Текст книги "Les Joyaux de la sorcière"
Автор книги: Жюльетта Бенцони
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– Que se passe-t-il ? demanda-t-il au préposé en tenue galonnée qui revenait après être allé voir : un accident ?
– Moi je dirais plutôt que c’est un meurtre, sir ! Une jeune dame vient d’être renversée par une voiture qui au lieu de s’arrêter a pris la fuite. Une honte !
Un frisson glacé parcourut l’échine de Morosini, une sorte de pressentiment :
– Une jeune femme, dites-vous ?
– Oui et je l’ai vue il n’y a pas cinq minutes sortir d’ici. Si Monsieur désire un taxi…
– Pas maintenant, merci ! Je vais voir…
Il eut quelque peine à se frayer un chemin dans la foule mais un seul regard lui suffit pour voir le corps étendu sur lequel se penchaient un homme et un policeman en tenue : c’était Jacqueline qui gisait là le visage souillé de sang sous sa petite toque de ruban. Jacqueline qui plus jamais n’irait rejoindre David Fenner qu’elle s’était prise à aimer…
Le médecin relevait la tête. Quelqu’un demanda :
– Elle est morte ?
Il fit signe que oui et Aldo recula d’un pas. Son premier mouvement avait été de s’avancer et de déclarer qu’il la connaissait mais il pensa aussitôt qu’il faudrait donner trop d’explications à des fonctionnaires qui n’y comprendraient certainement pas grand-chose et choisit une autre solution : il s’avança vers Piccadilly Circus, prit au vol un taxi qui passait et se fit conduire à Scotland Yard afin d’envahir une fois de plus le bureau de Warren, mais cette fois il se fit précéder du planton. Ce qui n’arrangea pas pour autant l’humeur du « Ptérodactyle » :
– Encore vous ? grogna-t-il. Vous allez bientôt camper ici !
– Ricci vient de tuer une jeune femme sous mes yeux. Ça vous intéresse ou pas ? fit Aldo froidement.
– Comment ?… Et d’abord asseyez-vous ! On dirait que vous êtes remué. Je vous trouve mauvaise mine.
– Il y a de quoi !
Warren alla vers l’un de ses cartonniers, en tira une bouteille de whisky et deux verres, versa dans chacun une généreuse ration et en tendit un à son visiteur :
– Buvez ! C’est une bonne panacée, ensuite vous raconterez !
Encore bourru le ton s’était adouci. Aldo prit ce qu’on lui offrait et l’avala d’un trait.
– C’est du pure malt ! s’indigna l’Écossais.
– Il est honorable, admit le coupable. Donnez-m’en encore un peu et je promets de le boire avec respect !
Resservi il cala son verre dans la paume de sa main et entreprit de raconter son aventure. N’étant pas l’homme des longues digressions, ce fut vite et bien fait. Attentif Warren prit quelques notes puis décrochant son téléphone, demanda qu’on lui appelle le poste de Piccadilly avec lequel il eut un duo où sa partition se réduisit à quelques onomatopées après quoi il appela la police de Thames Valley pour demander que l’on envoie du monde à Levington Manor. Puis décida :
– Vous allez venir avec moi reconnaître le corps ! C’est une corvée mais en attendant que l’on atteigne Ricci, vous êtes le seul qui connaisse un peu cette pauvre fille !
Il fallut en passer par là. Pourtant ce fut un moins mauvais moment qu’Aldo l’eût imaginé. Débarrassé du sang et de la poussière qui le maculaient, le visage de Jacqueline était empreint d’une sérénité inattendue par la vertu du léger sourire figé sur ses lèvres. Elle n’avait pas vu venir la mort et c’était vers une vie nouvelle, pleine d’espérance qu’elle courait quand la voiture meurtrière l’avait fauchée. Warren lui-même en fut ému :
– On dirait que, grâce à vous, elle est morte heureuse, murmura-t-il. Ce n’est pas donné à tout le monde…
– Et ce n’est pas une raison pour oublier l’assassin.
– Telle n’est pas mon intention !
Mais les nouvelles qui attendaient Warren au Yard n’étaient guère réconfortantes. À Levington Manor, la Police avait trouvé visage de bois. Seul, le gardien de la propriété put donner un renseignement : Ricci, son secrétaire, son valet et son chauffeur avaient embarqué le matin même à Southampton sur le paquebot américain Leviathanqui devait, à cette heure, avoir atteint la pleine mer. Quant au numéro minéralogique de la voiture criminelle qu’un passant avisé avait relevé, c’était celui du doyen de la cathédrale Saint-Paul…
– Et voilà, conclut le Superintendant, comment on peut commettre en toute impunité un crime en plein cœur de Londres !… Nous n’avons pas le plus petit brin de preuve pour attaquer Ricci. Vous et moi savons que c’est lui mais il est impossible d’obtenir contre lui le moindre mandat… outre le fait que sur un navire yankee il est déjà en terre américaine…
– Est-ce que vous ne vous dépêchez pas trop ? s’insurgea Morosini. Si le doyen n’a rien à voir là-dedans, l’automobile qui a tué doit appartenir à quelqu’un, non ?
– C’est sans doute une voiture volée et si elle est maintenant au fond de la Tamise comment voulez-vous qu’on la retrouve ?
– Bon, admettons ! Reste ce David Fenner dont la carte a été retrouvée dans son sac et qui doit rentrer vendredi soir ! S’il l’aimait, il aura peut-être quelque chose à dire ?
– C’est notre seule chance.
Warren n’ajouta pas ce qu’il pensait. À savoir que si le jeune homme trempait dans des affaires louches il n’aurait sûrement pas l’envie – ou la folie ! – de se mouiller pour une femme qu’il connaissait à peine selon le monde et ne connaîtrait jamais bibliquement. Surtout s’il avait quelqu’une idée du danger qu’il courrait en désignant Ricci à la Police… Il aurait peut-être pris des risques si Jacqueline avait vécu mais à présent…
La suite n’allait lui donner que trop raison. Prévenu par son serviteur que la Police le cherchait, David Fenner se présenta le lendemain. C’était un homme d’une quarantaine d’années, plutôt séduisant qui exerçait le métier de courtier en bourse. La voix douce, le ton affable et aussi souriant que le permettait la circonstance, il ne nia pas s’être pris d’amitié pour la « fille adoptive » de Mr Ricci et lui avoir proposé de se mettre à sa disposition quand elle viendrait à Londres pour lui faire visiter la capitale britannique. Il se montra navré d’apprendre sa fin tragique mais ne voyait pas en quoi il pouvait être utile à Scotland Yard, ses relations avec l’homme d’affaires américain – à l’exception de deux courts séjours à Levington Manor ! – ne dépassant pas le niveau du travail.
– Qu’en pensez-vous ? demanda Warren à Morosini auquel il avait fait la faveur de permettre d’assister à l’entrevue, à condition qu’il se taise !
– Qu’il ment ! Je jurerais qu’il était prêt à demander la main de celle qu’il croyait la pupille de Ricci mais la mort de celle-ci lui a fait comprendre qu’il valait mieux adopter un profil bas. Il est probable qu’il aurait servi le même plat à la malheureuse. En changeant la sauce avant de lui conseiller gracieusement de rentrer au logis le plus vite possible. Une éventuelle héritière pouvait l’intéresser mais certes pas une future épouse fuyant un aussi redoutable Othello. Ce serait risible, si ce n’était aussi écœurant !
– Je partage ce sentiment. Aussi ai-je l’intention de faire surveiller discrètement le personnage. La nature exacte de ses affaires, officielles ou non, pourrait être instructive. On y mettra le temps qu’il faut !… À présent, cher ami, je crois que vous pouvez retourner auprès de votre épouse. Elle doit commencer à trouver le temps long…
– Sans doute. Auparavant accordez-moi une question ? Qu’allez-vous faire du corps ?
Warren releva à la fois les sourcils et les épaules :
– L’enterrer, bien sûr ! Aux Indigents puisque, d’après ce que nous savons vous et moi, elle n’a plus aucune famille en France.
– Laissez-moi la rapatrier. Elle était de Dieppe, et même si personne ne s’y souvient d’elle, Jacqueline aura au moins la satisfaction de reposer dans sa terre natale, déclara Aldo sans se soucier de l’œil effaré du policier.
– Ça va vous coûter une fortune et vous la connaissiez à peine !
– Peut-être mais voyez-vous j’ai l’impression, à présent, qu’elle fait un peu partie de ma famille. Et si vous vouliez bien me faciliter les formalités…
– Très volontiers ! Je vais même m’en occuper immédiatement ! Vous m’étonnerez toujours, Morosini mais vous êtes décidément un vrai gentleman ! Vous pourrez partir demain !
Aldo remercia et cette fois quitta Scotland Yard sans esprit de retour. Il avait hâte, maintenant, de quitter l’Angleterre et de rentrer à Paris. Si ce détour par la Normandie le retardait il savait qu’il se serait reproché toute sa vie d’avoir abandonné sur une terre étrangère la pauvre jeune femme qui était venue lui demander secours.
N’ayant rien d’autre pour s’occuper ce jour-là, il se fit conduire à Chelsea. C’était trop bête de se séparer ainsi de son meilleur ami sur une vague brouille que le temps pouvait envenimer. Prudemment il pria son taxi de l’attendre et s’en félicita car il ne trouva que Théobald. Celui-ci lui apprit qu’Adalbert venait de partir pour Hever Castle, accompagnant « Madame la Princesse chez lord Astor ».
– Je suis désolé pour Monsieur le Prince, soupira-t-il, mais content qu’il soit revenu ici. Après ce qui s’est passé l’autre soir j’avais grande peur de ne plus le revoir.
Morosini le connaissait depuis trop longtemps pour douter un seul instant de sa sincérité. À la mine navrée du fidèle factotum d’Adalbert il subodorait que la nouvelle relation à tendance amoureuse de son maître ne l’enchantait pas. Il lui offrit son plus désarmant sourire :
– On ne se brouille par pour si peu avec un vieil ami. Nous avons une telle quantité de souvenirs communs que le passage d’une femme, si belle soit-elle, ne peut les effacer.
– Ça fait tout de même des dégâts ! soupira Théobald. Et je suis heureux que Votre Excellence ait eu la bonne idée de passer me voir.
Il en avait visiblement gros sur le cœur ne souhaitant rien d’autre que l’oreille attentive d’un ami sûr.
– J’ai un peu de temps, suggéra Aldo. Voulez-vous que nous bavardions un brin ?
– Oh oui ! Si Monsieur le Prince veut passer au salon…
– La cuisine fera aussi bien mon affaire… ainsi qu’une tasse de café ! Vous devez être le seul à savoir le faire sur cette île déshéritée ! Et cela rappellera le bon temps où nous travaillions ensemble ! Il m’a l’air révolu celui-là ?
– Oh, il ne faut jurer de rien ! Je prie chaque jour pour que Monsieur retrouve le sens des réalités.
Tout en parlant il précédait Aldo dans la cuisine, l’installait devant la table ronde, cirée à miracle et entreprenait aussitôt la confection du breuvage espéré en attrapant le moulin à café qu’il se mit à tourner frénétiquement mais Aldo n’avait pas perdu le fil de la conversation :
– Il est vraiment amoureux d’elle ? demanda-t-il.
Sans arrêter son moulin, Théobald leva les yeux au plafond :
– Hélas ! C’est encore pire qu’au retour d’Istamboul quand il s’était entiché de cette Anglaise ! Celle-ci c’est à Louqsor qu’il l’a rencontrée, au Winter Palace et depuis il ne jure que par elle. Il voit en elle son étoile…
– Autrement dit il est fou ! Mais enfin pourquoi ? J’ai aperçu cette dame et j’admets qu’elle est fort belle mais il en a vu d’autres.
– Mais pas encore qui se prétende l’incarnation d’une grande dame égyptienne, qui lui soit apparue pour la première fois – à une soirée costumée déguisée en princesse du temps des Ramsès et qui, en plus, possède un mystérieux pouvoir de divination qu’elle tient d’un collier d’or et de lapis-lazuli trouvé dans la tombe de Tout-Ank-Amon…
Quoiqu’il n’en eût guère envie, Morosini éclata de rire :
– Non mais je rêve ! Ne dites pas qu’un égyptologue de sa force ait pu se laisser prendre à un appât aussi grossier ? Un collier de Tout-Ank-Amon ? Mais il doit sortir tout droit de chez un joaillier du Caire au mieux et au pire de la boutique d’un marchand véreux et persuasif ? Un collier divinatoire en plus ! Il ne nous manquait que ça !
Peu à peu sa gaieté se changeait en colère. Théobald laissa passer le flot, servit une nouvelle tasse de café en y ajoutant des biscuits de sa composition dont son invité raffolait puis soupira :
– Le malheur c’est que ce foutu bijou est authentique. La dame qui était sur place à l’ouverture de la tombe se l’est fait offrir par lord Carnavon avant sa mort. Alors non seulement elle en est fière mais elle croit pouvoir en tirer le pouvoir de remonter le temps, de se réincarner quand elle le souhaite dans l’apparence de cette princesse qu’elle pense avoir été. De plus, Monsieur, outre le fait que sa beauté le subjugue, est extrêmement impressionné par ce qu’elle lui raconte… Il songe à écrire un livre sur la période qu’elle dit avoir vécue : elle est pour lui une documentation hors pair parce que vivante.
– De quoi plier en deux de rire le British Museum, le Musée du Louvre et quelques autres notabilités du genre ! S’il n’a pas peur du ridicule c’est qu’il est gravement atteint !
– C’est ce que j’essaie de faire comprendre à Monsieur le Prince. C’est toute notre vie que cette femme est en train de chambouler… et moi j’en mourrai de chagrin !
– On n’en est pas là, heureusement ! fit Morosini en considérant la figure épanouie de bonne santé qui le regardait d’un air désolé, et celle-là n’est pas candidate au mariage. À moins que le prince Obolensky ne soit lui aussi qu’un fantôme ?
– Oh non, il est réel et cette dame en a, je crois, un enfant ou deux mais il a fait son temps et elle songerait à s’en séparer.
– Pour s’attacher votre maître par les doux liens du mariage ? Grand bien lui fasse si c’est là son bonheur mais j’en doute !
– Moi aussi. Votre Excellence peut être sûre que s’il l’épouse moi je m’en vais…
– Vous n’y arriverez jamais. Vous lui êtes trop attaché, sourit Aldo ému de voir une larme poindre au coin de l’œil du fidèle serviteur.
– Il le faudra car cette dame ne m’aime pas. Oh, si je ne trouve pas de place qui me convienne j’irai rejoindre Romuald, mon jumeau pour l’aider à cultiver son jardin…
– Ça ne vous conviendrait pas ! Écoutez, Théobald, je vais vous faire une proposition : si mariage il y a et si vous faites vos valises, je vous prends à mon service… pour le temps que durera ledit mariage. Vous savez comme moi que ces Américaines ont le divorce dans le sang. La preuve est que celle-là en est déjà là. Une fois qu’elle aura laissé tomber Monsieur vous retrouverez votre place auprès de lui. Un petit séjour à Venise n’est pas si désagréable… il y a évidemment les jumeaux mais…
– Oh que Monsieur le Prince est bon et que je le remercie !
Les mains jointes Théobald semblait voir le Ciel s’ouvrir et sa figure retrouvait le soleil.
– C’est chose convenue, reprit Aldo, et je vais à présent vous laisser, mon bon Théobald. Toutefois… sauriez-vous me dire ce que le Superintendant Warren faisait entre ces murs l’autre soir avec Madame Obolensky ?
– Pas vraiment, Monsieur est muet comme une carpe à ce sujet. Je crois cependant avoir deviné qu’elle aurait besoin de protection…
– Peste ! À ce niveau de police ce doit être grave ! Comment se fait-il que vous n’en sachiez rien ? Vidal-Pellicorne vous a toujours mis au fait de ce genre de problèmes ?
– Pas cette fois ! Monsieur sait pertinemment que je ne vois pas d’un œil favorable ses relations avec cette dame.
– Vous êtes en froid ?
– Plutôt, oui… et c’est très triste ! Votre Excellence reste encore quelque temps ici ?
– Non. Je ne me suis déjà que trop attardé. Ma femme m’attend à Paris. Ensuite nous regagnerons Venise. Du moins je le pense…
À mesure qu’il parlait Aldo découvrait qu’il n’en était pas autrement persuadé. L’idée de rentrer chez lui en laissant l’assassin de la pauvre Jacqueline libre de poursuivre en paix une carrière détestable l’irritait, le blessait même. En reprenant son taxi il permit cependant à la voix de la raison de se faire entendre : c’était très beau de vouloir jouer les justiciers mais cela ressemblait à de l’inconscience : aller combattre sur son propre terrain un homme disposant de tous les atouts alors que lui-même ne sachant à peu près rien du pays se trouverait sans appui et sans la moindre aide possible. Il ne pourrait que s’y casser les dents. Voire autre chose. Or il était marié, père de deux enfants, bientôt d’un troisième, il avait ce qu’il fallait pour être heureux et il osait songer à risquer ce bonheur pour aller jouer les Don Quichotte chez les Yankees. En outre, il ne pouvait plus compter sur Adalbert. Ce serait suicidaire… Il était urgent d’oublier cette affaire !
Mais le lendemain, sur le quai du port de Newhaven, en regardant le cercueil plombé de Jacqueline embarquer au moyen d’une grue dans les entrailles du bateau assurant la liaison avec Dieppe, il savait qu’oublier serait au-dessus de ses forces. Debout auprès de Warren qui l’avait conduit jusque-là, les mains au fond des poches de son vieux Burberry’s, une casquette en tweed enfoncée jusqu’aux sourcils pour le protéger de la pluie fine et insistante qui noyait le pays depuis la nuit précédente, il suivait des yeux l’ascension du coffre funèbre contenant les restes d’une jeune femme innocente avec une amertume où se mêlait une sorte de rage. À ses côtés, Warren, emballé dans l’antique macfarlane dont les ailes lui donnaient l’air d’un oiseau préhistorique, fumait tranquillement une courte pipe sans rien dire.
Ce fut seulement quand la longue boîte eut disparu dans la cale qu’il tira de sa poche une enveloppe blanche et la tendit à Aldo :
– Tenez ! Ça pourrait vous être utile.
Celui-ci tourna vers lui un œil interrogateur :
– Qu’est-ce que c’est ?
– Ma carte… avec quelques mots dessus. Au cas où vous seriez tenté par un voyage outre-Atlantique, je ne saurais trop vous conseiller d’aller voir, à New York, un vieil ami : le chef de la police métropolitaine Phil Anderson. Il est très intelligent, très compétent, très discret et de très bon conseil. En outre il a une dent longue comme une défense d’éléphant pour ce qui touche à la Mafia et votre Ricci pourrait lui appartenir.
– Qu’est-ce qui vous fait supposer que je vais aller là-bas ? émit Aldo en empochant tout de même le message.
– Oh rien finalement ! C’est une idée qui m’est venue comme ça. Remarquez, vous n’êtes pas obligé d’en tenir compte… À présent, il est temps pour vous d’embarquer, ajouta-t-il en consultant sa montre. Offrez mes hommages à la princesse. Il se peut qu’un jour j’aille vous rendre visite.
– Ce serait la meilleure des nouvelles ! La maison est grande ouverte pour vous !
Les deux hommes se serrèrent la main et Aldo se dirigea vers la passerelle mais, au bout de trois pas, il se retourna :
– S’il vous plaît, essayez d’empêcher Vidal-Pellicorne de faire de trop grosses bêtises ! Il est en train de se prendre pour Marc-Antoine et sa Cléopâtre américaine aurait tendance à m’inquiéter !
Warren ôta sa pipe de sa bouche et grimaça ce qui pouvait passer pour un sourire :
– Moi aussi, figurez-vous ! Bon voyage !
Deux jours plus tard Aldo était de retour à Paris. Jacqueline Auger reposait désormais pour l’éternité dans sa terre natale et grâce aux dispositions prises par Scotland Yard, il n’avait eu qu’à se louer de l’organisation. La police et un fourgon des pompes funèbres l’attendaient à la descente du bateau et le contrôle douanier s’était montré discret. Après un court service à l’église, le corps avait été inhumé sous une couronne de fleurs fraîches (Warren avait même pensé à ce détail) et dans la tombe où reposaient déjà ses parents. Il ne restait plus à Aldo qu’à régler la facture et à espérer qu’il se trouverait quelqu’un pour venir prier devant la dalle où il ordonna que fussent gravés les noms et dates de la jeune femme. Aussi, en reprenant le train pour Paris se sentait-il la conscience en paix. À défaut de tranquillité d’esprit car il ne pouvait se faire à l’idée que Ricci pût continuer à jouir de la chaleur du soleil après en avoir privé à jamais une créature de Dieu qui avait cru trouver en lui une espèce de Père Noël sous lequel se cachait un impitoyable assassin. Pour lui, en effet, la culpabilité de l’Américano-Sicilien ne faisait aucun doute en admettant même qu’il eût les mains nettes des meurtres de Covent Garden et de Bagheria.
Son retour rue Alfred-de-Vigny fut salué par un triple soupir de soulagement en dépit de plusieurs appels téléphoniques pour que les trois femmes ne s’inquiètent pas trop. Ce qui n’avait rien empêché car Lisa, retrouvant d’instinct ses anciennes habitudes de parfaite secrétaire, s’était procuré des journaux anglais où s’étalait largement « Le meurtre mystérieux de Piccadilly ». Ce fut ce que l’on mit sous le nez d’Aldo quand, débarrassé des escarbilles et autres poussières du voyage, il rejoignit « ses » femmes dans le jardin d’hiver à l’heure où la marquise pratiquait à sa manière le fiveo’ clock teaen buvant un ou deux verres de champagne.
– Il y a longtemps que tu connais cette jeune femme ? demanda Lisa en offrant le Daily Mailà son époux.
Le ton était innocent mais Morosini connaissait trop Lisa pour se tromper sur certaine vibration de sa voix mais fort de sa pureté d’intentions il n’était pas disposé à se laisser malmener, fût-ce par une épouse plus ravissante que jamais dans une robe de crêpe de Chine imprimé de dessins géométriques vert amande et blanc. Il fronça le sourcil puis, fidèle à son habitude répondit par une question :
– Qu’est-ce qui t’a pris d’acheter la presse anglaise ?
– Quand tu vas quelque part, mon chéri, j’achète toujours les journaux du coin, fit-elle en forçant sur l’angélisme. Il est rare que l’on n’y trouve pas de tes nouvelles. Tu es un homme tellement intéressant !…
– Ne me dis pas que l’on parle de moi là-dedans ? grogna-t-il en considérant la photo de Jacqueline – où diable ces gens-là avaient-ils pu se la procurer ? – qui décorait l’article.
– Pas en toutes lettres, intervint Madame de Sommières, mais quand on parle du prince M… et que tu es dans le quartier ça devient limpide. Le mieux serait peut-être que tu racontes… en fabulant le moins possible !
– Je n’ai jamais fabulé avec vous, protesta Aldo. Puis considérant les trois regards qui convergeaient dans sa direction, il ajouta : « Vous avez décidé de vous constituer en tribunal ou quoi ? Je viens de passer des jours pénibles et je vais peut-être en passer de pires et tout ce que vous trouvez à faire c’est de me passer à la question ? Vous mériteriez que je ne vous raconte rien ! »
– On ne mérite pas d’être punies ! gémit Marie-Angéline prête à pleurer. Ce serait trop cruel !
– C’est bien pour vous faire plaisir Angelina ! Sachez d’abord que je n’ai jamais tant vu Jacqueline Auger que le jour de sa mort. Jusque-là je m’étais contenté de l’apercevoir au Ritz lors de mon déjeuner avec Boldini et comme je vous ai raconté ce qu’il m’a dit vous devriez vous en souvenir.
– Ah ! C’est celle-là ? émit Lisa.
– Oui. C’est celle-là ou plutôt c’était celle-là ! Maintenant tâchez de m’écouter sans m’interrompre.
Ce fut vite fait mais à la fin du récit Tante Amélie avait les larmes aux yeux :
– Tu l’as ramenée auprès de ses parents ? Oh, ça c’est très bien, mon petit !
– Il y a longtemps que je sais que j’ai épousé une assez bonne copie de Don Quichotte, fit Lisa plus émue qu’elle ne voulait le montrer. Ce qui m’inquiète à présent c’est la suite.
– Quelle suite ?
– Celle que tu vas donner à cette triste histoire en rendant sous peu une visite à la Compagnie Générale Transatlantique. Ai-je raison ? C’est ce que tu as dans l’idée ?
Aldo vint s’asseoir près de sa femme sur le canapé de rotin garni de coussins en toile de Jouy et prit sa main pour en baiser la paume comme il en avait la tendre habitude. Il vit une larme dans la frange de ses cils.
– Pas si cela te cause de la peine, mon cœur. Certes j’aimerais fort faire payer son ou ses crimes à ce triste sire et retrouver les bijoux de la Capello parce que je suis persuadé qu’il y a un lien entre tous ces faits mais tu es ce que j’ai le plus précieux et pour rien au monde je ne voudrais que tu te tourmentes. En particulier en ce moment ! Si encore tu venais avec moi…
– Ce serait de la dernière imprudence ! s’écria Marie-Angéline dont les narines frémissaient depuis que Lisa avait évoqué la célèbre compagnie de paquebots. Il faut penser au bébé à venir !… Nous, en revanche, nous pourrions avantageusement accompagner Aldo puisque nous sommes invitées à Newport par Mrs Van Buren.
– Je me disais aussi que nous n’allions pas tarder à en entendre parler ! ironisa Madame de Sommières. Vous ne perdez jamais une occasion d’avancer vos petites affaires, hein Plan-Crépin ? Pourquoi un voyage en Amérique serait-il une imprudence pour Lisa et pas pour moi ? Elle est enceinte mais je suis une vieille dame fragile…
– À qui le ferez-vous croire, Tante Amélie ? dit Lisa qui retrouvait son sourire. Vous êtes forte comme un quarteron de mousquetaires.
– C’est gentil de ne pas m’avoir comparée à un Turc, apprécia la marquise. Mais pour en revenir à nos moutons si tu décides d’aller là-bas Aldo, j’accepterai peut-être cette fichue invitation dont on me rebat les oreilles. Au fond, Lisa, vous pourriez parfaitement nous accompagner. Mrs Van Buren qui cultive passionnément l’armorial serait aux anges de recevoir une princesse, vous n’êtes qu’en début de grossesse, vous n’avez jamais eu le mal de mer et en aucun cas vous n’auriez à craindre l’inconfort. Évidemment, je déplore que le jeune Vidal-Pellicorne se soit retiré du circuit pour courir la gueuse…
Elle achevait sur un soupir quand Cyprien entra portant sur un plateau d’argent un télégramme qu’il tendit à Morosini. Celui-ci le prit, le décacheta d’un doigt impatient et lut à haute voix :
« Paquebot Île de Francefera escale le 15 prochain à Plymouth destination de New York. Places retenues pour Monsieur et sa compagne. Respectueusement. Théobald. »
– Magnifique ! s’écria Marie-Angéline. Voilà qui change tout ! Il faut immédiatement…
À l’aide de sa canne, Madame de Sommières frappa le parquet d’une série de coups :
– Du calme, Plan-Crépin ! Le 15 est dans cinq jours. Il ne doit plus y avoir une place libre à bord et l’entrepont ne me tente pas !
– On peut toujours essayer ? gémit l’interpellée. Je fais confiance à Aldo : il saura se débrouiller.
– Un instant !… Viendrais-tu, Lisa ? J’en serais si heureux !
Elle comprit qu’en esprit il était parti, que sa décision était prise. Cependant elle lui sourit de tout son cœur.
– Non mais tu peux t’embarquer sans remords. Je ne sais si je t’ai dit que je n’aime pas l’Amérique. De plus je préfère ne pas courir les aventures même si je ne suis gênée en rien.
– Que vas-tu faire alors ? fit-il sincèrement désolé.
– En premier lieu rentrer à la maison y prendre les jumeaux puis aller t’attendre chez Grand-Mère à Rudolfskrone. Les enfants adorent et j’y serai mieux qu’à bord d’un bateau, si luxueux soit-il, pour éviter les inévitables nausées du début d’une grossesse. Pars tranquille !
– Tu es la femme la plus merveilleuse de la terre ! fit-il sincère. Et tu peux être certaine que je ferai l’impossible pour te ramener un époux en bon état… Et nous n’aurons peut-être pas de places ?
Marie-Angéline avait anticipé et foncé chez le concierge pour téléphoner.
Elle en revint déconfite. Il ne restait qu’une seule cabine en première classe. Encore était-ce parce qu’un passager malade venait de se décommander.
– Je l’ai retenue pour Aldo, soupira-t-elle au bord des larmes, et le billet sera à sa disposition demain matin mais nous, il est impossible de nous caser…
– La belle affaire ! fit Madame de Sommières. Nous prendrons le paquebot suivant !
– Oui mais ce ne sera pas sur l’ Îl e de Franceet tous ceux qui l’ont pris proclament que voyager à son bord est merveilleux, un véritable rêve !
– Bah ! Vous serez aussi bien sur le Paris, le La Fayetteou le France ! N’importe comment vous aurez le mal de mer !
– Nous savons que je ne l’ai jamais eu ! Ce ne sera pas la première fois que nous naviguerons…
Ce genre de discussion avait tendance à durer quand la marquise et sa « Bécassine à tout faire ! » en entamaient une. Aussi Lisa jugea-t-elle prudent d’intervenir en disant que, pour sa part, elle était satisfaite de rester en Europe. L’important était qu’Aldo parte en même temps qu’Adalbert. Cette brouille stupide entre eux ne pouvait être durable et elle avait besoin de lui pour se sentir rassurée ! conclut-elle.
Laissant les autres poursuivre le sujet, elle reprit le journal abandonné par son époux et se mit à examiner attentivement la photo de la première page. Aldo s’en aperçut et s’approcha d’elle :
– C’est seulement une pauvre fille qui n’a pas eu de chance, émit-il avec douceur. Elle méritait mieux.
– Sans aucun doute ! Mais tu n’as rien remarqué ?
– Ma foi non !… Sauf peut-être que le papier de journal n’arrange pas vraiment les visages. Il ne lui rend pas justice ! On dirait que, toi, ça t’inspire ?
– Hum !… Si l’on tient compte du papier, comme tu dis et des modes différentes ta protégée ressemble beaucoup au portrait de Bianca Capello par Bronzino.
– Comme je ne l’ai jamais vu je ne peux pas te dire si tu as raison.
– Tu aurais pu : il est à Londres à la National Gallery mais tu ne t’intéresses qu’aux bijoux ! Les tableaux ont du bon, tu sais ?
– Tu es injuste : les peintres m’ont souvent inspiré des réflexions. Parfois ce fut un simple jalon mais parfois aussi un signal de départ. Mais si elle lui ressemble à ce point, cela aurait dû frapper Boldini quand nous avons vu Jacqueline Auger ensemble ?
– Boldini croit à son propre génie et ne cultive pas spécialement les anciens maîtres mais je t’assure que pour moi la ressemblance est réelle… et j’en viens à me demander si la fiancée de Bagheria n’était pas dans le même cas. D’après ta description reprise sur Boldini ce pourrait être ça.
– À quoi penses-tu ?
– Je ne sais pas trop. L’idée m’en vient simplement.
– Mais la Solari était brune ?
– Tu as déjà vu Toscaou Butterflyjouées par des blondes ? Les perruques existent. Cela dit c’est une simple incidence je ne l’ai jamais vue et je laisse peut-être mon imagination galoper !
– Elle te confère parfois un côté voyante extralucide qui n’est pas sans intérêt. On va voir si dans ton idée il n’y a pas quelque chose à creuser…
– Pour moi, intervint Marie-Angéline, le lien c’est la parure : les deux premières victimes la portaient quand on les a tuées…
– Afin de s’en emparer, fit Aldo. Or elle n’apparaît pas dans le meurtre de Piccadilly ?








