Текст книги "Les Joyaux de la sorcière"
Автор книги: Жюльетта Бенцони
сообщить о нарушении
Текущая страница: 15 (всего у книги 26 страниц)
– Le Chef Anderson de New York à qui m’avait envoyé mon vieil ami le Chief Superintendant Warren, de Scotland Yard…
– Vous connaissez le vieux Phil ? Alors vous pouvez compter sur moi. Il était ici pendant les événements que vous venez d’évoquer et je vous prie de croire qu’ils ne lui ont pas plu. Et à moi pas davantage. Je connaissais parfaitement le jeune Peter Bascombe. Un type superbe et un brave garçon mais contre la bande à Ricci il n’était pas de taille et ils avaient mis le paquet : tout l’accablait et je ne suis pas certain que son avocat, un jeunot commis d’office, n’ait pas été acheté… ou menacé ! Il a été pendu haut et court !
– Et sa mère ? Il ne lui est rien arrivé ?
– Ils n’ont pas osé aller jusque-là. On l’a laissée tranquille dans sa modeste maison de Judith Point où, pour vivre, elle continue de pêcher comme le faisait Peter et elle se débrouille. Ici – j’entends dans la vieille ville ! – tout le monde la connaît et la plaint. Elle adorait son fils et si elle ne s’est pas suicidée c’est parce qu’elle craint Dieu et qu’elle espère pouvoir contribuer à la perte de son ennemi mais que voulez-vous qu’elle fasse contre Ricci et sa bande ?…
– À ce propos, comment se fait-il qu’en l’absence du patron il y ait tant de monde dans la bâtisse ? D’habitude les villas sont gardées – et gardées avec vigilance étant donné ce qu’elles contiennent ! – mais pourquoi des cuisiniers ? C’est peut-être beaucoup pour nourrir des domestiques ?
– Je vais vous dire : on ne sait jamais si Ricci est là ou pas. Évidemment, il y a ce que j’appellerai les arrivées officielles quand le Médicisvient s’ancrer dans le port…
– Son yacht s’appelle le Médicis ? Il ne manque pas d’aplomb !
– Je ne vois pas qui pourrait l’en empêcher ? Donc il y a les entrées au vu et au su de tous mais je sais qu’il vient parfois de façon beaucoup plus clandestine : un bateau anonyme vient mouiller dans la baie en pleine nuit, le débarque à son ponton et revient le chercher de la même manière. La maison reste fermée et on n’y voit que du feu.
– Comment pouvez-vous en avoir connaissance ?
– C’est simple : un jour Mrs Schwob en venant commander des « pies » aux huîtres à mon cuisinier Edgar qui les réussit comme personne, a eu la langue trop longue – faut dire qu’elle ne rechigne pas à boire un verre discret avec moi ! – et elle a parlé de Ricci comme si elle venait de le voir. Elle s’est rendu compte de sa sottise et a essayé de se rattraper mais elle n’est pas futée et n’a fait qu’aggraver les choses. J’ai été faire un tour du côté du Palazzo et à l’aube j’ai vu le Médicisqui s’éloignait…
– Qui est donc cette Mrs Schwob pour en savoir si long ?
– La femme de Nephtali Schwob, un Juif allemand enrichi dans la ferraille qui possède « The Oaks » sur Ocean Drive. Pas jeunes, sans enfants, pas antipathiques, ils sont les seuls amis intimes de Ricci qu’ils connaissent depuis longtemps. Ce sont eux qui l’ont amené dans le coin…
– Et qui ont convaincu la « haute société » d’accepter ses invitations ?
– Dans un sens oui. Mrs Schwob fait partie de tous les comités possibles et imaginables. Elle est d’ailleurs généreuse et comme Ricci leur a versé de grosses sommes, une douairière s’est décidée à l’inviter, puis une autre et finalement, la curiosité aidant, tout ce beau monde a assisté à son mariage. Le premier du moins. Pour le deuxième c’était un brin réduit… Au fait, vous parliez d’une femme tuée en Angleterre ?…
– … à la veille de son embarquement pour l’Amérique où ils devaient se marier. Il l’avait d’abord embobelinée en la traitant comme sa fille adoptive mais quand elle a su qu’elle allait en fait devenir sa femme, elle s’est enfuie d’autant plus vite qu’elle en aimait un autre. Un taxi lui est passé dessus en plein milieu de Piccadilly.
– Et il n’a pas été arrêté ?
– Au moment où elle expirait il était à bord du Leviathan.
Un silence suivit que Ted peupla en versant une autre ration de scotch dont il avala un bon tiers avant de soupirer :
– Dans un sens elle a eu de la chance, surtout si elle a été tuée sur le coup ! Je me demande ce qui lui serait arrivé si elle était venue jusqu’ici ?
– J’y ai pensé mais ces séjours clandestins au Palazzo comment les expliquez-vous ?
– Par la contrebande. Je suis persuadé qu’il en fait sur une grande échelle et sans doute préfère-t-il superviser personnellement certains envois, ou recevoir des fournisseurs plus facilement que dans ses bureaux de New York où Phil Anderson doit le surveiller. Et maintenant qu’est-ce que vous allez faire ?
– Il faut que je réfléchisse ! Encore une question ? Vient-il pendant la « Season » ?
– Toujours ! Il reste un temps variable entre trois semaines et un mois, en juillet pour une célébration à la mémoire de ses défuntes.
– Ce qui signifie qu’il ne va plus tarder… Pourriez-vous convaincre Mrs Bascombe de me parler ? Quelque chose me dit qu’elle en sait davantage que n’importe qui sur les habitudes de la maison.
– On peut essayer. Je vous emmènerai demain avec la camionnette mais on ne fera que passer juste le temps de vous mettre en contact. Après vous pourrez y aller seul…
Mais le lendemain, il fut impossible de trouver Betty Bascombe. Le bateau qu’elle amarrait auprès de sa maison – à peine plus qu’une cabane en bois mais soigneusement entretenue avec des murs que la femme devait blanchir à la chaux une année sur deux – était absent lui aussi.
– Elle doit être en mer, conclut Ted mais ça ne fait rien. Vous savez maintenant où elle habite et je vous donnerai un mot pour elle…
– L’endroit est joli, apprécia Morosini en contemplant l’étroite anse si calme où l’abrupt des rochers ne laissait pas place à la moindre grève, comment se fait-il que les milliardaires du coin ne s’en soient pas emparés ?
– Impossible ! Les Bascombe sont là depuis le XVIIe siècle comme ma taverne. Déjà, quand Peter a été arrêté, ça a failli déclencher une révolution dans le pays. Alors personne n’oserait toucher à Betty. Ils se contentent de l’ignorer et elle n’en demande pas plus.
– Et l’autre, le Ricci ? Tel que je le connais il n’aurait guère de scrupules à s’en débarrasser ?
– Il n’oserait pas : ce serait signer ses crimes et, en hiver, on aurait bien trouvé le moyen de le lyncher. Et il le sait !
– Étrange cette espèce de sécession entre la vieille ville et le Newport doré ! C’est une source de prospérité ?
– Et encore ce n’est plus ce que c’était mais notre île depuis que les premiers colons y sont venus a toujours été une terre de contrastes. Au commencement, comme dit la Bible, étaient les minorités persécutées du XVIIe siècle, Quakers puis Juifs et pourtant l’origine de la fortune de l’île, c’est l’esclavage, partie prépondérante du commerce avec les États du Sud.
– L’esclavage ?
– Eh oui ! Autant et même plus que Charleston, Savannah ou La Nouvelle-Orléans. Les anciens avaient mis au point un système parfait : ils bâtissaient des navires, les expédiaient en Afrique faire le plein de nègres puis cinglaient vers les Indes Occidentales où ils échangeaient leurs cargaisons contre du sucre, de la mélasse et de l’or. Après quoi ils revenaient ici où la mélasse était transformée en rhum. Ainsi se trouvait bouclé un circuit à toute épreuve. En outre nous entretenions d’excellentes relations avec les riches planteurs aristocrates du Sud que rejoignaient aussi les riches planteurs anglais de la Jamaïque. Cela pendant l’été pour fuir les fortes chaleurs. Mais personne n’avait fait construire de simili-palais ou de copies de châteaux. Tout ce monde vivait dans les simples maisons coloniales du vieux Newport où les réceptions succédaient aux réceptions durant tout le XVIIIe siècle, même après la Guerre d’Indépendance qui a fait disparaître les Anglais. Puis ce furent les planteurs du Sud après la guerre de Sécession.
– Vos planteurs avaient des esclaves ?
– Pas seulement eux. Le grand Washington en avait à Mount Vernon et Jefferson à Monticello. C’étaient les seigneurs de la Virginie. Nous avions d’ailleurs été les derniers à ratifier la Charte d’Indépendance et on s’est un peu fait tirer l’oreille pour aller se faire tuer dans le Sud. Ici c’était et c’est resté longtemps une terre de tolérance. Et puis, après la guerre Mrs Augustus Belmont est venue avec Ward Mac Allister, l’homme de toutes les folies qui a transformé nos pique-niques bon enfant en « fêtes champêtres » avec valets dorés versant le champagne à flots dans les bois ou sur les plages, architectures florales, argenterie massive, nappes de dentelles étalées à même le sol et orchestres cachés dans les buissons où les dîners de cent convives étaient quotidiens et où le moindre bal coûtait cent mille dollars. Et puis a commencé le règne de « la » Mrs Astor. C’est elle qui a limité la Haute Société à 400 personnes parce que c’est exactement ce que peuvent contenir ses salles de bal, tant à New York qu’ici… Vous savez le reste je pense, mais nous autres gens du vieux pays nous n’avons jamais pu nous faire à cette foire aux vanités qui n’est pas toujours du meilleur goût. Savez-vous qu’Harry Lehr a donné l’an passé un « dîner de chiens » où étaient invitées cent personnes et leurs toutous ?
– Qu’est-ce qu’on leur a donné à manger ? Des os ?
– Vous avez mis dans le mille ! Une fricassée d’os, du foie de veau bouilli et diverses autres gâteries. Tout le monde était par terre et la joyeuse réunion s’est terminée plutôt mal parce que si les hommes pratiquent l’hypocrisie, les chiens, eux, quand ils ne s’aiment pas, ça s’entend et ça se voit !
Morosini riait de bon cœur mais pas Mawes. Les bras croisés, il s’était approché du sentier dévalant les rochers et le quai de planches. Il regardait l’océan tout bleu où quelques voiles blanches évoluaient gracieusement.
– Vous me direz, soupira-t-il enfin, que six semaines sont vite passées. Après et avant nous avons la joie de contempler les plus beaux voiliers de l’univers et leurs propriétaires sont marins avant d’être richissimes : ceux-là se mêlent à nous pendant leurs entraînements… et ils sont les bienvenus… Tiens, mais… on dirait…
Ted interrompit son discours et une main en auvent au-dessus des yeux scruta l’horizon, sourcils froncés.
– Qu’y a-t-il ?
Ted étendit son bras gauche, un doigt pointé :
– Là-bas ! Une fumée !… la coque blanche d’un yacht ! Pourtant le premier qui arrive c’est traditionnellement le Nour Mahal, celui de Vincent Astor et il n’entre jamais au port avant ou après le 12 juillet…
Morosini avait de bons yeux mais ceux de Ted devaient être meilleurs pour distinguer ce genre de détail. Pendant un moment celui-ci ne dit rien regardant grossir ce qui apparut bientôt être un élégant steamer que le tavernier identifia aussitôt :
– C’est le Médicis ! Et il va droit au port sans passer par son repaire ? Il faut voir ça de près ! Venez ! On rentre !
Aldo n’avait rien à objecter et regrimpa dans la camionnette qui partit sur les chapeaux de roues. Il ne comprenait pas bien pourquoi Ted tenait tellement à assister à l’arrivée du navire mais s’abstint de poser la moindre question devant la mine farouche qu’arborait son compagnon dont l’attention était concentrée sur la route.
On entra dans Newport comme une fusée et en un rien de temps les freins crièrent quand on atterrit près du wharf où s’amarrerait tout à l’heure le navire. Ted jura entre ses dents : arrogante à souhait une somptueuse Rolls-Royce noire montée par un chauffeur et un valet de pied en livrée blanche et casquette galonnée était là.
– C’est ce que je pensais ! Ce type doit posséder une station de radio…
– Parce que les gens de Ricci ont été prévenus à temps pour venir le chercher ? Est-ce qu’un simple télégramme ne suffirait pas ? hasarda Aldo.
– Un télégramme passe par la Poste et serait arrivé au plus tard ce matin. Or il n’y en a pas eu…
– Comment le savez-vous ?
– J’aime à être tenu au courant et j’ai mon petit service de renseignements… C’est un peu illégal, je vous l’accorde, ajouta Ted dont l’œil glissait vers son passager mais vous n’imaginez pas à quel point c’est utile dans mon commerce ! Ça me permet de prévoir…
Il n’en dit pas davantage et Aldo eut le tact de ne pas lui demander de compléter sa phrase. Il commençait en effet à s’habituer à l’idée que, dans ce curieux pays aux lois draconiennes, le sport national pourrait bien consister à les contourner. Cependant cette histoire de radio privée lui semblait excessive.
– Quand je suis allé au « Palazzo » je n’ai rien vu, ni sur la bâtisse ni sur les communs qui ressemble à une antenne ?
– Peut-être parce que vous n’imaginiez pas qu’il pouvait y en avoir une. Quand on ne s’attend pas à trouver une chose on a moins de chance de la remarquer…
– Dans ce cas vous auriez pu la déceler ? Je suppose que vous êtes allé voir ?
– Je m’aventure rarement dans cet endroit et c’est vrai que je n’ai rien vu mais il se pourrait qu’on puisse la dissimuler.
Aldo n’insista pas. Le steamer blanc montrait à présent son nez fin entre l’île plate de Goat Island qui protégeait la partie la plus ancienne du port et l’avancée de Kings Park. Une petite foule sortie des boutiques ou des restaurants se rassemblait et les deux hommes descendirent pour s’y mêler. L’attente fut brève. À peine la coupée fut-elle au quai, quatre personnes en descendirent : d’abord Aloysius C. Ricci, puis deux femmes auxquelles il offrit la main pour les aider à mettre pied à terre, enfin un homme d’un certain âge comme l’une des dames qui était peut-être son épouse selon Aldo. Il fut rapidement renseigné :
– Tiens, remarqua Ted, il amène les Schwob ! D’habitude ils viennent seuls, sur leur propre bateau. Quant à la fille, je ne sais pas qui elle est… Pas la leur, ils n’ont pas d’enfants…
L’autre femme en effet était beaucoup plus jeune que Mrs Schwob même si la mode et la saison les vêtaient toutes deux de robes de soie claire bleu pâle pour la première et mauve pour la seconde sous des capelines de paille souple. Les hommes pour leur part portaient pantalons blancs et blazers marine sur des chemises non empesées mais cravatées aux couleurs du club nautique.
Tous les quatre semblaient fort gais, Ricci et le couple s’empressant autour de la benjamine qui avait un peu l’air d’une reine avec ses courtisans mais une reine rayonnante de grâce.
– Elle est ravissante ! commenta Ted soudain emballé. J’ai hâte de savoir qui elle est ?
Occupé à se demander s’il ne faisait pas un cauchemar, Aldo ne répondit pas. C’était à n’y pas croire et, tandis que le groupe se dirigeait vers la Rolls dont le valet de pied tenait la portière ouverte, il dévorait littéralement des yeux l’arrivante. D’un geste vif, elle venait d’ôter son chapeau en riant afin de laisser le vent de mer jouer dans sa chevelure d’un magnifique blond vénitien à reflets d’or rouge. Mais il sut qu’il ne se trompait pas même si cette couleur l’avait dérouté un instant. La mince silhouette, les longues jambes fines, l’allure dansante, le teint de fleur anglaise, le joli visage à fossettes et les yeux bleus – peut-être plus foncés que dans son souvenir mais cela pouvait venir d’un maquillage poussé ! – ne pouvaient appartenir qu’à une seule personne dont, bien souvent, Aldo avait pensé que dût-il vivre mille ans il ne l’oublierait pas. Une personne apparue un jour dans sa vie par le truchement de l’Orient-Express d’où il l’avait vue débarquer un matin en gare d’Istamboul au bras d’Adalbert. Depuis elle lui avait donné toutes les raisons de la détester mais, sachant de quoi elle était capable l’idée – ô combien consolante ! – d’observer le développement de ses relations avec Ricci pouvait ouvrir des horizons surprenants.
Cependant Ted au comble de l’excitation retournait à sa camionnette après avoir suivi des yeux la voiture emmenant la jeune femme et ses compagnons. En y remontant il confia à Morosini :
– Ce soir même je saurai comment elle s’appelle. Il me suffira d’aller porter à Mrs Schwob un pieaux huîtres ou une paire de homards en cadeau de bienvenue.
– Ça vous prend souvent ? émit Aldo sincèrement surpris.
– Quoi ?
– Ce coup de foudre pour une parfaite inconnue ? Elle est… charmante j’en conviens mais de là à flamber…
Ted haussa ses larges épaules et embraya férocement :
– Je suis ainsi ! Quand une fille me plaît, je suis prêt aux pires folies pour l’avoir. Vous comprenez maintenant pourquoi je ne me suis jamais marié mais pour celle-là j’irais au bout du monde à la nage. Elle est, elle est…
Dans son enthousiasme, Mawes ne trouvait plus ses mots. Il était devenu tout rouge et ses yeux lançaient des éclairs au point qu’Aldo se demanda s’il ne conviendrait pas de jeter un peu d’eau froide sur ce qui ressemblait à une insolation. Lui dire, par exemple, que lorsque lui-même avait rencontré sa belle inconnue, elle répondait au nom de l’Honorable Hilary Dawson mais que toutes les polices d’Europe la connaissaient sous le sobriquet de Margot la Pie et que ce n’était en fait rien d’autre qu’une voleuse de classe internationale.
Ne connaissant pas suffisamment son aubergiste pour savoir comment il prendrait ce genre de révélation, Morosini jugea plus sage de garder l’information pour lui et se contenta d’un :
– Cela ne vous dérange pas qu’elle vienne en compagnie de Ricci et qu’elle soit on ne sait ?… Sa maîtresse ?
– Vous rêvez ? Une fille comme elle avec ce… il faut avoir l’esprit mal tourné pour imaginer une chose pareille.
Là il exagérait. Aldo passa la vitesse supérieure :
– Comment étaient les femmes qu’on lui a tuées ? Des laiderons ?
– Oh non ! Mais…
– Il n’y a pas de mais : cet homme est assez riche pour s’offrir tout ce qu’il veut.
– Pas celle-là ! s’écria Ted avec indignation. Je reconnais volontiers qu’il a tout l’argent pour plaire mais une femme de cette classe avec ce regard, ce sourire, n’acceptera jamais d’un type pareil, même doré sur tranches comme il est, autre chose que l’hommage de son admiration sans rien accorder en échange ! J’en mettrais ma main au feu !
Aldo aurait pu prédire qu’il pourrait finir manchot mais s’abstint. Il savait de quoi Hilary – puisqu’il ne lui connaissait pas d’autre nom ! – était capable. Il avait vu Adalbert bêtifier devant elle pendant des mois mais celui-là battait tous les records ! Il avait d’ailleurs encore quelque chose à dire :
– Vous avez malgré tout raison d’attirer mon attention à ce sujet ! La pauvrette doit ignorer à quel genre d’individu elle a affaire ! Il va falloir ouvrir l’œil afin de la protéger si le besoin s’en faisait sentir !
La camionnette arrivait à cet instant devant la White Horse Tavern et Ted freina des quatre fers en faisant couiner ses pneus. Puis il se tourna vers son passager avec un grand sourire :
– Je suis certain que cette journée va compter dans ma vie, qu’il faut la marquer d’une pierre blanche !
– Si vous le dites !… Et vous allez faire quoi ? Allumer un feu de joie ?
La large patte de l’Américain s’abattit avec une vigoureuse cordialité sur le dos aristocratique de son client :
– Ce serait prématuré ! On verra plus tard… Est-ce que je vous ai déjà fait goûter le vieux rhum qu’on distillait au temps de la traite ? Je suis sûr que vous n’avez jamais rien bu de pareil !
CHAPITRE IX
LE FUGITIF
Mrs Adela Schwob aimait décidément beaucoup le pieaux huîtres car en revenant des « Oaks » où il était allé le porter lui-même, Ted irradiait la satisfaction par tous les pores de sa peau. Non seulement il savait ce qu’il désirait apprendre mais en outre, il l’avait vue ! Il lui avait parlé. Elle lui avait même souri quand Adela le lui avait présenté en disant qu’il était non seulement une sorte de gentilhomme d’ancienne souche fidèle gardien des traditions culinaires de l’île mais aussi le maître d’une maison possédant le double avantage d’être un monument historique et un lieu convivial comme les temps modernes n’en connaissaient plus. En ajoutant même qu’il était un peu la mémoire vivante de Newport.
– Elle s’appelle Mary Forsythe, exhala enfin le bienheureux dans son extase. C’est une Anglaise d’excellente famille connue des Schwob depuis longtemps et elle est arrivée à New York avec l’intention de répondre enfin à leur invitation pour la « Season ». Je suis sûr qu’elle en sera la reine car vous n’imaginez pas à quel point elle est exquise ! Les hommes vont se battre pour elle…
– Si c’est à coups de poing vous avez votre chance, coupa Morosini agacé, mais si c’est à l’épée ou au pistolet, je vous vois mal parti. Et Ricci dans cette affaire ?
– Lui ? Aucune importance ! Si Mary et ses amis sont arrivés avec lui, c’est qu’il leur avait proposé son yacht mais il n’a fait que les transporter.
– Et vous aussi par la même occasion ? Sincèrement, Ted Mawes, où pensez-vous aller de la sorte ? Jusqu’au mariage, après que vous aurez étendu raides morts tous ces prétendants que vous anticipez ?
– Pourquoi pas ? se renfrogna l’aubergiste. Elle pourrait tomber plus mal ? Je suis riche et si je n’appartiens pas à la Haute Société, j’appartiens à l’Histoire, comme dit Mrs Schwob. Ne sommes-nous pas, nous les fils des premiers colons, la vraie noblesse des États-Unis ?
– C’est incontestable, admit Aldo conciliant. Eh bien, il me reste à vous souhaiter bonne chance, mon ami ! Tous mes vœux vous accompagneront.
Aldo venait d’achever son dîner et laissant Ted à ses rêves, il sortit faire un tour avant de regagner l’agréable chambre, donnant sur un jardin fleuri de clématites et de roses trémières, où il logeait. La nuit ne s’était pas contentée de chasser le soleil, elle avait aussi amené une pluie fine, presque impalpable mais obstinée et pénétrante comme il en venait sur Venise au printemps. Et maintenant il faisait presque froid. Cela ne déplut pas au promeneur solitaire qui alla prendre un ciré au portemanteau de son logis avant de descendre au port déserté par les estivants, les badauds et la fermeture des boutiques, ce qui lui rendait son identité. Les rares enseignes lumineuses laissaient la vedette au petit phare dont le rayon blanc balayait l’eau noire de la baie.
Col relevé, les mains au fond des poches, semblable à n’importe quel marin attardé, il marcha lentement jusqu’au Médicis, s’assit sur un bollard d’amarrage et resta là à regarder le yacht comme s’il pouvait en extraire des réponses aux questions qu’il se posait, la première étant : qu’est-ce que Margot la Pie venait faire à Newport sous l’aspect lisse et rassurant d’une jeune amie d’un vieux couple de riches ferrailleurs ? Quand on la connaissait, il n’y avait qu’une réponse : se livrer à son habituelle industrie et ramasser une ample moisson de bijoux de prix. Peut-être pas chez ceux qui l’hébergeaient mais sans doute dans les fastueuses demeures d’alentour à l’occasion des fêtes, bals et autres réceptions où elle comptait se faire emmener. Il est vrai qu’une fois la société des 400 réunie, il y aurait de quoi combler pour un moment son appétit. Restait à savoir chez qui elle avait l’intention de faire son marché.
Une réponse se présenta à lui, née du nom « Médicis » étalé sous ses yeux mais Hilary – il aurait du mal à l’appeler autrement ! – devait tenir à jour sa liste des collectionneurs de joyaux prestigieux et Aloysius Ricci n’en avait jamais fait partie. Donc elle n’avait aucune raison de s’intéresser à lui…
Une idée soudaine lui traversa l’esprit et le fit sourire : il ne saurait y avoir de bonne « Season » à Newport sans les Astor – un ou deux membres du clan tout au moins ! – et si d’aventure la belle Alice rappliquait avec son nouveau toutou favori, il pourrait être amusant de voir la tête d’Adalbert coincé entre ses nouvelles amours et les anciennes ? Et si par hasard, Hilary était au courant du collier de Tout-Ank-Amon, la conjoncture vaudrait son pesant d’or…
Un chapelet de jurons italiens tira Aldo de ses réflexions. Derrière lui, un homme vêtu de noir mais dont il était impossible de distinguer le visage sortait – ou bien était-il éjecté ? – d’un de ces bars de port, si toniques jadis et où il n’était plus possible de ne boire que du café, du thé, du lait, de la limonade et autres boissons sans alcool. Ce dont, d’ailleurs, l’homme se plaignait :
– Foutu pays !… hic !… On ne peut… même plus… avaler, hic !… un p’tit quelque chose pour… hic !… se remonter le moral !
Si l’on en croyait son discours, l’inconnu l’avait déjà trouvé le « petit quelque chose » et n’était venu chercher là qu’un supplément de cuite. En s’approchant de lui, Aldo vit qu’il brandissait une bouteille vide mais comme son flot d’imprécations était proféré en italien, il alla l’attraper par un bras au moment où une embardée menaçait de l’envoyer se fracasser le crâne contre le mur d’une maison.
– Hé ! Doucement. Où prétendez-vous atterrir ?
Le reflet d’un des rares réverbères lui montra un visage brun et assez beau, mouillé mais plus par des larmes abondantes que par la pluie :
– Boire ! répondit l’homme. Je veux… boire ! Encore… et encore !
– Vous avez déjà bien assez bu et si vous continuez à brailler, vous allez vous faire arrêter. Où habitez-vous ?
– … t’regarde pas !… Et puis j’habite plus… nulle part !
Relevant la tête, il considéra Morosini d’un œil dubitatif mais pas trop glauque :
– T’es qui, toi ?… Un… hic !… Un Sicilien comme moi ?… Non !… T’es pas… Sicilien. Tu parles pointu !
Incontestablement il gardait dans son ivresse une part de lucidité comme tous ceux qui habitués à boire ne perdaient le sens qu’après de fortes libations.
– Je suis Italien quand même, admit Aldo renonçant pour l’occasion à son distinguo préféré. Le fait que son ivrogne soit Sicilien l’intéressait et il demanda « Comment t’appelles-tu ? »
– A… Agostino !… Et je veux boire… et puis foutre le camp… avant qu’ça arrive !
– Quoi ?
– Le… le mariage !… J’veux plus voir ça !
Un trait de lumière, fulgurant comme un éclair au milieu d’un ciel noir, traversa l’esprit d’Aldo, déclenché par ce prénom peu courant. Jacqueline Auger l’avait prononcé au Ritz. C’était celui du valet de Ricci, celui qui l’avait aidée à fuir en lui donnant un peu d’argent. Et c’était lui à présent qui voulait prendre le large ? Sa décision fut immédiate :
– Viens avec moi ! dit-il en empoignant le Sicilien qui chercha à lui échapper : mollement car il ne possédait ni la taille ni la force nerveuse d’Aldo.
– J’veux… aller nulle part ! J’veux boire !
– Tu auras à boire !
– Où… où qu’tu m’emmènes ?…
– À la Taverne !… Tu y trouveras ce qu’il faut ! Je vais te soutenir mais essaye de marcher droit…
Injonction superflue. S’il avait résisté Aldo était prêt à l’endormir d’un coup de poing et à le porter sur son dos. C’était un cadeau du Ciel que cet Agostino et il fallait le mettre à l’abri avant que ses confrères ne se mettent à sa recherche. Quelques minutes plus tard, tous deux faisaient à la Tavern une entrée, circonspecte de la part de Morosini. Par chance, le mauvais temps avait déjà renvoyé chez eux les derniers consommateurs et il n’y avait pratiquement personne. Ted n’était pas non plus en vue mais pensant qu’il s’était retiré en son privé, Aldo y transporta son intéressant ivrogne, frappa un coup bref et entra sans attendre la permission. Ted, en effet, était là, rêvassant en fumant une cigarette et se leva pour protester mais Aldo le prit de vitesse :
– Je m’excuserai plus tard ! Ce garçon est saoul comme toute la Pologne bien qu’il soit Sicilien mais il dit des choses passionnantes !
Sans grands ménagements, il laissa choir son fardeau sur le divan où il s’avachit avec un soupir béat, puis il demanda :
– Vous n’auriez pas quelque chose de fort à lui donner ?
– Vous venez de dire qu’il est saoul ? Ça ne vous paraît pas suffisant ?
– Juste un petit peu d’alcool pour que je puisse tenir ma promesse. Après on pourra le récurer au café !
Tandis que Ted servait un fond de verre de son précieux whisky, Aldo lui raconta ce qu’Agostino avait laissé échapper, sa terreur évidente et son désir de fuir. Au mot « mariage » l’aubergiste changea de couleur :
– Ce qui voudrait dire que Ricci a l’intention de convoler une troisième fois ?
– À votre avis ? Et… qui, selon vous, aurait-il l’intention d’épouser ?
Le hâle de Ted vira au gris cependant qu’une véritable angoisse montait dans son regard :
– Oh ! non ! s’écria-t-il. Pas elle ?
– J’ai peur que si. Ce n’est pas parce qu’elle n’habite pas le Palazzo qu’elle n’a pas l’intention d’y vivre ? Une Anglaise ne saurait respirer sous le toit de son fiancé avant le mariage. C’est valable d’ailleurs pour d’autres nationalités.
– Mais les précédentes habitaient là avant !
– Ça ne veut rien dire ! Celle-là doit tenir d’autant plus au respect des bons usages qu’elle n’est pas – et de loin ! – l’innocente ingénue que vous imaginez. Elle est certainement décidée à épouser Ricci…
– Qu’est-ce qui vous le fait croire ?
– La couleur de ses cheveux. Au naturel votre Mary Forsythe est d’un joli blond Scandinave, légèrement argenté…
– Vous la connaissez donc ?
– Oh oui ! Pardon de ne pas vous l’avoir révélé plus tôt mais je n’avais jusqu’ici aucune raison de le faire. Simplement parce que je ne pensais pas qu’avec ce qui va remplir Newport dans les jours prochains, Margot la Pie eût jeté son dévolu sur Ricci.
– Margot la Pie !
– Oui. La Pie voleuse ! C’est le surnom dont l’ont rebaptisée les diverses polices européennes qui n’ont encore jamais réussi à mettre la main dessus. Seule celle de Palestine, il y a trois ans, avait pu s’en emparer mais elle leur a échappé je ne sais trop comment. J’ajoute que sa spécialité ce sont les bijoux, de préférence anciens et historiques car ce n’est pas n’importe quelle chapardeuse : elle est très cultivée, très habile et froide comme glace pour ce qui est de la lucidité. À la limite, si je ne savais ce que nous partageons vous et moi, je serais enclin à plaindre Ricci de tomber dans ses filets : elle est capable de le dépouiller jusqu’à l’os !
Le malheureux Ted était effondré au milieu des éclats de son rêve démoli mais l’œil qu’il releva sur son étrange client recelait une méfiance que celui-ci n’aima pas.
– Comment pouvez-vous en savoir si long ? articula-t-il. Ça n’a pas grand-chose à voir avec la guerre d’Indépendance, le détachement français et le reste ?
– En effet, je l’avoue. Si je descends bien par ma mère d’un des officiers de Rochambeau, si j’aime dessiner et même peindre, je ne crois pas avoir le temps ni l’intention décrire un bouquin sur ce sujet.








