Текст книги "Les Joyaux de la sorcière"
Автор книги: Жюльетта Бенцони
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– J’ai souvent pensé qu’il y avait du bulldog dans ce type, soupira John-Augustus. Quand il tient un os plus moyen de l’en faire démordre.
– Moi aussi, affirma Aldo. Surtout quand cet os est un cher et vieil ami. Dès demain j’irai voir « Miss Alice ». Mais d’abord, à vous deux, merci de l’aide que vous m’apportez quand vous me connaissez à peine ! C’est très généreux.
Pauline se mit à rire en fixant au bout de son fume-cigarette d’or ciselé celle qu’Aldo venait de lui offrir :
– Ce que nous avons d’admirable, nous autres les Belmont, dit-elle, c’est que nous n’avons besoin que d’un seul coup d’œil pour juger quelqu’un et que nous ne nous trompons jamais. Alors ne vous tourmentez pas trop pour les crocs de Dan Morris, on arrivera bien à leur faire lâcher leur proie. À présent j’irais me coucher avec plaisir ajouta-t-elle en bâillant discrètement derrière sa main.
Ce que l’on fit sans plus tarder.
Cette nuit-là Aldo dormit beaucoup moins sereinement que dans sa petite chambre près des roses trémières. En dépit des grands espaces entre les propriétés, l’air nocturne convoyait sans cesse les échos des orchestres de jazz d’un peu partout entraînant les danseurs, ceux des rires, des cris, des chansons. La fête était partout, sauf peut-être chez les Belmont et encore : vers deux heures du matin, une dizaine de voitures déversa quelques fêtards qui, à la suite de Cynthia, envahirent le « château » qui résonna bientôt des rythmes syncopés du rag-time. Les murs étaient épais sans doute mais Aldo envia quand même les domestiques dans leurs « communs » près des écuries assez éloignées. Aucun ne bougea d’ailleurs, la règle des participants à ces suppléments de soirée étant de se servir eux-mêmes mais quand, vers huit heures du matin, John-Augustus s’en alla piquer sa première tête dans les flots bleutés de l’océan, le nettoyage battait son plein.
– Je ne comprendrai jamais, confia-t-il à Aldo quand ils se retrouvèrent autour de la table du petit déjeuner, ce qui pousse des gens en train de s’amuser quelque part au son d’un bon orchestre à venir envahir une honnête maison endormie pour y faire la même chose au son d’un gramophone après avoir mis la cuisine au pillage. Mais ma femme adore ! Il est vrai que pendant la Season elle ne se lève pas avant midi !
– L’eau n’est-elle pas un peu froide à cette heure-ci ?
– Froide ? Elle est glacée mais c’est excellent pour le système nerveux et nous autres Belmont tenons essentiellement à garder des nerfs en bon état !
– Parlez pour vous ! émit Pauline qui faisait son apparition en sweater et jupe plissée blancs. Vous êtes certainement le seul de la famille à posséder ce tempérament d’ours polaire. Notre père détestait l’eau froide et notre chère maman n’a jamais je crois mis, de sa vie, un orteil dans quelque mer que ce soit et elle a fait deux fois le tour du monde.
– J’ai peut-être bénéficié d’une révélation ? L’eau est l’élément premier ! Qu’en pensez-vous Morosini ?
– J’appartiens à un peuple de coureurs des mers, ce qui dit tout. En outre j’aime nager et j’ai l’intention d’y aller… mais un peu plus tard !
– Vous avez tort. Pendant que j’y pense, n’avez-vous pas souhaité hier rendre visite à notre voisine de Beaulieu ?
– En effet et le plus tôt sera le mieux.
– Beddoes va vous arranger ça. Il prend les rendez-vous comme un dieu !
– Que ne le prenez-vous comme secrétaire au lieu de cette endive réfrigérante qui a toujours l’air de flotter comme un fantôme dans votre maison de New York ? Je ne pourrai jamais m’y faire !
– C’est parce que vous manquez de psychologie. C’est vrai que Cooper a l’air d’un fantôme et c’est la raison pour laquelle il m’est précieux : il n’a pas son pareil pour terrifier les tapeurs et autres importuns. Il suffit qu’il sourie en leur montrant ses longues dents noirâtres et ils s’enfuient en criant « au secours ». Je vis tellement plus tranquille depuis que je l’ai ! Mais, en cas de besoin, je peux vous le prêter.
– Je viens de dire que je ne pourrais jamais m’y faire. Mes serviteurs non plus et je tiens à eux !
Quoi qu’il en soit, l’efficacité du maître d’hôtel reçut sa consécration sur le coup de dix heures : la princesse Obolensky attendait le prince Morosini à quatre heures très précises. Elle ne lui accorderait que peu de minutes le programme de sa journée étant lourdement chargé.
– Elle doit avoir rendez-vous avec tous les corps de métiers à la fois. La conservation de sa beauté lui prend un temps infini et lui coûte une fortune. Quel sacrilège si le coiffeur ou le masseur devaient l’attendre une ou deux minutes ! Je vous accompagnerais volontiers Aldo mais cela n’arrangerait pas vos affaires. La voiture vous attendra à quatre heures moins dix.
À quatre heures moins deux, une Rolls blanche équipée de son chauffeur et de son valet de pied tout aussi blancs suivait noblement la grande allée de Beaulieu et, à moins une, un laquais en livrée bleu France en ouvrait la portière devant Aldo impeccablement habillé de flanelle anglaise gris clair à fines rayures blanches, cravate de soie ton sur ton et coiffé d’un panama cavalièrement retroussé – il avait horreur des canotiers alors à la mode ! – qu’il remit, avec ses gants, au maître d’hôtel venu à sa rencontre. On l’introduisit dans un petit salon d’un Louis XV surdoré où régnaient le satin broché vieux rose et deux ou trois tableaux qu’il n’eut pas le temps de regarder : la pendule de marbre rose et bronze doré sonnait et sur le quatrième coup la porte opposée à celle qu’il venait de franchir s’ouvrait le faisant reculer d’environ trois millénaires. La belle Égyptienne qui s’avançait à sa rencontre avec une lenteur étudiée pouvait aussi bien être Cléopâtre que l’épouse de Ramsès II. Tout y était : la longue tunique de lin blanc finement plissée, les pieds nus dans des sandales dorées, l’épaisse chevelure noire en demi-lune – qui devait d’ailleurs être une perruque ! – les bijoux d’or et de lapis-lazuli dont le moindre n’était pas le collier aux béliers, source des ennuis d’Adalbert. En homme de goût – même si l’heure n’était pas celle d’un bal travesti ! – il apprécia l’image qu’on lui offrait. Cette femme était encore plus belle que lors de leur dernière rencontre sur le bateau et elle laissait flotter un parfum complexe assez grisant.
En parfait homme du monde il s’inclina devant elle mais, en se redressant, l’étincelle de son regard et le pli ironique de son demi-sourire révélaient ce qu’il pensait. Néanmoins il dit :
– N’étant pas égyptologue, j’ignore, Madame, comment il convient de saluer une apparition venue du fond des âges. La prosternation serait peut-être un peu beaucoup ?
– On ne vous en demande pas tant ! Que voulez-vous ?
Sèche et autoritaire la voix rompit le charme indéniable que dégageait la splendide image et rappela à Aldo celle d’Ava sa mère. Ce n’était pas le ton dont elle devait user avec ses amants sinon elle n’aurait sûrement pas réussi à réduire Adalbert à l’esclavage.
– Causer si vous le permettez, répondit-il en accentuant son sourire.
Alice releva plus haut encore son petit menton volontaire :
– Si c’est de ce sinistre imbécile déguisé en archéologue pour me voler mon collier vous perdez votre temps !
– C’est surtout lui qui l’a perdu, fit Morosini soudain cassant, en vous consacrant tant de jours… et de nuits dont l’archéologie française avait plus grand besoin que vous. En tous cas, pour une dame qui prétend remonter si loin dans les âges du passé, vous faites preuve d’une brièveté de mémoire surprenante.
– Que voulez-vous dire ?
– Qu’il n’y a pas si longtemps, ce « sinistre imbécile déguisé en égyptologue » – je vous cite ! – vous a procuré les services du plus brillant policier de Scotland Yard. Ou a-t-on fini par vous faire croire que Gordon Warren était lui aussi un imposteur ?
– Je ne l’ai jamais pensé mais, le joyau m’ayant été volé, il était de l’intérêt de cet individu de le faire retrouver sinon il ne lui était plus possible de se l’approprier. J’ai cru qu’il travaillait pour moi mais en fait, il travaillait pour lui.
– … et Warren aurait poussé la complaisance envers un voleur jusqu’à dîner chez lui et le traiter en ami comme vous avez pu le constater ? Est-ce que vous le prendriez pour un crétin, lui aussi ?
– Du tout mais il a pu être abusé comme je l’ai été moi-même. Je reconnais qu’il joue son rôle à merveille. C’est un grand comédien…
– Et moi qui suis son ami depuis des années, qui en ai fait le parrain de mon fils je suis quoi à vos yeux ? un illuminé, un complice ?…
La « princesse égyptienne » prit une cigarette dans un coffret en malachite, l’alluma et alla s’étendre avec nonchalance sur un canapé Louis XV où elle perdit la totalité de son aspect hiératique pour n’être plus qu’une jolie femme déguisée. Puis, sans prier son visiteur de s’asseoir, elle l’examina avec un bizarre sourire :
– Mais c’est l’évidence que vous êtes son complice ! Votre petite comédie à bord de l’ Île– de-Franceétait bien agencée : vous faisiez semblant d’être brouillés mais en réalité vous n’étiez là que pour recevoir le collier quand il vous le remettrait…
Dire qu’il l’avait crue intelligente ! Cette dinde était aussi stupidement vaniteuse et bornée que sa mère !
– … et c’est pour cette raison, reprit-il en l’imitant, que dès le lendemain du départ votre « vague cousin » Ivanov a tenté de me poignarder et de m’envoyer par-dessus bord ?
– Vous êtes fou ?
Elle l’avait crié mais avec un peu de retard et, en même temps, Aldo lut l’effroi dans les grands yeux noirs encore agrandis par le maquillage « d’époque ». Comprenant qu’il avait touché une corde sensible sans trop savoir laquelle car elle ignorait sans doute la tentative, il insista :
– Si c’est vous qui lui aviez demandé ce léger service, vous auriez dû lui dire que si l’on veut se déguiser en matelot plus ou moins crasseux, il vaut mieux éviter de se parfumer au Vétiver de Guerlain. Cela fait désordre !
Instantanément elle fut debout :
– Sortez ! Quittez ma maison avant que je ne vous fasse jeter dehors par mes domestiques ! Oser m’accuser d’une pareille horreur ! Vous n’êtes qu’un méprisable individu…
– Un peu de patience, j’ai encore quelque chose à dire…
– Et moi je ne veux plus rien entendre ! Dehors, imposteur, vil menteur ! Vous n’êtes venu que pour rejoindre votre complice et préparer avec lui d’autres mauvais coups ! Il faut avoir la stupidité des Belmont pour vous recevoir mais ils vont bientôt savoir…
Folle de rage, elle se précipita sur lui mais il eut le réflexe de saisir au vol des mains dont les ongles aigus visaient son visage et la réexpédia sur son canapé.
– En voilà assez ! ordonna-t-il. Vous êtes cinglée ma parole et il serait temps de vous faire soigner ! On dit que ce collier vous met en transe et je commence à croire que c’est vrai !
– Oui, c’est vrai ! Mais il ne m’inspire que la vérité et la justice.
Elle semblait rassembler ses forces pour une nouvelle attaque mais à cet instant le collier se détacha de son cou et tomba sur le tapis. Vivement baissé, Aldo le ramassa puis dédia à Alice un sourire narquois :
– Voyons votre discours quand vous ne le portez plus ?
Elle se rua de nouveau sur lui mais il la repoussa d’une main tandis que l’autre approchait le bijou de ses yeux. Un détail venait d’attirer son attention.
– Tenez-vous tranquille et laissez-moi regarder !
Le ton froid de Morosini la calma :
– Qu’est-ce que vous voulez regarder ? Rendez-le-moi !
– Un instant, vous dis-je !
De sa poche, il tira la petite mais forte loupe de joaillier qui ne le quittait jamais et examina la relique de Tout-Ank-Amon. L’impression rapide qu’il avait eue l’instant précédent était la bonne. Il rangea sa loupe et rendit le bijou.
– Pouvez-vous me dire pour quelle raison un célèbre archéologue aurait pris la peine de voler et de cacher un faux ?
Il crut qu’elle allait s’étrangler :
– Un faux ?… Vous rêvez, coassa-t-elle. Je l’ai reçu des mains mêmes de lord Carnavon !
– Pas celui-là en tout cas ! Ce collier qu’on vous a offert ne pouvait être qu’authentique mais si c’est celui-là que vous avez retrouvé chez Vidal-Pellicorne, je peux vous certifier qu’il n’a jamais vu Tout-Ank-Amon. Si vous ne me croyez pas faites appel à vos joailliers. Ensuite vous pourrez retirer votre plainte : elle est à la fois injuste et injustifiée.
– Non. Ce n’est pas clair. Il l’avait peut-être apporté pour le mettre à la place du vrai ?
– Comme c’est vraisemblable ! Vous lisez trop de romans, Madame, et je vais vous laisser à vos réflexions mais, auparavant, je voudrais vous poser une dernière question… Avant de le jeter comme une robe qui a cessé de plaire, avez-vous aimé Adalbert ?
Elle porta soudain un intérêt passionné à ses ongles manucurés dont la laque pourpre était cependant sans défaut avant de soupirer :
– Oh… Je crois que je l’aimais bien ! Il était tellement drôle… et aussi tellement commode.
– Commode ? reprit Aldo choqué par le mot.
– Évidemment ! Il savait tant de choses, tant d’histoires ! L’écouter évoquer les grandes figures de ma chère Égypte était un vrai bonheur ! Il a dû beaucoup lire ? ajouta-t-elle en fronçant les sourcils…
– Madame Obolensky, laissa tomber Aldo exaspéré, on ne donne pas la Légion d’Honneur, les Palmes académiques et un siège à l’Académie des Sciences à un monsieur qui se contente de feuilleter des bouquins de vulgarisation d’un doigt distrait et dans le seul but de vous en mettre plein la vue !
– Oh, les décorations, il y a tellement de gens qui en portent sans y avoir droit !
Pouvait-on vraiment être aussi belle, aussi entêtée et aussi idiote ? Pour la première fois de sa vie Aldo eut envie de battre une femme. Rien que pour voir si le grelot qu’elle avait à la place du cerveau se mettrait à tinter… Abandonnant la partie, il s’inclina brièvement et entreprit de traverser l’archipel de tapis orientaux qui couvrait le sol de marbre à la fois pour sortir et pour voir quelle était la cause du vacarme qui venait d’éclater dans le vestibule mais il n’eut pas le temps d’atteindre la porte. Celle-ci s’ouvrit si brusquement qu’il faillit la recevoir en pleine figure tandis qu’une voix – inoubliable pour lui ! – clamait :
– On me dit que tu es là ma fille ?… Mais oui tu es là ! Quelle chance ! Tu vas pouvoir t’occuper de tous les détails. À condition bien entendu de changer de tenue : c’est assez joli ce lin plissé mais ce n’est pas très pratique. Et cette perruque ? Mais qu’est-ce qui te prend de mettre une perruque ? Ne me dis pas que tu perds tes cheveux ? Ce serait épouvantable quoique ma femme de chambre possède un excellent traitement…
Le flot de paroles emplissait le salon. En même temps Alice frappée d’un accablement surhumain semblait rétrécir à chaque seconde :
– Maman ! exhala-t-elle enfin. Mais qu’est-ce que vous venez faire ici ?
– Comment ce que je viens faire ?… Superviser l’organisation de notre grand bal d’été comme j’en ai l’habitude !
– Sauf l’année dernière où vous étiez à Monte-Carlo et celle d’avant où vous faisiez je ne sais plus quoi à Istamboul.
– Tu crois ?… C’est possible finalement mais il faut bien que de temps en temps je me souvienne de mes obligations envers cette maison où je suis toujours chez moi…
– Maman ! Cette maison m’appartient à présent.
– Qu’est-ce que tu me chantes ? Que ton frère Vincent en soit propriétaire légal je ne dis pas mais il n’en reste pas moins que j’ai pour elle une foule d’idées charmantes. Allons, les enfants, tenez-vous tranquilles ! ajouta-t-elle à l’adresse de la meute de cinq terriers qui faisait une entrée massive et galopait à travers le salon pour se dégourdir les pattes.
L’un d’eux se passionna pour Morosini. Fasciné par le débit de la dame et le tableau qu’elle offrait, il était resté planté près de la porte et ledit chien essaya de le déloger en s’attaquant au bas de son pantalon. Cette activité attira l’attention de sa maîtresse qui vola au secours d’Aldo.
– Allons, vilain trésor ! Ce monsieur n’est pas venu pour jouer avec toi et…
Comme elle relevait la tête tout en tirant le terrier en arrière, elle eut un large sourire réjoui et clama :
– Mais c’est mon petit prince gondolier ? Quel bon vent vous amène, mon cher ? Justement je pensais à vous il y a peu !
– Lady Ribblesdale, mes hommages ! murmura Aldo accablé par l’arrivée de la renommée et insupportable Ava Astor qui accaparait encore ce nom bien qu’elle fût divorcée, remariée et même veuve. Cette manie qu’elle avait de l’appeler « son petit prince gondolier » lui avait donné depuis le début l’envie de la gifler (19). Elle n’ignorait rien, pourtant, de son métier : chaque fois qu’elle le voyait, elle le submergeait de ses injonctions de lui procurer un diamant illustre. Cela dit et la soixantaine atteinte, elle conservait une partie non négligeable de cette foudroyante beauté qui en faisait une reine partout où elle passait. Une reine singulièrement mal élevée d’ailleurs car, foncièrement égoïste, et à peu près dépourvue de cœur, elle méprisait la plupart de ses contemporains et ne s’en cachait pas.
– Vous vous connaissez ? émit faiblement Alice.
– Bien sûr nous nous connaissons ! Nous sommes même d’excellents amis quand il daigne faire mes volontés. Ce qui est rare, je l’admets, alors que pour d’autres il accomplit des prodiges.
– Ce n’est donc pas un imposteur ?
Occupée à chasser deux chiens du fauteuil où elle voulait s’asseoir, lady Ribblesdale posa sur sa fille un œil chargé de mépris :
– Où as-tu été chercher une bêtise pareille ? Ce n’est pas parce que tu as épousé un prince de pacotille qu’il faut t’imaginer qu’il n’y en a pas d’autre. Celui-là est vrai et c’est le plus grand expert en diamants historiques. Il paraît que son palais à Venise est une merveille. À ce propos, ajouta-t-elle en se tournant vers Aldo, j’ai l’intention de m’inviter chez vous l’automne prochain…
– Un instant, mère ! coupa Alice. Si vous êtes quasi intime avec lui vous connaissez peut-être aussi l’un de ses amis ? Un soi-disant égyptologue…
– L’homme au nom imprononçable ? Alice ma fille serais-tu devenue complètement idiote ? Je sais depuis longtemps que le sang des Astor ne vaut rien et que seul le mien, celui des Lowle Willing, fait de toi et de ton frère des gens à peu près supportables mais à présent je m’interroge : aurais-tu contracté la manie de la persécution ? Tu vois des imposteurs partout ? Au fait, il va bien ce… ce…
– Adalbert Vidal-Pellicorne, lady Ava ! Il est en prison. La princesse Obolensky…
– Obolensky ! Pouah !
– … l’accuse de lui avoir volé ce collier…
– C’est stupide ! Ce machin n’est même pas beau… alors qu’elle a des bijoux magnifiques ! Elle a hérité en particulier d’un diadème ayant appartenu à ma belle-mère et qui me seyait particulièrement. Et au sujet des bijoux auriez-vous enfin quelque chose d’intéressant en vue ? Parce que naturellement vous êtes venu ici pour acheter un joyau quelconque ? Vous n’avez pas l’habitude de vous déranger pour rien. Surtout aussi loin de Venise ? Alors qu’est-ce que c’est ?
À mesure qu’elle parlait, Aldo regrettait de moins en moins sa présence même s’il l’avait considérée tout d’abord comme une catastrophe. En fait c’était peut-être le Ciel qui l’envoyait. Il alluma pleins phares son plus aimable sourire :
– Un projet encore vague, lady Ava, né d’une information pas très précise que l’on cherche à vérifier.
– Mais qu’est-ce que c’est ? Qu’est-ce que c’est ? s’écria-t-elle déjà excitée.
– Une croix de diamants, de rubis et de perles avec des pendants d’oreilles assortis…
Elle fit la grimace :
– Une… croix ?
– … ayant appartenu à une grande-duchesse de Florence et à au moins une reine de France : Marie de Médicis. Des joyaux splendides ! La croix est grande comme ça, continua-t-il en définissant à deux mains la taille approximative.
– Ah ?… Ah ! C’est bien ! C’est même très bien ! Et où est-elle ?
– J’ai l’assurance que la parure se trouve à Newport mais j’ignore qui la possède.
– Je peux peut-être vous aider ? Je connais à peu de choses près les cassettes à bijoux de toutes ces femmes qui viennent parader…
– Merci de m’offrir votre aide, lady Ava, il est certain qu’elle aurait pu m’être précieuse mais cette fois la tâche me paraît au-dessus de mes forces puisque je ne peux plus compter sur mon assistant habituel. Ce que je souhaite faire avant de rentrer chez moi, c’est de sortir mon ami Adalbert des mains du shérif Morris… et du piège où les Ivanov l’ont fait tomber. Madame votre fille refuse d’admettre que ces gens ont voulu le perdre dans son esprit, même sachant – ce que je viens de lui apprendre – que ce collier est seulement un faux.
– Les Ivanov ? C’est quoi ?
– Des cousins ! lança Alice hargneuse depuis le canapé où elle était allée se réfugier. Caroline Van Druysen et son époux.
– Cette jeune dinde et son cosaque ? Si tu cousines avec eux cela te regarde mais moi je m’y refuse ! Des moins-que-rien ! Et c’est à ces gens que tu accordes ta confiance ? Comme si tu ne savais pas que Caroline te jalouse et que son grand imbécile de cosaque fait tout ce qu’elle veut…
– En l’occurrence ils m’ont rendu service ! affirma Alice aussi raide dans son lin plissé qu’une statue pharaonique.
– Ce n’est pas le terme que j’emploierais ! Et puis va donc te changer ! Le thé va bientôt être servi et tu es grotesque ! Venez, vous, je vous emmène !
Elle passa son bras sous celui d’Aldo et l’entraîna d’autorité, si vite qu’il n’eut même pas le temps de saluer sa fille. Arrivée dans le hall immense où une dizaine de serviteurs trimballaient ses innombrables bagages, elle le coinça contre un oranger empoté dans de la porcelaine chinoise :
– Si je sors votre égyptologue de prison, continuerez-vous à rechercher votre parure ?
Elle fonçait tout droit dans la direction qu’il espérait lui voir prendre. Aussi fit-il seulement mine de réfléchir :
– Il est certain que cela me rendrait courage. Je ne vous cache pas qu’en ce moment, j’en manque un peu…
– Bon sang, secouez-vous mon garçon ! Si je vous rends votre ami blanc comme neige – je crois d’ailleurs qu’il n’est aucunement impliqué dans cette histoire de fous ! – je veux que vous me promettiez de reprendre vos recherches avec lui.
– Je peux seulement m’engager pour moi-même. Il est possible qu’il veuille d’abord restituer le vrai collier aux béliers à sa propriétaire…
– Pourquoi pas ? L’un n’empêche pas l’autre et vous mènerez de front les deux enquêtes ! fit-elle avec désinvolture.
Cette femme était incroyable ! Elle parlait de cela avec autant d’insouciance que s’il s’agissait d’aller acheter des cerises et des pommes au marché. Mais l’aide qu’elle apportait était plus que bienvenue. Il était temps de conclure :
– Vous avez ma parole, lady Ava. Rendez-moi Adalbert et je me remets à l’ouvrage.
– Bravo !… et dites-moi ! De quel côté porterez-vous vos investigations ? Avez-vous une idée ?…
– Peut-être. Cependant le moment me semble mal choisi… ainsi que l’heure.
La maison, en effet, tremblait sous les coups d’un gong que l’on devait entendre depuis la route.
– Ah ! Le thé ! traduisit lady Ribblesdale. Il faut que je me change mais on se revoit bientôt… Connaissez-vous le Gooseberry Island Club ?
– Non. Pourquoi ?
– Nous pourrions nous y retrouver demain pour déjeuner. C’est un club très amusant composé de gentlemen qui se réunissent pour se baigner, boire et pêcher tout nus ! Mais, rassurez-vous, reprit-elle devant l’air effaré d’Aldo, ils se rhabillent quand les dames arrivent pour le lunch.
S’il ne la connaissait si bien, il aurait pu croire à la candeur de sa mine mais il avait moins envie que jamais de la suivre dans ses excentricités.
– Ce serait sûrement follement amusant mais je souhaite rester aussi discret que possible dans l’intérêt même de mes recherches. Ne pourrions-nous nous écarter un moment au cours d’une réception ? Il y en a chaque jour.
– Pourquoi pas ? Où êtes-vous descendu ?
– À côté, chez les Belmont !
Lady Ribblesdale grimaça et renifla de façon fort peu aristocratique mais Aldo s’y attendait :
– Vous auriez pu trouver mieux ! apprécia-t-elle, mais si l’on ne côtoyait que des gens qui vous plaisent on n’irait jamais nulle part et ceux-là vont partout. À bientôt !
Elle se précipita vers l’escalier mise en fuite par la deuxième rafale du gong. Aldo reprit son chapeau, ses gants et rejoignit la voiture. Il était temps, une douzaine de Bentley, Packard, Daimler et autres Rolls avançaient processionnellement au long de l’allée assez large heureusement pour que l’on pût se croiser.
Pour la première fois depuis longtemps, Aldo se sentait apaisé, presque heureux. Il ne doutait plus de la prochaine libération d’Adalbert. Dès l’instant où elle pouvait espérer dénicher un joyau royal, l’ex-Ava Astor était prête à toutes les extravagances. Elle était même capable de renverser un gouvernement pour arriver à ses fins. Sa fille pèserait moins lourd que ses bagues entre ses jolies mains toujours scintillantes de diamants. Restait à savoir ce qu’allait devenir Adalbert à sa sortie de prison ? Recevrait-il suffisamment d’excuses pour retourner à Beaulieu ou les ponts seraient-ils coupés par sa volonté ou celle de la jeune femme entre Alice et lui ?
Pour le savoir un seul moyen : emprunter à John-Augustus une lunette marine, s’installer près de la fenêtre de sa chambre et n’en plus bouger afin d’observer ce qui se passerait à Beaulieu dans les heures à venir. L’envie le dévorait d’aller attendre son ami devant la geôle du shérif mais il craignait qu’en le voyant là, Adalbert ne se sente humilié.
Mise au courant, Pauline l’approuva entièrement. Ava ne perdrait certainement pas beaucoup de temps avant d’amener Alice à composition et le prisonnier serait sans doute libéré le lendemain matin, le cérémonial du thé et les festivités de la soirée – il y avait bal à « Rosecliff » – étant peu propices aux explications familiales surtout entre deux caractères comme Ava et sa fille. Aldo, cependant, préféra commencer sans plus tarder sa faction :
– Les réactions de cette pseudo-Égyptienne sont imprévisibles, fit-il observer à la baronne. Et un coup de téléphone est rapidement donné. Imaginez qu’Alice le passe maintenant pour s’en débarrasser auquel cas Adalbert retrouverait sa liberté ce soir. Alors ou bien le shérif le ramène ou bien il le lâche dans la nature mais n’importe comment, il aura besoin de ses bagages. Ils doivent être encore là…
– Sans aucun doute. En ce cas allez-y ! conclut Pauline en lui faisant apporter l’objet demandé : une superbe lunette sur trépied de cuivre qui devait être assez puissante pour observer même les étoiles.
Parfaite maîtresse de maison, à son habitude, elle lui fit servir les éléments d’un thé copieux puis, plus tard, lui annonça qu’elle viendrait dîner avec lui.
– Vous vous ennuierez moins, sourit-elle.
– Mais que diront votre frère et votre belle-sœur ?
– Rien. Tel que je le connais John nous accompagnera. Il est curieux comme une sœur tourière et vous le passionnez, quant à Cynthia elle est déjà sortie.
Ainsi fut fait. On dîna tranquillement chez Morosini tandis que s’illuminait la maison d’à côté bien que la fête du soir eût lieu chez les Stuyvesant Fish mais c’était la façon de lady Ribblesdale de signaler sa présence : la demeure où elle résidait devait briller de mille feux. Le contraste était parfait avec le calme où baignait Belmont Castle et Aldo s’en inquiéta :
– Vous êtes certainement invités ce soir ? Ne vous croyez pas obligés de rester pour moi !
– Je déteste ces grands machins mondains, déclara John-Augustus et ma femme suffit largement à me représenter. Quant à Pauline elle est assez grande pour savoir ce qu’elle a à faire.
– N’ayez pas de remords, mon cher Aldo, et dites-vous que les invités de Mrs Stuyvesant Fish sont les mêmes que ceux de demain, chez les Drexel, ou d’après-demain chez les Van Alen et la semaine prochaine chez nous. Je préfère choisir soigneusement le lieu de mes apparitions, conclut celle-ci avec un sourire moqueur.
Il se passa tout de même quelque chose à Beaulieu ce soir-là vers huit heures Pauline et Aldo purent voir les Ivanov embarqués dans l’une des voitures de la maison avec armes et bagages et des mines qui en disaient long sur leur état d’esprit :
– Tiens ! remarqua la baronne, on dirait qu’Ava fait le ménage !
Il n’y avait pas à en douter. Elle se tenait debout, en personne, sur le seuil les bras croisés et y resta jusqu’à ce que la voiture, suivie d’un fourgon à bagages, eût franchi les limites de la propriété.
– Cela ressemble à une exécution, émit Aldo. La comtesse Ivanov pleurait…
– Soyez-en certain. Telle que je la connais, Ava a dû faire fouiller leur chambre de fond en comble par les domestiques et il se pourrait qu’elle ait retrouvé le collier.
– Et au lieu d’appeler le shérif elle les laisse partir ?
– Simple respect pour la famille de Caroline. Même si elle est kleptomane – ce dont je l’ai toujours suspectée ! – les Van Druysen n’ont pas mérité la honte d’une arrestation quasi publique. Ava les a envoyés se faire pendre ailleurs. Et c’est très bien ainsi.
En dehors du départ d’Ava et de sa fille, scintillantes comme des arbres de Noël pour la soirée des Stuyvesant Fish, il ne se passa rien d’autre ce soir-là. Les guetteurs finirent par aller se coucher mais le lendemain matin Aldo se leva aux aurores, prit une douche, se rasa, s’habilla afin d’être prêt à toute éventualité. Il était déjà à son poste d’observation quand Pauline en tenue de tennis arriva avec le petit déjeuner. Elle débordait de vitalité et dans tout ce blanc ressuscitait la jeune fille qu’elle avait été. Aldo lui en fit la remarque en lui baisant la main :
– Vous semblez en pleine forme, baronne, ce matin ?
– C’est vrai et je ne sais pas pourquoi mais quelque chose me dit que la journée pourrait être bonne. Quoi de neuf ?
– Je ne vois que le soleil qui poudroie et l’herbe qui verdoie, soupira-t-il en empruntant la lamentation de « ma sœur Anne » dans Barbe Bleue.
– Normalement il doit se passer quelque chose. La saine logique voudrait que nous assistions au retour de votre ami, ramené par le shérif… ou alors au départ d’une voiture vide pour aller le chercher.
– Il n’acceptera peut-être pas de revenir après le déshonneur qu’on lui a infligé ici ? En outre, c’est lady Ribblesdale qui a exigé sa libération. Sa fille n’a pas l’air vraiment d’accord avec elle.








