Текст книги "Les Joyaux de la sorcière"
Автор книги: Жюльетта Бенцони
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CHAPITRE VI
SOIRÉE À BORD
Avec l’énergie du désespoir Aldo tenta de se libérer du poids de ce corps, de ces mains agrippées à sa gorge qui brûlait mais il n’était pas de taille et ses forces déclinaient inexorablement. Il comprit qu’il allait mourir là, en plein midi, sur ce bateau bourré de monde et que, dans un instant, il ne resterait plus à son assassin qu’à le passer par-dessus bord pour l’effacer à jamais du monde des vivants. Comme dans un film déroulé à grande vitesse, il vit Lisa, ses enfants, sa vie écoulée, sa mère… mais soudain il y eut contre son oreille un cri de douleur et le poids qui l’écrasait s’envola. Les oreilles bourdonnantes et les yeux pleins d’étoiles noires, il sentit un parfum, une main rapide qui desserrait sa cravate, ouvrait son col, sa chemise et commençait doucement à masser sa gorge douloureuse. Ouvrant enfin les yeux il distingua des traits, une grande bouche rouge.
– Allons, on dirait que je suis arrivée à temps ! émit le contralto de la baronne Pauline. Tenez, essayez d’avaler quelques gouttes de mon élixir !
À présent elle lui soulevait la tête avec douceur en approchant de ses lèvres un flacon de voyage en argent contenant une sorte de vitriol qui lui incendia la bouche et l’œsophage, le fit tousser, pleurer mais le remit sur son séant :
– Qu’est-ce que c’est ?…
– Un mélange à moi : un tiers gin, un tiers whisky et un tiers calvados. Efficace, non ? J’en ai toujours sur moi en cas de petite faiblesse. Essayez de vous relever maintenant ! Je vous aide…
Ce n’était pas si facile. Le bateau traversait une zone perturbée mais étayé par le bastingage et le bras de Pauline, vigoureux pour une femme, Aldo réussit à retrouver la position verticale.
– Merci, baronne !… Vous êtes plus forte qu’on ne pourrait le supposer…
– Je suis sculpteur. Les matériaux que j’emploie sont plus lourds qu’une toile de peintre et j’ai beaucoup de mal à garder des mains convenables mais chaque médaille a son revers. Comment vous sentez-vous ?
– Mieux, grâce à vous ! Je vous dois la vie mais comment avez-vous fait pour me libérer de mon meurtrier ?
Pauline von Etzenberg ramassa une canne d’ébène terminée par une fusée d’ivoire sculpté qui lui donnait l’air d’une garde d’épée mais en fait c’en était une ainsi qu’elle le démontra en tirant du fourreau de bois noir une courte et fine lame d’acier.
– Je lui ai planté ça dans le dos mais j’ai dû rencontrer une côte car ma lame s’est courbée et l’homme non seulement ne s’est pas écroulé mais a détalé comme un lapin. Pardonnez-moi de ne pas l’avoir suivi : il fallait que je m’occupe de votre état. Vous m’avez fait très peur !
– Et moi donc ! fit Aldo en riant. Mais par quel miracle vous êtes-vous trouvée là ? Et avec cet objet ?
– C’est simple : je vous cherchais. Vous n’étiez ni chez vous ni à la salle à manger ni au bar, il fallait forcément que vous soyez quelque part et j’avais cru remarquer que vous aimiez prendre l’air. À présent, allons chez le Commandant ! ajouta-t-elle en lui offrant son bras.
– Pour quoi faire ? Vous ne supposez tout de même pas que mon agresseur puisse appartenir réellement à son équipage ?
– Pourquoi pas ? Au milieu des hommes qui servent sur ce navire un assassin doit pouvoir se cacher ?
– Sûrement pas. Outre que la Compagnie n’emploie que des matelots et du personnel triés sur le volet, il est rare qu’il y en ait parmi eux qui se parfument au Vétiver de Guerlain. L’homme a dû se procurer ce déguisement, le Diable sait comment, mais croyez-moi, j’ai eu affaire à un passager. Inutile d’encombrer notre commandant avec cette histoire !
– Mais enfin pour quelle raison a-t-on tenté de vous tuer ? Sauf si vous avez des ennemis à bord, ça n’a pas de sens ?
– Des ennemis à bord ? Je n’en sais rien. Toutefois on ne peut éviter de s’en créer dans la profession que j’exerce. Et vous, au fait ! Comment se fait-il que vous vous promeniez avec une arme pareille ?
– Dans le quartier des artistes où je vis, il est bon pour une femme qui aime sortir seule d’avoir parfois les moyens de se défendre. Cela dit je ne me déplace pas toujours avec une canne. Si je l’ai prise c’est parce que le bateau danse un peu et que j’ai horreur de m’aplatir devant les pieds d’un tas de snobs imbéciles. Une heureuse inspiration. Non ?
– Vous pouvez le dire !… Si on allait boire un bon café ? J’ai découvert qu’on savait le faire sur ce paquebot, ce qui croyez-le n’est pas chez moi un mince compliment !
À quelque heure que ce soit il y avait du monde au bar. Ils y trouvèrent cependant une table à l’écart d’une autre où s’étaient installés des joueurs de poker. Silencieux par excellence les joueurs de bridge avaient un salon particulier. Un moment Aldo et sa compagne gardèrent eux aussi le silence. Ils avaient besoin de se remettre. Lui plus qu’elle évidemment et bien qu’un danger de mort ne soit pas pour lui une nouveauté, sur ce navire plein de monde et au milieu du jour, c’était pour le moins inattendu puisqu’il avait retenu son passage au tout dernier moment. Or il se découvrait deux antagonistes : celui qui écoutait et celui qui voulait le jeter à l’eau. Ce ne pouvait être le même. Question de taille. L’espion lui avait semblé très moyen alors que l’assassin possédait une stature supérieure à la sienne. En outre, si le premier logeait sans doute en premières, rien ne disait que le second ne soit pas venu des deuxièmes ou troisièmes classes qui, en principe, n’avaient pas le droit de franchir la limite des premières mais il devait bien y avoir un moyen de contourner la difficulté. Alors qui ? Pourquoi ? Autant de questions sans réponse. Et surtout, surtout qui était derrière ces actions ? En dehors d’Aloysius C. Ricci, il ne voyait pas qui pouvait le haïr au point d’en arriver à lui envoyer un tueur. L’aide momentanée offerte à Jacqueline Auger était-elle une offense à ce point mortelle aux yeux du milliardaire ? Il est vrai que pour moins que cela, Boldini avait subi un début d’incendie et que Jacqueline avait payé sa fuite de sa vie. Il allait falloir faire très, très attention dans les jours qui venaient…
Plongé dans ses réflexions il avait oublié la providentielle baronne mais celle-ci ne semblait pas s’en offusquer. Elle l’observait avec l’attention d’un entomologiste en face d’un insecte rare et finit par demander :
– Qu’allez-vous faire maintenant ?
Il y avait de l’inquiétude dans sa belle voix grave et il lui offrit un chaleureux sourire :
– Que puis-je faire d’autre que d’attendre ? Ne sommes-nous pas tous prisonniers de ce superbe navire ? Je vais m’efforcer d’achever cette traversée le plus agréablement possible. En prenant toutefois quelques précautions. Vous-même que comptez-vous faire de cet après-midi ? Vous conduirai-je au cinéma ?
– Non merci. Je voudrais écrire des lettres.
– Dans ce cas le salon de correspondance ? Il est agréable.
– Sans doute mais je préfère être seule quand j’écris. Dans cette jolie pièce on doit avoir l’impression d’être à l’école. Je rentre chez moi et vous devriez en faire autant : frôler la mort doit secouer un brin ? On se retrouvera au dîner.
Elle se levait et Aldo en fit autant pour l’accompagner mais elle le pria de rester et il s’inclina tandis qu’elle s’éloignait nonchalamment appuyée sur la canne dont elle faisait si bon usage. C’était décidément une femme étrange mais séduisante et combien attachante ! Que Vauxbrun soit amoureux d’elle n’avait rien d’étonnant. Lui-même, indépendamment du fait qu’il lui devait la vie, s’avouait être sensible à ce curieux mélange de camaraderie et de sensualité qu’elle dégageait.
Avant de regagner sa cabine il se rendit chez Gilles pour voir où il en était. Le médecin du bord en sortait et lui apprit que leur « malade commun » dormait à poings fermés.
– Demain il sera frais comme l’œil… s’il n’a pas la gueule de bois.
Et comme Morosini le regardait sans comprendre, l’officier ajouta avec un sourire goguenard :
– Un whisky ça va mais une demi-douzaine c’est beaucoup ! C’est l’ennui avec ce genre de médication plutôt agréable : on peut avoir tendance à forcer dessus !
Rassuré de ce côté-là, Aldo réintégra sa cabine. Il y trouva un carton à la marque de l’ Île– de-Francele priant de dîner à la table du Commandant. C’était une raison de plus pour effacer les traces de sa dernière mésaventure ! Et il s’étendit sur son lit après avoir tiré les rideaux et fermé soigneusement sa porte à clef.
À huit heures, sanglé dans un habit noir coupé à la perfection qui rendait pleine justice à son aristocratique silhouette, Aldo suivait le maître d’hôtel qui le conduisait à la table d’honneur à travers l’immense salle à manger étincelante de cristaux et d’argenterie, fleurie et illuminée par les flots de lumière tombant des caissons de verre dépoli et sculpté et par des torchères en forme de vases renvoyant une lumière douce et diffuse. Le spectacle du grand escalier que descendaient lentement des femmes en robes brillantes chargées et parfois coiffées de bijoux étincelants que mettaient en valeur les fracs noirs des hommes était féerique. La mode évoluait et les robes chemises n’avaient plus la cote. Les genoux se cachaient et, pour le soir, la ligne avait à présent tendance à plonger en arrière jusqu’aux talons. De même le droit-fil faisait place au biais utilisant pleinement l’élasticité des tissus pour mouler les formes féminines au grand désespoir de celles dont la plastique n’était pas irréprochable. Les décolletés souvent vertigineux révélaient le dos jusqu’aux reins mais pouvaient se voiler d’écharpes de satin, de mousseline, de dentelles ou de plumes. Et que ces tissus étaient donc somptueux ! Lamés d’or, lamés d’argent, brocarts, satins nacrés, crêpes brodés de perles, de strass ou de paillettes mais aussi mousselines et voiles s’effilant en longues pointes aériennes comme des flammes depuis les hanches souvent drapées de larges ceintures diaphanes retombant en longs pans. L’asymétrie était à la mode, la robe laissant une épaule nue, l’autre retenant l’étoffe par un ornement de pierreries ou de fleurs. Moins strictes aussi, les coiffures laissaient davantage leur chance à la beauté des cheveux, à la grâce d’une vague ou de boucles légères permettant à nouveau le port du diadème… C’était, sur les majestueux degrés de marbre couverts de tapis rouges comme un ballet scintillant, une sorte de pavane rythmée par quelque metteur en scène épris d’élégance et d’art de vivre.
Séduit par ce spectacle où il venait jouer un rôle minuscule, Aldo laissait son regard s’y attarder sans prendre garde à ce qui l’attendait. Ce fut d’abord le sourire épanoui de Pauline von Etzenberg qui vint au-devant de lui, superbe dans une robe de crêpe georgette de ce gris qu’elle affectionnait dont le corsage souple retenu par de minces épaulettes et les longs volants décalés faisaient briller à chaque mouvement les perles de cristal dégradées du blanc au noir. Aucun collier ne coupait la ferme colonne de son cou sur lequel ses cheveux de laque noire étaient noués en un chignon qui lui tirait la tête en arrière. Quelques étoiles de diamant y étaient piquées semblables à celles montées en longues girandoles qui tremblaient de chaque côté de son visage.
En venant prendre le bras d’Aldo avec l’aisance parfaite d’une femme du monde, elle murmura :
– Vous arrivez à point nommé pour avoir le temps de digérer la surprise avant l’arrivée des vedettes…
– Quelles vedettes avons-nous ?
– Adolphe Menjou, l’acteur de cinéma et surtout l’immense Cécile Sorel et son comte de Ségur de mari. Quant à la surprise…
– Merci, j’ai vu…
En effet, assise à la place indiquée par le maître d’hôtel, à la gauche du Commandant, la belle Alice jouait avec ses longs sautoirs de perles tandis que penché sur elle, Adalbert lui parlait de façon intime.
– Eh oui ! soupira Pauline. Nous allons dîner ensemble ! Ce que c’est que d’appartenir à d’illustres familles américaines ! Mais grâce à Dieu nous ne serons pas face à face, cette chipie et moi. Vous ne serez pas non plus trop près de votre « ami ». Ni de moi ajouta-t-elle avec une grimace. C’est votre égyptologue qui va être mon voisin mais comme il sera loin de sa belle, je crains qu’il ne soit pas très récréatif…
– Cela m’étonnerait. Il est brillant, en général et, croyez-moi, c’est fondamentalement un homme charmant. Qui avons-nous d’autre ?
– L’attraction d’hier : ma petite cousine Dorothy et son chevalier ailé…
– Il a décidé de rester avec nous ?
– Le moyen de faire autrement ? De toute façon et même s’il n’a pas le sou sur ce bateau, il en a largement les moyens. Le Commandant qui est un vrai gentleman, le traite en invité privilégié… et lui a même prêté un smoking. Il y a aussi un jeune couple adorable : Vladimir Ivanov et sa femme Caroline. C’est un Russe blanc naturalisé américain et elle appartient à l’une de nos bonnes familles, les Van Duysen…
Ils approchaient de la table où il allait bien falloir faire quelques présentations, ce dont Aldo se réjouissait secrètement, quand une énorme ovation mit tout le monde debout : le maître du navire descendait le grand escalier entouré du jeune Van Laere et de Dorothy Paine, jolie à croquer dans une robe on ne pouvait plus virginale, en tulle blanc piqué de petits bouquets de roses pompons de la même teinte que ses joues : elle vivait là avec son héros une heure de gloire. Arrivés à destination, l’officier fit les présentations.
D’aspect sévère avec un beau visage énergique et d’épais cheveux grisonnants, le Commandant Blancart n’en était pas moins renommé pour sa courtoisie et sa galanterie. Son courage et son audace aussi. Le bruit courait encore du premier voyage de l’ Île– de-Franceen direction du Havre au sortir des chantiers de Saint-Nazaire où l’officier signait les derniers papiers avant de donner l’ordre d’appareillage : une manœuvre criminelle avait, à sa place, ordonné de mettre les machines en marche. Le bateau avançait dans un bassin où tout écart était impossible et l’espèce de pont-levis qui séparait ce bassin de la sortie du port était fermé. L’ordre de stopper vint aussitôt mais le bateau courait sur son erre. Une belle tentative de sabotage qui aurait rendu fou n’importe quel commandant de bord mais Blancart n’était pas n’importe qui. Il fit corner l’ordre d’ouvrir le pont et, prenant en personne la barre en main, dirigea l’ Île-de-Francedroit sur l’étroit passage en pensant que son coup d’audace pouvait payer, vaincre l’incroyable concours de circonstances et que les dégâts seraient moindres. Et il réussit : le pont se leva presque à ras de l’étrave et s’écarta suffisamment pour que le bateau pût franchir le goulet sans une égratignure, salué par les acclamations de la foule massée sur les quais.
C’était ce même marin qui, un sourire un peu timide aux lèvres, recevait à présent en homme du monde confirmé, présentant ses invités les uns aux autres. Il y avait là outre Pauline, Aldo, la princesse Obolensky et Adalbert, Van Laere et Dorothy Paine, le jeune couple américano-russe annoncé : le comte et la comtesse Ivanov. Lui un magnifique gaillard taillé pour porter la tenue des anciens chevaliers-gardes, elle, née Caroline Van Druysen, une grande fille blonde, rieuse et charmante, élégante aussi dans une robe de velours noir et une parure de fort beaux rubis, s’assortissaient magnifiquement. On échangeait baisemains et shake-hands quand Menjou souriant et volubile arriva en hâte s’excusant sur les aléas du poker et chacun prit sa place.
– Tout le monde n’est pas arrivé ? émit le Commandant en constatant que la place en face de la sienne restait vide ainsi qu’une autre entre Caroline Ivanov et l’aviateur.
Un éclat de rire de Pauline lui répondit :
– Quand on invite Célimène, Commandant, il faut s’attendre à ce qu’elle n’arrive que le théâtre plein et le rideau levé depuis un moment. La grande Sorel ne saurait entrer comme vous et moi.
– Sans doute mais comme cette dame n’est pas chef d’État ni tête couronnée, je n’ai aucune raison de faire attendre d’autres dames et je vais ordonner que l’on serve…
L’instant suivant, un silence de la salle saluait l’arrivée de la comédienne et en vérité il y avait de quoi. Sur l’escalier, vide à présent, se dressait la silhouette majestueuse et insolente de celle qui à la Comédie-Française remplaçait Sarah Bernhardt pour le faste et l’excentricité et continuait d’interpréter Célimène, Phèdre ou Andromaque la quarantaine passée mais avec quelle allure ! Drapée d’une sorte de simarre cardinalice sur une longue robe de lamé argent, la tête orgueilleusement rejetée en arrière coiffée d’aigrettes pourpres sur un bandeau de diamants, sa longue main posée sur l’épaule de son époux, le comte Guillaume de Ségur, elle resta immobile un instant, somptueuse et insolite si l’on s’en tenait à la mode qu’elle dédaignait avec superbe, regardant cette salle comme elle l’eût fait depuis la scène du Français. Des applaudissements crépitèrent et Célimène acheva noblement sa descente, accueillie au bas des marches par celui que la courtoisie obligeait à l’y chercher.
Lorsqu’elle fut près de lui – il allait avoir l’honneur d’être son voisin – Aldo s’avoua qu’elle était encore belle – le cheveu blond vénitien, l’œil bleu agrandi par un maquillage parfait, la large bouche carminée s’ouvrant sur des dents un peu trop régulières peut-être, cette comtesse de Ségur d’un nouveau genre répandait autour d’elle autant de parfum qu’une cassolette orientale. En outre, elle parlait – toujours pour la galerie ! – d’une voix de tête avec parfois des intonations graves donnant l’impression qu’elle était en scène. À peine fut-elle assise que toute conversation devint impossible. Comme une reine recevant sa cour, la grande Cécile tint une sorte de conférence destinée à distribuer à chacun de ses compagnons des sortes de satisfecit qui leur démontra qu’elle savait exactement qui ils étaient.
– Elle a dû se faire communiquer la liste des invités, chuchota Pauline qui avait trouvé le moyen de changer de place pour rejoindre Aldo et qui s’était entendu déclarer pour sa part quelle « maniait le ciseau comme Molière sa plume… », c’est assez habile : les compliments font toujours plaisir.
Chacun y eut droit et comme le tour de table s’achevait par Aldo occupé à déguster le homard thermidor que la tragédienne dédaignait superbement, il bénéficia, à sa surprise, d’un régime particulier. Après lui avoir déclaré à haute et intelligible voix qu’il était « le magicien des fastes du passé », la grande Cécile baissa notablement le ton pour lui demander – tout en se décidant à attaquer son crustacé et alors qu’un bienfaisant silence permettait d’achever le plat tranquillement – ce qu’il savait du sort exact des « autres » diamants du Collier de la Reine. Elle était persuadée d’en posséder un qu’elle portait à l’annulaire gauche entouré d’autres plus petits. Aldo se pencha sur la belle main qu’elle lui tendait et observa avec attention la bague en question.
– Il se peut que vous ayez raison, Madame. Votre diamant doit peser trois carats. Il y en avait huit de ce poids dans le fameux collier qui, si ma mémoire est fidèle et s’agissant des diamants ronds en comptait vingt-six : un de onze carats, quatorze de dix, trois de cinq, huit de trois plus six cent trois petits diamants ronds sans compter les dix-huit en forme de poire. Le vôtre peut fort bien être l’un des huit. Où l’avez-vous acheté ?
– À Londres, chez un antiquaire dont j’ai oublié le nom. Il m’a assurée de son authenticité. Donc celui-ci n’est pas en question : c’est le sort des autres qui m’intéresse…
– En dehors de ceux que possèdent les ducs de Sutherland et de Dorset les autres ont été éparpillés et remontés dans d’autres bijoux…
– Oh j’aurais tant aimé savoir ! Voyez-vous je rêve d’en acheter encore quelques-uns et si pouviez m’aider je vous en aurais une reconnaissance infinie…
« Ça y est, pensa Aldo. Encore une qui me prend pour une espèce de détective privé qui n’a rien d’autre à faire qu’attendre le client ! » Son regard, à ce moment, croisa celui d’Adalbert qui, séparé de sa belle par une bonne longueur de table, s’ennuyait visiblement comme un rat mort en faisant des efforts surhumains pour entretenir la conversation avec sa voisine. Il y vit luire un instant l’étincelle de la vieille complicité – tout à l’heure, ils avaient échangé une poignée de main correcte mais sans plus avant qu’Aldo fût admis à saluer Alice Obolensky – mais ce fut très fugace, les yeux de Vidal-Pellicorne revenant aussitôt vers Alice en train de bavarder avec le Commandant Blancart. Mais il fallait répondre à son impérieuse voisine :
– Vous me demandez l’impossible, Madame. À moins que l’une des deux maisons ducales que je viens de citer n’annonce une vente – ce qui me paraît impensable ! – je ne vois pas comment je pourrais retrouver des pierres isolées, peut-être retaillées et incluses dans différentes pièces de joaillerie. À moins d’un miracle…
– N’êtes-vous pas justement l’homme des miracles ? intervint Cyril Ivanov qui suivait la conversation avec attention. Je parierais que votre présence ce soir s’explique par la traque de quelque joyau ? Je me trompe ?
Ivanov possédait la beauté froide d’une statue grecque mais son sourire était charmant. Morosini le lui rendit à sa manière nonchalante :
– Sans doute perdriez-vous. Il se peut que je souhaite visiter une collection privée… ou répondre à l’appel d’une importante personnalité empêchée de se déplacer… par son âge par exemple ?
– Comme le maître de la Standard Oil ? John Rockefeller est, en effet, très âgé. Cependant à quatre-vingt-dix ans, il joue encore au golf sur les links de sa propriété de Pocantico Hills…
Aldo eut un rire bref :
– Lui ou un autre ! Et pourquoi mon voyage ne serait-il pas motivé par le simple désir de revoir les États-Unis où je ne suis pas retourné depuis la guerre ? L’écho de son exceptionnelle prospérité…
– Ah c’est bien vrai ! s’enthousiasma aussitôt le jeune homme. Depuis l’élection du Président Hoover nous connaissons une incroyable période. Le niveau de vie ne cesse de monter. Songez que d’après une récente statistique, un Américain moyen ne possède pas moins de vingt costumes, douze chapeaux, huit pardessus et vingt-quatre paires de chaussures !
– Je suppose que vous en possédez beaucoup plus ? fit Morosini avec une pointe d’insolence…
– Ma foi je n’en sais rien ! Je renouvelle souvent mais une chose est certaine, les fortunes s’édifient chez nous à grande vitesse ! Depuis que Chrysler a institué une sorte de vente à crédit, les voitures de luxe encombrent les rues de New York et, tenez, si l’on regarde votre partie, prince, à la fin de l’année dernière, Black Starr et Frost, les joailliers de la 5e Avenue, ont proposé un extraordinaire collier de perles roses qu’ils avaient chiffré 685 000 dollars. Ils ne l’ont pas gardé huit jours. Celui qui l’a acheté ne s’est pas fait connaître mais d’après les vendeurs il s’agissait d’une « fortune récente et modeste » ! Tout se vend, tout s’achète et jusque dans les journaux on trouve des annonces vantant des zibelines à 50 000 dollars…
– Prodigieux, en effet !
– Et absolument exact, approuva Pauline mais vous devriez ajouter que c’est dû à une spéculation effrénée. Le Stock Exchange (14)flambe sans cesse et pour ma part je me demande si ce n’est pas dangereux ? Il y a des moments où je crains que mes compatriotes soient plus ou moins pris de folie.
– Pourquoi donc ? s’écria Ivanov. N’est-il pas naturel que chaque homme cherche à se procurer toujours plus de confort, toujours plus de richesse ? Et puisque le Marché est porteur il est normal que tous veuillent en profiter. Quand nous serons tous fabuleusement riches nous régnerons sur le monde !
– Je me demande parfois, intervint doucement le Commandant, si ce n’est pas dû à ce que les Américains s’ennuient…
– Que voulez-vous dire ?
– Oh c’est simple : la prohibition les empêche de boire, les paris sur les jeux de hasard sont interdits par la loi, alors ils spéculent. Une façon comme une autre de se procurer des émotions…
Pauline opina soutenue par l’acteur de cinéma mais, comme Ivanov après une protestation indignée se lançait dans ce qui menaçait d’être une philippique contre un officier d’une compagnie n’ayant qu’à se louer des flots d’argent américain, celui-ci coupa court en demandant à Adolphe Menjou des nouvelles de Hollywood et de ses prochains films, ce qui permit à Célimène, après que l’acteur eut répondu avec sa bonne grâce habituelle, de reprendre la conversation en main et de ne plus la lâcher en la faisant rouler, non sans une certaine habileté, sur l’Art en général et le Théâtre en particulier. On put y participer, après quoi des entretiens privés s’établirent entre voisins. Sorel bavardait avec le comédien, le comte de Ségur – un gentilhomme massif et assez taciturne – avec l’aviateur et Caroline Ivanov, Pauline avec Aldo qui, du coin de l’œil observait Adalbert. Lui ne parlait à personne, se contentant, en buvant peut-être un peu plus que de raison, de contempler Alice que le Commandant Blancart interrogeait sur l’Égypte. Et cela, Aldo n’aimait pas, même sachant d’expérience que l’archéologue tenait bien l’alcool. Mais s’il avait pu enregistrer quelques « cuites » mémorables auxquelles il lui était arrivé de prendre part, cela se passait toujours dans la bonne humeur qui était d’ailleurs le climat normal d’Adalbert. Cette fois une morne tristesse émanait de cet homme en train de vider verre après verre en regardant sa princesse égyptienne rire avec le Commandant. Fallait-il qu’il fût atteint pour avoir ce regard affamé, douloureux ? Et jusqu’à quel point ? Quel droit la fille de l’insensible Ava lui avait-elle donné – ou fait semblant de donner ! – sur sa personne et sur son cœur ? Était-elle sa maîtresse ? S’était-elle promise afin de s’approprier au moins une partie de sa profonde science archéologique ? Et que faire dans ce cas puisque Adalbert n’accordait plus à Aldo les privilèges de l’amitié donc le droit de l’aider ?
Quand on se leva de table, pas une fois il n’avait croisé son regard. Vidal-Pellicorne se détourna même quand il se mit debout pour marcher d’un pas encore ferme – peut-être un peu raide et automatique ! – vers la jeune femme à qui Ivanov offrait déjà son bras pour la conduire au salon de conversation où il y aurait concert, après quoi on allait danser. Aldo le vit s’interposer d’une façon trop autoritaire pour être polie puis entraîner Alice qui se laissa emmener sans protester et avec un sourire qui détendit le visage crispé de son pauvre amoureux.
Étouffant un soupir, Aldo s’apprêta à le suivre quand la main de Pauline se posa sur son bras :
– Si nous allions entendre Ravel ensemble ? proposa-t-elle. Il me semble que ce serait plus amusant ? Ou bien aurais-je démérité moi aussi ?
– Pardonnez-moi ! Si vous pouvez vous contenter d’un compagnon aussi peu récréatif que moi ?
– Vous ? Mais à côté de votre ami vous pétillez de franche gaieté, mon cher prince ! Il est sinistre ce soir et si je devais plaindre quelqu’un ce serait cette garce d’Alice. Écouter la « Pavane pour une infante défunte » en compagnie de ce joyeux drille devrait la mener tout droit chez les Carmélites !
– Ne soyez pas cruelle, baronne ! Cela ne ressemble pas à une femme qui possède ce beau regard droit et cette bouche généreuse ! Vous feriez mieux de m’aider à trouver un moyen d’opérer un sauvetage qu’à chaque instant je devine de plus en plus nécessaire. Adalbert jouant les amoureux transis, voire les Othello ce serait à pleurer de rire si ce n’était à pleurer tout court…
– Elle l’a changé à ce point ?
– Vous ne pouvez imaginer. Si vous l’aviez connu…
– Ah non, pas ça ! coupa-t-elle. Il n’est pas mort que je sache et il n’y a aucune raison pour en venir aux regrets éternels. Surtout si nous pouvons l’empêcher ?
– Nous ? Me proposeriez-vous une association ?
– Pourquoi pas ? Rien ne me ferait davantage plaisir qu’arracher une proie à cette chère Alice. Voyez-vous, continua-t-elle avec la franchise brutale qui lui était particulière, j’ai été la maîtresse de Serge Obolensky et nous devions nous marier quand elle me l’a soufflé sous le nez. Ce sont des choses qui ne s’oublient pas.
– Si j’en crois son regard quand il se pose sur vous, elle ne vous aime pas beaucoup plus ?
– C’est parce qu’elle n’a pas le sens de l’humour. Nous nous retrouvons de temps à autre, Serge et moi et elle le sait. Allons entendre un peu de bonne musique ! C’est excellent pour l’élévation de l’âme !
Renonçant à explorer plus avant celle des femmes américaines, Aldo se laissa entraîner jusqu’à un confortable fauteuil où il faillit bien s’endormir bercé par le rythme solennel de la Pavane exécutée par un quatuor tchèque au nom imprononçable. Il eut au moins le loisir de réfléchir. Si Pauline en mélomane avertie applaudit chaleureusement les œuvres interprétées, elle n’en garda pas moins le silence absolu pendant la durée du concert. À deux rangs devant eux, Aldo pouvait voir les épaules et les têtes souvent rapprochées d’Alice et d’Adalbert et cela lui donna tant à penser qu’il finit par ne plus avoir envie de dormir… Comment faire pour briser le sortilège ?
Un moment plus tard, les invités du Commandant se retrouvaient sur la piste de danse du grand salon, brillamment éclairée par la pluie de lumières tombant comme des feuilles d’or des caissons dorés à la feuille du plafond tandis qu’autour les tables où l’on se reposerait en buvant du champagne restaient dans une agréable pénombre. Le jazz remplaçait Ravel et l’orchestre du bord s’en donnait à cœur joie.
Aldo venait d’entamer, avec Pauline, un slow un rien langoureux qu’il appréciait parce que la jeune femme était une bonne partenaire. Le parfum complexe mais délicat qui émanait d’elle rendait fort agréable le rapprochement de leurs corps lorsqu’une main se posa sur son épaule :
– Si tu le permets, c’est mon tour maintenant !
Et Gilles Vauxbrun, tiré à quatre épingles, comme à son habitude lui enleva d’autorité sa danseuse. Celle-ci se mit à rire :
– Vous voilà ressuscité, on dirait ? Mais que vous êtes donc beau !
– Il fallait que je vous rejoigne ! Je ne pouvais plus supporter l’idée de vous savoir éloignée de moi. Ça ne te contrarie pas que je prenne ta place ? ajouta-t-il, un rien acerbe, à l’adresse d’Aldo. Et sans attendre de réponse, il disparut avec Pauline au milieu des danseurs.








