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Les Joyaux de la sorcière
  • Текст добавлен: 7 октября 2016, 14:30

Текст книги "Les Joyaux de la sorcière"


Автор книги: Жюльетта Бенцони



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– Tu es inquiète, mon cœur ? C’est vrai ?

– Vrai ! Je suis persuadée que tu te lances déjà, au moins en pensée, sur la trace de ces sacrés bijoux… et cette histoire ne me plaît pas. Ces femmes assassinées…

– Ce que j’ai en tête c’est simplement un petit tour à Londres en général et à Scotland Yard en particulier.

– Tu veux voir Warren ?

– Oui. Son opinion a beaucoup d’importance pour moi. Et tu pourrais venir avec moi. Ce n’est pas loin et tu irais courir les magasins avec Mary ? Elle doit être rentrée des Indes puisque son mariage avec Douglas Mac Intyre a lieu dans deux mois en Écosse (4).

– Mary est à Kapurthala où elle fait le portrait de la princesse Blinda tandis que Douglas est à Peshawar en mission. Quant au mariage il est prévu dans un mois mais à Delhi, chez le Vice-Roi. J’ai reçu une lettre un peu avant que nous ne quittions Venise !

– Et tu ne m’as rien dit ?

– Tu as toujours tellement de chats à fouetter ! Tu es parti comme la foudre pour Paris où je t’ai rejoint quelques jours après… Cela m’était sorti de l’idée. Alors si tu vas à Londres tu y vas seul. Je préfère t’attendre ici… mais pas pendant des mois ! Si tu tardes trop je rentrerai.

Aldo vint s’accroupir auprès de sa femme dont il prit les deux mains entre les siennes :

– Nous nous étions juré de ne plus nous séparer ? Viens avec moi en Angleterre et ensuite nous rentrerons ensemble !

– Non, mon chéri ! Il y a là quelqu’un dont je dois prendre grand soin et, en outre, je te connais trop bien ! Si tu flaires une piste, rien ne pourra t’arrêter et tu te retrouveras de l’autre côté de l’Atlantique sans même t’en apercevoir.

– Tu me juges si mal ? fit Aldo d’un air si déconfit que Lisa se mit à rire :

– Non seulement je ne te juge pas mal mais je ne te juge pas du tout. Simplement, il faut que je me fasse à l’idée qu’on n’a pas droit aux états d’âme quand on est ta femme. C’est le revers de la médaille.

– Alors je n’y vais pas, décréta Morosini en se relevant.

– Mais si tu vas y aller, sinon ton esprit engendrera toute une série d’idées fixes tant que tu ne sauras pas où sont passés les cadeaux du Doge ! Et moi j’ai besoin de paix. Au moins pour quelques mois. Alors va à Londres et voyons ce qu’il en sortira !…

– Oui, mais à présent, te laisser m’ennuie. Tu vas te tourmenter et ce ne sera pas bon pour le bébé.

– Pas à ce point tout de même ! Si tu veux savoir je vais te dire ce qui m’inquiète le plus : c’est de te voir t’embarquer seul dans cette aventure car je sens que c’en sera une. Si Adalbert était avec toi je serais beaucoup plus tranquille.

– Oui mais une fois de plus il est aux abonnés absents, Adalbert, et personne ne sait où il est passé.

Tante Amélie qui, avec Marie-Angéline, s’était écartée avec discrétion du duo revint sur le devant de la scène pour envelopper les épaules de Lisa d’un bras protecteur :

– Vous faites du roman d’anticipation pour l’instant, mes enfants ! Voyons d’abord ce qu’Aldo va rapporter de chez le Superintendant. Lisa, vous pouvez rester ici le temps que vous voudrez. Et faire venir les jumeaux s’ils vous manquent trop. Quant à Vidal-Pellicorne, il va bien reparaître un jour ? Plan-Crépin se fera un plaisir de surveiller ce qui se passe rue Jouffroy. Quand il revient, on te l’envoie, mon garçon. Il suffira que nous sachions où t’atteindre…

Lisa tourna la tête afin de poser ses lèvres sur la joue poudrée de la vieille dame :

– Vous savez toujours ce qu’il faut dire, Tante Amélie. Avec vous tout devient simple…

– et puis, flûta Marie-Angéline occupée à servir le café, en cas de besoin, je suis là, moi…

Ainsi conforté, Morosini prit le lendemain matin, en gare du Nord, le rapide de Calais.

« Ce qu’il y a de bon avec les Anglais c’est que chez eux rien n’a jamais l’air de changer, se disait Morosini en franchissant deux jours plus tard les grilles de Scotland Yard. Cela évite de mesurer le temps qui passe et de se sentir vieillir. »

C’était valable, évidemment, pour le solide bâtiment flanqué d’une tour ronde en sombre granit de Dartmoor fait pour défier les siècles mais aussi pour les hommes de garde et leur casque ovoïde la jugulaire au menton qui gommait les différences physiques, la taille des moustaches, les longs couloirs gris… et peut-être aussi le sergent qui, au poste de garde, accueillit sa demande d’être reçu par le Chief-Superintendant Warren. Et en fait c’était le même. Le nom qu’on lui donna lui fit lever la tête et lui arracha l’ombre d’un sourire :

– Il y a longtemps qu’on ne vous a vu, sir ! émit-il avec sobriété avant de décrocher le téléphone intérieur pour s’assurer que l’on pouvait recevoir. Quelques mots brefs puis « Vous êtes attendu ! »

– Même étage, même bureau ?

– Bien entendu, sir !

Dédaignant l’ascenseur, Morosini choisit l’escalier. Une activité mesurée, feutrée même régnait dans la grande maison. Au siège de la police de Sa Majesté, les portes ne claquaient pas comme au Quai des Orfèvres mais les brouillards extérieurs étaient renforcés par la fumée des pipes – dont chacun sait qu’elles sont propices à la réflexion – ou des cigarettes. Un planton qui ne fumait pas, lui, ouvrit devant le visiteur une porte matelassée et celui-ci put constater que la pièce où travaillait son ami était toujours la même avec ses classeurs d’un brun presque noir, ses lampes à opalines vertes, son fauteuil de cuir noir usagé et ses chaises inconfortables. L’unique changement – et il était de taille ! – venait de Gordon Warren lui-même : tous les souvenirs qu’en conservait Aldo étaient gris. Or, il arborait ce jour-là un complet bleu marine admirablement coupé comme d’habitude, agrémenté en outre d’un bleuet à la boutonnière. L’inévitable macfarlane était cependant pareillement présent et pendait à un porte-manteau comme un drapeau en berne.

– Heureux de vous voir, Morosini, fit Warren venu à sa rencontre. J’espère que votre visite est purement amicale ?

Au physique il n’avait pas changé : long, maigre, chauve, l’œil bouton d’or et la lèvre mince, il tendit à son visiteur une main osseuse mais forte qui broya joyeusement ses aristocratiques phalanges. Le ton était calme, uni mais à la petite étincelle dans l’œil et au léger frémissement des lèvres bien rasées on pouvait déduire une joie extravagante qu’Aldo eût vivement regretté de ternir :

– Si j’ai fait le voyage depuis Paris, c’est uniquement pour vous voir, dit-il. J’avoue que j’ai une ou deux questions à vous poser mais j’aurais pu vous écrire. Je n’ai pas résisté. Mais d’abord comment allez-vous ?

– Bien, je suppose. C’est une question que je ne me pose jamais. En revanche, donnez-moi des nouvelles de Lisa mais si vous étiez à Paris peut-être n’en avez-vous pas de fraîches ?

« Sacré policier ! pensa Morosini, tu veux savoir ce que je faisais en France ? » Cela ne le gênant pas de répondre il s’exécuta :

– Elle a profité de mon voyage pour venir faire le tour des couturiers et elle est en forme. Moi j’avais été appelé en consultation par votre confrère Langlois au sujet d’une affaire assez vaseuse…

– Les curieuses collections de ce vicomte qui s’est octroyé une mort présidentielle, je suppose ?

– Décidément on ne peut rien vous cacher, dit Aldo en riant. Nous avons réussi à rendre certains bijoux à leurs véritables propriétaires.

– Si vous pensez que quelques-uns d’entre eux étaient anglais, c’est non.

– Je le savais et je n’aurais pas affronté un Pas-de-Calais grincheux pour ça. Ce qui m’amène est une histoire bien plus ancienne qui remonte à un temps où nous ne nous connaissions pas. Vous souvenez-vous de la mort tragique de la cantatrice Teresa Solari ?

– Tuée au Covent Garden en décembre 21 ? Pas facile à oublier. La femme était fort belle et sa voix exceptionnelle… mais comment en êtes-vous venu à vous y intéresser ? À cause des bijoux qu’on a volés sur son cadavre ?

– Naturellement. Eux aussi étaient exceptionnels, ou plutôt le sont toujours car je suppose qu’ils doivent être quelque part. Vous n’en auriez pas une petite idée par hasard ?

– Aucune. Les journaux en auraient fait état… Mais comment cette histoire est-elle venue jusqu’à vous ? À l’époque votre notoriété était encore… jeune ?

– Elle n’est pas encore si vieille. C’est le peintre Boldini qui m’a renseigné. Un vrai conte fantastique mais il vaut d’être rapporté et en venant je n’avais pas l’intention de vous cacher quoi que ce soit.

Avec sa précision habituelle, Morosini évoqua le portrait de Madame d’Ostel sans se perdre dans les détails et sans céder à un lyrisme dont il savait que Warren avait horreur. Celui-ci l’écouta avec une attention soutenue, tout en prenant quelques notes.

– Des joyaux Médicis ? Peste ! soupira-t-il quand Aldo eut fini. Votre Boldini ne me l’avait pas dit. Je me demande pourquoi d’ailleurs ?

– Je crois qu’il avait l’impression de ne pas vous intéresser et aussi que vous redoutiez de le voir se mêler à votre enquête.

– Il n’a pas entièrement tort. Je me souviens qu’il m’avait un peu agacé avec le lamento dont il m’a régalé à l’époque. En plus il ne me lâchait pas et trouvait visiblement que l’enquête piétinait.

– En dépit du fait qu’il ait rendu hommage à votre valeur, ça aussi c’est vrai. Il pense même qu’elle a été abandonnée…

Warren lâcha son crayon, planta ses coudes sur son bureau et darda sur Aldo un regard qui pesait une tonne :

– Jamais nous n’abandonnons faute de résultat. Le dossier n’est toujours pas refermé… même si l’assassin a été retrouvé.

– Vous l’avez eu ? Qui était-ce ?

– Oh ! Un simple exécutant : un certain Bobby Rasty qui s’était fait engager au théâtre comme machiniste quelques semaines avant la représentation. Quelqu’un l’a vu s’enfuir de Covent Garden aussitôt après la découverte du cadavre. Il est monté dans une voiture qui l’attendait sur l’arrière du bâtiment…

– Et vous avez réussi à mettre la main dessus quelque temps après ?

– C’est la brigade fluviale qui l’a fait quand elle a repêché son corps près de Wapping environ un mois après le crime. Il avait été proprement égorgé.

– Autrement dit, il n’était qu’un comparse et le véritable assassin vous ne l’avez pas coincé ?

– Non. C’est pourquoi le dossier n’est pas refermé. Auriez-vous une suggestion ? ajouta le policier mine de rien en feignant de concentrer son attention sur son crayon dont, à l’aide d’un canif, il entreprit de retailler la pointe avec autant de soin que si le sort du monde en dépendait. Du coup Morosini se consacra soudain à un examen attentif de ses ongles.

– Peut-être ! laissa-t-il tomber négligemment. Ce n’est, remarquez-le, qu’une suggestion mais il m’arrive de croire aux coïncidences. Il y en a qui donnent à penser. Connaissez-vous un certain Ricci ? Aloysius C. Ricci pour être plus complet ?

– Le milliardaire américain ? Comme tout le monde : sale tête d’origine italienne et, grosse fortune d’origine douteuse. Qu’est-ce qu’il vient faire là-dedans ?

– Rien peut-être mais il se trouve qu’il était présent chez Pavignano à certaine fête de fiançailles et qu’il assistait à la tragique représentation de La Tosca.

L’œil rond du « Ptérodactyle » abandonna son crayon pour lancer un éclat jaune sur son visiteur :

– Comment le savez-vous ?

– Boldini bien sûr !

– Celui-là ! Au lieu de fuir ses imprécations j’aurais mieux fait de le passer à la question ! Vous a-t-il tout dit ou conserve-t-il quelques détails à distiller ?

– En dehors du fait qu’il a reçu, à l’époque, une lettre de menaces qui lui a fait reprendre le chemin de la France et vous a débarrassé de lui, je crois sincèrement que tout y est. Il n’avait évidemment aucune raison de risquer sa peau pour une belle cantatrice que sa mort n’aurait pas ressuscitée. D’où l’idée qu’il a eue de décorer le portrait de feue la baronne d’Ostel des bijoux de la « Sorcière de Venise » dans l’espoir d’inciter quelqu’un dans mon genre à les rechercher. Mais j’ai encore à vous dire qu’avant de me jeter dans le train pour me précipiter chez vous, nous avions déjeuné au Ritz Boldini et moi en face de Ricci et d’une de ses belles amies…

Suivit la fidèle relation de la conversation à trois avec le milliardaire qui n’eut d’ailleurs pas l’air d’impressionner Warren : il se remit à peaufiner son crayon.

– Je ne vois rien là-dedans qui confirme si peu que ce soit la thèse de sa culpabilité, dit-il en conclusion. Boldini lui a refusé un portrait et vous d’investiguer au sujet de son envie de collectionner. Un point c’est tout.

– Il n’en demeure pas moins que ce personnage mérite qu’on lui consacre une certaine attention. Ne fût-ce que pour sa manière d’accepter les refus. J’ai trouvé ça ce matin sur la table de mon breakfast ajouta-t-il en tirant de sa poche un télégramme qu’il jeta sur le bureau. On m’y apprend que la maison du peintre a été victime dans la nuit d’avant-hier d’un incendie que la présence d’esprit d’un voisin noctambule a permis fort heureusement d’éteindre très vite. Sans lui son atelier était anéanti. Encore une coïncidence sans doute ?

Sans répondre, le Superintendant lut à deux ou trois reprises le papier que Lisa avait signé et ne sortit de son silence que pour clamer d’une voix digne de commander une revue de la Garde :

– Pointer !

Une porte de côté s’ouvrit aussitôt permettant à Aldo de constater que l’inspecteur Jim Pointer n’avait pas changé lui non plus : c’était toujours la même carrure de grenadier surmontée d’un long visage dont les incisives proéminentes évoquaient irrésistiblement un lapin. La vue de Morosini eut l’air de lui faire plaisir mais on ne lui laissa guère de temps pour la joie des retrouvailles :

– Allez me chercher le dossier Teresa Solari ! Décembre 1921 ! lui enjoignit son patron.

– Oh, je n’ai pas oublié ! Heureux de vous voir, sir ! réussit-il à placer avant de s’éclipser.

– Moi aussi, inspecteur ! dit Morosini à la porte qui se refermait cependant que par l’entrée principale le planton surgissait armé du plateau à thé. Il était en effet cinq heures et le sacro-saint breuvage devait circuler dans toute la maison comme dans tout le reste de l’Angleterre. Aldo détestait le thé et eût donné n’importe quoi pour un bon café mais le divin nectar était outrageusement inconnu dans le Royaume-Uni où l’on osait servir sous son nom – sauf au Ritz d’origine suisse ! – une accablante tisane que le Vénitien soupçonnait de provenir en droite ligne des glands de la forêt druidique. En outre deux tasses figuraient sur le plateau, signe tangible de l’estime où le tenait Scotland Yard puisqu’il était l’ami du patron. Aussi se résigna-t-il à avaler l’eau chaude additionnée de sucre et de lait qu’on lui offrait.

De son côté, l’inspecteur Pointer fit preuve d’une remarquable célérité : le sous-main de Warren était encore chaud quand il déposa le dossier demandé que d’ailleurs le policier n’ouvrit pas. Il s’agissait d’une liasse épaisse et, devinant que Warren préférait le consulter seul, Morosini se leva et prit congé en annonçant son intention de revenir le lendemain si Warren n’y voyait pas d’inconvénients.

– À moins que vous n’acceptiez de dîner ce soir avec moi ? proposa-t-il.

– N’est-il pas déjà convenu que nous nous retrouvions ce soir ?

– Où ?

– Mais chez Vidal-Pellicorne ?

Il prononçait « Pellicôôôôrne » d’une façon plutôt réjouissante mais Morosini était trop surpris pour s’amuser :

– Adalbert ? Il est ici ?

– Depuis une petite semaine, je crois. Oh, je vois que vous ne le saviez pas et je crains d’avoir gaffé !

– Non. Je viens d’arriver et il l’ignore. Quant à moi je le croyais encore sur le Nil mais c’est une bonne nouvelle que vous m’annoncez là et je vais filer chez lui de ce pas ! À ce soir sans doute !

Heureux tout à coup comme un collégien qui s’en va rejoindre un copain, Aldo quitta allègrement le siège de la police métropolitaine, héla un taxi et lui donna l’adresse d’Adalbert à Chelsea. En effet, depuis l’affaire de la Rose d’York qui les avait retenus longtemps à Londres, lui et Morosini, l’archéologue louait dans le quartier des artistes une charmante maison datant des Stuart ayant appartenu plus récemment au peintre Dante Gabriele Rossetti. Il s’y était tellement plu qu’il l’avait gardée ce qui lui permettait de venir, de temps à autre, surveiller ce qui se passait chez ses rivaux du British Museum. Depuis la découverte de la tombe de Tout-Ank-Amon qu’il ne parvenait pas à digérer, il brûlait de leur damer le pion d’une manière quelconque. Et tandis que sa voiture se frayait un passage dans les encombrements de la City en cette fin de journée Morosini pensait qu’il devait y avoir une excellente raison pour qu’Adalbert fût parti d’Égypte et eût gagné Londres sans passer par Paris. Surtout sans récupérer son fidèle Théobald seul capable de lui assurer le confort douillet dont il était bien obligé de se priver sur les chantiers de fouille.

Pourtant quand Aldo sonna à la porte de chêne au vernis aussi étincelant que ses cuivres, ce fut le même Théobald qu’il découvrit derrière, drapé dans un vaste tablier blanc. La surprise fut totale pour tous les deux.

– Son… euh Excellence ? émit celui-ci avec une sorte de hoquet.

– Vous ? Mais qu’est-ce que vous faites là ?

– Monsieur le Prince voit : mon service !

– Pourquoi ne m’avez-vous pas prévenu de votre départ ? Vous êtes ici depuis quand ?…

– Trois jours, Excellence, trois jours ! Monsieur m’a convoqué par télégramme. J’ai fait mon sac, fermé la rue Jouffroy et je suis parti.

– Encore une fois pourquoi n’avoir rien dit ? Vous saviez bien que je cherchais votre maître ?…

– Qu’est-ce que c’est, Théobald ?

L’apparition d’Adalbert armé d’un attendrissant bouquet de roses et de muguet dispensa son serviteur d’une réponse un peu difficile à trouver mais au lieu de s’éclairer à la vue de son ami, son œil bleu sur lequel une mèche blonde s’obstinait à retomber vira à un gris curieux :

– Toi ? Mais comment es-tu venu ici ?

– À ton avis ? Forcément pas à pied ! émit Aldo que ce genre de réception déroutait quelque peu. Bien que ni Adalbert ni lui ne fussent partisans des grandes embrassades, il avait, pour la première fois, la désagréable impression de mal tomber.

– Excuse-moi ! Je voulais dire comment se fait-il que tu sois à Londres ?

Théobald fila discrètement vers la cuisine ce qui laissait Adalbert maître d’un terrain se limitant toujours à l’antichambre. La moutarde commença son ascension jusqu’aux narines sensibles d’Aldo :

– Tu y es bien, toi ? Et je ne suis pas, que je sache, interdit de séjour en Angleterre ? En tout cas tu pourrais au moins me laisser entrer et m’offrir un siège ? Voire un verre ? Cela se fait entre amis.

Visiblement embêté, Vidal-Pellicorne s’écarta pour permettre à Morosini de pénétrer au-delà de ladite antichambre. Toujours aussi agréable avec ses rideaux de velours d’un jaune doux, ses tapis aux couleurs assorties, son mobilier Chippendale et ses vastes fauteuils Chesterfield, il y avait là plus une « pièce à vivre » qu’un salon. Comme la première fois qu’il y était venu Morosini vit une table ronde où le couvert était mis pour trois personnes placée près de la cheminée en marbre blanc où brûlaient quelques bûches répandant une odeur de pinède beaucoup plus agréable que l’habituel feu de tourbe. Il y avait déjà des fleurs dans de grands vases égyptiens et celles que tenait Adalbert étaient destinées visiblement au petit surtout de table d’argent placé au centre de la table.

– Ravissant ! ironisa Aldo. Je vois que tu m’attendais ? J’ai toujours admiré ton sens divinatoire…

– Qu’est-ce qui te le fait supposer ? fit Adalbert d’un ton rogue.

– Cette table ! C’est comme la première fois que je suis arrivé ici. Trois couverts Warren, toi et moi.

– Où as-tu pris que Warren doit venir ?

– Je sors de chez lui. Il me l’a dit pensant dans sa grande ingénuité que nous allions dîner ensemble.

– Ah ! Tu l’as vu ?… Visite d’amitié ou d’affaires ?

Vidal-Pellicorne revenait à son arrangement floral, ce qui le dispensait de regarder son ami.

– Un peu les deux, répondit celui-ci, mais comme de toute évidence tu t’en fiches éperdument, je m’en voudrais de te déranger plus longtemps. Et surtout de troubler ton envol artistique. Qui me surprend un peu : tu aurais dû me dire que tu te reconvertissais dans la fleur coupée.

– J’ai le droit de mettre des fleurs chez moi, aboya Adalbert qui se coupa un bout d’ongle avec son sécateur.

– Mais tu as tous les droits, mon bon ! Même celui de me recevoir comme un chien dans un jeu de quilles. Je t’ai connu plus aimable. Et puisque décidément je dérange…

– Tu ne me déranges jamais ! Euh… rarement ! J’avoue que ce soir… Mais, j’y pense, tu voulais peut-être venir t’installer ?

– Alors que je te croyais au fond de l’Égypte ? Je n’ai pas pour habitude d’investir les logis qui ne m’appartiennent pas. Rassure-toi j’ai laissé mes petites affaires au Ritz et c’est Warren qui m’a appris ta présence à Londres. En outre, il a gaffé, le pauvre ange, en s’imaginant que je dînais chez toi avec lui.

– Mais enfin pourquoi y es-tu allé ? Tu as des ennuis ?

– Pourquoi veux-tu que j’aie des ennuis nécessitant l’aide de la police de Sa Majesté ?

– Alors qu’est-ce que tu fais à Londres ?

– Ça mon bonhomme ça ne te regarde pas ! Chacun ses petits secrets. Je pourrais d’ailleurs te retourner la question mais comme tu n’as pas l’air décidé à répondre, je te tire ma révérence ! Cependant je n’imaginais pas que le Ptérodactyle eût des goûts aussi romantiques, ajouta-t-il en désignant les fleurs de la table. Des roses et du muguet ! Au fond ce doit être un tendre…

Aldo persiflait mais intérieurement il bouillait. L’accueil plutôt frais de son ami lui causait une déception d’autant plus cuisante qu’elle suivait de trop près la joie éprouvée à l’idée de reconstituer leur tandem dans la chasse aux joyaux de la Sorcière. Il ne comprenait pas ce qui se passait. À eux deux, ils composaient jusqu’à présent une belle mécanique, bien huilée et c’était bien la première fois qu’un grain de sable s’y glissait au point de la faire grincer. Peut-être même la briser ?

Refusant de s’attarder sur une pensée aussi déprimante, Aldo regagna l’antichambre. Adalbert l’y suivit :

– Écoute, dit-il, je suis désolé de te recevoir de la sorte mais je suis pris par une… importante affaire et je n’ai pas le moindre temps à te consacrer. Il faut comprendre ! On se reverra… plus tard et alors je t’expliquerai…

– Tu n’expliqueras rien parce que c’est moi qui alors n’aurai peut-être plus de temps à t’accorder, lâcha Morosini incapable, sous peine d’étouffer, de contenir plus longtemps sa colère. Je te souhaite une excellente soirée !

– Dis-moi au moins comment vont Lisa et les enfants ?

– Le mieux du monde ! Bonsoir !

En prenant son chapeau et ses gants des mains de Théobald, Morosini rencontra son regard et ce regard empreint d’une lourde tristesse, ce regard qui cherchait à lui transmettre un message lui rappela quelque chose. Théobald avait le même quand, à leur retour du périple à la recherche des émeraudes du Prophète, Adalbert s’était fiancé avec la pseudo-Hilary Dawson et que, rue Jouffroy, on parlait mariage. Un mariage qui représentait aux yeux du serviteur modèle la fin d’une existence, pleine d’imprévus sans doute, mais harmonieusement réglée dans ses détails quotidiens. Le simple fait de cuisiner pour une Anglaise au goût irrémédiablement dépravé le rendait malade. Ce fut pour Aldo un trait de lumière : cette débauche de fleurs, la mauvaise humeur d’Adalbert et son désir de se débarrasser de lui s’expliquaient tout naturellement s’il attendait une femme. Cependant quelque chose clochait : qu’est-ce que Warren venait faire là-dedans ? Aldo que le temps ne pressait pas résolut d’en savoir un peu plus.

Revenu dans Cheyne Walk, la promenade qui longeait la Tamise, il partit d’un pas tranquille comme s’il cherchait un taxi, gagna l’abri des arbres, s’éloigna assez pour n’être plus en vue des fenêtres de la maison, fit un tour et revint s’abriter derrière le tronc le plus commode pour observer ce qui allait se passer. D’abord la nuit tomba puis il vit arriver Warren en smoking sous un ample manteau. Enfin, après un laps de temps qui lui parut interminable une longue Rolls-Royce noire conduite évidemment par un chauffeur en livrée s’arrêta : une jeune femme enveloppée de chinchilla – une frileuse sans doute car on était au printemps et il ne faisait pas froid ! – en descendit. À la lumière d’un réverbère, Aldo put voir qu’elle avait de magnifiques cheveux sombres dans lesquels une aigrette blanche était plantée fixée par un étroit bandeau clouté de diamants. D’autres diamants brillaient à ses oreilles mais elle était de celles qui n’ont pas besoin d’ornements pour rehausser leur beauté. Sous la lumière froide du réverbère cette femme lui parut ravissante et il eut l’impression quelle ne lui était pas inconnue. Elle ressemblait incontestablement à une princesse égyptienne… mais aussi à quelqu’un d’autre que pour le moment il ne situait pas.

Quand la belle inconnue fut entrée dans la maison, Aldo dut se faire violence pour ne pas aller faire un brin de causette avec le chauffeur. Même appartenant à une grande maison, il y a toujours moyen d’en tirer des renseignements mais il se voyait mal dans ce rôle et, pensant que Warren consentirait peut-être à satisfaire sa curiosité, il resta encore un moment à contempler les fenêtres éclairées puis tournant les talons se mit en quête d’un taxi pour rentrer à l’hôtel. Encore plus déprimé qu’en sortant de chez Adalbert parce qu’il y avait gros à parier que celui-ci était tout simplement tombé amoureux de la dame au chinchilla. Il fallait avouer qu’il y avait de quoi mais était-ce une raison pour jeter quasiment dehors son meilleur ami ?

Aldo admettait volontiers que le meilleur ami en question n’avait pas débordé d’enthousiasme lorsqu’à Istamboul, il avait vu débarquer de l’Orient-Express un Adalbert épanoui escortant une blonde Anglaise que l’on supposait s’appeler Hilary Dawson. Il était resté courtois parce que c’était chez lui une seconde nature mais ne s’était guère donné la peine de cacher son agacement et même sa méfiance (5). Amplement justifiée par la suite des événements mais il n’y avait aucune raison pour que la jolie femme entrevue soit aussi vénéneuse. En outre elle ne devait pas avoir de problèmes d’argent…

Une fois casé dans un taxi qui sentait la pipe froide, il fit son examen de conscience et s’adressa des reproches. De quel droit prétendait-il régir la vie sentimentale d’Adalbert ? Celui-ci avait bien été obligé d’en passer par les fluctuations de la sienne au temps où Anielka Solmanska (6)l’envahissait et, plus tard, de le voir épouser Lisa sans broncher alors qu’il était lui-même quelque peu amoureux de la jeune fille. Et la nouvelle venue semblait bien belle ! Avec son faux air de princesse égyptienne, elle avait tout ce qu’il fallait pour séduire un archéologue. Et la débauche de fleurs à laquelle s’était livré Adalbert était significative. À y réfléchir Aldo finit par conclure que ce qui le froissait le plus dans cette histoire c’était Warren. Quel rôle le Ptérodactyle venait-il jouer dans les amours pellicorniennes ? Celui de duègne ? Ridicule ! Celui de confident ? C’est là que le bât blessait… Ou alors, la dame avait un problème nécessitant un conseil, voire une aide discrète de la Police et ceci expliquerait cela mieux que n’importe quel roman né de son imagination méridionale ?…

On en était à ce point quand la voiture s’arrêta devant le Ritz mais avant que le voiturier galonné ait eu le temps d’ouvrir la portière, Morosini ordonnait à son chauffeur :

– Retournons à Cheyne Walk !

– Si c’est pour revenir ensuite ici, je préfère que vous preniez un de mes confrères, sir. Je termine dans une demi-heure.

– Dans ce cas…

Aldo paya la course, descendit presque sur les pieds du voiturier qui avait entendu l’échange de paroles :

– Un autre taxi, sir ?

– Pas maintenant, merci !

Habitué aux caprices des clients, l’homme n’insista pas. Aldo rentra dans l’hôtel et fila droit au bar. Il venait de penser à un moyen commode d’exécuter l’idée qui lui était venue mais pour ce faire il avait besoin d’une fine à l’eau pour se remettre de ses émotions et de l’annuaire du téléphone… Nanti de l’une et de l’autre, il chercha le numéro du White Horse, un pub du Strand où l’une de ses vieilles connaissances avait ses habitudes. Il demanda Harry Finch (7). Par chance il était là :

– Vous souvenez-vous de moi ? Prince Morosini ?

– On n’oublie pas facilement un client comme vous, sir. Vous avez besoin de moi ?

– Tout de suite si vous êtes libre. Venez me prendre au Ritz !

Quelques minutes plus tard, Harry Finch arrêtait son taxi devant le palace.

– Ça fait plaisir de vous revoir, votre Altesse s’écria-t-il avec une bonne humeur garante de sa sincérité.

– Laissez l’Altesse de côté ! Je n’y ai pas droit ! Sir suffira.

– Comme vous voudrez. Alors où va-t-on ce soir ? White Chapel, Lime House ? Wapping ? proposa Finch à la manière d’une carte de restaurant.

– Chelsea, si vous le voulez bien. Et en particulier Cheyne Walk.

– Ça change en effet !

– Que voulez-vous on ne peut pas toujours fréquenter les bas-fonds. On finit par se lasser !

– Ce n’est pas une critique. Il arrive qu’on puisse s’amuser autant dans les beaux quartiers…

Le taxi démarra allègrement donnant à Morosini l’impression que son moteur ronronnait d’enthousiasme. Il était lui-même très content d’avoir retrouvé Harry Finch qui s’était montré à une autre époque un auxiliaire d’autant plus précieux qu’il était discret. Arrivés en vue de la maison d’Adalbert devant laquelle la Rolls patientait toujours, il lui indiqua de rester à quelque distance de façon à ne pas la perdre de vue.

– Et maintenant, on attend ! conclut-il quand Finch eut trouvé l’emplacement idéal.

– Jusqu’à quand ?

– Que la voiture démarre. Il faudra la suivre. Je veux savoir où elle se rendra.

– Me répondez pas si ça vous ennuie mais c’est pas là que vous habitiez au moment du procès Ferrals qui a fait tant de bruit ? Un Français au nom impossible mais bien sympathique y logeait avec vous ?

– Il y est toujours et il n’y a pas d’indiscrétion. Je redoute qu’il soit embarqué dans une histoire… inquiétante…

– … mais qui a l’air d’avoir les moyens ! Quelle bagnole ! Si je vous ai compris : vous voulez le protéger ?


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