Текст книги "Les Joyaux de la sorcière"
Автор книги: Жюльетта Бенцони
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– Je vous croyais siciliens ?
– L’un n’empêche pas l’autre, vous devriez le savoir ! Les Pavignano le sont aussi mais donna Maria, la mère, était de Florence où elle conservait une demeure de famille. Cesare et elle s’y retrouvaient souvent et c’est au cours d’un de ces voyages qu’il a rencontré Bianca Buenaventuri dont il est tombé éperdument amoureux : elle ressemblait beaucoup à celle dont il avait fait son idéal féminin : Bianca Capello. Elle aussi l’a aimé et ils devaient se marier quand Pavignano à son tour est tombé amoureux d’elle. Il était riche, lui, alors que, même si certaines protections m’avaient permis de commencer ma fortune, nous ne pouvions nous comparer à lui. Pourtant Bianca l’a d’abord refusé : perdre Cesare lui semblait impossible. Alors Pavignano a employé les grands moyens : une nuit, ses gens se sont emparés de mon frère, l’ont emmené dans un lieu écarté et là ils l’ont massacré…
– N’aurait-il pas été plus simple de le tuer ?
– Un mort est parfois puissant ! Bianca l’aurait peut-être pleuré longtemps et Pavignano était pressé de la mettre dans son lit : mieux valait faire de Cesare un objet d’horreur et vous avez pu constater qu’ils ont réussi certainement au-delà de leurs espérances.
Au souvenir de ce visage de cauchemar qu’il avait entrevu, Morosini eut un frisson : plus de nez, plus de lèvres et autour des chairs tuméfiées, rongées par d’affreuses brûlures, un crâne presque chauve avec lui aussi des traces de brûlures, un seul œil visible, l’autre étant recouvert d’un bourrelet de peau violacée. On avait méticuleusement détruit cette figure avec une abominable cruauté. Le corps n’avait pas dû être épargné car l’homme boitait et ses épaules voûtées, ses longs bras évoquaient la silhouette d’un singe.
– Comment a-t-il pu résister ? pensa-t-il tout haut.
– Il était très vigoureux et on ne lui a infligé aucune blessure mortelle. Après quoi on l’a abandonné sur place où je l’ai découvert. Un message anonyme m’avait prévenu. Je vous passe la description du calvaire qu’il a enduré pour revivre bien qu’il passât pour disparu. Grâce à la Mafia, j’ai pu le faire soigner dans une clinique discrète. Son esprit était intact et l’un comme l’autre nous avons juré la vengeance. Les bourreaux ont été retrouvés et leur mort a été cruelle. Pour ce qui est de Pavignano et de sa fiancée vous savez ce qu’il en est advenu. J’ai moi-même égorgé Bianca et lui ai repris sa parure. Quant à Pavignano si on ne l’a pas retrouvé c’est parce que mes hommes – vous diriez mes complices n’est-ce pas ? – l’avaient enlevé. On a vitriolé son visage avant de l’enterrer vivant…
En dépit de son sang-froid, Aldo ne put étouffer un hoquet d’horreur. Il savait depuis longtemps quel degré de cruauté pouvaient atteindre les hommes – et singulièrement les Siciliens – dans la vengeance, mais c’était dur à avaler et il dut se forcer pour articuler calmement la question qui lui venait. Au pli de ses lèvres, son dégoût était visible :
– Je ne comprends pas. Vous avez pris les bijoux. Comment se fait-il qu’il vous ait fallu tuer la Solari pour les lui reprendre ?
– La plus simple des raisons : on me les a volés. J’avoue avoir eu du mal à les retrouver. Cela m’a pris du temps jusqu’à ce que j’apprenne que mon voleur était le père de Teresa Solari. Il était alors déjà passé de vie au trépas ce qui m’a évité de le lui faire payer…
– Vous avez préféré vous en prendre une fois de plus à une femme innocente ?
– Il me les fallait afin d’en parer les sosies de Bianca que je ne cessais de rechercher pour Cesare. Grâce à son génie financier – à la guerre aussi ! – mon empire se développait. Et j’ai construit pour lui ce palais…
– … dont il n’habite que les souterrains ! Magnifiquement aménagés je dois en convenir d’après ce que j’ai aperçu.
– Il lui arrive de venir dans ces appartements. Et même d’y loger. Ses hommes prennent alors en charge le palais. Seuls les gardes extérieurs et les jardiniers sont à demeure fixe.
– Et ils peuvent supporter sa vue ?
– Cesare se masque devant eux. Ils sont royalement payés et savent que s’il lui arrivait malheur ou s’ils parlaient, ils ne lui survivraient pas. Un seulement peut le voir tel qu’il est et c’est une femme, une infirmière qui l’aimait avant le désastre et qui l’a soigné en clinique. Elle est laide et lui a voué sa vie. J’ajoute qu’elle en sait autant que n’importe quel médecin : j’y ai veillé.
– Une femme ? Et il la respecte ?
– Je viens de vous dire qu’elle est laide. En outre, seules celles qui ressemblent à Bianca éveillent son désir… et sa rage ? Chez lui il y a le portrait de la Sorcière de Venise mais aussi ceux de « ses » femmes car ne vous y trompez pas, je ne les épouse que par procuration en quelque sorte puisque tous deux nous appelons Cesare. Seule la dernière n’a pas été peinte faute de temps mais surtout parce que cela n’a plus d’importance… Celle-ci l’accompagnera dans la mort et reposera en paix auprès de lui.
– En paix ? Après ce qu’elle aura subi ?
– Elle souffrira moins que les autres puisque demain à pareille heure tout sera détruit jusques et y compris l’accès aux souterrains… Permettez que je reprenne mon bien ? ajouta-t-il en refermant l’écrin sur le velours duquel Aldo venait de reposer la croix. Cette chère Mary va avoir la joie de s’en parer pour notre dîner de noces. Ce sera la dernière fois qu’ils apparaîtront en public sur une gorge de femme…
– Vous avez l’intention de les détruire aussi ?
– Une telle merveille ? Vous voulez rire ! Je vais les emporter avec moi comme le plus beau symbole de l’esclavage volontaire que je m’étais imposé ainsi que celui de ma liberté…
À son tour il contemplait les joyaux dont les reflets allumaient dans ses yeux des lueurs infernales. Son visage avait quelque chose de démoniaque et un désagréable filet glacé courut le long de l’échine de Morosini. En dépit de sa parole posée, de sa voix assurée l’homme était fou ! Pourtant se souvenant de ses racines siciliennes, Aldo lança :
– N’avez-vous pas peur de la colère divine ? Une croix est avant tout et quelle que soit la matière dont elle est faite, le symbole du Christ et vous en faites un instrument de mort ! C’est la damnation qui vous attend, Ricci, et le temps vous est compté car vous n’êtes plus un jeune homme…
D’un coup sec, le criminel referma l’écrin qu’il serra contre sa poitrine :
– L’important était que Cesare pût vivre dans la maison de nos ancêtres et y connaître des moments de bonheur absolu ! Quant à moi, je sais qu’il me reste du temps pour faire ma paix avec Dieu ! Mon astrologue m’a prédit une longue vie et je me suis toujours montré généreux avec les sociétés charitables. Je continuerai ailleurs ! Et même… oui je bâtirai une église à la mémoire de Cesare… mon sublime frère !
– Vous ne songeriez pas à une canonisation, pendant que vous y êtes ? fit Morosini acerbe mais le degré de mégalomanie de l’autre le rendait imperméable à la moindre forme d’ironie il leva un doigt doctoral :
– Par l’immensité de ses souffrances il la mériterait !
On frappa à la porte et aussitôt la tête de Crespo s’introduisit :
– Vous n’oubliez pas l’heure, Monsieur ? Il faudrait se presser…
– Vous avez raison ! Qu’on l’emmène ! fit-il en désignant Aldo comme s’il eût été un simple paquet.
– Si c’est à vos noces ainsi que vous l’avez annoncé, remarqua Aldo, je vous signale que je ne porte pas la tenue adéquate !
– Pour ce que vous devez en voir c’est largement suffisant. Rassurez-vous : le spectacle auquel je vous convie sera de choix. Cela vous consolera, j’espère, de n’être pas invité à dîner…
– Quoi ? Pas la moindre coupe de champagne pour boire à votre bonheur ? Décidément, vous ne saurez jamais vivre !
Il ironisait. Peut-être pour le plaisir dérisoire d’avoir le dernier mot mais tandis que Crespo et son gorille l’emmenaient, menottes aux mains à travers les salons, son esprit tournait à toute vitesse à la recherche d’un moyen de sortir de ce traquenard… et n’en trouvait aucun, réduit qu’il était à l’impuissance au milieu de ce palais délirant bourré de sbires et sans la plus petite arme à sa portée. Tout à l’heure il avait lutté contre l’envie de se jeter sur Ricci et de l’étrangler. Même si l’homme était vigoureux, lui se sentait assez de force nerveuse et de rage pour le faire mais il savait qu’avant de venir à bout de ce gros cou, il lui faudrait plus de temps qu’on ne lui en accorderait et qu’il signerait son arrêt de mort immédiat. Or la seule consolation qu’il lui restât était la certitude de rester vivant jusqu’au matin suivant puisqu’on le destinait à être enseveli sous les ruines du Palazzo… C’était mince !
Ses gardiens dont les poignes immobilisaient ses bras le conduisirent au bout de l’enfilade dans ce qui était sans aucun doute la chambre nuptiale, celle dont ne ressortaient jamais les épousées que l’on y menait. Et quelle chambre ! Jamais Aldo n’avait rien vu de si tarabiscoté ni de si doré !
La pièce principale en était l’alcôve où trônait le lit. Elle était précédée d’une sorte d’arc triomphal et d’une grille basse ouvrant par le milieu comme une table de communion, l’ensemble en bois doré. Le lit de soie pourpre mais tellement brodé qu’on distinguait à peine la couleur était surmonté d’un baldaquin carré dont le bandeau en bois sculpté se composait d’amours tenant d’épaisses guirlandes alternant avec des feuilles d’acanthes.
Dans le salon précédant ce monument, les cartouches, les amours, les volutes et les palmes recouvraient entièrement les murs et le plafond encadrant des miroirs. Ouvrages en fort relief, ces motifs laissaient paraître par endroits un fond très sombre qui en faisait mieux valoir l’éclat. Une énorme console du baroque le plus délirant placée entre les deux hautes fenêtres était destinée à servir de coiffeuse si l’on en jugeait par l’assortiment de flacons, de brosses, de coffrets et d’objets féminins disposés sur le brocart, doré lui aussi, pris dans le même tissu que les doubles rideaux. Le sol était fait d’une mosaïque de marbre sans le moindre tapis pour le réchauffer et les fauteuils en velours de Gênes dont on s’apercevait à peine qu’ils étaient rouges avaient l’air de flotter sur une glace colorée.
– Cette chambre à elle seule est déjà un cauchemar ! apprécia le prince-antiquaire. Qui peut avoir envie de dormir là-dedans ?
– Vous faites pas de bile, vous y dormirez à merveille, fit Crespo.
– Oh merci ! Me voilà rassuré…
L’une des deux fenêtres était ouverte ce qui permit au prisonnier d’apercevoir la baie et la proue du Médicisà l’ancre. Devant l’autre les rideaux étaient fermés. Crespo les écarta. Il y avait là une chaise de fer dont les pieds étaient vissés dans le sol. Débarrassé de ses menottes, Aldo y fut soigneusement attaché par des cordes, les mains liées derrière le dossier. On lui lia aussi les chevilles et pour finir, on le bâillonna :
– C’est pour éviter vos cris de joie, expliqua Crespo avec son mauvais sourire. Vous allez avoir la chance d’assister à la nuit de noce du patron, grand veinard ! L’attente sera peut-être un peu longue mais vous en serez tellement récompensé !
Après quoi, il tira devant lui les pans de brocart dont les extrémités s’étalaient mollement sur le sol de façon à ce qu’il ne manquât rien de ce qu’il se passerait dans la chambre tout en restant lui-même invisible. Ensuite Aldo se retrouva seul avec ses réflexions…
Qui n’avaient rien de réjouissant ! L’après-midi n’en étant qu’à son début, l’attente, comme disait Crespo, promettait d’être interminable surtout dans une telle position. Une chance encore – si l’on pouvait l’appeler ainsi ! – était qu’il ne fasse pas trop chaud ce qui eût rendu plus cruelle la soif qui ne manquerait pas de venir avant que la délirante bâtisse ne s’en aille en poussière. Le bâillon qui lui sciait les coins de la bouche ne ferait même que l’accélérer. Cependant Aldo refusa de s’étendre plus avant sur une perspective si désolante. Il serait temps de se laisser aller au désespoir quand plus aucune chance ne serait en vue.
Celles qui lui restaient étaient minces, aléatoires mais il s’y cramponnait de toutes ses forces. Il y avait Adalbert – et Pauline ! – à qui son absence devait sans doute poser quelques points d’interrogation. Ensuite venait Nelly Parker qui semblait posséder le talent de se faufiler partout comme une souris. Elle voulait sauver Betty Bascombe mais, si elle y parvenait, peut-être réussiraient-elles à elles deux à mettre en échec les plans monstrueux de Ricci. Malheureusement aucun d’eux ne savait que le temps de survie d’Aldo lui était compté si chichement. Enfin, peut-être pouvait-on attendre quelque chose d’Hilary elle-même ?
Après le mauvais tour qu’elle lui avait joué et ce qu’il en savait, elle ne lèverait certainement pas le petit doigt pour le tirer d’affaire mais elle lui avait laissé entendre qu’elle comptait donner du fil à retordre à son futur époux, qu’elle ne se laisserait pas mener comme un mouton à l’abattoir et qu’elle prenait des précautions dans ce but. Quant à Ricci, même s’il ne gardait guère d’illusions sur elle, il ne mesurait certainement pas à sa juste valeur la froide détermination de cette fille. Leur affrontement quand tous deux se retrouveraient face à face dans cette chambre vaudrait sans doute d’être observé. Restait à savoir, quand cette opportunité se présenterait, s’il serait possible d’en tirer parti ?…
En attendant, il entreprit de tester la résistance de ses liens en essayant d’abord de faire jouer ses poignets, remerciant Dieu que l’on eût renoncé aux menottes à cause de la largeur du dossier de sa chaise mais c’était une maigre consolation : le chanvre était épais et les nœuds solidement faits.
Pourtant il ne se décourageait pas, s’accordant un moment de repos entre chaque effort pour éviter de s’épuiser. Il restait alors rigoureusement immobile en contrôlant sa respiration. Par la fente du rideau il contemplait l’énorme lit qui ressemblait à un trône ou à un autel artificiel. Un détail retint son attention : alors que la maison en débordait, il n’y avait pas la moindre fleur dans la chambre nuptiale. En outre la couverture du lit n’était pas faite et il n’y avait pas d’oreiller.
Aldo examina ensuite le décrochement de l’alcôve où sur chaque pan de mur, la fissure rectiligne d’une porte se dessinait au milieu des reliefs dorés. L’une pouvait être un placard celui justement des oreillers et des couvertures mais l’autre ouvrait peut-être le chemin par lequel les victimes étaient menées au Minotaure. Aucune autre issue n’était en vue…
Tout en réfléchissant Aldo essayait de bouger dans ses liens, gonflant ses muscles et les détendant dans l’espoir de donner aux cordes un peu de jeu. Il l’avait fait pendant que Crespo le liait mais le truand serrait fort et sa victime n’avait obtenu en revenant au volume normal qu’un léger soulagement rendant les cordes à peu près supportables mais de là à les relâcher il y avait un monde…
Pendant ce temps le Palazzo s’emplissait de bruits et de rumeurs. Les serviteurs auxquels on avait sans doute ajouté les traditionnels extra comme cela se faisait partout – et peut-être ici plus qu’ailleurs, les hommes de Ricci n’étant pas tous aptes à endosser la veste blanche pour passer des plateaux avec habileté ou se pencher avec sollicitude sur des dîneurs attablés ! – étaient sur le pied de guerre. À cette heure le mariage devait être célébré aux « Oaks » et les voitures n’allaient pas tarder à arriver. Le bruit du moteur de la première fut le signal pour l’orchestre qui entama une valse lente. En même temps et bien qu’il fît encore jour, le palais s’illumina. La fête mortelle était commencée…
CHAPITRE XIV
NUIT DE NOCES
Peu à peu une relative obscurité envahit la chambre. La nuit était tombée mais la fenêtre ouverte laissait pénétrer le reflet des cordons lumineux disposés sur la façade. Avec eux arrivaient le bruit des conversations sur fond de musique douce, les tintements du cristal et de l’argenterie mais fort peu de rires. Autant dire, rien. Ces gens étaient là dans l’attente de quelque chose et ce quelque chose ne prêtait guère à la plaisanterie. En fait de souper de noces, ce repas devait ressembler à ces dîners funéraires qu’affectionnaient les Romains. Les fumets qu’il exhalait n’en étaient pas moins délectables, et Aldo, toujours rivé à sa chaise, subissait un supplice renouvelé de Tantale. Surtout, comme il l’avait prévu, la soif commençait à se faire sentir.
En dépit de ses efforts, il n’avait que très peu réussi à détendre ses liens et ses mains le brûlaient. Pour se distraire il tentait d’imaginer où pouvaient bien être Adalbert, Pauline et aussi Nelly tandis que s’égrenaient les heures le rapprochant implacablement du dénouement ? Les deux premiers étaient-ils au nombre des convives ? Avaient-ils seulement été invités ?
Un intermède lui fit passer quelques minutes : Crespo entra muni d’un bougeoir à l’aide duquel il alluma les flambeaux dispersés un peu partout dans la chambre dont les ors se mirent à briller d’un vif éclat. Deux d’entre eux encadraient le lit toujours aussi inhospitalier et qui du coup prit un curieux aspect de catafalque. Quand ce fut fini, le malandrin vint donner un coup d’œil au prisonnier. Devinant qu’il venait s’assurer de l’état de ses liens, Aldo regonfla aussitôt ses muscles et Crespo ne jugea pas utile de resserrer quoi que ce soit. Avant de partir il lâcha même :
– Vous impatientez pas, la fin approche ! Les invités n’ont pas l’air de s’amuser et on ne va pas tarder à tirer le feu d’artifice. Quand ils seront partis le spectacle sera pour vous tout seul !
Les premières fusées furent tirées peu de temps après son passage. Aldo pouvait en apercevoir le reflet dans un miroir. Elles se succédaient à un rythme rapide et leurs détonations répétées ne permettaient guère à Morosini de saisir la moindre bribe des conversations qui à présent se déroulaient sur la terrasse, sous les fenêtres. Parfois des applaudissements se faisaient entendre mais ils étaient simplement polis, non enthousiastes. Il y en eut davantage quand le spectacle se termina mais à peine plus et ils s’éteignirent vite comme les bruits de voix donnant l’impression que tous ces gens avaient hâte à présent de rentrer chez eux. Le ronflement des moteurs arriva presque aussitôt, ce qui fit penser à Aldo que cela ressemblait plus à un sauve-qui-peut qu’à un départ normal.
En fait, déçu, même irrité par le manque d’enthousiasme de ses invités, Ricci leur avait pratiquement demandé de quitter les lieux en déclarant que devant partir de bonne heure le lendemain matin pour leur voyage de noces aux Caraïbes avec le Médicis, sa jeune femme et lui-même souhaitaient se retirer dans leurs appartements pour y connaître quelques heures d’intimité. Cela avait jeté un froid vite remplacé par une hâte quasi primitive à rejoindre les voitures créant ainsi une certaine confusion. L’orchestre continuait de jouer mais les vrombissements des klaxons eurent un moment le dessus.
Enfin tout rentra dans l’ordre et force resta aux musiciens. Il y eut un temps de silence puis la musique reprit, solennelle cette fois : elle jouait la Marche Nuptialede Mendelssohn et Aldo comprit que le dernier acte allait se jouer. Surtout quand il entendit se rapprocher les violons…
Sous les mains gantées de deux laquais porteurs de flambeaux, le double battant de la porte s’ouvrit devant le nouveau couple. Ricci en habit noir menait par la main, selon l’antique tradition, une Hilary proprement éblouissante. Elle ressemblait à un portrait de Pisanello dans sa robe de pourpre et d’or semée de perles, aux manches énormes, et sur ses cheveux tirés en arrière une sorte de turban rond comme une citrouille, de même tissu et presque aussi imposant. Cette mode-là en retard d’un bon siècle sur celle de Bianca Capello n’en était pas moins spectaculaire et même séduisante par la magie du large et profond décolleté carré sur lequel étincelait la croix de rubis… les pendants d’oreilles complétaient admirablement la fantastique coiffure plus royale que bien des couronnes. Jamais Hilary n’avait été aussi belle et en dépit de son ressentiment, Morosini ne pouvait que déplorer la fin prochaine et barbare de cette éblouissante créature… ainsi que sa propre impuissance car il n’avait pas réussi à se défaire de ses entraves pas plus qu’à ébranler son siège pour l’arracher au sol et se procurer ainsi, éventuellement, une surface coupante. Aussi approchait-il dangereusement les bornes du désespoir.
Tandis que les laquais se retiraient, Ricci amenait sa femme au centre de la pièce. Il souriait de toutes ses dents en or avec aux yeux une flamme d’orgueil en posant un baiser sur les lèvres entrouvertes :
– Nous voici enfin l’un à l’autre, ma chère ! L’heure la plus exquise que j’aie jamais vécue…
Tout en parlant, il voulut la prendre dans ses bras mais la raideur de la jupe et l’importance des manches ne le permirent pas et il maugréa :
– Pourquoi avoir choisi une robe pareille ? Elle n’est pas conforme à ce que l’on portait à Florence au XVIe siècle et pas davantage à ce que je souhaitais !
– Essayez de ne pas trop m’en vouloir, flûta Hilary d’une voix sucrée qui fit dresser l’oreille d’Aldo. Depuis toujours je rêve de porter une toilette semblable. Jamais je n’ai rien vu d’aussi somptueux ! Et avouez qu’elle me va à merveille…
– Sans doute, sans doute mais…
– … et qu’elle met admirablement en valeur cette splendide parure.
– J’en conviens entièrement, soupira-t-il en essayant de poser ses mains sur la rondeur à demi découverte des épaules mais elle lui échappa pour parcourir la chambre en regardant autour d’elle avant de se fixer sur le lit…
– Comment se fait-il que la couverture ne soit pas faite ? Il y a trop d’hommes à votre service et pas assez de femmes. Appelez ma femme de chambre je vous prie !
– Nous n’en avons pas besoin, carissima ! C’est à moi que revient le délicieux privilège de vous déshabiller !
Il louvoyait pour s’approcher d’elle par-derrière afin d’atteindre les agrafes de fermeture mais d’une souple glissade elle rétablit la distance entre eux.
– Certainement non ! Vous allez tout déchirer et je veux garder ce costume intact ! Appelez Brownie ! Elle a des doigts de fée !
Ricci parut soudain ulcéré :
– Il est hors de question d’introduire une domestique dans ma nuit de noces ! Et je ne comprends même pas que vous puissiez avoir cette idée ! Si par malheur j’abîme votre robe je vous en ferai faire une identique ! D’ailleurs ajouta-t-il en s’efforçant de sourire, je vous assure que je suis beaucoup plus adroit que vous ne le supposez…
– J’en suis persuadée mais, de toute façon, il faut appeler ma camériste. Ne fût-ce que pour apporter mes vêtements de nuit dont je ne peux pas faire autrement que constater l’absence ! Quand je vous dis que le service est mal fait ici… Je ne suis pas habituée à de tels manquements !
– Ce n’est rien, ma douce. Je vais aller vous les chercher moi-même… si vous y tenez absolument !
– Comment si j’y tiens ? Mais bien sûr ! Un déshabillé si ravissant ! Satin nacré et dentelles de Malines. Faites dire à Brownie qu’elle me les apporte.
– Moi je n’y tiens pas ! fit Ricci avec âme. Satin, dentelles, si beaux qu’ils soient ne sont que barrières insupportables pour l’époux passionné que je suis. Jamais vous ne serez plus belle que nue… et c’est nue que je vous veux !
De son coin, Aldo admira en connaisseur la rougeur qui envahit le visage de la jeune femme. Si elle n’était pas fondamentalement bégueule, c’était une artiste exceptionnelle ! Elle riposta, l’air courroucé :
– Il n’est pas d’usage en Angleterre de jeter des termes aussi vulgaires au visage d’une jeune mariée. Vous pourriez au moins faire preuve d’un semblant de délicatesse et ne pas effaroucher ma pudeur ! Je veux Brownie !
Le soupir de Ricci aurait pu faire tomber le ciel de lit :
– Bon ! Je vais vous dire : j’ai envoyé votre Brownie sur le Médicisoù elle est en train de ranger vos affaires afin que demain, quand nous appareillerons, tout soit en ordre. Voyez si j’ai péché c’est par excès de prévenance. Allons, ma douce, ma colombe cessez de vous rebeller. Le temps de nous aimer est venu. Ne résistez plus à l’attirance que nous éprouvons l’un envers l’autre. Moi surtout, évidemment puisque je suis votre aîné… et que vous êtes belle à damner un saint. Laissez-moi vous déshabiller ?
– Et je devrais sans doute vous rendre le même service… ou prétendez-vous faire l’amour en habit ? fit Hilary glaciale. Je me demande où vous avez été élevé ? Un gentleman a recours aux services d’un valet…
En jouant ainsi la pudibonderie offensée, Hilary était impayable et en des circonstances moins dramatiques, Aldo se serait amusé franchement mais la menace qui planait lui ôtait l’envie de rire. D’ailleurs, Ricci commençait visiblement à perdre patience comme en témoignait la dangereuse lueur de son regard. Il devait se sentir ridicule aux yeux de l’observateur attentif qu’il s’était lui-même donné. Il lâcha les vannes de sa colère, jeta bas son habit, arracha sa cravate et le plastron glacé de sa chemise, faisant sauter les boutons de diamants :
– En voilà assez ! cracha-t-il. Je te plais mieux comme ça, espèce de garce ? Alors à ton tour ! Il est temps pour toi d’apprendre qui est le maître ici… Mais d’abord enlève tes bijoux !
La main pâle d’Hilary remonta à sa gorge, se posant sur la croix scintillante :
– Ma foi non ! Je les garde. Ils me vont trop bien ! Je crois même que je ne vous les rendrai jamais…
– Ah tu le crois ?
Chargeant comme un taureau furieux, Ricci se rua sur elle mais à nouveau elle esquiva, cherchant quelque chose dans l’une de ses volumineuses manches et quand elle se retrouva en face de son époux, elle tenait en main un revolver chargé dont elle ôta calmement le cran de sûreté.
– Mais oui je crois, fit-elle avec un sourire moqueur. Et n’imaginez surtout pas que j’hésiterais à tirer sur vous. Je suis très habile à ce jeu. Bien plus qu’à celui que vous prétendez m’imposer. Je ne suis pas la dinde que vous pensez, signor Ricci, et vous voyez je me suis préparée ainsi qu’il convenait à une nuit de noces avec un truand !
La voix lente, sèchement ironique passait visiblement sur les nerfs de Ricci tel un poinçon sur de l’ardoise. D’où il était Aldo pouvait voir sa figure se gonfler de fureur mais il lui restait encore assez d’empire sur soi pour se reprendre en main.
– Tire si ça t’amuse ! Tu ne me survivrais que de quelques secondes ! Qu’est-ce que tu t’imagines faire avec ton joujou dans cette maison pleine d’hommes armés ?
– Pleine d’hommes armés ? Si j’étais vous j’en serais moins persuadé. J’ai les miens aussi et vous avez fait preuve d’une grande naïveté quand vous avez fait embaucher vos extra. Ils sont tous à moi.
– Tu bluffes ! C’est impossible !
– Ah vraiment ?
Sans le quitter des yeux, elle recula vers la porte qu’elle ouvrit de sa main libre :
– Entrez, vous autres !
Mais personne n’entra. En revanche des coups de feu éclatèrent dans divers endroits avec parfois des cris étouffés. Hilary blêmit cependant que Ricci se mettait à rire :
– Ta petite entreprise ne semble pas marcher très fort, ironisa-t-il. Ce n’est pas aux vieux singes qu’on apprend à faire des grimaces, ma belle !
Pourtant la voix de la jeune femme ne tremblait pas quand elle remarqua :
– On va aller voir de plus près. Avancez ! ordonna-t-elle en accompagnant sa parole d’un mouvement de son arme. Et les bras en l’air s’il vous plaît !
Devinant à la tension de sa voix qu’elle n’hésiterait pas à tirer, Ricci obéit mais au moment où il allait passer la porte Crespo s’y encadra tenant un pistolet encore fumant :
– Ils ont bien failli nous avoir ! fit-il avec satisfaction.
Instantanément il vit ce qui se passait, leva son arme mais Hilary fut plus rapide que lui et il s’écroula, frappé en plein milieu du front avec une précision diabolique. Cependant l’attention de la jeune femme s’étant écartée de lui une fraction de seconde, Ricci en profita avec une rapidité inattendue chez un homme de ce poids : il bondit sur elle. Un moment ils luttèrent pour la possession du revolver… La partie était trop inégale et cette fois l’encombrement de sa robe ne put rien contre la charge d’un homme furieux. Il l’empoigna, la jeta sur le lit, arrachant le turban au passage et maîtrisant ses deux mains réunies dans l’une des siennes, se mit à la gifler méthodiquement une joue après l’autre. Elle cria de douleur mais il continua jusqu’à ce qu’elle soit étourdie. Alors il la lâcha sans oublier de récupérer au passage la croix et les pendants d’oreilles qu’il glissa dans la poche de son pantalon :
– Il est temps que tu apprennes qui commande. Tu as voulu jouer au plus fin avec moi, tu vas en payer le prix. Et comme je tiens à ce que tu apprécies l’étendue de ton bonheur…
Il se redressa, alla ouvrir une armoire dissimulée dans un mur, y prit une bouteille de grappa dont il s’adjugea une rasade avant de revenir au lit où Hilary reprenait ses esprits, lui mit le goulot dans la bouche et lui en fit avaler. Ranimée, elle s’étrangla, toussa mais se releva avec la rapidité d’un cobra pour se jeter sur Ricci toutes griffes dehors. Il s’attendait à l’attaque et la repoussa brutalement sur le lit. Et cette fois elle n’eut pas le temps de revenir à la charge : tombant soudain du baldaquin, un filet aux mailles dorées s’abattit sur elle.
Se sentant prise au piège, elle se débattit furieusement mais ne fit que s’entortiller plus étroitement tandis que son bourreau, les mains aux hanches, riait à gorge déployée :
– Tu as compris ? articula-t-il enfin en retrouvant un peu de calme. Maintenant c’est là qu’on se quitte, ma belle… mais rassure-toi, tu vas l’avoir, ta nuit de noces ! Et une belle !… Moins longue que d’habitude hélas mais on ne peut pas tout avoir…
Sous les yeux incrédules d’Aldo qui recommençait ses efforts pour se libérer, Ricci appuya sur une feuille d’acanthe de la muraille. Un déclic puis un léger ronronnement se firent entendre et le lit séparé de sa tête baroque et de son baldaquin s’enfonça lentement dans le sol…
En le sentant céder sous elle, Hilary poussa un cri auquel fit écho le rire de l’assassin.








