plus songer à cacher l’aversion que lui inspirait le personnage. Je suis non seulement un homme marié mais un père de famille.

Mais le Yankee ne se rendait pas si facilement :

– Vous devez savoir que le divorce existe ?

Si cet abruti ne tenait pas Adalbert ce qui obligeait Aldo à une certaine retenue, celui-ci eût volontiers boxé cette face butée et hargneuse. Cependant John-Augustus commençait à trouver le temps long. Il se racla la gorge puis énonça :

– Nous autres, les Belmont, ne prétendons pas être plus intelligents que nos contemporains mais quand on nous explique clairement les choses nous sommes assez simples pour nous en contenter. Vous devriez essayer, shérif, de croire de temps en temps ce qu’on vous dit.

– Ah oui ? Par exemple que ce beau monsieur peut lâcher cent mille dollars ? J’aimerais savoir où il les trouverait ?

– À la banque Morgan, mon bon monsieur, dont le président Thomas W. Lamont ne ferait aucune difficulté pour honorer ma signature au bas de n’importe quel titre de paiement. Cela devrait vous suffire, non ? fit Morosini avec un haussement d’épaules.

– On vérifiera !

– Il faut vous faire une raison, shérif, émit la voix traînante de John-Augustus, le prince Morosini n’en est pas à cent mille dollars près. Le serait-il d’ailleurs que je me ferais un plaisir de les lui avancer. Content, shérif ?

D’autant plus furieux qu’il se savait battu – au moins pour l’instant présent ! – Dan Morris tourna les talons se dirigeant à grands pas vers le vestibule mais, au seuil, il se retourna :

– Toujours aussi généreux, hein, Mr Belmont ? Mais ne vous précipitez pas ! Mon enquête ne fait que commencer et j’ai l’intention de prendre tout mon temps pour la mener à bien avant de présenter cet individu au juge, il restera donc en prison… à moins que Miss Alice ne retire sa plainte ? Ce qui m’étonnerait beaucoup…

Sur cette flèche du Parthe il s’éclipsa laissant ses hôtes sous la fâcheuse impression d’une menace.


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