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La collection Kledermann
  • Текст добавлен: 24 сентября 2016, 06:49

Текст книги "La collection Kledermann"


Автор книги: Жюльетта Бенцони



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– Docteur ! souffla-t-il sans rien trouver d’autre à dire, mais ce mot banal amena un sourire :

– Ah ! Vous avez enfin décidé de nous revenir ?… J’espère que cette fois c’est la bonne ! Comment vous sentez-vous ?

– Fatigué… mais c’est à peu près tout !

– Pas de douleurs ?

– Nnn… on ! J’ai eu très mal à la tête mais plus maintenant. Cependant j’ai l’impression d’être passé sous un rouleau compresseur !

– On va vous regonfler. Pour l’instant je vais vous examiner ! Relevez-le, Vernon !

Ces derniers mots s’adressaient à l’infirmière d’une quarantaine d’années, grande et forte, entre les mains de laquelle Aldo eut l’impression de ne rien peser. Il se laissa faire sans mot dire, puis quand tout fut terminé, il demanda :

– Où est-ce que je suis ?

Le chirurgien eut un rire malicieux :

– Ce n’est pas la formule adéquate. On dit : « Où suis-je ? », dans les bons romans, sans oublier un air languissant… qui ne vous irait vraiment pas ! Mais pour vous répondre : vous êtes à l’hôpital de Tours et c’est moi, docteur Lhermitte, qui ai eu le privilège de vous raccommoder. Quel souvenir gardez-vous de votre… accident ?

– Le château de la Croix-Haute… Des flammes… beaucoup de bruit. Des éclairs lumineux… puis l’air libre… une détonation… et plus rien !

– C’est déjà pas mal !

– Ma famille… est-ce qu’elle est là ? Il me semblait avoir reconnu ma grand-tante… ma cousine… mon ami Adalbert ?…

– Vous les avez vus effectivement mais ensuite vous avez eu… un caprice !

– Je suis là depuis combien de temps ?

– Quatre jours.

– Et… ma femme ?

À peine eut-il posé la question qu’il se la reprocha mais elle était partie toute seule. Cette fois ce fut l’infirmière qui répondit, rassurante :

– Elle n’est pas encore arrivée mais cela peut se comprendre si elle vient de Venise ! Sans doute ne tardera-t-elle pas ? acheva-t-elle avec un bon sourire auquel Aldo s’efforça de répondre.

Le chemin était long en effet… surtout il avait fallu déjà le parcourir en sens inverse et dans quelles circonstances ! Et à condition que Lisa soit rentrée, mais elle avait pu aussi bien se rendre à Zurich, chez son père, ou à Vienne chez sa grand-mère où elle avait dû conduire les enfants ! Et plus encore quand on représente une page de vie que l’on a décidé de tourner ! Et pour qui ?

Bien qu’il essayât de la repousser, l’affreuse image s’imposait de nouveau à lui, la dernière que son regard eût enregistrée avant qu’il ne s’écroule : Lisa courant dans les bras d’un autre homme qui l’attendait là, aussi naturellement que si elle n’était qu’une visiteuse au château.

Ils s’étaient embrassés avant qu’elle ne monte dans la voiture dont l’homme avait repris le volant pour reculer dans le bois. Qui était-il cet homme vers qui elle avait couru comme vers un refuge ?

Son instinct répondait : Gaspard Grindel. Le cousin qui aimait Lisa depuis l’enfance et qui le détestait, lui Aldo. N’allait-il pas jusqu’à faire suivre le mari exécré quand il se trouvait à Paris ? Il y dirigeait la succursale de la puissante banque Kledermann et il n’était pas difficile de deviner d’où provenait le sac de dollars que Lisa avait jeté aux pieds du ravisseur de son époux. Avec quel mépris puisque cet argent était censé racheter aussi Pauline Belmont, sa « maîtresse ». Lui, elle l’avait à peine regardé, sinon pour lui signifier qu’elle ne voulait plus le voir avant de se précipiter dans les bras de son rival !

À l’amère jalousie qu’il ressentait se mêlait la colère. Pour s’être trouvé à point nommé aux alentours de la Croix-Haute, il fallait que l’homme eût pris le risque de suivre la voiture de ceux qui avaient dû cueillir Lisa à sa descente de train en gare de Lyon, mettant ainsi en péril non seulement les otages, ce qui était de bonne guerre, mais aussi Lisa elle-même, ce qui l’était moins ! Et avait bien failli réussir puisque la folie meurtrière de Lucrezia Torelli avait condamné tout de monde à mourir dans l’enfer du château ravagé par l’incendie ! Drôle d’amour en vérité ! Comment Lisa, si fine cependant, ne l’avait-elle pas compris ?… Et si… Mais non, ce serait trop insupportable !

Il comprit qu’il pleurait en sentant une main légère essuyer ses larmes et rouvrit les yeux pensant voir l’infirmière auprès de lui, mais il s’agissait d’Adalbert et il grogna :

– Drôle de spectacle que je t’offre.

– Bah ! Ce n’est pas si affligeant ! Tu es rasé, propre comme un sou neuf !

– Et je pleure comme un gamin…

– Ne te gêne pas pour moi ! C’est plutôt rassurant !

– Ah, tu trouves ?

– Bien sûr ! Ça prouve seulement que tout fonctionne normalement là-dedans, fit Adalbert en posant un doigt léger sur le pansement qui enveloppait la tête de son ami. Ce n’était pas évident au départ ! D’après ton chirurgien – qui entre parenthèses est un maître ! –, ta chance a l’air de tenir bon.

– Ma chance ? Avec ma vie en miettes, une femme qui me méprise autant qu’elle me déteste… et qui peut-être m’a déjà remplacé ? Et par un homme qui vient d’essayer de me tuer ?

Comprenant que le temps des plaisanteries réconfortantes n’était plus au programme, Adalbert attira une chaise pour être plus près du lit et s’assit :

– Je ne pensais pas en venir aux explications si vite mais je devrais te connaître mieux. Qu’as-tu vu en sortant du château ?

– Un homme a appelé ma femme et elle a couru à sa rencontre. Ils sont partis après s’être embrassés et moi je n’ai plus rien vu du tout…

– J’étais derrière toi et j’en ai vu à peu près autant…

– Sais-tu d’où est parti le coup de feu ?

– Pas de la voiture, bien sûr, mais ça en était proche.

– D’où tu conclus ?

– Rien encore mais je me suis donné à tâche de retrouver le tireur. J’aimerais d’ailleurs savoir comment l’homme à la voiture…

– Je crois qu’on peut, sans risque de se tromper, l’appeler Gaspard Grindel !

– L’amoureux obstiné qui gère la banque de ton beau-père à Paris ? Ce serait assez logique si l’on part du principe que c’est lui qui a dû être chargé de réunir l’argent et peut-être de l’apporter mais, ce qui me paraît plus difficile, c’est de se lancer sur la trace des ravisseurs de Lisa… plus dangereux aussi ! Et pourquoi pas en embarquant le tireur avec lui ? Et le tout sans se faire repérer ? Il faudrait être non seulement rusé mais aussi un as du volant possédant des yeux de chat…

– Pour ce qui est du volant, il l’est ! C’est sa passion : il court les Vingt-Quatre Heures du Mans chaque année. Il a même gagné une fois !

– Et Lisa t’a préféré ce héros ?…

L’entrée de l’infirmière en chef interrompit le dialogue :

– Je vous avais accordé dix minutes ! Et à condition de ne pas le fatiguer ! rappela-t-elle sévèrement.

– Ça ne doit pas faire beaucoup plus… et je m’en vais ! Quant à l’avoir fatigué, je crois lui avoir surtout changé les idées…

– En tout cas, priez les dames de la famille de bien vouloir attendre à demain…

– Oh non ! gémit Aldo.

– Oh si ! Déjà je n’aurais pas dû permettre à votre ami d’entrer mais comme il campe pratiquement dans la salle d’attente, il m’a fait pitié !

– Inspirer la pitié, lui ? C’est bien la première fois que ça lui arrive !

– Il y a un commencement à tout ! lança l’intéressé du seuil de la chambre. Mais soyons raisonnables ! À demain… et merci encore, madame !

En rentrant à l’hôtel, Adalbert se hâta de délivrer sa bonne nouvelle : Aldo avait refait surface et, cette fois, c’était pour de bon : le docteur Lhermitte en répondait.

– Dès demain vous pourrez le voir tout à votre aise !… Mais où est Marie-Angéline ?

– Où voulez-vous qu’elle soit ? À la cathédrale bien évidemment. Sa splendeur lui est apparue comme seule digne de recevoir ses prières. En outre, elle désire faire la connaissance de saint Gatien qui en est le protecteur. Au cas où il aurait une spécialité intéressante !

Adalbert ne put s’empêcher de rire :

– Elle ne laisse rien passer ! Aucune nouvelle de Venise ? Lisa n’est toujours pas rentrée ?

Le visage de Mme de Sommières se rembrunit :

– Non. En revanche on sait où elle est !

– À Vienne sans doute ? Auprès des enfants ?

– Non, à Zurich ! Guy Buteau m’a dit au téléphone qu’elle y était arrivée avant-hier juste à temps pour se faire hospitaliser…

– Mon Dieu ! Elle a eu un accident ?

– Oui… et inattendu : elle était enceinte de plus de cinq mois ! Elle est tombée et elle a perdu l’enfant. Et je ne vous cache pas – surtout si Aldo n’est plus en danger – que j’ai l’intention de m’y rendre. Je ne m’attarderai pas puisque Aldo doit passer sa convalescence chez moi mais cela me permettra peut-être de remettre les pendules à l’heure.

– Il est certain que, dans sa clinique, elle aura du mal à vous échapper !

– Adalbert ! s’indigna la marquise. Comment pouvez-vous être à ce point dépourvu de compassion ? Perdre un enfant, même à l’état d’ébauche, est un véritable drame pour une femme ! Particulièrement pour elle, car de plus maternelle je n’en connais pas ! J’espère seulement ramener un peu de paix dans ce couple qui est en train de se déchirer. En souhaitant qu’il ne soit pas trop tard ! Nous rentrons à Paris tout à l’heure avec Plan-Crépin et demain nous prendrons la direction de Zurich.

– Savez-vous où elle est hospitalisée ?

– Non, mais on trouvera !

– Et qu’est-ce que je vais raconter à Aldo, moi ? Il regrettait déjà de ne pas vous voir aujourd’hui ! Alors s’il ne vous voit pas demain !…

– Que j’ai pris froid, que je tousse, que j’éternue, toutes activités prohibées là où il est. De toute façon, nous ne serons pas absentes bien longtemps, juste l’aller et retour… Ah, vous voilà ! ajouta-t-elle à l’adresse de Marie-Angéline qui rentrait. Descendez donc demander l’heure d’un train pour Paris après déjeuner puis revenez faire les valises.

– Nous rentrons ? gémit-elle, déçue. Mais pourquoi ? Aldo…

– Est tiré d’affaire,  dixit le docteur Lhermitte. Adalbert a eu l’autorisation de le voir par faveur spéciale et nous n’aurions pu lui rendre visite que demain. Or, nous avons une mission à remplir.

– Nous allons à Venise ?

– Non. À Zurich où Lisa vient de faire une fausse couche. Alors il faut que demain soir nous soyons là-bas !

– Je vois ! Dois-je prévenir qu’on nous garde les chambres ? Car nous reviendrons, n’est-ce pas ?

– Naturellement… et avec des nouvelles réconfortantes !… Du moins je l’espère.

– Voulez-vous que je vous accompagne ? proposa Adalbert.

– Jamais de la vie ! Qui tiendrait compagnie à Aldo… puisque Pauline vient de repartir ? Quant à ce vieux fou d’Hubert, il est en train de filer le parfait amour avec Wishbone auquel il fait visiter le pays tout en essayant sournoisement de le convertir au druidisme. Ils s’entendent comme larrons en foire ! Mais, au fait, pourquoi voulez-vous nous accompagner ?

– Parce que cela fait beaucoup de voyages à la suite de beaucoup d’émotions… et que je ne vous trouve pas une mine florissante, voilà ! lâcha-t-il.

– Ah, ne recommencez pas avec mon âge ou je vous jette dehors ! J’admets que nous en avons tous « pris un coup » mais, croyez-moi, je tiens debout. Et puisqu’on nous répond de la santé d’Aldo, c’est un gros poids de moins. En outre, je ne redoute pas les voyages et vous le savez parfaitement ! Enfin, comme Lisa est coincée dans un lit elle aussi, il faut en profiter. Et rien n’est plus stimulant pour moi que l’espoir de réconcilier ces deux-là ! Vous en prime, nous ferions un peu trop délégation. Vous comprenez ?

– Je pense que oui ! Et vous avez en Marie-Angéline une force de frappe non négligeable ! Je me contenterai donc de vous conduire à la gare… et de prier saint Christophe !… C’est bien lui qui s’occupe des voyageurs ?

– C’est bien lui ! Plan-Crépin lui voue un attachement tout particulier…

Le lendemain soir, les deux femmes débarquaient en gare de Zurich et se faisaient conduire à l’hôtel Baur-au-Lac qui avait toujours eu les préférences de la famille. À cause de son confort mais aussi de son élégant décor XVIIIe siècle et surtout de ses magnifiques jardins auxquels une mince couche de neige tombée en fin de journée ajoutait au charme romantique… mais, ce soir, ni l’une ni l’autre n’y fut sensible. Le voyage avait été plus long que prévu en raison d’une station inattendue sur une voie de garage afin de laisser passer un train officiel. Résultat, elles étaient éreintées. Aussi dînèrent-elles dans leur appartement puis se couchèrent sans que Mme de Sommières éprouvât le besoin de se faire lire quelques pages. À peine la tête sur l’oreiller elles s’endormirent l’une comme l’autre sans avoir échangé plus d’une douzaine de paroles.

Ce fut au petit déjeuner que l’on décida de ce qu’il fallait faire pour rencontrer Lisa sans témoins, autant que possible. L’appel téléphonique qui avait prévenu Venise s’était borné à signaler l’accident à Guy Buteau mais sans mentionner l’établissement où elle avait été transportée. On avait d’ailleurs raccroché aussitôt et, selon Guy, la voix – inconnue ! – était celle d’un homme mais pas celle de Moritz Kledermann, le père de Lisa.

– Autrement dit, cela pourrait être n’importe qui, fit la marquise en reposant sa tasse de café vide.

– Le maître d’hôtel peut-être ?

– Vous rêvez, Plan-Crépin ? Les domestiques sont ce qu’il y a de mieux donc incapables d’agir aussi grossièrement ! Je pencherais plutôt… pour le cousin Gaspard ! Si nous tombons sur lui, il est très capable de nous envoyer promener sans plus de façons !

– Nous pensons qu’il campe devant la porte de Lisa ?

– C’est à peu près ça ! Téléphonez donc à la réception et dites-leur d’appeler le secrétaire de Kledermann, à sa banque, pour lui demander un rendez-vous avec son patron. Nous n’avons, que je sache, aucune raison de nous cacher. Surtout de lui ! C’est un homme froid mais courtois et qui jusqu’à présent – du moins – aimait bien Aldo. Il me paraît on ne peut plus logique de causer un peu avec lui en vertu de ce principe qu’il est préférable de s’adresser à Dieu plutôt qu’à ses saints !… Mais vous le savez mieux que moi ! Filez !

Dix minutes plus tard, Plan-Crépin était de retour : le banquier venait de partir pour Londres et ne rentrerait pas avant plusieurs jours.

– Décidément les configurations astrales ne nous sont pas favorables, pour parler comme ma défunte tante Alfreda qui fréquentait le Zodiaque et dépassait Mme de Thèbes (1) de cent coudées au tirage des cartes !

– Que j’aurais aimé la rencontrer ! déplora Marie-Angéline.

– Ah, ça je n’en doute pas un seul instant ! Je vous rappelle cependant que l’Église réprouve ce genre d’activité ! N’empêche que j’espère de tout mon cœur que Dieu, qui a l’esprit plus large que ses serviteurs, l’aura reçue à bras ouverts car c’était bien la plus gentille et la plus généreuse des créatures…

– Si nous en revenions à notre problème ? Il me semble que nous nous en éloignons !

– Très juste ! Prenez un taxi, filez à la résidence Kledermann et passez-moi au crible Heinrich, le maître d’hôtel ! Il nous connaît toutes les deux et il n’osera pas vous refuser l’adresse !

Quelques minutes plus tard, Marie-Angéline roulait dans un taxi en direction de la Goldenküste, la Rive dorée, dont la résidence Kledermann était l’un des fleurons, bien décidée à ne pas revenir bredouille, et, apparemment, la chance était de son côté. À cause de la neige sa voiture roulait prudemment et lui laissa tout le temps de remarquer, sortant d’un magasin de fleurs et chargé d’un imposant bouquet de roses pourpres, un personnage en qui elle n’eut aucune peine à reconnaître Gaspard Grindel. Elle fit aussitôt stopper son taxi, suivit des yeux le bouquet, et le vit disparaître dans une rutilante voiture de sport qu’elle désigna derechef à son chauffeur :

– Vous voyez cette chose rouge ?

– Une Bugatti ? Faudrait être aveugle !

– Et vous vous sentez capable de la suivre sans vous faire remarquer ?

– C’est l’enfance de l’art à condition qu’elle n’aille pas trop vite. Et avec cette neige… elle ne va sûrement pas courir la poste.

Après un vrombissement impressionnant on partit en effet à une allure modérée mais quand on atteignit la Goldenküste, Marie-Angéline fronça le sourcil : si Lisa était rentrée chez son père – et malheureusement cela y ressemblait beaucoup ! – les choses allaient se compliquer… bien que ce fût un peu fort que l’on ose opposer à la marquise de Sommières une fin de non-recevoir !

Mais ce ne fut qu’un moment d’inquiétude : la Bugatti dépassa la somptueuse demeure, parcourut encore un demi-kilomètre avant de pénétrer dans les jardins tirés au cordeau de ce qui s’annonçait comme la clinique Morgenthal.

– Parfait ! déclara Plan-Crépin à l’intention de son chauffeur. Vous pouvez me ramener maintenant à l’hôtel !

Au contraire d’un confrère parisien qui se serait sans doute livré à quelque commentaire, l’homme des Cantons opéra, cent mètres plus loin, un impeccable demi-tour et ramena sa cliente à bon port. Ce dont elle le remercia par un généreux pourboire.

– Voilà ! clama-t-elle en rejoignant Mme de Sommières. Je sais où elle est et je n’ai rien eu à demander à qui que ce soit : le cousin Gaspard m’a conduite tout droit à la clinique.

– Il est encore là ?

– Pourquoi voulons-nous qu’il abandonne si tôt son rôle de preux chevalier ? Il apportait même une brassée de roses. Rouges comme il se doit ! Couleur de la passion !

– Lisa préfère les roses blanches ! On dirait qu’il ne la connaît pas si bien ! Le fleuriste est loin ?

– À trois pas !

– Alors filez commander des roses blanches…

– Allons-nous ajouter un épisode à la guerre des Deux-Roses (2) en territoire helvétique ? C’est la blanche – celle d’York – qui a gagné. Ce serait de bon augure ! Outre qu’Aldo et Adalbert ont récupéré jadis le diamant qui la symbolisait !

– L’ennui, c’est que, par la suite, la rouge a repris du poil de la bête et s’est installée définitivement.

– Mais après un sérieux laps de temps ! Allez en commander !

Dans l’après-midi on récupéra les fleurs que Marie-Angéline avait fait livrer à la réception et un taxi – qui se trouva être le même que celui du matin ! – emmena les deux femmes à la maison de santé, mais cette fois franchit la grille et les déposa devant l’entrée où veillait un portier galonné comme dans un palace… Non sans satisfaction, Marie-Angéline avait noté qu’aucune Bugatti rouge n’était rangée dans l’espace réservé au stationnement.

Tante Amélie marcha d’un pas décidé à la réception :

– Je désire voir la princesse Morosini, dit-elle. Quelle chambre occupe-t-elle ?

La préposée à l’accueil des visiteurs était en train de remplir une fiche et sans bouger répondit :

– La princesse ne reçoit pas. Les visites sont interdites !

– Elle est si mal en point ? Pourtant, ce matin elle a reçu M. Gaspard Grindel, son cousin ! Et moi je suis sa tante, la marquise de Sommières, et je vous prie de me conduire à elle !

La femme consentit enfin à lever les yeux, considéra cette dame de si grande allure dans un manteau et une toque de zibeline, rougit et se précipita :

– Veuillez me pardonner, madame la marquise ! Je vous conduis. Si vous voulez bien me suivre ! ajouta-t-elle en débarrassant Marie-Angéline des fleurs qu’elle remit à une autre infirmière. Elle les mena dans un large couloir garni de quelques sièges. Plan-Crépin s’installa sur l’un d’eux pour attendre.

Dans une chambre aussi blanche qu’un igloo sur lequel les roses pourpres de Gaspard avaient l’air de taches de sang, Lisa reposait les paupières closes, les bras abandonnés le long du corps, si semblable à un gisant de cathédrale que Mme de Sommières fronça le sourcil : elle était l’image même de la sévérité.

– Lisa ! appela-t-elle.

La jeune femme tressaillit, tourna la tête, la regarda mais ne sourit pas :

– Tante Amélie ? J’avais pourtant spécifié que je ne voulais voir personne…

– Sauf votre cousin Gaspard ? rétorqua celle-ci en désignant les fleurs d’un mouvement de tête. Je vous ai connue plus courtoise, ma chère. Une femme de mon âge qui vient d’effectuer un voyage fatigant mérite au moins qu’on lui dise bonjour, non ?

– Si. Pardonnez-moi !… Et bonjour Tante Amélie… mais je préfère vous avertir tout de suite que vous perdez votre temps et que vous auriez pu vous épargner ce « voyage fatigant ». Il n’est pas difficile de deviner quelle cause vous venez tenter de plaider. Aldo est mort pour moi !

– Pas tout à fait heureusement, sinon je ne serais pas là, mais cela peut se produire à chaque instant. On ne réchappe pas aisément d’une balle dans la tête !

– Une balle dans… Et vous êtes ici ?

Lisa s’était redressée et, appuyée sur un coude, fixait sur sa visiteuse de grands yeux effarés.

Impavide, la vieille dame reprit :

– Je préférerais de beaucoup être à l’hôpital de Tours auprès de lui. Sa seule chance de vivre sans devenir idiot est dans les mains quasi miraculeuses du docteur Lhermitte, le chirurgien qui l’a opéré. Alors j’ai pensé que même si vous le détestiez, il serait préférable que je vienne vous l’apprendre moi-même. D’autant que vous venez de subir une nouvelle épreuve…

La porte s’ouvrit, livrant passage à l’infirmière apportant un vase plein de roses immaculées qu’elle vint déposer auprès des autres…

– Vous m’avez apporté des fleurs ?

– C’est normal, je crois, quand quelqu’un est hospitalisé ? Et je sais que vous les aimez blanches… tout au moins jusqu’à présent !

– Merci ! Qu’avez-vous fait de Marie-Angéline ? Vous auriez pu l’envoyer au lieu…

– … d’imposer cette fatigue à ma vieille carcasse ? Cela tient à sa façon un rien trop brutale de porter les nouvelles. Mais rassurez-vous elle n’est pas loin : tout juste à côté dans le couloir où elle doit être en train de se ronger les ongles.

– J’avoue que j’ai peine à vous croire…

– Voilà qui est franc au moins ! Vous avez peine à croire que nous soyons ici toutes les deux, laissant dans la solitude votre époux en danger de mort ? Il n’est pas seul : Adalbert ne le quitte pas… et le commissaire principal Langlois non plus. À ce propos, s’il ne vous a pas priée de revenir répondre à ses questions, c’est en raison de votre état. Il se peut d’ailleurs qu’il vienne ici !

– M’interroger ? Pourquoi ? Parce je n’ai pas jugé utile de rester plus longtemps dans cet affreux château où j’ai failli mourir ?

– Certes il aurait souhaité vous entendre mais il ne s’agit pas de cela !

– De quoi alors ?

– Mais… de la voiture qui vous attendait et de celui qui la conduisait. Comment avait-il pu arriver jusque-là alors que, par définition, les livreurs de rançon mettent en péril la vie des otages s’ils se font suivre par un tiers ?

– J’ignorais que mon cousin Gaspard avait réussi à suivre mes ravisseurs après qu’un de ses employés se fut rendu à la gare pour convoyer l’argent. Mais si sa présence a été pour moi la plus heureuse des surprises, je n’en ai pas été autrement étonnée. Non seulement Gaspard est le plus habile conducteur que je connaisse mais sa vue exceptionnelle lui permet de rouler la nuit sans allumer ses phares. Si c’est de cela que le commissaire Langlois souhaite m’entretenir, il est inutile qu’il se dérange : vous pourrez lui répéter ce que je viens de vous dire !

– Je ne pense pas que cela lui suffise. Certes, l’espèce de miracle qui l’a dirigé vers la Croix-Haute l’intéressera, mais celui qu’il veut avoir c’est le tireur.

– Le tireur ? Celui qui a blessé…

– Mortellement peut-être votre époux !

Devenue soudain rouge brique, la jeune femme se laissa retomber dans ses oreillers :

– Vous n’allez tout de même pas l’accuser de meurtre… un meurtre commis sous mes yeux ?

– Non. Même si vous en êtes venue à exécrer votre époux, je ne crois pas que vous l’auriez laissé agir. Ou alors je me suis trompée sur vous du tout au tout… Non, le sentiment de Langlois est que l’homme arrivé avec M. Grindel soit plus ou moins à sa solde…

– Mais c’est insensé ! Je…

– Laissez-moi continuer ! Il se trouve que la balle est partie d’un endroit trop proche de la voiture pour que vous n’ayez pas remarqué le tireur.

– Dès que j’ai rejoint Gaspard nous avons démarré et sans doute le bruit du moteur nous a empêchés d’entendre !

Mme de Sommières eut un petit rire sans gaieté :

– Pour couvrir la détonation d’un coup de feu, il aurait fallu que le moteur soit celui d’un camion de cinq tonnes… et encore ! Enfin vous voilà prévenue.

– C’est pour me dire cela que vous avez parcouru tout ce chemin ?

– Pas seulement ! Je vous apporte aussi une lettre.

– La plaidoirie d’Aldo ? Vous avez pris une peine inutile. Je ne la lirai pas !

– Réfléchissez un peu, que diable ! Aldo ne peut même pas ouvrir les yeux. Alors écrire…

Puis, tirant la longue enveloppe bleue de son manchon elle la garda entre ses doigts :

– Non. C’est Pauline Belmont qui, avant de retourner dans son pays, m’a priée de vous la remettre… en main propre !

– Posez-la sur la table, s’il vous plaît. Je devine de quoi il est question : elle tient à payer sa part de la rançon !

– Non, c’est son frère qui s’en charge. Et je vous demande instamment de la lire maintenant ! J’ai pris connaissance de ce qu’elle contient et elle ne peut vous faire que du bien !

– Vous croyez ? En ce qui me concerne, j’en doute. Elle a tout détruit !

– Non. Elle n’a rien détruit et c’est ce qu’elle tente de vous expliquer. Elle y confesse l’amour profond qu’elle porte à votre mari mais reconnaît honnêtement sa défaite. Allons, Lisa ! Lisez cette lettre… à moins que vous ne préfériez que je m’en charge ?

– Non. Vous la liriez trop bien ! Vous seriez capable de me faire pleurer d’attendrissement !… Donnez-la-moi !

Mme de Sommières la lui tendit après avoir fendu l’enveloppe puis se mit à l’observer. Mais elle ne put rien saisir sur le visage exsangue de la jeune femme, si mobile d’habitude. Enfin, sa lecture achevée, Lisa replia la lettre, la remit dans son enveloppe… et la glissa sous son oreiller. Ce qui ne laissa pas de surprendre Tante Amélie mais elle se garda de tout commentaire. Ce fut Lisa qui reprit :

– Voilà ! Vous avez rempli votre mission…

Le mot déplut à la vieille dame :

– Je ne suis pas l’envoyée de Mrs. Belmont. Disons que j’ai accepté de porter ce message. De toute façon, je serais venue prendre de vos nouvelles. Et plus je vous regarde, plus je m’inquiète. Perdre un enfant avant terme est toujours une rude épreuve. J’en ai fait l’expérience jadis mais je me suis remise assez vite et…

– … et vous êtes surprise que je sois encore à la clinique ?

– Je n’aurais pas osé l’exprimer ainsi.

– Cela tient à ce que je ne pourrai plus avoir d’enfants.

– Croyez que j’en suis désolée mais vous en avez déjà trois : c’est une jolie famille ?

– J’aurais voulu en avoir une ribambelle ! J’adore les enfants…

Son visage s’était soudain illuminé à cette idée jusqu’à en être extatique. La marquise fit une grimace :

– Si leur père est à l’article de la mort, ne croyez-vous pas que trois orphelins est un nombre suffisant ? À moins que vous ne songiez à vous remarier à peine le cercueil refermé ? assena-t-elle impitoyable.

Le résultat fut un peu ce qu’elle en attendait : Lisa éclata en sanglots et se retourna dans ses oreillers. Sa visiteuse la laissa pleurer tout son soûl en espérant que ces larmes emporteraient une part de cette rancœur qui empoisonnait la jeune femme. Quand enfin elle s’apaisa, Mme de Sommières se pencha sur elle pour glisser un bras autour de ses épaules :

– Ne croyez pas, surtout, que je sois devenue votre ennemie. Je vous comprends et je vous garde la même affection. Avant de repartir je voudrais que vous répondiez à une seule question : aimez-vous encore Aldo ?

Après un silence qui parut durer une éternité, elle entendit une sorte de soupir :

– Je ne sais pas… Je ne sais plus !… Mais c’est à lui qu’il faudrait poser la question.

– S’il survit je n’y manquerai pas… mais je connais la réponse ! D’ailleurs elle vous a été donnée par la lettre de Mrs. Belmont. Pour qu’une telle femme s’humilie ainsi devant vous c’est qu’elle sait parfaitement que vous êtes la plus forte et le serez toujours. Entre enflammer les sens d’un homme et conquérir son cœur il existe une longue distance que Mrs. Belmont ne franchira jamais !

– Qu’en savez-vous ? Qu’en sait-elle elle-même ? Vous oubliez que j’ai connu Aldo avant qu’il ne tisse avec vous des relations privilégiées. Avant qu’il ne s’éprenne de moi, j’ai été le témoin muet de ses passions et autres coups de cœur pour des femmes qui ne valaient pas cette Américaine. Celle-là est plus redoutable que toutes les autres réunies…

– Vous ne répondez pas à ma question : l’aimez-vous toujours ?

Il était écrit qu’elle n’en saurait rien. La porte de la chambre s’ouvrit sous la main d’un homme grand, roux – encore que légèrement grisonnant ! – et solidement bâti, suisse de toute évidence qui entra sans avoir pris la peine de frapper : le cousin Gaspard, sans aucun doute !

Son regard bleu, visiblement irrité, croisa celui de la marquise mais il ne prononça pas le moindre mot. Il s’empara du vase aux roses blanches, l’emporta et disparut avant qu’aucune des deux femmes n’ait pu intervenir.

La porte se rouvrit alors mais cette fois ce fut sous la main de Plan-Crépin.

Tout aussi déterminée elle s’empara des roses rouges qu’elle prit à pleins bras :

– Désolée, Lisa ! fit-elle avec une grimace qui pouvait passer pour un sourire, mais on ne se débarrasse pas de nous comme ça ! Je vais les déposer de votre part dans la première chapelle que nous rencontrerons ! Car il est évident que notre visite a assez duré ! Il va revenir !

D’abord médusée, Mme de Sommières se leva :

– Elle a raison. Je crois vous avoir dit tout ce que je souhaitais vous faire entendre et l’avenir vous appartient. Un mot encore cependant : si votre époux survit, il passera sa convalescence chez moi… où vous serez accueillie comme l’enfant de la maison que vous n’avez jamais cessé d’être…

Une voix indignée lui coupa la parole : celle du cousin qui, en rentrant, se retrouvait nez à nez avec Plan-Crépin :

– Ce sont « mes » roses ! Qui vous permet ?…

– Vous avez bien pris les nôtres ? Alors ne venez pas vous plaindre ! C’est de bonne guerre ! Il me semble !

– J’en apporterai de nouvelles !

– C’est votre affaire ! Pour l’instant laissez-moi passer !

Le ton était si autoritaire qu’il s’exécuta machinalement, ouvrant même la porte devant elle. Cependant, Mme de Sommières se penchait pour embrasser Lisa mais celle-ci détourna la tête :


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