Текст книги "Les Joyaux de la sorcière"
Автор книги: Жюльетта Бенцони
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Mawes s’était remis debout, les poings serrés :
– Je crois qu’il va falloir me dire la vérité, gronda-t-il. Qui êtes-vous ?
– Aldo Morosini. Ça c’est vrai. Vénitien c’est encore vrai mais j’exerce la profession d’antiquaire et d’expert en joyaux historiques. Un peu comme Margot, si vous voulez, mais moi j’achète. C’est en recherchant deux émeraudes millénaires à Jérusalem que j’ai rencontré celle qui se faisait appeler alors l’Honorable Hilary Dawson, spécialiste en faïences anciennes et détachée par le British Museum.
Le calme d’Aldo, la désinvolture avec laquelle il venait d’allumer une cigarette parurent ébranler l’Américain. Pourtant il ne se rendait pas encore :
– Qu’est-ce qui me prouve que cette fois vous dites la vérité ?
– Mon passeport que vous avez eu l’élégance de ne pas me demander. Et puis…
– Où êtes-vous, Ted Mawes ! appelait de la salle une voix féminine. Montrez-vous ! Il faut que je vous parle…
L’interpellé alla à la porte, l’ouvrit découvrant la propriétaire d’un timbre si particulier qu’Aldo l’avait déjà identifiée : Pauline ! Elle était là, debout à quelques pas de la porte dans un ensemble blanc que justifiait sans doute la saison mais certainement pas le temps de ce soir !
– Ah vous voilà ! s’écria-t-elle en voyant paraître celui qu’elle appelait et sur la figure duquel sa vue ramenait le sourire :
– Miss Pauline ? À cette heure ? Que puis-je pour vous ?
– On arrive quand on peut mon bon Ted mais je dois dire que notre départ a été décidé assez vite !
– Mais vous êtes seule ?
– Pour l’instant oui. Le yacht repartira au jour chercher mon frère et ma belle-sœur qui s’est refusée à avancer son départ afin de ne pas bousculer les traditions en précédant le Nour Mahal. D’où cette arrivée nocturne.
– Qui me fait bien plaisir. Voulez-vous dîner ?
– Non, merci ! Je viens voir ce que vous avez fait de mon ami Morosini ?
– C’est votre ami ?
– Vous devriez le savoir : c’est moi qui vous l’ai envoyé. Ah, le voici !
Entendant son nom, en effet, Aldo venait à sa rencontre et baisait la main qu’elle lui tendait. Ces retrouvailles touchantes n’apaisèrent pas apparemment les soupçons récents de Ted Mawes.
– Je vois que vous le connaissez et en ce cas j’aimerais savoir ce qu’il est au juste ? Peintre, écrivain, antiquaire ou quoi ? Détective peut-être ? Il s’intéresse à…
La baronne leva un sourcil réprobateur :
– Qu’est-ce que ça peut vous faire du moment qu’il venait de ma part ?
– Je ne le lui ai pas dit, ma chère Pauline. Je pensais que ce serait mieux pour la discrétion que je souhaitais. Venu ici sous les couleurs que vous savez je viens seulement d’avouer mes coupables activités.
– Oui eh bien maintenant on ne joue plus ! Vous redevenez vous-même et d’ailleurs je viens vous chercher pour vous installer chez nous…
– Il n’en est pas question ! Je vous en suis infiniment reconnaissant mais je vous ai déjà dit mon désir de passer inaperçu…
– On ne passe jamais plus inaperçu qu’au milieu d’une foule ! Parmi les gens qui vont venir batifoler, il y en aura certainement plusieurs qui pourraient vous reconnaître. À commencer par votre vieil ami l’archéologue d’Alice Astor et ils ne vont pas tarder. En outre, Phil Anderson préférerait que vous acceptiez mon invitation.
Du coup, l’amour-propre de Ted Mawes trouva une nouvelle matière à offense :
– On ne peut être mieux ailleurs que chez moi et le vieux Phil le sait !
On allait sans aucun doute vers un dialogue de sourds et la baronne décida d’y mettre fin. Elle éleva la voix et son magnifique contralto emplit la pièce vers laquelle on refluait :
– Mettons les choses au point sinon on ne s’y retrouvera plus ! Primo, pour répondre à votre question mon cher Ted, votre client n’est pas Monsieur Morosini mais le prince Aldo Morosini, antiquaire certes mais surtout expert mondialement reconnu en joyaux historiques. Secundo, il vient ici traiter une affaire dont on ne m’a pas confié la nature mais qui tourne autour d’un déplaisant personnage…
– Aloysius C. Ricci, je sais, grogna Ted. Il aurait un compte à régler avec lui…
Au nom de son employeur, Agostino qui dormait roulé en boule sur le divan à la manière d’un gros chat ouvrit un œil et émit d’une voix pâteuse mais angoissée en faisant de touchants efforts pour se remettre debout :
– Ri… Ricci !… Un mariage encore !… Filer !… Filer !…
– Du calme ! enjoignit Aldo en l’obligeant à se recoucher. On va s’en occuper.
– Qui est-ce ? demanda Pauline.
– Agostino, un valet de Ricci qui semble ne pas supporter l’idée d’un remariage. Je dirais même que cette perspective le terrifie. Il faut vous dire que son patron est arrivé tout à l’heure avec les… Schwob ? C’est bien ça ?
– C’est bien ça ! approuva Ted.
– Autrement dit j’arrive en retard. Le Chef Anderson voulait que vous sachiez, Aldo, que votre gibier allait quitter New York avec une jeune Anglaise qu’il a l’intention d’épouser. Il est déjà là, tant pis mais Anderson semble craindre que la fiancée ne soit en danger. Comme il me connaît et sait que nous sommes amis, il a trouvé en moi le moyen de vous aider si peu que ce soit. C’est pourquoi il vous préférerait chez moi… afin qu’il y ait au moins quelqu’un qui s’inquiète si vous disparaissiez.
– Ainsi, gémit Ted, il va l’épouser ?
– Eh oui ! fit Aldo. Il faut vous dire, chère baronne, que notre ami Ted est tombé follement amoureux de celle qui se fait appeler Mary Forsythe…
– Ce n’est pas son nom ? demanda Pauline. Pourtant Phil Anderson…
– N’est pas au courant de ce qui se passe sur le vieux continent sinon il aurait entendu parler de Margot la Pie, croqueuse de diamants et voleuse réputée insaisissable.
– Et c’est elle ?
– Absolument ! Je la connais de longue date.
– Dans ce cas, émit la baronne, si comme vous le pensez elle court un danger en épousant Ricci, le moyen de la sauver est simple : faites-la arrêter !
– Sans preuves ? Et avec un shérif à la dévotion de Ricci ?
– Oh là là ! Que c’est compliqué ! Mon cher Ted auriez-vous encore quelques gouttes de cet élixir qui vous vient de Terre-Neuve avec la morue salée ? Nous avons besoin de nous éclaircir les idées !
Cette fois l’aubergiste mit beaucoup d’empressement à servir la baronne, Aldo et lui-même. On but en silence comme il convenait à l’âge de la liqueur en question.
– Bien ! soupira Pauline en reposant son verre. Il se fait tard et un peu de sommeil nous sera salutaire. Allez chercher votre brosse à dents Aldo, je vous emmène ! Vous n’avez besoin que d’elle toutes vos affaires sont déjà à Belmont Castle.
– Comment ça ? protesta Morosini.
– L’hôtel Plaza me les a remises le plus simplement du monde.
– Mais c’est contraire à la loi ! Ils n’en ont pas le droit !
– C’est possible mais je suis une Belmont et je possède une partie de leurs actions. En outre, je crois que je leur suis sympathique ? acheva-t-elle avec un sourire satisfait. Venez à présent !
– Désolé, Pauline mais je reste ! déclara fermement Aldo. À moins que Ted me considère indésirable ?
– Sûrement pas ! bougonna l’autre. On commençait à s’entendre et on pourrait continuer.
Madame von Etzenberg ouvrit la bouche pour protester mais Aldo la gagna de vitesse :
– Comprenez donc, baronne, que j’ai besoin de garder mes coudées franches, ce qui serait impossible en compagnie de votre frère et de votre belle-sœur. En outre il faut que je m’occupe de cet homme, ajouta-t-il en désignant Agostino qui avait replongé dans son divan.
– Qu’allez-vous faire ? interrogea Pauline.
– Le dessoûler d’abord et lui poser quelques questions. Après j’essaierai de lui faire quitter l’île puisque c’est son désir mais comme on doit déjà le chercher, la tâche ne va pas être facile…
– Très facile au contraire, reprit Pauline en tendant son verre pour « un léger supplément ! ». Je vous ai dit que notre yacht le Mandalarepartait à l’aube pour New York chercher le reste de la tribu. Il le ramènera mais ensuite…
– Il se débrouillera et son sort ne nous regardera plus. Cela dit merci, baronne !
– Il n’y a pas de quoi ! Ted, vous connaissez bien le capitaine Blake qui commande le Mandala. Il vous prendra votre bonhomme sans problème. Ajoutez tout de même que c’est moi qui l’envoie. Et puis il a toujours la possibilité de me téléphoner. Sur ce, messieurs, je vous laisse. J’adorerais rester parce qu’il va sûrement se dire en mon absence des choses passionnantes mais il vaut mieux que je rentre à la niche. Une baronne veuve de fraîche date n’a pas le droit de courir le guilledou la nuit entière. On en jaserait à l’office et mon frère n’apprécierait pas.
Tandis qu’Aldo raccompagnait Pauline à la grosse voiture de sport qui l’attendait devant la Tavern et qu’elle conduisait elle-même, Ted filait à la cuisine faire un grand pot de café très fort qu’il rapporta avec un seau vide, un broc d’eau fraîche et des serviettes.
Faire ingurgiter tasse après tasse d’un breuvage noir comme de l’encre mais odorant à un homme obstiné à rester roulé en boule dans son sommeil, le faire marcher entre-temps pour le ramener à la conscience ne fut pas aisé. L’horloge de l’église proche sonnait une heure quand enfin Agostino réveillé après avoir vomi la plus grande partie de son café put s’installer devant les nourritures solides réclamées par son estomac. Aldo s’assit en face de lui et beurra une tartine.
– Vous êtes toujours décidé à quitter l’île ? demanda-t-il sans se soucier du regard sombre de son vis-à-vis.
– Je n’ai pas le choix. Si on me trouve je suis un homme mort !
– S’offrir une petite virée un peu arrosée n’est pas un si grand crime ?
– Boire nous est interdit doublement : par la loi sans doute mais surtout par le patron. N’importe comment, je veux partir et le plus loin possible…
– On va vous conduire à un bateau, le yacht des Belmont qui vous ramènera à New York…
– Vraiment ?
Un immense soulagement se lisait sur le visage brun du fugitif.
– Vraiment ! Vous saurez vous en sortir ensuite ?
– J’espère. Le principal est de partir d’ici sans être vu.
– Nous allons faire en sorte qu’il en soit ainsi. Je vous donnerai aussi un peu d’argent.
Agostino examina un instant son interlocuteur d’un œil où une inquiétude, une méfiance revenaient :
– Pourquoi m’aidez-vous ? Qui êtes-vous ?
– Il importe peu. Je vous aide parce que vous avez fait ce que vous pouviez pour sauver Jacqueline Auger.
– Vous la connaissez ?
– Je l’ai connue. Pas très longtemps je l’avoue. Le temps d’un déjeuner, le temps de lui rendre courage… puis elle a été tuée presque sous mes yeux.
– Elle est morte ? Oh… non !
– Oh si !… Vous ne le saviez pas ?
– Comment je l’aurais su ? Le lendemain de sa fuite, j’ai embarqué avec le patron sur le Leviathan. Et vous dites qu’elle a été tuée ?
– Pas comme les autres. Cette fois c’est un taxi qui l’a écrasée mais pour être morte elle est bien morte. Et enterrée : j’ai ramené son corps en France. Et maintenant, je veux en savoir davantage…
Agostino essuya à sa manche la larme qui coulait et renifla pour retenir les suivantes :
– Que voulez-vous que je vous dise ? Je ne sais pas tant de choses que vous le croyez.
– Ça c’est à moi d’en juger. Vous êtes – ou vous étiez ! – valet de chambre chez Ricci ?
– Oui.
– Donc vous ne le quittiez pratiquement jamais. Depuis combien de temps le serviez-vous ?
– Une dizaine d’années. Je n’ai pas eu à m’en plaindre parce que j’étais généreusement payé et j’ai pu me faire une pelote que je pense en lieu sûr.
– Autrement dit, vous avez assisté à deux mariages au soir desquels il a été obligé de s’éloigner suffisamment pour éviter d’être accusé des meurtres qui les ont suivis. Vous êtes parti avec lui ?
– Oui et j’ai pu répondre sans mentir à la police qu’il était effectivement où il le prétendait. Il n’avait pas besoin, en outre, de ma caution : ses alibis soutenus par le personnel ferroviaire et hôtelier, les gens d’affaires qu’il rencontrait aussi étaient plus que solides.
– Et pourtant vous savez que le meurtrier c’est lui. Disons que c’est lui qui donne l’ordre de tuer ?
– Non.
– Comment ça, non ? intervint Ted Mawes qui suivait le dialogue avec une attention passionnée.
Agostino regarda tour à tour chacun des deux hommes penchés sur lui et la franchise de ce regard était indubitable.
– Je sais que c’est difficile à croire pourtant je ne peux que répéter : il ne tue pas et n’en donne pas non plus l’ordre. Il épouse, il ne consomme pas et il s’en va…
– Admettez que c’est difficile à avaler ! reprit Aldo. Vous n’avez pas la prétention d’essayer de nous faire croire à la culpabilité de ce malheureux Peter Bascombe ?
– Certainement pas. Il n’a même jamais eu, j’en suis sûr, l’occasion d’approcher les deux victimes.
– Si vous en étiez certain, pourquoi ne pas l’avoir dit aux juges ? gronda Ted.
L’ex-valet eut un rire sans gaieté :
– Vous croyez que l’on aurait admis que je fasse quoi que ce soit pour le disculper ? Je n’aurais pas vécu longtemps après. C’est l’omerta qui le veut. La loi du silence et elle règne sur la Mafia.
– Et Ricci est un mafioso de haut rang j’imagine… comme vous devez en être un moins important. En ce cas, pourquoi avoir choisi de fuir au lieu de vous tenir tranquille et de laisser faire ?
De la plus imprévisible façon, Agostino éclata en sanglots en bredouillant des paroles à peu près incompréhensibles à travers lesquelles on réussit à démêler le nom de Dieu. On le laissa pleurer un instant puis Morosini l’attrapa aux épaules et le secoua, si brusquement que l’homme s’arrêta net :
– La crainte du Dieu Tout-Puissant, hein ? La peur du Jugement et le feu éternel ? C’est ça qui s’est emparé de toi ?
La figure ravagée qu’Agostino leva sur lui était pitoyable :
– Oui ! J’ai quarante ans à présent et je voudrais pouvoir vivre en paix avec mon âme. En faisant fuir Jacqueline j’espérais avoir évité un nouveau drame, un nouveau crime et l’avoir évité pour longtemps puisque elle et les épouses précédentes se ressemblaient. Et puis en voilà une autre qui arrive…
– Tu veux parler de Mary Forsythe ? Mais elle ne ressemble guère à Jacqueline ?
– Ce n’est pas frappant mais un peu. Les cheveux, les yeux, la forme du visage…
Il n’avait pas tort et c’était à cause de cela qu’Aldo avait hésité un instant à reconnaître Hilary. Pour une raison connue d’elle seule, elle avait réussi à s’approcher du portrait de Bianca Capello. Et le mystère ne s’en épaississait que davantage.
– Où l’a-t-il connue celle-là ? Chez les Schwob ?
– Non. Les Schwob qui lui mangent dans la main, j’ignore pourquoi, ont accepté bien volontiers d’en faire une cousine. En réalité il l’a rencontrée sur le paquebot et il a eu le coup de foudre. Il faut avouer qu’elle a fait ce qu’il fallait pour y arriver. C’est une fille très forte, elle sait ce qu’elle veut et j’ai tout de suite compris que c’était lui qu’elle voulait. Ce qui est un mystère pour moi. À part son fric il n’a rien de séduisant…
– C’est plus que suffisant. Pour une femme comme elle, un homme couvert d’or est infiniment plus beau que l’Apollon du Belvédère !
– Ça la regarde ! Quoi qu’il arrive il va l’épouser et moi je ne supporterai pas un nouveau drame.
– Qu’est-ce que ça peut te faire ? Tu ne seras pas là quand elle mourra mais à San Francisco, à Mexico ou au Pôle Nord puisque Ricci s’en va avant qu’elle ne soit mise à mort ?
Agostino se mit à trembler et réclama encore du café qu’il avala d’un trait.
– Peut-être mais j’ai vu les précédents cadavres et j’en ai eu des cauchemars. Je suis à bout ! Je préfère partir. Vous me conduisez au bateau ?
Il essaya de se lever mais Morosini le retint à sa chaise :
– Pas si vite ! Tout n’est pas dit ! Tu as prétendu que Ricci ne tue pas, ce qui est l’évidence, et qu’il ne donne pas non plus l’ordre de tuer ? Qui alors ?
– Je n’en sais rien ! Sur le salut de mon âme je l’ignore !
– C’est impossible, fulmina Ted qui était en train de perdre patience. Et moi ça ne me satisfait pas !… Mon garçon, ou tu parles ou je te jette dehors et tu feras ce que tu veux de ta carcasse.
– Entièrement d’accord, reprit Aldo. Revenons au soir des mariages ! La fête terminée, on conduit la mariée à sa chambre comme on faisait jadis pour les princesses. L’époux ne viendra qu’une fois la jeune femme au lit. Or, au lieu de se coucher il s’en va prendre le bateau, le train et Dieu sait quoi. Personne si j’ai bien compris ne revoit la jeune épousée avant que l’on ne retrouve son cadavre massacré sur un rocher à bonne distance du Palazzo et cela trois ou quatre jours après. C’est donc à partir de cette chambre qu’elle s’envole. Par la fenêtre selon ce que l’on veut faire accroire. Or la Police qui n’est tout de même pas idiote n’a retrouvé aucune trace ni le long du mur – sans un drap quelconque ça représente un joli saut ! – ni dans le parc. Alors ?… Pour assurer que Ricci n’est en rien coupable il faut que tu saches quelque chose.
– Et tu vas nous le dire immédiatement sinon je te jure que tu ne quitteras pas l’île…
Agostino n’avait pas le choix. La peur qui habitait ses traits était réelle et ne lui venait pas des deux hommes qui l’interrogeaient. Son regard anxieux allait de l’un à l’autre comme s’il cherchait à deviner lequel lui serait le plus favorable mais les deux visages étaient aussi tendus, attentifs et déterminés. En désespoir de cause, après un soupir, il avala sa salive et murmura :
– Je ne peux dire que ce que je sais… Il y a dans le Palazzo une partie du rez-de-chaussée où l’on ne pénètre jamais et dont la porte est toujours fermée. C’est celle qui se trouve sous l’appartement nuptial que l’on ouvre seulement le jour des noces.
– Ce n’est pas la chambre habituelle de Ricci ?
– Non. La sienne est à l’autre bout du palais. Elle est assez simple alors que l’autre est d’une incroyable somptuosité : une profusion d’or et de brocarts dignes d’une reine.
– Si on ne l’ouvre que pour les mariages, il doit y avoir un sacré ménage à faire la veille des noces ? fit l’aubergiste sarcastique.
– Non. Personne n’y va jamais faire le ménage et pourtant elle est parfaitement entretenue.
– Et qui s’en charge ? Un fantôme ? ricana Aldo.
– Ceux que l’on ne voit pas et dont on connaît cependant l’existence : les gardiens du Saint des Saints.
– C’est quoi ce truc ? demanda Ted. Une chapelle où l’on rend un culte à je ne sais quel démon ? À un quelconque dieu antique ?
– Un Moloch assoiffé de sang ? renchérit Aldo.
– Je ne sais pas et je n’ai jamais cherché à savoir. Ceux qui l’ont tenté ne sont plus là pour s’en vanter. Ils sont morts dans des conditions telles que l’envie d’en apprendre davantage ne dure guère. Tout ce que je peux dire est que le patron disparaît parfois durant la nuit et quand le matin revient, il déborde d’activité, de projets. Des ordres partent, des affaires sont lancées. Parfois aussi il se montre amer, abattu comme un gamin puni.
– Tu veux faire entendre qu’il ne serait pas le vrai patron de son organisation ? Que les murs du Palazzo renfermeraient un cerveau ?
Agostino baissa la tête et écarta les mains d’un geste d’impuissance :
– Je ne peux dire que ce que je sais et je ne sais pas grand-chose sinon que Ricci n’est pas tout à fait le maître. Les autres serviteurs ont été choisis parmi les hommes les plus sûrs, les plus durs et les plus obéissants comme je l’étais moi-même mais je ne peux plus… et je n’ai plus envie de percer le mystère parce que la peur s’est emparée de moi. Je voudrais vivre, vous comprenez ? Vivre loin de cet enfer quand il en est temps encore. Par pitié, aidez-moi à m’en aller ! Je ne veux pas devenir fou et c’est ce qu’il m’arrivera si je vois une autre femme, jeune et belle, franchir le seuil de la chambre.
– Une question encore ! fit Morosini. Tu as parlé des gardiens du Saint des Saints. Il y a d’autres serviteurs qui vivent en dehors de ceux dont tu fais partie ?
– Oui et nous ne les rencontrons jamais. Ils sont les prêtres du dieu caché…
– Tous les prêtres qui peuplent l’univers sont tout sauf de purs esprits. Ceux-là font exception ? Ils ne se nourrissent jamais ?
– C’est pourquoi il y a des cuisiniers à demeure au Palazzo. Les cuisines sont en sous-sol et les plats déposés dans un monte-charge particulier, différent de celui qui dessert les salons…
Il y eut un silence. Chacun des trois hommes pesait les paroles prononcées ou entendues. Aldo se redressa et consulta sa montre. Le temps passait vite et si l’on voulait conduire ce malheureux au Mandalail fallait se mettre en route sans tarder. Il dit encore :
– Est-ce uniquement à cause de ce mystère abominable que vous avez voulu sauver Jacqueline Auger ou y avait-il autre chose ?
– Vous voulez savoir si je l’aimais ? Je n’ai aucune raison de le cacher : oui je l’aimais et je me suis reproché de n’avoir pas fui avec elle mais elle ne m’aurait peut-être pas cru si elle supposait que j’agissais pour mon propre compte. Et puis je pensais aussi qu’en restant j’aurais, avec un peu de chance, la possibilité de retarder les recherches.
– Bien ! Si vous êtes d’accord, Ted, nous pourrions y aller ? Tenez, ajouta-t-il en tirant quelques billets de son portefeuille et en les offrant à Agostino qui les prit avec des larmes dans les yeux :
– Vous me sauvez, Monsieur, et j’espère que Dieu vous le rendra. Sachez encore que moi je n’ai jamais tué personne, sinon pendant la Guerre…
– Je l’espérais. À présent j’en suis sûr !
Quand on sortit de la Tavern c’était l’heure noire entre toutes qui précède l’aube. La pluie reprenait après avoir cessé un moment, activée par un vent froid venu du nord.
– La Season commence bien mal ! remarqua Ted Mawes. D’habitude à cette époque, on aurait plutôt tendance à avoir chaud.
– Vous craignez que la vie mondaine n’ait à en souffrir ?
– Pas vraiment. Les réceptions varieront un peu. On tendra des vélums sur les jardins et le champagne coulera quand même à flots…
– Le champagne ? Et la Prohibition alors ?
– Vous ne voudriez pas que l’élite de la société new-yorkaise s’en prive et se mette à la limonade ? On dit même qu’il existe un pipe-line de whisky avec le Canada. La Police sait trop bien de quel côté sa tartine est beurrée. Elle n’aura guère que six semaines à fermer les yeux…
Un moment plus tard Agostino dûment embarqué, les deux hommes revinrent l’un vers la Tavern l’autre vers sa chambre sous les roses trémières. Avant de se séparer, Ted avait dit :
– Vous je ne sais pas mais moi j’ai besoin de deux ou trois heures de sommeil pour me remettre les idées en place. Quelle histoire ! Vous y croyez ?
Devant eux les mâts des bateaux aux coques fraîchement repeintes dansaient dans le vent du matin. Sur les quais, les portes et les fenêtres pimpantes souvent habillées de lierre ou de fuchsias ouvraient sur les premiers balais du jour. En dépit du ciel gris et des bourrasques, l’image était plaisante, empreinte d’un charme ancien sur lequel l’agressive rougeur d’une pompe à essence ne pouvait pas grand-chose. Sous son imperméable mouillé, Aldo haussa les épaules :
– Difficile d’y croire quand on est devant un tel décor, n’est-ce pas ? Pourtant je suis persuadé que ce garçon a dit la vérité même si elle nous paraît abracadabrante. Derrière toutes les clartés il y a des ombres et il arrive que des vipères se glissent sous les roses.
– Il est beaucoup trop tôt pour la poésie, grogna Ted. Allez dormir ! Vous en avez besoin autant que moi !
Comme un rideau de théâtre qui se lève annoncé par les coups du brigadier, l’arrivée du Nour Mahalfit éclater le calme et le silence relatif où baignait encore l’île. Une série de yachts le suivirent cependant qu’apportés par les ferries, voitures de sport, coupés et limousines, tous dernier cri, se succédaient et rejoignaient les différents domaines dans des vrombissements de moteurs et les éclaboussures d’une poussière qui transformée en boue n’avait pas eu le temps de sécher. Un soleil rouge se montra pourtant en fin de journée, annonciateur d’un vent qui réjouit les coureurs de régates rassemblés sur la terrasse du Yacht-club frissonnante sous les fanions et les drapeaux. En même temps l’air s’emplit de musiques, fanfares ou jazz annonçant aux échos que la Season de Newport commençait et que, pour caser ces manifestations, il n’y avait pas de temps à perdre, six semaines étant vite passées.
Chassé par cette agitation débordante, Aldo décida de faire une nouvelle tentative d’approcher Betty Bascombe. Cette femme qui errait si souvent aux abords du Palazzo et qui avait une si puissante raison d’en haïr le propriétaire devrait en savoir plus long que les autres habitants de l’île. Ted étant introuvable ce matin-là, il choisit de tenter sa chance en se passant de recommandation, enfourcha son vélo et partit en prenant soin d’éviter Bellevue Avenue et les endroits trop fréquentés. Grâce à Ted et à la carte placardée à l’entrée de la Tavern il en savait assez sur la configuration de l’île pour ne pas se perdre.
Cette fois elle était là. Assise sur l’une des marches en bois menant à sa maison, ses bras entourant ses jambes repliées, elle regardait la mer et, perdue dans sa rêverie, ne le vit pas arriver mais se retourna au crissement des freins. S’attendant à ce qu’elle s’enfuie ou s’enferme chez elle, Aldo prit les devants tandis qu’il posait son engin contre le tronc d’un pin :
– Mrs Bascombe, voulez-vous me permettre de parler un moment avec vous ? Je suis venu récemment avec Ted Mawes chez qui je loge mais vous étiez en mer.
– Parler de quoi ?
– De l’homme qui vous a fait tant de mal. Le hasard m’a fait découvrir cette nuit certains faits susceptibles de vous intéresser.
– Si vous venez m’annoncer la mort de Ricci vous êtes le bienvenu. Sinon passez votre chemin !
– Mon chemin a rejoint le vôtre depuis un bon moment et, pour aujourd’hui, vous en êtes le but. Il faut que je vous parle. C’est important.
Elle haussa les épaules mais se poussa pour lui ménager une place auprès d’elle en lui faisant signe de la rejoindre. En même temps elle fouillait dans son chandail informe, en tirait un paquet de cigarettes, s’en collait une au coin de la bouche et se disposait à l’allumer mais le réflexe d’Aldo fut rapide et la flamme de son briquet apparut au bout du mince rouleau de tabac. Le briquet était en or et Betty leva un sourcil :
– Bel objet ! On dirait que chez vous les peintres font bien leurs affaires ? fit-elle avec un léger dédain.
– Je vous ai dit que j’étais aussi… et surtout antiquaire. J’ajoute spécialisé dans les bijoux historiques !
– Ah je vois ! c’est pour ça que vous vouliez entrer chez lui l’autre jour. Vous vouliez les voir ?
– Cessez donc de me confondre avec un voleur. Ce que je veux je le paie ! Quant à Ricci ce sont moins ses possessions que sa personnalité qui m’attirent : il a tué une de mes amies presque sous mes yeux. Une jeune femme qu’il devait ramener ici pour l’épouser, qui s’est enfuie et qu’une voiture a renversée en plein Londres dès le lendemain mais ce n’est pas cela que je suis venu vous raconter : au matin Ted et moi avons fait quitter l’île au valet de chambre de Ricci pris de panique à l’idée qu’un nouveau mariage se préparait.
La femme tressaillit. Cette fois sa carapace montrait une fêlure :
– Il va en épouser encore une autre ? Il doit être fou car, cette fois, mon pauvre Peter ne sera plus là pour endosser le massacre.
– Fou, je ne crois pas mais soumis en totalité à une volonté plus forte que la sienne, c’est dans le domaine du possible. Écoutez plutôt ce que nous avons appris cette nuit, Ted et moi !
Elle l’écouta sans un mot, sans une exclamation mais quand ce fut fini elle se prit la tête à deux mains, fourragea dans ses courts cheveux gris et laissa un instant ses paumes plaquées sur son visage. Aldo respecta son silence et attendit qu’elle parle. Cela dura jusqu’à ce que les mains retombent sur les genoux de Betty.
– Vous dites que Ted a entendu lui aussi cette histoire ?
– Nous avons tout partagé.
– Et qu’en pensez-vous ?
– Honnêtement quand nous avons conduit Agostino, nous ne savions trop que penser. Cela paraît tellement insensé mais il n’avait aucune raison de forger une histoire aussi abracadabrante pour alléger les charges – de toute façon très lourdes ! – pesant sur un homme dont il avait peur au point de tenter le maximum pour s’en éloigner. Et vous, me direz-vous votre sentiment ?
– Je pense qu’il doit avoir raison. Il y a un secret dans cette maudite baraque. Ce qui expliquerait la présence de ces gens qui y vivent en permanence même quand Ricci n’y est pas alors que trois ou quatre gardes suffiraient pour protéger les richesses et il y en a une quantité à ce que l’on dit ! Ils sont là pour garder… autre chose. J’ai trop souvent observé le Palazzo pour douter de ce que vous a appris cet Agostino.
– En ce cas qui pensez-vous que ce soit ? Un fou ?
– Un fou qui tiendrait Ricci sous sa coupe et l’obligerait à une obéissance absolue ? Je dirais plutôt un cerveau… Peut-être un chef de la Mafia en Amérique ?
– Pour commettre de tels meurtres il faut avoir l’esprit dérangé… et je vois mal cet homme brutal, cynique et sans scrupules, ce maître d’un véritable empire financier asservi à un fou…
Betty Bascombe se leva, secouant machinalement sa jupe puis vint se planter devant Morosini, bras croisés :
– En résumé vous êtes venu pour quoi exactement ?
– D’abord pour retrouver les joyaux historiques dont il s’est emparé par deux fois en assassinant deux femmes. Ensuite faire tout ce qui est en mon pouvoir pour venger la mort d’une autre…
– Et vous êtes seul au monde, vous n’avez pas de famille ?
– Si. Je suis marié et heureux. J’ai aussi des enfants…
– Alors je vais répéter le conseil que je vous ai donné l’autre jour : allez-vous-en ! Ce qui ce passe ici ne vous regarde pas et vous vous briserez sans profit pour quiconque. À moins que vous ne disposiez de nombreux soutiens…
– Aucun en dehors de Ted… et de vous en qui j’espérais beaucoup.
– Autrement dit, personne. Ceci est ma guerre à moi et je n’ai à y laisser qu’une vie dont la vengeance est le seul intérêt. Quant à Ted, il a les pieds sur terre et, après ce que vous a raconté cet Agostino, je serais surprise qu’il veuille se lancer plus avant dans une aventure où il aurait tout à perdre. Or jusqu’à votre arrivée, il se trouvait satisfait de son sort. Ne vous y trompez pas : vous êtes seul et le resterez ! Adieu…








