Текст книги "Les Joyaux de la sorcière"
Автор книги: Жюльетта Бенцони
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– Exactement !
L’attente dura environ une heure. Minuit sonnait à Big Ben quand la porte de la maison s’ouvrit, livrant passage à Adalbert accompagnant ses invités jusqu’à la voiture. La vue de la jeune femme arracha à Finch un sifflement admiratif et un :
– By Jove ! Je comprends que vous soyez inquiet ! Pour une belle femme c’est une belle femme ! Et tout le reste va avec ! Mais dites donc, l’homme qui monte avec elle, ce serait pas l’as de Scotland Yard ? Le Superintendant Warren ?
– Oh oui. C’est lui !
– Eh bien, pour suivre une voiture où il est, il va falloir des précautions. Il connaît la musique !
– Prenez, mon cher Finch, prenez ! Tout ce que je veux, pour ce soir, c’est savoir où cette dame habite et, si possible, qui elle est.
– Ça ne devrait pas poser de problèmes.
Avant de démarrer, Harry Finch laissa la Rolls prendre un peu de distance puis se lança sur ses traces. Au bout d’un moment, il reprit :
– On dirait qu’elle le ramène au Yard ? Il fait quand même pas des heures supplémentaires ?
– Rien d’étonnant ! Depuis que je le connais je ne l’ai jamais vu vivre comme tout le monde.
C’était effectivement à son bureau que retournait Warren. Les deux observateurs virent la voiture s’arrêter devant le factionnaire et le policier en descendre après quoi elle reprit sa route. Imperturbable, Finch suivit…
On alla ainsi jusqu’à Regent’s Park où le beau carrosse s’arrêta devant l’une des plus luxueuses demeures. Le chauffeur d’Aldo siffla doucement :
– Eh bien dites donc elle ne se refuse rien ! Cet hôtel c’est Hanover Lodge qui appartenait jusqu’à y a pas longtemps à l’amiral Beatty ! Qu’est-ce qu’on fait maintenant ?
– Rien sinon me ramener au Ritz. Mais si vous aviez un moyen d’apprendre qui habite à présent cette maison cela me rendrait service.
– Oh ça ne devrait pas poser de difficultés majeures. Avec ce genre d’adresse et le numéro de la Rolls, on peut faire de grandes choses.
– Alors je m’en remets à vous, mon cher Finch ! Il y a longtemps déjà que je n’en ai plus à découvrir sur votre valeur.
Un moment plus tard, Morosini allait se coucher tandis qu’Harry Finch, tout fier de lui et récompensé royalement de ses peines à venir, reprenait sa course à travers Londres nocturne.
Le lendemain matin, sur la table de son breakfast, Aldo trouvait une enveloppe contenant une carte sur laquelle son chauffeur avait écrit :
« C’est la princesse Obolensky mais ne la prenez pas pour une Russe. C’est une Américaine pur jus qui serait même un brin timbrée. »
CHAPITRE IV
JACQUELINE
Deux heures plus tard, poursuivi par un planton affolé, Morosini faisait irruption dans le bureau du Superintendant Warren. Celui-ci, occupé à absorber l’une de ces mixtures pétillantes censées guérir la gueule de bois en avala de travers, s’étrangla, toussa éperdument, vira au violet et ne retrouva ses nuances naturelles qu’après que le visiteur intempestif lui eut appliqué quelques solides claques dans le dos.
– J’avais… dit… que je ne voulais pas… être dérangé, articula-t-il avec une peine infinie.
– Il n’a rien voulu entendre, gémit le jeune flic. J’ai pourtant fait ce que je pouvais !
– Je sais, Crofton ! Les tempêtes méridionales sont toujours imprévisibles ! Retournez à votre poste ! Et vous, ajouta-t-il d’un ton nettement moins conciliant, qu’est-ce que vous venez faire ? D’habitude on n’entre pas ici comme dans un moulin, vous savez ?
– Toutes mes excuses mais je n’ai pas dormi de la nuit et ce matin je veux savoir qui est la princesse Obolensky avec laquelle vous avez dîné hier soir ?
Warren admira en connaisseur et son œil s’arrondit :
– Quel dommage que vous soyez italien !…
– Vénitien s’il vous plaît !
– Ça fait une différence ?
– Énorme ! Alors vous disiez ? Si je n’étais pas…
– Je vous offrirais une place sur-le-champ !
– Ce n’est pas une réponse et je vous rappelle que votre temps est précieux. Alors je répète : qui est…
– Une Américaine richissime…
– Je le sais déjà.
– Alors que voulez-vous de plus ? grogna Warren au nez duquel la moutarde commençait à monter sérieusement.
– Ce qu’elle est pour Adalbert et ce qu’elle faisait chez lui hier au soir ?
– Vous n’imaginez pas que je vais vous répondre ? Si « votre » ami n’a pas jugé bon de vous le dire ce n’est à moi de le faire. Secret professionnel ! Vous devez le comprendre, hein ?
– Tout à fait d’accord mais puisque vous avez l’air de jouer là-dedans le rôle du confident, je veux savoir ce que cette femme est pour Adalbert ?
L’ironie plissa soudain la longue figure de Warren et une étincelle s’alluma sous le surplomb des sourcils :
– Ma parole vous faites une crise de jalousie ?
Le mot était mal venu. Morosini souffla la fureur par les naseaux :
– Faites attention à ce que vous dites ! Je ne suis pas jaloux, je suis vexé d’être tenu à l’écart d’un fait peut-être inquiétant pour mon meilleur ami. Depuis l’année dernière j’en ai par-dessus la tête de la noblesse russe vraie ou fausse !
– Oh, je pense que cette noblesse-là ne fait guère de doute. La dame est reçue dans la famille royale dont certains membres se rendent parfois chez elle. Une partie des siens appartient à notre aristocratie : le baron Astor of Hever et…
– Ne me dites pas que c’est une Astor ?
– Mais si ! Vous avez quelque chose contre eux ?
Aldo ne répondit pas tout de suite. Il savait à présent qui lui rappelait la « princesse égyptienne » : la redoutable Ava Astor, sans doute l’une des plus jolies femmes de son temps mais aussi la plus sèche de cœur, la plus autoritaire, la plus vaniteuse et la plus envahissante des créatures humaines. En résumé la pire des emmerdeuses ! Pensant tout haut, il finit par exhaler :
– Ce doit être sa fille ! Elle en avait une entichée d’égyptologie…
– De qui ?
– De lady Ribblesdale ! Ava Astor si vous préférez dont le premier mari a coulé avec le Titanic.
– C’est bien ça. Comment avez-vous deviné ?
– Physiquement elle ressemble à sa mère. Si elle lui ressemble aussi au moral et si, comme je le redoute, Vidal-Pellicorne en est amoureux, le pauvre garçon court à sa perte.
– Où prenez-vous qu’il soit amoureux d’elle ?
– La débauche de fleurs à laquelle il se livrait hier au soir était on ne peut plus explicite. En outre je suis tombé chez lui comme un pavé dans une mare à grenouilles. Sacrebleu ! Vous devez le savoir, vous, si vous avez partagé le dîner des tourtereaux ?
Cette fois Warren se put s’empêcher de rire :
– Et vous vous demandez ce que je fabriquais au milieu ? J’avoue qu’un moment je me suis posé la question. Qu’Adalbert soit sous le charme, il n’y a aucun doute.
– C’est un duo, ou il soupire en solo ?
– Un duo, non. Pas encore. J’ai l’impression. Comment dire ? Leur relation a quelque chose de… médiéval… oui : la dame et son chevalier décidé à tout pour la conquérir.
– Je vois ! Des kilomètres à plat ventre pour avoir le droit de lui baiser les doigts. Et vous trouvez que c’est rassurant !
– Calmez-vous ! Ce n’est pas aussi inquiétant ; je vous confierai même que la princesse Alice…
– Elle s’appelle Alice ?
– Alice-Ava-Muriel !... Je crois même qu’à son baptême Ava venait en premier mais sa mère entend rester la seule de l’espèce et ne l’a jamais appelée autrement qu’Alice.
– C’est bien d’elle ! Pardon de vous avoir interrompu ! Vous disiez que la princesse…
– A des soucis que Vidal-Pellicorne veut l’aider à résoudre et pour lesquels il a requis mes lumières. À présent tenez-le-vous pour dit et ne m’en demandez pas davantage : secret professionnel !
Morosini n’insista pas. L’idée lui venait qu’en coinçant Théobald et en le passant à la question, il arriverait peut-être à en apprendre davantage. Il était temps de revenir à ses propres moutons :
– Je comprends. À présent pouvez-vous me dire si l’étude du dossier d’hier vous a appris quelque chose ?
– Pas vraiment. L’assassin est mort, vous le savez, et rien n’a permis de le relier au sieur Ricci. Le seul tort de celui-ci a été de se trouver présent dans la salle quand la Solari a été tuée. On ne peut tout de même pas lui reprocher d’aimer Tosca ?
– Ce doit être Scapia qui le fascine. Ils se ressemblent. Est-ce qu’il a un pied-à-terre en Angleterre ?
– Mieux : un manoir dans les environs d’Oxford mais quand il ne reste à Londres qu’un jour ou deux, il descend au Savoy. Je ne vous cache pas que le personnage me déplaît et que j’aimerais assez l’inculper d’un méfait quelconque mais dans l’état actuel de la question il n’y a rien.
– Et pourtant, soupira Morosini, je mettrais ma main au feu qu’il trempe jusqu’au cou dans cette affaire. Et peut-être même détient-il ce que je cherche.
– Difficile à prouver ! Apparemment il n’y a pas possibilité de l’impliquer dans le crime de Bagheria sinon il aurait les bijoux en sa possession depuis cette nuit-là et, par définition, la Solari ne les aurait jamais eus.
– C’est logique, seulement, il a pu les voir, ce soir-là, et les rechercher par la suite. Sait-on comment ils sont entrés dans l’écrin de la diva ?
– Comment savoir ? Son protecteur de l’époque, un banquier milanais, jurait les lui avoir connus depuis le début de leur relation. Son habilleuse et sa femme de chambre aussi. Ce seraient des bijoux de famille.
– De quelle famille ? Là est la question.
– Ce n’est pas mon avis. Il est normal que vous cherchiez à travers l’Histoire les tenants et les aboutissants mais, à mon sens personnel, la question serait plutôt où sont-ils passés depuis Covent Garden ?
– Évidemment. Pourtant, croyez-moi, leur parcours depuis Florence est loin d’être indifférent. Et Dieu sait si celui-là est difficile à retracer ! J’ai la certitude qu’en venant en France épouser Henri IV, Marie de Médicis les possédait. Cependant ils ne sont jamais entrés dans les coffres des Joyaux de la Couronne de France. Donc la Reine s’en était défait. Au profit de qui et pour quelle raison ? Peut-être vers la fin de sa vie quand elle vivait dans une embarrassante gêne financière.
– Ils ont pu être volés aussi ?
– Pourquoi pas ? Et je n’ai aucun moyen de le savoir.
– Encore une fois ce n’est pas si important !
– Si, parce que souvent les descendants des possesseurs momentanés considérant qu’ils appartiennent à leur héritage, se lancent à leur recherche sans se soucier autrement des moyens de les récupérer. J’en ai eu un exemple chez moi quand feu sir Eric Ferrals décidait de se procurer ce qu’il appelait lui l’Étoile bleue parce qu’au XVIIe siècle elle avait valu les galères à son ancêtre protestant. Mais ma mère a été assassinée par celui qui voulait la lui vendre. Certes ce n’est pas sir Eric qui lui a fait avaler le poison mais il s’est trouvé être le meurtrier indirect. Vous m’avez dit que l’assassin de la Solari avait été retrouvé dans la Tamise où il n’est pas entré de son propre chef : ce qui signe un commanditaire et, même si vous n’avez relevé aucun indice menant à Ricci, vous ne m’enlèverez pas de l’esprit qu’il a donné les ordres. Justement parce qu’il s’appelle Ricci. Vous dites qu’il possède un manoir aux environs d’Oxford ? Où exactement ?
Warren fronça le sourcil et fit toute une affaire de tapoter sur son bureau les feuillets d’un dossier pour qu’aucun ne dépasse les autres :
– Si je vous le dis, vous allez y courir et vous fourrer peut-être dans un guêpier dont je n’aurai probablement aucun moyen de vous tirer. Surtout si vous vous faites pincer ! Vous vous retrouverez en prison parce que devant la loi, il n’y a pas d’amitié qui tienne…
– Vous me croyez si maladroit ?
– Non. Je crois surtout que vous feriez fausse route parce que Ricci est Américain, qu’il vit outre-Atlantique beaucoup plus souvent que chez nous et que s’il a les bijoux il ne les a sûrement pas laissés sur le sol britannique.
– Pourquoi pas ? Ce ne doit pas être facile de sortir des pièces de cette importance ?
Un sourire féroce étira les coins de la bouche du Superintendant :
– Il a des relations… et nous l’équivalent de votre valise diplomatique ! En outre, je vous rappelle qu’il a fait construire l’équivalent de votre palais Pitti. Ça me paraît le cadre tout indiqué pour la parure d’une grande-duchesse de Toscane.
Morosini ne répondit pas. C’était assez juste et le raisonnement de Warren lui semblait marqué au coin du bon sens mais il ne pouvait s’empêcher de penser que le policier cherchait un moyen élégant de se débarrasser de lui. Surtout si Adalbert et son Américaine lui posaient déjà un problème quelconque. Il choisit de changer de sujet :
– Vous ne voulez vraiment pas me dire ce qui se passe entre Vidal-Pellicorne, sa princesse… et vous ?
– Non. Je regrette. Si vous allez le lui demander gentiment il vous le dira peut-être ?
– Gentiment ? Vous auriez dû le voir hier soir : autant essayer d’arracher son os favori à un molosse ! Allons, je vous ai suffisamment ennuyé ! Il est temps que je vous laisse à vos travaux.
– Vous partez ?
Il y avait dans la voix du policier une lueur d’espoir. Aldo haussa des épaules désabusées. Une attitude qu’il savait très bien prendre pour donner le change.
– Pas dans la minute mais je ne vais pas tarder. Ma femme m’attend à Paris et elle a hâte de rentrer à la maison.
Un grand sourire illumina le visage de Warren traduisant un net soulagement.
– Quand la maison en question est un palais sur le Grand Canal on peut la comprendre. Offrez-lui, s’il vous plaît, mes hommages admiratifs… et vous, je vous souhaite bon voyage !
Ainsi expédié – le terme était à peine exagéré ! – Aldo quitta Scotland Yard sans esprit de retour. Il se sentait plein d’amertume : après Adalbert, Warren lui claquait dans les mains. Il se retrouvait seul et ce n’était pas vraiment agréable ! Cela devint même si pénible soudain que, pris d’un violent désir de retrouver Lisa, la chaleur de son sourire et de son regard violet, il eut envie de tout envoyer promener. Dès l’instant où il ne pouvait plus compter sur Adalbert obnubilé par une Américaine sans doute aussi folle que sa mère, où Warren lui refusait courtoisement son aide il ne lui restait plus qu’à prendre le premier bateau pour Calais, rejoindre la capitale française, son épouse et l’Orient-Express en direction de Venise. La situation dite « intéressante » de Lisa exigeait de lui qu’il lui consacre toute son attention et il repoussa loin de lui le touchant visage de Violaine Dostel condamnée certainement à brève échéance, à voir disparaître le modeste trésor que l’ancienne cantatrice lui avait légué. La vague impression de défaite qu’il ressentait passerait vite. Enfin… peut-être !
D’un pas nerveux, il franchit le seuil du Ritz fonçant dans la direction du comptoir du Courrier qui était l’homme chargé de la préparation des voyages des clients et traversa le hall. C’est alors qu’une jeune femme, assise au fond d’un fauteuil abrité par un palmier nain se leva vivement, le rejoignit, et posant une main sur son bras :
– Monsieur le Prince, s’il vous plaît…
Il opéra un quart de tour et reconnut avec surprise la jolie fille qu’il avait vue déjeuner au Ritz de Paris avec Aloysius C. Ricci. Mais cette fois elle était beaucoup moins gaie et les yeux qu’elle levait sur lui étaient pleins d’une angoisse à la limite des larmes.
– Vous me reconnaissez ? murmura-t-elle.
– Quand on vous a vue une fois il est difficile de vous oublier, dit-il gentiment. C’était à Paris et vous étiez à une table non loin de celle où je déjeunais avec Giovanni Boldini. Vous-même étiez en compagnie d’un Américain… pas très amusant si je ne me trompe.
– Vous ne vous trompez pas. Je vous en supplie, accordez-moi un peu de votre temps ! J’ai… tellement besoin d’aide ! ajouta-t-elle d’une voix mal assurée… Il y a si longtemps que je vous attends !
– Tant que ça ?
– Depuis hier. Je venais d’arriver à Londres pour demander secours à un ami… du moins je croyais que c’en était un, quand passant devant cet hôtel je vous ai vu y entrer. Alors j’y suis allée à mon tour, j’ai pris une chambre après m’être assurée que vous étiez bien descendu ici et, ce matin, je me suis établie dans ce hall. Vous veniez de partir j’ai donc attendu votre retour.
– D’où veniez-vous ?
– D’un château près d’Oxford où j’ai réussi à prendre un train pour Londres. Je parle à peine l’anglais et ça n’a pas été facile mais il fallait que je m’en aille… le plus loin possible !
Morosini remit à plus tard de lui en demander la raison. Il se contenta de remarquer :
– Vous êtes française ? Pourquoi n’avoir pas pris le train pour Douvres ?
– Parce que c’est à Paris qu’Aloysius me cherchera en premier. Il ne peut pas imaginer que je veuille rester dans un pays où je ne connais rien ni personne.
– Sauf cet ami dont vous n’êtes pas sûre si je vous ai comprise ?
Elle baissa sa tête blonde coiffée d’une étroite toque garnie de coques de ruban assortie à son tailleur chocolat qu’éclairait un corsage de satin blanc. Puis elle soupira :
– Oui. Il me faisait une cour discrète et même m’avait donné son adresse au cas où j’en aurais assez d’Aloysius mais quand je suis arrivée chez lui, il n’y était pas et son domestique m’a dit qu’il serait absent plusieurs jours. Alors ne sachant où aller j’ai marché dans la ville… et vous connaissez la suite !
La suite sans doute mais ce qui intéressait Aldo c’était justement ce qui s’était passé avant. Son regard embrassa l’enfilade somptueuse d’arcades de stucs et de dorures qui composaient le rez-de-chaussée du palace, consulta sa montre-bracelet et pour finir s’empara du bras de la jeune femme :
– Venez ! C’est l’heure du lunch et nous serons mieux autour d’une table dans un coin tranquille pour causer.
Elle se laissa emmener sans résistance et ne retint pas un léger soupir de soulagement en prenant place dans le fauteuil cabriolet qu’Aldo lui présentait. À mieux la regarder, celui-ci nota sur le joli visage des traces de larmes mal dissimulées par la poudre du maquillage et, surtout, entre les sourcils un pli soucieux quasi douloureux. Plus étrange encore elle avait le comportement d’un animal affamé. Son regard d’un brun velouté s’attachait au petit pain posé sur une table voisine où déjeunaient deux hommes. Il se pencha vers elle :
– Avez-vous faim ?
Elle hocha la tête affirmativement sans quitter des yeux la table d’à côté. Il comprit alors que sa question aimable et rituelle à laquelle répondait souvent un sourire rencontrait chez cette femme une résonance tragique et qu’elle souffrait réellement de la faim. Il appela le maître d’hôtel, commanda un repas substantiel sans être trop lourd mais réclama en urgence un « porto flip », du pain et du beurre. Qu’on lui apporta dans l’instant. L’effet fut surprenant : incapable de se contenir plus longtemps, elle s’empara du pain et sans même songer à le beurrer se mit à le dévorer tout en vidant le verre plein d’un liquide parfumé qui lui fit monter le rouge aux joues.
– Ce n’est pas dans cet hôtel que vous avez pris une chambre, affirma Aldo gentiment. Où avez-vous passé la nuit ?
Elle le regarda avec des yeux pleins de larmes puis baissa la tête lâchant son dernier morceau pour serrer ses mains l’une contre l’autre.
– Pourquoi dites-vous ça ?
– Parce que vous êtes réellement affamée et que, dans cet hôtel vous auriez au moins eu un solide breakfast. Alors où étiez-vous ?
– Dans la salle d’attente de la gare qui n’est pas loin d’ici. Vous comprenez j’avais juste assez d’argent pour prendre le train et un omnibus pour Piccadilly. Celui que je venais voir habite sur la même avenue que le Ritz. C’est en passant devant l’entrée que je vous ai vu entrer…
– Bien ! Déjeunons d’abord ensuite nous parlerons !
Tandis que tous deux – elle plus posément que le pain – dégustaient le saumon Marquise de Sévigné qui était l’une des gloires de la maison, Aldo observait discrètement son invitée non sans admiration. En dépit des heures pénibles qu’elle venait de vivre, elle avait réussi à préserver son aspect net. Sans doute les toilettes de la gare de Charring Cross l’y avaient-elles aidée mais cela représentait tout de même un exploit. Qu’il comprit mieux quand enfin, elle se présenta : elle avait vingt-trois ans, était mannequin chez Jean Patou et se nommait Jacqueline Auger, originaire de Dieppe. Trois semaines plus tôt, elle avait rencontré Ricci au cours d’un défilé de mode rue Saint-Florentin et immédiatement il s’était intéressé à elle, sous le prétexte qu’elle était le vivant portrait de sa fille disparue dix ans auparavant.
– Au début, expliqua Jacqueline, je l’ai trouvé merveilleux. Il se comportait vraiment comme un père et il affirmait que je ne devais plus me faire de souci pour mon avenir, qu’il s’en chargeait. Et de quelle façon ! Il a acheté pour moi la moitié de la collection que je présentais, m’a offert cette montre, ajouta-t-elle en montrant le mince bracelet enrichi de brillants qui encerclait son poignet et m’a fait quitter ma chambre des Batignolles pour m’installer avec lui au Ritz. Rien n’était trop beau pour moi et vous avez même pu voir qu’il voulait commander mon portrait à ce grand peintre avec qui vous déjeuniez. Son refus l’a mis fort en colère.
– Je veux bien vous croire : au lendemain de cette rencontre la maison de Boldini a flambé et n’a été sauvée que par miracle…
– Vous pensez que c’est lui qui a mis le feu ?
– Pas lui en personne mais un de ses hommes. Vous avez sans doute dû remarquer son entourage ?
– Oui. Son secrétaire, son chauffeur et son valet de chambre. J’avoue qu’ils ne me plaisaient guère, surtout Agostino, le valet. Il a absolument l’air d’un traître de cinéma. Pourtant c’est lui qui m’a conseillé de fuir et m’a donné un peu d’argent…
– Pas beaucoup puisque vous n’aviez pas de quoi vous offrir un hôtel convenable ?
– Il a fait ce qu’il pouvait. Quant à l’incendie chez le peintre j’aurais été indignée à ce moment-là que vous accusiez Ricci de l’avoir commandé, maintenant, cela ne m’étonne pas. Et vous avez probablement raison.
– Que s’est-il passé ensuite ?
– Nous sommes revenus ici mais pas à Londres. La voiture nous attendait en gare de Victoria pour nous ramener à Levington Manor, près d’Oxford où Ricci m’avait conduite après m’avoir autant dire enlevée de chez Patou. C’est au bord de la Tamise une belle maison isolée par un parc immense où je ne me suis jamais plu vraiment à cause de l’atmosphère. On voyait venir beaucoup d’hommes et pas de femmes et j’ai compris qu’en fait c’était le centre d’affaires de Ricci pour l’Angleterre. Certains étaient anglais et c’est là que j’ai rencontré David Fenner. Il m’a plu tout de suite et c’était réciproque. Je ne le montrais pas mais je pensais que peut-être mon « père » verrait d’un bon œil une union avec un jeune homme avec lequel il semblait s’entendre. Sur ces entrefaites nous sommes revenus à Paris et c’est là que nous vous avons rencontré. Le soir même nous reprenions le train pour Londres et Levington Manor. David y est venu le lendemain et je dois dire que j’ai entendu les échos d’une explication orageuse. J’étais désolée mais j’ai réussi à lui parler avant qu’il ne parte et c’est à ce moment qu’il m’a donné sa carte en disant que si j’avais besoin d’aide… vous savez la suite. Ricci, lui, était furieux et comme j’essayais de plaider la cause de David il l’a été encore davantage. C’est alors que dans sa colère, il m’a déclaré qu’il ne voulait plus en entendre parler et qu’il espérait que je n’avais pas eu l’idée de m’en amouracher parce qu’il voulait faire de moi sa femme. Eh oui, le bon « père » se changeait en fiancé ! Il m’a dit qu’il m’aimait et que nous nous marierions dès notre – très prochain ! – retour aux États-Unis. J’ai eu beau lui expliquer que mes sentiments pour lui – j’avais de l’affection jusque-là ! – n’avaient rien à voir avec ceux d’une épouse, il s’est entêté : j’étais appelée à un grand destin, je serais la femme la plus enviée, la mieux parée et avec le temps je finirais par lui rendre ses sentiments. De cet instant il a exigé que je l’appelle Cesare…
– Ah, c’est ça le C. qui suit Aloysius ?
– Oui. D’après ce que j’ai compris, c’est son prénom, l’autre n’ayant été ajouté que pour faire plus américain. Je me suis exécutée pour ne pas le pousser à bout mais j’ai été affolée quand il m’a annoncé avant-hier que nous partirions le surlendemain, donc aujourd’hui, pour Southampton afin de nous y embarquer. Je n’ai rien dit sur l’instant mais j’étais terrifiée. Pour essayer de me calmer je suis allée faire un tour dans le parc. En fait, je cherchais comment fuir. C’est alors qu’Agostino m’a rejointe. Il m’a dit qu’il fallait que je m’en aille parce qu’en Amérique il m’arriverait malheur et comme je lui répondais que je ne demandais pas mieux mais que je ne savais comment faire, il m’a appris que « Cesare » serait absent le lendemain matin puis il m’a demandé si je savais ramer…
– Ce doit être une seconde nature chez les gens d’Oxford ? sourit Morosini..
Elle lui rendit son sourire.
– Heureusement je sais : je suis née au bord de la mer. Le matin suivant, quand Ricci a été parti, Agostino m’a fait prendre une barque qu’il avait amenée dans la nuit au bout du parc. J’étais habillée comme vous le voyez car il m’avait recommandé de ne rien emporter, seulement un sac à main. Cette fois je l’ai pris assez grand pour dissimuler un petit chapeau souple. Agostino m’a donné un peu d’argent et j’ai ramé afin de descendre la Tamise jusqu’à Oxford où j’ai abandonné le bateau pour le train…
– Pourquoi diable faisait-il cela ?
– Je le lui ai demandé. Il m’a répondu que c’était à cause de sa mère qui était française comme moi et il a répété qu’il ne voulait pas que j’aie le même sort que les « autres » sans rien vouloir ajouter. Ce n’était d’ailleurs pas le moment de tenir une conversation. Je l’ai remercié et je suis partie.
Jacqueline se tut pour se consacrer à l’assiette d’agneau rôti que l’on venait de déposer devant elle. Aldo laissa la sienne refroidir. Ce Ricci devenait de plus en plus inquiétant. La mise en garde du valet pour sibylline qu’elle soit, assombrissait encore un portrait qui n’en avait pas vraiment besoin. Et à propos de portrait, il demanda :
– Si son départ était prévu pour une date aussi proche, comment aurait-il fait si Boldini avait accepté de vous peindre ? Il lui aurait bien fallu rester à Paris un moment ?
– Certainement pas ! Il lui aurait proposé de venir peindre à Oxford et s’il le fallait, il l’aurait enlevé. Il en est capable.
– N’exagérons rien ! Cela aurait fait trop de vagues puisque j’étais témoin de la proposition. Je me demande même pourquoi il l’a faite ?
– Je ne sais pas !
– Bon, laissons de côté ! Reste à savoir ce que je vais faire de vous… À propos de votre David vous m’avez dit qu’il était absent pour plusieurs jours ? Vous ne savez pas combien ?
– Non. J’étais tellement déçue, tellement désespérée que je n’ai même pas pensé à le demander.
– On va arranger ça ! Il a le téléphone je suppose ?
– Bien entendu !
Elle sortit une carte de visite de son sac et la lui tendit.
– Attendez-moi ! dit Aldo en quittant son siège.
Il se rendit dans le hall, pria le portier de lui appeler le numéro gravé sur le bristol et rejoignit le coin discret où était la cabine. Un instant plus tard, il entendait la voix policée d’un serviteur, lui demanda de lui passer Mr Fenner puis comme l’autre lui répondait ce à quoi il s’attendait :
– C’est contrariant ! Il faut que je le voie assez rapidement. Pourriez-vous me dire quand il rentrera ?
– D’après ce qu’il m’a annoncé il rentrera vendredi. Y a-t-il un message ?
– Oui, voulez-vous lui dire qu’il m’appelle en urgence au Ritz ? Prince Morosini !
Le nom fit son effet habituel. Le domestique promit que la commission serait faite et Aldo, satisfait, regagna la salle à manger : on était mercredi, il n’y aurait jamais que deux jours à patienter. Il en profiterait tout compte fait, pour essayer d’approfondir le mystère des relations entre Adalbert et la fille de l’insupportable Ava Astor.
– Les choses vont s’arranger, annonça-t-il joyeusement à son invitée. Votre amoureux rentre vendredi soir et il me téléphonera ici quand il arrivera.
L’étincelle qui s’était allumée dans les yeux de la jeune fille s’éteignit :
– Mais je ne peux pas attendre jusque-là ?
– Bien sûr que si. En attendant son retour vous êtes mon invitée : vous allez avoir une chambre dans cet hôtel et vous y resterez bien sagement jusqu’à samedi. Par prudence on vous fera monter vos repas mais avant vous aurez peut-être envie de faire quelques achats ? Des objets de toilette, une chemise de nuit par exemple, du linge de rechange. Il y a un magasin de l’autre côté de la rue après Green Park…
Elle le regarda avec stupeur :
– Mais… pourquoi faites-vous cela ? C’est trop…
Rapidement il posa une main apaisante sur celle de la jeune femme :
– Pour la même raison qu’Agostino : ma mère était française… et puis je n’ai pas de sympathie pour le sieur Ricci. C’est une joie, croyez-moi, de tirer de ses griffes quelqu’un d’aussi charmant que vous. Et n’allez pas vous imaginer que je cultive des pensées grivoises : je serai pour vous un frère !
Elle s’empourpra et des larmes montèrent à ses yeux :
– Comment vous remercier ? murmura-t-elle avec dans la voix une légère réticence qu’Aldo saisit au vol. Il se mit à rire :
– Je sais ! Vous êtes payée pour vous méfier de ces gens qui tiennent absolument à vous composer une famille. Après le père, le frère ? Mais rassurez-vous, je suis marié, j’aime ma femme et les enfants qu’elle m’a donnés. Finissez votre dessert, buvons notre café et allons-y !
Une demi-heure plus tard Jacqueline était nantie d’une chambre un peu éloignée de celle d’Aldo et, entièrement en confiance à présent, acceptait les quelques billets de banque qu’il lui offrait pour ses emplettes urgentes. Elle eut alors un joli geste de reconnaissance en lui plaquant sur une joue un baiser sonore – pas très distingué sans doute mais tellement spontané ! – avant de s’envoler vers les trottoirs animés de Piccadilly. Livré à lui-même Aldo s’interrogea sur ce qu’il convenait de faire, il décida finalement de prendre un taxi pour aller chez Adalbert et sortit en demander un au voiturier au moment précis où éclatait dehors un vacarme de crissements de freins, de cris, d’exclamations en même temps qu’un rassemblement se faisait au milieu de la grande artère.








