Текст книги "Les Joyaux de la sorcière"
Автор книги: Жюльетта Бенцони
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Résigné, Morosini alla s’asseoir à une table, appela un serveur pour lui commander une fine à l’eau et resta un moment à contempler le joli spectacle des robes chatoyantes dont le mouvement allumait les reflets, des jambes gainées de soie claire, des pieds chaussés d’escarpins ou de fines sandales à hauts talons or ou argent. Quand la danse prit fin, il vit que Vauxbrun emmenait Pauline à une table de l’autre côté de la piste. Quant à Adalbert et Alice, ils n’étaient visibles nulle part. Pensant qu’il ferait mieux d’aller se coucher, Aldo finit son verre et quitta sa place pour rentrer chez lui. Il se sentit fatigué tout à coup sans qu’il eût rien fait pour justifier cette lassitude. Plus morale peut-être que physique. Après celle d’Adalbert – surtout sans doute à cause de celle d’Adalbert ! – la défection de Vauxbrun lui était aussi sensible que désagréable. Il avait la sensation d’être un pestiféré.
Avec un dernier regard à la piste illuminée où les couples s’enlaçaient pour le plus argentin des tangos, il se disposait à franchir le seuil du salon quand il se heurta à Ivanov.
– Vous partez déjà ? Il est à peine onze heures ! s’écria celui-ci avec une cordialité inattendue.
– Cela me paraît une heure excellente pour bouquiner dans son lit, répondit-il s’attendant à ce que le garçon se lance dans une apologie de la vie nocturne mais il n’en fut rien :
– Vous en avez de la chance ! J’aimerais tellement en faire autant, seulement ma femme aime danser et je ne peux pas faire moins que rester dans les environs.
– Vous ne dansez donc pas ?
– Non, je n’aime pas ! Je sais que ça peut paraître drôle parce qu’on imagine toujours les Russes accroupis bras croisés en train de lancer les jambes dans tous les sens en poussant des cris de Comanches mais les entrechats n’ont jamais été ma tasse de thé et encore moins depuis que je suis devenu américain. Je préfère le base-ball et… les pantoufles.
– Avec une aussi jolie femme la vie mondaine me paraît difficile à éliminer, fit Aldo amusé. Que faites-vous pendant que la comtesse danse ?
– Je fais de grands discours à la gloire de ma nouvelle patrie… et je joue. Un bridge ne vous tente pas ?
– À mon tour de dire : je n’aime pas.
– Un poker alors ?
– Pas davantage ! Je bluffe très mal et je me fais plumer. Je préfère le jeu des enchères quand l’adversaire est coriace c’est assez excitant…
– Je veux bien vous croire. Venez me raconter ça en buvant un dernier verre au bar ! Vous ferez une œuvre de charité : les parties sont organisées et je ne sais trop que faire de moi !
Difficile de refuser une invitation formulée avec une telle bonne humeur ! D’autant que Morosini trouvait Ivanov de plus en plus sympathique. Il était rare qu’un homme très beau le soit. Les spécimens aussi réussis que lui, couverts de femmes en général, ayant plutôt tendance à se prendre pour le nombril du monde. Celui-là ressemblait à un gamin qui a envie d’apprendre et tandis que le « dernier verre » se multipliait par deux Ivanov posa une foule de questions sur le métier d’Aldo, le jeu des enchères justement et surtout les joyaux illustres qu’il lui arrivait d’acquérir ou seulement de côtoyer. Il en savait peut-être un peu plus sur le sujet qu’il n’y paraissait car, après avoir commandé un troisième verre – qu’Aldo refusa ! – il dit soudain :
– Il y a quelque chose qui m’intrigue. Je me plais à lire les journaux français et anglais et j’ai gardé en mémoire certaines histoires où vous étiez mêlé – l’affaire Ferrals il y a quelques années et l’an passé cette histoire de perle de Napoléon ! – en compagnie d’un certain Vidal-Pellicorne, égyptologue de son état. Or nous venons de dîner avec un personnage du même nom et vous n’avez pas l’air de vous connaître ? Pardonnez-moi si je vous parais indiscret ?
Il avait surtout une trop bonne mémoire et Aldo pris de court se donna le temps d’allumer une cigarette qu’il venait de tirer de son étui.
– Non, dit-il en exhalant la première bouffée. Seulement nous sommes en froid depuis quelque temps.
Cyril Ivanov éclata de rire et dans la meilleure tradition yankee frappa sa paume de son poing fermé :
– Dix contre un que la charmante épouse de mon cousin Obolensky y est pour quelque chose ?
– Elle est votre cousine ?
– Plus pour longtemps puisqu’ils en sont au divorce. C’est une jolie fille mais elle est à moitié cinglée depuis qu’elle a mis le pied en Égypte pour la première fois. Alors un spécialiste de la question c’est du gâteau pour elle et c’est tant mieux que vous soyez brouillés.
– Pourquoi donc ?
– Parce que si vous la laissez faire, je ne donne pas six mois à votre ex-ami avant de se prendre pour Ramsès II. C’est drôle que vous soyez sur le même bateau ?
– Simple coïncidence dont j’ai été le premier surpris après l’escale de Plymouth.
– Je sais : la belle Alice, ses trente malles et son nouveau toutou préféré ont embarqué avec nous. Il faut espérer que ce pauvre homme remettra les pieds sur terre avant qu’il ne soit trop tard ! Vous pourrez peut-être l’y aider ?
– Certainement pas ! affirma Morosini en se levant. Je me rends à New York pour une affaire. Une fois celle-ci conclue, je rentre… par le premier bateau…
– Si vous n’avez pas vu l’Amérique depuis longtemps, ce serait dommage. Laissez-nous, ma femme et moi, vous montrer à quel point elle peut être séduisante !
– Merci de l’offrir ! Nous en reparlerons… À présent, je vous abandonne si vous le permettez j’ai vraiment sommeil !
– Moi aussi et je vais aller voir où en est Caroline !
Les deux hommes se serrèrent la main et chacun partit de son côté.
Dans les trois jours qui suivirent, Aldo eut l’impression, non seulement de vivre dans un monde à part ce qui était assez normal, mais dans un monde tournant à l’envers. Alors qu’il s’agitait dans le même espace clos que ses meilleurs amis, il côtoyait surtout des gens qui lui étaient inconnus comme les Ivanov, Van Laere et sa fiancée, l’acteur français dont il appréciait l’humour et l’élégance naturelle. C’était particulièrement sensible avec Adalbert qui l’ignorait de façon quasi systématique. Auprès de Gilles Vauxbrun, Aldo retrouvait encore l’ancienne cordialité mais seulement quand ils étaient seuls. Dès que la baronne Pauline s’inscrivait dans le paysage, l’antiquaire se ruait sur elle comme si Aldo eût été une bombe à retardement capable de la faire exploser. Ce qui au fond amusait la jeune femme qui ne protestait pas, se contentant d’un clin d’œil complice au passage. Ni elle ni Aldo n’avaient envie de faire de la peine au brave Gilles saisi visiblement d’une de ces passions dévorantes dont il était coutumier. En temps normal Aldo considérait ces flambées de façon débonnaire mais, cette fois, cela finit par l’agacer. La veille de l’arrivée à New York, il accéléra sa toilette en vue du dîner et alla frapper à la porte de son ami chez lequel ces préparatifs prenaient un temps fou. Il entra sans attendre la réponse.
L’antiquaire était occupé à nouer avec précaution la cravate neigeuse qui était comme le point d’orgue de l’habit de soirée. Il sursauta, rata sa coque, ce qui l’exaspéra :
– Tu pourrais frapper ! Qu’est-ce que tu veux ?
– Un j’ai frappé. Deux j’ai une question à te poser.
– Laquelle ?
– Est-ce que tu te souviens de ma femme ?
– Ben… oui ! émit Vauxbrun désarçonné.
– Tu n’as pas oublié, j’espère, son visage, sa silhouette, son charme ?
– Ben… non !
– On ne le dirait pas. Penses-tu sincèrement que lorsqu’on a épousé quelqu’un comme elle, on puisse se lancer à l’assaut de la première belle créature qui se présente ? Je commence à en avoir assez de vous voir, toi et Vidal-Pellicorne me traiter en lépreux. Vous devriez chanter Othelloen duo !
Vauxbrun ôta la cravate froissée, s’assit et alluma une cigarette d’une main qui tremblait un peu :
– Tu as raison, c’est idiot. Je veux que tu saches cependant que ce n’est pas toi que je crains : c’est elle ! Je sais bien que tu aimes Lisa et que jamais tu ne ferais la cour à l’amie d’un ami. Seulement cette amie a des yeux et je ne peux pas l’empêcher de faire des comparaisons qui ne seront jamais à mon avantage. Quand tu es là j’ai l’impression d’être Quasimodo…
– …et moi cet imbécile de Phœbus ? Merci beaucoup !… Mais dis-moi c’est nouveau chez toi ? Tu m’as souvent présenté tes conquêtes sans faire un complexe, parfaitement ridicule d’ailleurs ?
– J’en conviens et tu as certainement raison mais vois-tu, cette fois, c’est sérieux ! Je crois vraiment que je l’aime, murmura-t-il.
– À merveille ! Épouse-la et je serai ton témoin. C’est une femme formidable ! Est-ce qu’elle t’a dit qu’elle m’a sauvé la vie ?
Et Aldo raconta ce qui s’était passé sur la plage arrière au second jour de navigation :
– Elle manie l’épée comme feu d’Artagnan, conclut-il. Une véritable amazone et comme c’est aussi une artiste vous irez fort bien ensemble !
Tout en parlant, Aldo allait fouiller dans les petits tiroirs d’une malle cabine, en tira une cravate fraîche et s’approcha de son ami :
– Laisse-moi faire ! Tes mains tremblent…
– Est-ce que tu te rends compte de ce que tu viens de dire ? Quelqu’un a essayé de te tuer et tu n’as pas averti le Commandant ?
– Ça n’aurait servi à rien. L’homme s’est fondu dans la masse et l’attaque ne s’est pas renouvelée. Tiens-toi droit et relève le menton !
Sous les doigts agiles d’Aldo le papillon neigeux s’épanouit à la perfection mais Vauxbrun ne retrouva pas pour autant le sourire.
– Qui peut vouloir ta mort sur ce bateau ?
– Je ne le sais toujours pas. Comme tu le penses, j’ai veillé, pris des précautions mais je n’ai plus rien remarqué de suspect et j’en suis venu à me demander si l’attaque ne m’était pas adressée par erreur ?
– Une erreur sur la personne ? Difficile à croire ! Il n’y a pas beaucoup d’hommes avec qui on pourrait te confondre.
– Il suffit d’une mauvaise description. Mon meurtrier n’était sans doute qu’un exécutant.
– Ou alors il n’aura pas osé recommencer mais une fois à terre tu devrais ouvrir l’œil… au cas où ce ne serait pas une méprise. Cela dit tu aurais dû m’en parler plus tôt !… Je suis ton ami que diable !
Et Vauxbrun, les larmes aux yeux, prit Morosini aux épaules pour une brève accolade qui donna la mesure de son émotion. Cette dernière soirée les deux hommes et la baronne Pauline la passèrent ensemble et le plus joyeusement du monde. Retrouver son Vauxbrun habituel avait fait beaucoup pour le moral d’Aldo : l’impression qu’un étau se desserrait…
Le lendemain, ils regardaient tous les trois depuis le pont supérieur approcher les côtes américaines.
Accoudée au bastingage entre les deux hommes, Pauline von Etzenberg enveloppée d’une immense et fine écharpe gris argent dont les pans flottaient au vent voyait se dégager peu à peu de la brume dorée du matin la poignée de « gratte-ciel » dont un demi-siècle avait saupoudré l’île de Manhattan (15). L’ Île-de-Franceavait réduit ses machines et avançait lentement sur l’eau calme de l’immense baie de New York tandis que sur ses ponts, les appareils photos cliquetaient pour immortaliser la statue de la Liberté jadis offerte par la France et devenue le symbole même de l’Amérique.
À proximité, le beau navire noir, blanc et rouge s’arrêta pour laisser accoster une vedette portant des douaniers et des médecins. On n’entrait pas aux États-Unis sans montrer patte blanche et l’île proche d’Ellis Island avec ses bâtiments bas et ses quatre tourelles attendait pour de longs examens les candidats à l’immigration. Image grinçante tempérant la gloire de ce matin ensoleillé aux yeux de ceux pour qui la grande dame au flambeau de cuivre vert représentait l’espoir.
Oubliant son nom allemand et se retrouvant américaine cent pour cent, Pauline situait pour ses amis les principaux buildings en s’efforçant de les pointer du doigt : le Woolworth, le New York Téléphone, le Liberty, le Cunard, le Standard Oil, le Pulitzer, le Park Row, celui de la Bank of Manhattan et bien entendu l’imposant édifice municipal abritant la Mairie de la ville. Elle semblait tout à coup si heureuse de rentrer quelle en perdait une quinzaine d’années pour redevenir une adolescente enthousiaste. Et comme Aldo lui en faisait la remarque amusée, elle répondit :
– Vous avez raison. J’adore l’Europe mais chaque fois que je revois ma ville, je me demande comment il peut m’arriver de vivre loin d’elle.
– Je croyais que vous aimiez Paris ? émit Vauxbrun d’un ton qui traduisait sa déception.
– Mais certainement j’aime Paris ! Comment pourrait-on ne pas aimer Paris ? C’est une ville sublime et tellement amusante où j’ai de nombreux amis et j’y retournerai, soyez-en sûr, à maintes reprises mais c’est ici que l’épisode allemand terminé, j’entends planter ma tente…
Le pauvre amoureux ne fit aucun commentaire mais le soupir qu’il poussa en disait long et Aldo ne put s’empêcher de compatir. Après une Tzigane inaccessible, cette Américaine fantasque dont il réussirait peut-être à faire une maîtresse mais en aucun cas l’épouse dont il commençait à rêver ! L’arrivée tumultueuse des Ivanov et de Dorothy Paine outrée d’avoir dû laisser son chevalier volant, dépourvu bien entendu de visa, s’expliquer avec les services de l’immigration, changea la direction de ses idées. Pauline, naturellement, se précipita au secours de la jeune fille changée en fontaine en s’efforçant de la réconforter mais celle-ci ne voulait rien entendre.
– Nous avons préféré l’écarter, expliqua Ivanov. Elle était sur le point de sauter à la figure des fonctionnaires parce qu’ils ont déclaré que son Vincent ne pouvait pas débarquer dans ces conditions. Le Commandant Blancart et le Commissaire Villar ont eu beau déclarer qu’ils répondaient de lui et nous en avons tous fait autant mais la loi est la loi. Il va devoir rentrer en France.
Rien ne semblait pouvoir faire tarir les larmes de Dorothy. N’ayant pour les affronter que de minuscules carrés de batiste ornés de dentelles, les deux femmes se trouvèrent vite débordées.
– Donnez-moi votre mouchoir, Cyril ! ordonna Caroline et son époux s’exécuta en riant mais, entre sa poche et la main tendue de la jeune femme, il y avait Morosini et la senteur qui imprégnait le tissu blanc lui sauta aux narines.
C’était, il l’aurait juré, le Vétiver de Guerlain. Sa remarque partit aussitôt :
– Voilà une odeur que je connais, dit-il. Vous êtes un fidèle client de Guerlain ?
– Malheureusement oui, cher ami !
– Je ne vois rien là de si tragique ?
– Hé si ! J’ai égoutté sur ce mouchoir le tréfonds de mon dernier flacon et je m’en trouve à présent démuni : la fiole que j’avais achetée avant de partir et que je tenais en réserve m’a été volée dans ma cabine et il m’est impossible d’en trouver ici. Vous me voyez inconsolable !
– Un vrai drame ! renchérit sa femme. Comme s’il n’y avait au monde que les parfums français ! Surtout pour un homme ! Qu’utilisez-vous, prince ?
– Une lavande anglaise… répondit Aldo presque machinalement.
– Là, vous voyez bien, Cyril !
– Quand on est né Russe, seules les eaux françaises…
La discussion se poursuivit entre les époux sur fond des sanglots de Dorothy mais Aldo s’en désintéressa, s’écarta même de quelques pas. Un instant – non sans stupeur ! – il avait cru qu’Ivanov était son agresseur. N’en avait-il pas la taille, la stature ? Quant à la raison pour laquelle ce jeune homme brillant, marié à une riche héritière, aurait voulu le rayer du nombre des vivants, elle lui échappait complètement… comme, d’ailleurs, celle d’un tueur anonyme caché dans les flancs du paquebot, n’en sortant que pour cambrioler les cabines de luxe et jeter les gens par-dessus bord !
– À quoi penses-tu ? demanda Vauxbrun qui l’avait rejoint et lui offrait une cigarette.
– Tu veux le savoir ? À rentrer chez moi le plus vite possible parce que j’en arrive à me demander ce que je viens faire dans ce pays…
– Ton métier, je suppose ?
– Non. Je viens me mêler de ce qui ne me regarde pas…
– Quoi ? Pas le moindre joyau à la clef ?
– Si, bien sûr mais je ne suis même pas certain qu’il y soit ! Et ce que je n’aime pas c’est que le feu sacré a l’air de m’abandonner depuis que nous avons quitté Le Havre…
– Il ne s’appellerait pas un brin Vidal-Pellicorne, ton feu sacré ?
– Peut-être finalement ! Je trouve cette histoire tellement grotesque !
– Ah ça je te l’accorde ! Tourner le dos à un ami comme toi pour faire plaisir à une femme, c’est franchement idiot, fit sans rire le bon Gilles Vauxbrun avec une sainte indignation qui du coup remonta le moral d’Aldo. Sa main s’abattit sur la clavicule de Gilles :
– Ne t’inquiète pas ! Je m’en remettrai…
À présent guidé par des remorqueurs, le beau seigneur de la mer remontait l’Hudson en direction du « pier » de la Compagnie Générale Transatlantique. Sur le pont supérieur la meute habituelle de journalistes se lançait à l’assaut des personnalités dont les noms avaient été relevés sur la liste des passagers. La grande dame de la Comédie-Française en avait sa bonne part ainsi qu’Adolphe Menjou mais aussi Alice Astor. De sa place, Aldo pouvait la voir accrochée au bras d’Adalbert au milieu d’un groupe d’appareils photos. En revanche, il ne vit pas venir à lui une jeune femme armée d’un bloc et d’un stylo derrière laquelle trottait un photographe.
– Prince Morosini, je présume ? Nelly Parker du New-yorker. Puis-je avoir quelques mots ?
Il la regarda avec une franche stupeur : c’était bien la première fois que la Presse l’accueillait en pays étranger mais la petite journaliste était charmante avec ses cheveux fous et roux dépassant d’un incroyable béret écossais.
– Vous présumez juste, Mademoiselle, mais en quoi puis-je vous intéresser ?
– Vous plaisantez ?
– Pas le moins du monde.
– Vous êtes l’homme des joyaux célèbres et vous avez fait rêver de nombreux lecteurs. Quel est le but de votre voyage ? Affaires, je suppose ? Apportez-vous quelque pièce rare à l’un de nos milliardaires ou bien venez-vous en acheter ? Nous en avons vous savez ?
– D’abord, je ne « livre » jamais. Quand un client m’achète un bijou, il se charge lui-même de son transport. Ensuite… je fais tout simplement un voyage d’agrément. Il y a longtemps que je ne suis venu dans ce beau pays et l’idée m’est venue de le revoir…
– Sans votre femme ?
– Sans ma femme… mais avec des amis : Monsieur Gilles Vauxbrun l’antiquaire renommé de la place Vendôme ici présent et la baronne von Etzenberg. Ils m’ont convaincu du plaisir que l’on retire d’une traversée sur l’ Île-de-France.
– Sans autre raison ? Je sais que tous les passagers de ce bateau chantent ses louanges…
– Ils ne les chanteront jamais assez ! C’est simple : à part une allée cavalière pour les passionnés d’équitation, une route pour les fanatiques de l’automobile et un bois pour les amoureux de promenades en forêt, il ne manque absolument rien de ce qui peut rendre la vie agréable. En résumé : je suis en vacances, Mademoiselle. Et très heureux de l’être !
Sous ses sourcils froncés l’œil bleu de Nelly se chargea de soupçons :
– Je ne vous crois pas ! déclara-t-elle sans ambages.
– Libre à vous ! C’est pourtant la vérité !
– Sûrement pas ! Quand on habite un palais à Venise…
– Quand donc cessera-t-on de me servir ce cliché ? Un palais à Venise, c’est exactement comme un château en France ou un appartement sur votre 5e Avenue : il vient toujours un moment où l’on a envie d’en sortir. Surtout quand, en outre, on y travaille…
– Vous avez l’intention de rester longtemps ?
– Je ne sais pas encore. Demandez à Monsieur Vauxbrun ! ajouta Aldo avec malice…
– Et pourquoi pas à moi ? intervint Pauline. Je reviens aux États-Unis pour y rester et je souhaite montrer à mes amis quelques-uns des agréments de la vie new-yorkaise… certaines fêtes notamment et, ajouta-t-elle en prenant chacun des deux hommes par un bras, ce qui offrit au photographe l’occasion d’un bon cliché, nous allons bien nous amuser !
Pour Aldo il était évident que la jeune personne ne la croyait pas plus que lui. Mais elle avait encore de la ressource :
– Ils vont descendre chez vous dans Park Avenue ?
– Chez mon père ? Certainement pas ! Quant à moi j’habite Washington Square et mon atelier tient presque toute la place disponible. Mais il y a ici d’excellents hôtels, ironisa Pauline plus baronne que jamais. Voilà, je crois que vous savez tout à présent…
Ce n’était pas l’avis de la journaliste. Elle ne bougea pas d’une ligne, continuant d’écrire Dieu sait quoi sur son bloc :
– Lequel ? demanda-t-elle sans regarder les trois compères.
– Le Plaza ! lâcha Morosini agacé. Et maintenant Mademoiselle, nous souhaiterions aller saluer le Commandant Blancart et le remercier avant de quitter son navire…
– Mais faites donc ! dit Nelly en refermant son carnet et en lui décochant un large sourire. Et amusez-vous bien !
D’une main ferme, elle renfonça sur sa tête le bonnet aux vives couleurs qui lui donnait l’air d’un lutin et que le vent dérangeait puis toujours suivie de son photographe elle rejoignit ses confrères et la masse des passagers qui s’apprêtaient à quitter le bateau maintenant à quai. Un quai où il y avait autant de monde qu’au départ. Ce n’étaient pas les mêmes mais déjà le trépidant vacarme de New York sautait au visage, cacophonie de klaxons, de sirènes, de bruits de chantiers, de ronflements de moteurs et d’une clameur imprécise, un bourdonnement continu qui était la voix même de cette ville qui ne dort jamais.
S’attardant sur le pont, Morosini vit Vidal-Pellicorne descendre l’un des premiers avec sa compagne reçue avec autant d’empressement qu’une star de Hollywood et monter à sa suite dans une énorme limousine noire conduite par un chauffeur en livrée blanche. Il se demanda si la belle Alice allait déposer Adalbert dans un hôtel ou bien lui offrir l’hospitalité ? Et il comprit qu’il avait pensé tout haut quand Pauline lui répondit :
– Les Astor possèdent plus de deux mille maisons dans l’État de New York. Vous pouvez être sûr qu’elle va l’installer sinon chez elle, ce qui serait délicat étant en instance de divorce, du moins à portée de la main. Donc pas question d’un lieu aussi public qu’un hôtel où il pourrait vous rencontrer !
– J’aimerais savoir ce que je lui ai fait ? Elle me regarde comme si j’étais son ennemi juré !
– Vous êtes son rival et elle doit vous exécrer d’autant plus qu’en d’autres temps et en d’autres circonstances elle se fût certainement donné un mal fou pour vous séduire et vous enchaîner à son char mais si j’ai un conseil à vous donner, essayez donc de mettre votre amitié entre parenthèses. Ou je connais mal Alice ou elle se lassera quand elle aura fini d’extraire toute la substantifique moelle de son égyptologue. Il sera peut-être bon, alors, de vous trouver là pour ramasser les morceaux.
– Je n’ai pas l’intention de m’éterniser ici, fit Aldo avec raideur.
– Elle non plus, soyez-en persuadé. On est beaucoup trop loin de sa chère Égypte et d’une Europe qu’elle adore. Passé la saison de Newport, je vous parie qu’elle ramènera son toutou à Paris à moins qu’elle ne lui ait déjà enlevé son collier pour l’envoyer japper ailleurs !
C’était peu réconfortant, cependant Aldo décida de suivre le conseil d’écarter le plus possible Adalbert de son esprit. Ce ne serait pas facile mais il avait besoin de garder – outre un jugement clair ! – sa liberté de mouvements puisqu’il foulait à présent la même terre qu’Aloysius Cesare Ricci et – peut-être – les joyaux de la Sorcière vénitienne… Un moment plus tard il roulait dans un taxi jaune vers l’hôtel Plaza en compagnie de Gilles Vauxbrun tandis qu’une grosse Chrysler grise – moins imposante que la limousine noire ! – avec chauffeur assorti ramenait la baronne von Etzenberg chez elle. Un fourgon à bagages suivait car sans aller jusqu’à trente malles, celle-ci, qui voyageait d’ailleurs avec sa femme de chambre, en alignait tout de même une douzaine. Un train un peu inhabituel pour un sculpteur. Son atelier n’avait sans doute que peu de rapports avec ceux des artistes besogneux de Montparnasse… ou de Montmartre.








