Текст книги "La Chimère d’or des Borgia"
Автор книги: Жюльетта Бенцони
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– Je ne sais pas moi !… Le Tibet ?… L’Alaska ?
– Fait trop froid !
– Alors le Mexique, la Colombie aux émeraudes… les îles Sous-le-Vent.
– N’importe quoi ! Tiens, si tu es bien sage, j’essaierai de te ramener Cornélius ! Il est distrayant au possible !
– À moins que ce ne soit lui qui t’emmène au bout du monde !
Aldo fronça les sourcils. C’est qu’elle avait l’air d’y croire ! Quittant le ton de la plaisanterie, il emprisonna les épaules de sa femme dans ses mains tandis que Guy Buteau s’esquivait discrètement :
– Qu’est-ce que tu as, Lisa ? On dirait que ce voyage à Paris te tourmente vraiment ?
– N’exagérons rien ! Souviens-toi seulement que, la dernière fois, tu devais rester en Égypte cinq ou six jours et tu es resté quatre mois !
– Encore heureux de ne pas y être resté définitivement ! fit-il un peu sèchement. Que veux-tu, il faut bien que je fasse mon métier et il m’oblige à voyager ! Je ne te propose pas d’envoyer Guy à ma place pour cette vente ! Elle est importante… et je ne devrais pas être obligé de te l’expliquer. Mina Van Zelden aurait compris sans qu’on soit obligé de lui faire un dessin !
– Mais j’ai compris, rassure-toi ! Et puis tu pourras toujours revenir en compagnie d’Adalbert qui sera sûrement à Paris !
– Pas sûr : il a un appartement à Londres !
– Il m’étonnerait fort qu’il ne soit pas là ! Puisque tu vas chez Tante Amélie il s’arrangera pour que le « gang » soit au complet !
Et, posant un baiser rapide sur le bout du nez de son époux, Lisa ramassa ses écrins et remonta dans sa chambre. Elle s’en voulait d’avoir donné libre cours à la vague inquiétude qui lui était venue en apprenant qu’il allait s’occuper de cet Américain, si sympathique soit-il.
Elle n’avait rien contre l’Amérique en général et même elle y comptait des amis, mais ayant vécu auprès d’Aldo quelques années, d’abord sous un camouflage de secrétaire insipide puis comme épouse après la parenthèse du désastreux mariage polonais (2), elle avait appris à le connaître à fond et savait que, tout en lui gardant son amour intact, il était sujet à des coups de cœur dont certains pouvaient être dangereux. Elle l’avait compris quand, au moment de l’affaire de Versailles, elle avait reçu une lettre de Mme de Sommières (Tante Amélie), de style humoristique d’ailleurs, lui rappelant que, s’il était louable d’être une bonne mère, il n’était pas mauvais non plus que l’on sût qu’il existait une princesse Morosini avec qui Aldo formait un couple parfait. Il est vrai qu’à ce moment Lisa, qui venait de mettre au monde son petit Marco, ne s’occupait plus que de lui, allant même jusqu’à faire chambre à part afin de ne pas risquer de tarir son lait. Il serait bon, par exemple, écrivait la marquise, qu’elle fît une entrée fracassante au vernissage de l’exposition de sculpture d’une Américaine, Pauline Belmont, dans la galerie d’antiquités de leur ami Gilles Vauxbrun dont elle était la dernière passion…
Lisa était trop fine pour ne pas deviner une mise en garde sous le ton d’affectueuse plaisanterie. Au beau milieu de la soirée, elle avait effectué l’entrée « sensationnelle » qu’on lui conseillait. Comme César, elle était venue, elle avait vu… qu’en effet Vauxbrun était très amoureux de l’artiste – une véritable, il fallait l’avouer ! – mais qu’il n’était pas payé de retour. En revanche, il y avait plus d’une chance que Pauline aime Aldo. Et c’était une femme remarquable : belle, intelligente, sensible, incroyablement sympathique, cultivée bien sûr, pourvue enfin d’un corps de statue grecque et d’un magnifique regard gris que Lisa avait bien cru voir s’adoucir en se posant sur son époux. Mais lui semblait si heureux de son arrivée fortuite qu’elle n’avait pas douté un instant d’un amour qu’on lui avait prouvé surabondamment trois heures après dans une chambre du Ritz.
– Ne me prive plus jamais de toi, Lisa ! avait-il supplié avant de lui permettre de s’endormir. J’en souffre trop !… Et ce ne sont pas les nourrices qui manquent dans ton Helvétie natale ! Sans compter les vaches !
Tout était donc rentré dans l’ordre. N’empêche que Lisa ne pouvait se défendre d’une vague prévention envers tout ce qui émanait des États-Unis. Même s’il y avait un fameux bout de chemin entre le Texas et la 5e Avenue !
De son côté, Aldo s’interrogeait. C’était la première fois que sa femme émettait une quelconque objection à l’un de ses voyages, et d’autant plus surprenante qu’elle n’ignorait pas l’importance des joyaux qui allaient se vendre le surlendemain à l’hôtel des ventes de la rue Drouot. Habitué de la maison, il avait reçu une invitation en bonne et due forme ainsi que le catalogue… Et il n’aimait pas cela.
Pas plus qu’il n’avait aimé son attitude lorsqu’il était revenu d’Égypte. L’habituelle magie qui les jetait dans les bras l’un de l’autre à chaque retour d’Aldo n’avait pas fonctionné aussi bien même si, retirés dans leur chambre, elle s’était abandonnée sans retenue à leur ardeur amoureuse. Et il avait béni intérieurement la présence d’Adalbert qui, sans paraître se livrer à la moindre plaidoirie, avait raconté ce qu’avait été leur commune aventure sur le Nil sans rien cacher de ses propres sentiments pour une jeune Salima qui n’appartenait pas vraiment à ce monde. Son talent oratoire avait joué à plein et il avait conclu en disant à quel point lui était paru nécessaire ce séjour chez ses amis avant de retrouver le train-train… et la relative solitude de la rue Jouffroy.
– J’aurais aimé être là ! s’était-elle contentée de soupirer, ce qui avait fait bondir Aldo.
– Qu’est-ce qui t’en empêchait dès l’instant où tu étais rassurée sur le sort de Grand-Mère ? avait riposté Aldo.
– Rien, évidemment, si ce n’est que je n’étais pas certaine que ma présence soit tellement utile !
– Avec Tante Amélie et Plan-Crépin ? C’est de la mauvaise foi, mon cœur… et tu le sais parfaitement !
Cela n’était pas allé plus loin mais, à présent, et au moment de boucler ses valises pour Paris, le mince incident revenait à la mémoire d’Aldo, l’incitant à prendre quelques précautions. Aussi s’empressa-t-il de rejoindre Lisa dans sa chambre.
– Ils sont encore là pour combien de temps, les cousins ?
– Deux ou trois jours, pas plus…
– Puisque tu as si peur de me voir filer au bout du monde, viens donc me rejoindre à Paris. L’atmosphère de la rue Alfred-de-Vigny te décontractera et il ne tient qu’à toi de prendre place dans mon « gang » comme tu dis ! Sans parler de moi, Tante Amélie et son fidèle bedeau en seraient ravis ! Sans compter ton couturier préféré !
– Mais… les enfants ?
– Ah, non ! Ne recommence pas ! J’estime qu’entourés de Trudi, Mademoiselle – une nouvelle acquisition pour commencer l’éducation des jumeaux ! –, de Guy, d’Angelo, de Zaccharia, de Livia, de Fulvie, de Zian et des autres on ne pourrait nous accuser de les abandonner en plein désert !
Lisa n’avait pu s’empêcher de rire et était venue d’elle-même se blottir dans les bras de son mari.
– On verra ça !… C’est toi qui as raison, bien sûr ! Mais c’est comme un fait exprès : depuis que nous sommes mariés, nous avons été moins souvent ensemble que quand j’étais ta secrétaire ! Par ma faute autant que par la tienne d’ailleurs !
– Peut-être mais les retrouvailles sont tellement délicieuses, non ? fit-il en l’embrassant dans le cou.
Après quoi, il y eut un assez long silence peuplé de soupirs qu’Aldo jugea bon de préserver en allant fermer la porte à clef…
Quand Lisa se leva pour aller se recoiffer, elle considéra d’un œil sévère les joyaux disposés devant le grand miroir.
– Je déteste l’idée de me rendre à ce bal sans toi !
– Menteuse ! Mon absence va faire le bonheur de tes nombreux admirateurs qui vont s’agglutiner autour de toi comme des frelons autour d’une fleur ! Ce que, moi, je déteste ! Cela t’évitera une scène de ménage au retour !
Lisa se mit à rire.
– Toi, je ne sais pas, mais moi, je les aime assez, nos scènes de ménage. Elles finissent plutôt bien !
– Tu n’as que trop raison ! grogna Aldo. Je pourrais peut-être envisager de te flanquer une raclée la prochaine fois ?… Ou alors te faire un enfant de plus ?
L’écho de hurlements partis du rez-de-chaussée évita à la jeune femme de se lancer dans une controverse.
– Pour l’instant, tu vois, je crois qu’on a fait le plein ! Va prendre ton train et embrasse la famille pour moi ! J’irai peut-être te rejoindre après tout… Ne fût-ce que pour voir ce que Marie-Angéline va faire de ton Américain.
– Voilà comme j’aime t’entendre parler !… Femme, je suis fier de toi !
Ce qu’on allait faire de l’Américain d’Aldo, c’était exactement la question qu’au même moment ladite Marie-Angéline du Plan-Crépin, noble famille remontant aux croisades, ce que la dernière descendante ne laissait jamais oublier, posait à la marquise de Sommières – Tante Amélie pour la tribu Morosini ! – avec laquelle elle cousinait et remplissait brillamment les fonctions multiples de lectrice, demoiselle de compagnie, garde du corps, âme damnée et service de renseignements, la provenance de ceux-ci trouvant le plus souvent leur source à la messe de 6 heures à l’église Saint-Augustin où Plan-Crépin s’était constitué une sorte d’agence occulte lui permettant de se tenir au courant de ce qui se passait non seulement dans le quartier Monceau, mais dans une bonne partie du Paris aristocratique ou simplement fortuné… Pourvue de cheveux jaunes frisottés et d’un long nez sensible, cette curieuse vieille fille possédait une vaste culture et des talents aussi multiples qu’inattendus. Elle avait souvent donné un sérieux coup de main au tandem Morosini-Vidal Pellicorne – celui-ci, égyptologue de son état ! – dans les diverses aventures qui s’étaient succédé à la suite de la recherche des pierres précieuses volées au Pectoral du Grand Prêtre du temple de Jérusalem, grâce à laquelle les deux hommes avaient lié une solide amitié. Parlant d’Adalbert, Lisa disait : « le plus que frère », et elle n’avait pas tort, même si quelques frictions se produisaient par-ci par-là. Quoi qu’il en soit, Marie-Angéline adorait les deux compères grâce à qui elle avait vécu des moments intenses… et espérait bien en vivre encore ! Aussi l’arrivée annoncée d’Aldo était-elle une fête pour elle mais, cette fois, elle ne parvenait pas à démêler si le supplément made in USA lui faisait plaisir ou non.
Son goût de la nouveauté, sa curiosité toujours en éveil répondaient « oui », mais depuis l’affaire Marie-Antoinette, un rien de méfiance et d’inquiétude s’attachait à cette nation depuis qu’à la fête nocturne de Trianon poursuivie chez lady Mendl, elle avait vu pour la première fois Pauline Belmont, grande dame s’il en fut, artiste, intelligente et parée d’une beauté brune singulièrement émouvante et dont la cousine était certaine qu’Aldo n’y était pas insensible, ne serait-ce qu’à sa façon de la regarder et de lui baiser la main. Quant à Pauline elle-même, Plan-Crépin aurait juré qu’elle aimait Morosini de toute son âme, même si elle savait s’abriter sous une ironie légère et un réel sens de l’humour…
– Plan-Crépin ! dit soudain Mme de Sommières qui l’observait. Vous devriez laisser une chance de vie à cette rose ! Que vous a-t-elle fait ? C’est la troisième fois que vous la raccourcissez ! Si vous lui en voulez, coupez-lui la tête un bon coup et n’en parlons plus !
L’interpellée, qui était en effet en train d’arranger dans un vase le grand bouquet que Lachaume venait de livrer, tressaillit, faillit se couper un doigt, lâcha tout et se tourna vers la marquise. Assise dans son fauteuil de rotin blanc au milieu de la végétation luxuriante de son jardin d’hiver où elle se tenait de préférence lorsqu’elle était à la maison, celle-ci la détaillait à travers son ravissant face-à-main d’or serti de petites émeraudes. Marie-Angéline devint ponceau.
– Je ne sais pas ce que j’ai ce matin mais je n’arrive pas à me concentrer !
– Moi, je le sais… ou plutôt je m’en doute ! C’est l’invité d’Aldo qui vous perturbe… et cela tout bêtement parce qu’il est américain. Ce qui est idiot !
– Pourquoi ?
– Allez donc chercher un Atlas dans la bibliothèque, ouvrez-le à la page des États-Unis et dites-moi quelle est à votre avis la distance qui sépare New York du Texas ?
– Ce n’est pas la porte à côté !
– Heureuse de vous l’entendre dire ! Alors voulez-vous m’expliquer par quelle alchimie le brave éleveur de bestiaux que nous attendons devrait se retrouver membre d’une des plus puissantes familles new-yorkaises ?
– Mais je…
– Allons, Plan-Crépin, pas à moi ! Je vous connais trop bien ! Pour un peu, vous imagineriez que même la statue de la Liberté a le visage de Pauline Belmont ! Vous faites une fixation, ma parole !
– Nous avons peut-être raison, reconnut Marie-Angéline qui ne s’adressait jamais à sa cousine qu’en empruntant le pluriel de majesté. Mais c’est plus fort que moi, je me demande si l’affection soudaine d’Aldo pour cet inconnu milliardaire ne relèverait pas un peu du même processus ?
– Parce que vous ne trouvez pas assez original un homme – pittoresque, d’après Aldo ! – amoureux d’une femme pour laquelle il est prêt à faire copier en vrai un fabuleux joyau historique qu’on ne retrouvera jamais car il repose au fond de l’Atlantique Nord ? J’avoue que ce genre de phénomène m’amuserait plutôt… et c’est la raison pour laquelle on nous l’amène ! À ce propos, vous feriez bien d’ailleurs d’aller vous assurer qu’il ne manque rien dans sa chambre.
– C’est fait.
– Et vous n’avez pas oublié d’inviter Adalbert à dîner ?
Marie-Angéline rougit jusqu’à la racine de ses cheveux, jaunes à l’origine mais auxquels, au moyen d’une brillantine achetée au vu d’une réclame dans le Jardin des Modes, elle réussissait depuis quelque temps à conférer un vague reflet d’or pâle qui n’était pas si vilain après tout ! Cela depuis qu’à la suite du don d’un joli vase Kien-Long, elle s’était découvert un penchant pour l’archéologue qui l’avait conduite à ajouter l’étude des hiéroglyphes et la langue arabe à une somme de connaissances déjà faramineuses dont elle était assez fière. Et elle n’éprouvait jamais bonheur plus ineffable qu’entendre Aldo la comparer à l’universel Pic de la Mirandole.
– Évidemment non ! Il viendrait même avec quarante de fièvre ! La dernière trouvaille d’Aldo le fait griller de curiosité… C’est tellement peu dans la manière d’Aldo d’inviter un étranger… surtout dans cette maison !
Un quart d’heure plus tard, les voyageurs étaient là, précédés de quelques minutes par une gigantesque corbeille d’orchidées livrée sur les chapeaux de roue par la camionnette de la maison Lachaume, et Morosini pouvait jouir de l’effet de sa surprise. Encore qu’il y eût droit, lui aussi, en voyant Cornélius, privé de son auréole de feutre noir par Cyprien, se casser à angle droit sur la main endiamantée de Tante Amélie en se déclarant dans un français inattendu « fantastiquement heureux d’être hospitalisé dans les salons d’une dame si hautement aristocratique ».
– Vous ne m’aviez pas dit que vous parliez français ? fit Aldo qui jusque-là avait utilisé l’anglais et qui maîtrisait de son mieux une forte envie de rire en évitant surtout de regarder les autres.
– C’est la politesse, non ? Et puis Madame la marquise être merveilleusement imposante et belle.
Ce qui lui valut un sourire radieux et une gracieuse bienvenue de la part de son hôtesse.
– Mais elle va l’adorer, cet homme-là, chuchota Plan-Crépin à Adalbert. Il va avoir son couvert mis à demeure et son fauteuil dans le jardin d’hiver.
– Il faut avouer qu’il exagère à peine : elle est superbe ! souffla celui-ci en considérant la haute et mince silhouette vêtue d’une robe « princesse » en chantilly gris clair – la marquise restait fidèle à la mode implantée à la fin du siècle dernier par la reine Alexandra d’Angleterre –, cinq rangs de perles serrant son cou de cygne, d’autres encore à ses oreilles découvertes par la masse argentée de ses cheveux coiffés en hauteur.
Plus de quatre-vingts ans et droite comme un I. Sans compter des yeux verts étonnamment jeunes.
On but un verre de champagne en parlant de choses et d’autres. Quand Cyprien eut annoncé que Madame la marquise était servie, Cornélius arrondit gracieusement son bras pour l’offrir à la marquise et l’on passa à table.
Pour consoler Plan-Crépin de n’avoir pas soulevé le même enthousiasme – elle avait, certes, eu droit au même salut mais le regard émerveillé s’était changé en un large sourire et un « très, très, très heureux de faire la connaissance de vous ! » –, Aldo joua le jeu en lui présentant son bras. Adalbert ferma la marche tout seul. Tandis qu’on s’attablait et bien qu’elle eût chuchoté, Aldo l’entendit nettement commenter :
– On va voir comment il se débrouillera avec les couverts ! J’ai demandé des asperges et des cailles farcies au foie gras ! Ça ne doit pas courir les rues au Texas !
– Vous pourriez être surprise ! J’ai pris deux repas avec lui dans le train et, par exemple, il ne « sauce » pas avec un quignon de pain ! Vous vous attendiez à quoi ? Qu’il amène son cheval ?
– Pourquoi pas ? Vous avez vu ses chaussures ? Il n’y manque que les éperons !
C’était en effet le seul exotisme de sa tenue avec le feutre rond (resté au vestiaire, bien sûr) et le ruban de soie noir remplaçant la cravate sous le col à coins cassés de la chemise blanche : des bottes texanes noires, cirées à glace, mais à bouts pointus et talons taillés en biseau un peu plus haut que la normale. Comprenant qu’elle tenait à avoir le dernier mot, Aldo se contenta de sourire en la déposant à sa place, sachant que la suite se chargerait du démenti.
Cornélius n’empoigna pas ses asperges pour les tremper dans la sauce mousseline et n’hésita pas sur le choix pour désosser ses cailles. Il avait peut-être fréquenté plus de cow-boys que de diplomates mais il avait été bien élevé. En revanche, il ne jugea pas utile de dissimuler le vif plaisir qu’il éprouvait à se trouver assis à cette table élégante… et stable !
Depuis qu’il avait quitté au Havre le bateau qui l’avait amené depuis New York – et qui avait essuyé une vigoureuse tempête ! –, il avait sauté, sans respirer, du Calais-Paris puis pris un train pour Venise avant d’en revenir en compagnie d’Aldo, n’ayant passé qu’une nuit au Danieli. Ce qu’Aldo fit remarquer à l’assemblée.
– Eh bien, fit Mme de Sommières, on peut dire que vous étiez pressé !
– Très, très pressé !
– Mais ce n’était pas la première fois que vous veniez en Europe ?
– Une fois en Angleterre… il y a longtemps, mais c’est tout ! Il faut comprendre ! Toujours beaucoup de labeur ! Mais j’aime ! Surtout au ranch ! Le pétrole sent mauvais ! Pas les chevaux, ni même les vaches et surtout pas l’immense campagne ! J’aime tant galoper dedans !
À cette évocation, ses yeux se mirent à briller d’une joie quasi enfantine qui laissa ses auditeurs pantois.
– Mais alors, émit Adalbert, comment en êtes-vous venu à courir d’un bateau à divers trains sans prendre le temps de souffler ?
Avec cette simplicité ingénue qui faisait son charme, Cornélius ne vit aucun inconvénient à le renseigner.
– L’amour ! Je suis devenu épris d’une femme tellement merveilleuse. Elle veut quelque chose, alors je cherche le quelque chose ! C’est tout simple !
– Oui, c’est tout simple, soupira son hôtesse avec un rien d’admiration. Mais nous direz-vous comment vous l’avez rencontrée ? Une grande artiste, une célèbre cantatrice ne fréquente pas, habituellement, les plaines sans fin de votre Texas ? Cela ne va guère ensemble, non ?
– Pas encore mais, si je réussis, cela ira peut-être un jour !
– Ça, ça m’étonnerait ! chuchota Marie-Angéline pour le seul bénéfice d’Adalbert.
Puis, plus haut :
– Vous allez nous raconter comment vous avez fait sa connaissance ?
Wishbone lui adressa un sourire rayonnant :
– Un si beau jour !… J’étais allé à New York pour des achats, des contrats et voir des amis. Je n’ai pas de famille sauf un neveu qui est avocat, mais beaucoup d’amis… Le plus cher, c’est Charles Foster. Il y a deux mois, en disant qu’il fallait que je vive autrement que comme un sauvage, il m’a emmené au Metropolitan Opéra entendre Tosca. J’étais dans l’émerveillement ! Ensuite j’ai été conduit dans la loge de Miss Torelli. Elle m’a regardé. Elle m’a souri… et j’ai fondu de bonheur quand elle m’a permis de revenir la voir !
– Combien de fois avez-vous entendu Tosca ? fit Mme de Sommières, mi-amusée mi-apitoyée par tant de candeur.
– Six ! Et aussi Madame Butterfly et aussi La Traviata ! Il faut dire qu’elle avait bien voulu que je la suive à Chicago et à San Francisco. C’est en rentrant à New York – elle a une maison à Long Island – que je lui ai demandé de m’épouser. Elle n’a pas dit non…
– Oh, que c’est bien ! flûta Marie-Angéline qui trompait un commencement d’agacement en roulant des boulettes de pain.
– Mais c’était déjà beaucoup ! répondit Cornélius, cramponné à son nuage rose. C’est un peu après qu’elle m’a dit qu’elle avait juré de n’épouser que celui qui lui rapporterait la…
Il s’interrompit pour palper sa veste à la recherche sans doute de son calepin. Aldo souffla :
– La Chimère des Borgia !
– Merci ! Je ne sais pas pourquoi mais je n’arrive jamais à me rappeler ! Elle a expliqué que le bijou appartenait à un de ses ancêtres qu’on a assassiné pour lui voler. C’est pourquoi il faut que je lui rapporte !
– Et si vous y parvenez, elle a promis de vous épouser ? fit Adalbert.
– Elle a juré… sur la Madone !
– Ensuite elle ira vivre au Texas avec vous ?
– Pas tout de suite… à cause du bel canto ! Mais après…
– Quand elle ne chantera plus ? apprécia Aldo. Au fait quel âge a-t-elle ? J’admets qu’elle est magnifique mais elle doit totaliser quand même un bon nombre d’années de présence sur les scènes mondiales !
– Les sirènes n’ont pas d’âge, tout le monde sait cela ! coupa la marquise. Mais si vous me permettez encore une question : qui vous a conseillé d’aller à Venise voir mon neveu ? Un de vos amis new-yorkais ?
Le Texan ouvrit de grands yeux surpris.
– Mais… Miss Torelli ! Je croyais avoir dit…
– Non, le détrompa Aldo. Je crois bien que j’ai oublié de vous le demander ou alors je pensais à autre chose ! Ainsi c’est votre… belle amie elle-même qui vous a envoyé chez moi ? Elle me connaît ? ajouta-t-il hypocritement au souvenir de leur brève relation.
– Ne fais pas le modeste ! intervint Adalbert. Des deux côtés de l’Atlantique tous les fondus de joyaux anciens ou modernes, célèbres ou pas, te connaissent !
– C’est ça tout juste, approuva Cornélius. Elle m’a dit : « Il a retrouvé des bijoux perdus depuis des siècles… Donc il peut retrouver la… Chimère ! »
– C’est de la folie ! Je vous répète ce qu’il en est : elle fait trempette par quelque deux mille mètres de fond et je n’ai même pas le moindre pêcheur de perles ni à ma disposition ni parmi mes ancêtres ! Vous non plus, Marie-Angéline, je suppose ?
– Eh bien, si ! avoua-t-elle en rougissant furieusement. Une de mes aïeules aurait eu, au XVIIIe siècle, une brève… aventure avec un pêcheur d’éponges de l’île de France ! Et…
– … et elle est morte dans le naufrage du vaisseau qui la ramenait au pays ? C’est Paul et Virginie que vous nous racontez là, ma chère !
– Il se peut parfaitement que nous ayons inspiré Bernardin de Saint-Pierre.
Le dîner s’achevait. On quitta la salle à manger pour rejoindre le jardin d’hiver où le café allait être servi. Wishbone avala le sien d’un trait et demanda la permission de se retirer.
– Je demande pardon, s’excusa-t-il, mais je sens beaucoup de fatigue parce que je ne peux pas dormir dans un train.
– Et vous en avez votre compte, approuva Mme de Sommières. Allez vite vous reposer ! Nous vous souhaitons une bonne nuit !
– Merci… Merci beaucoup ! émit-il, visiblement ému. Je suis heureux d’être ici !
Tandis qu’Aldo accompagnait l’invité à l’escalier, le silence retomba, mais dès qu’il reparut, la marquise lui tomba dessus.
– Tu ne vas pas le laisser s’embarquer dans cette folie ?
– Laquelle ?
– Une copie de cette bestiole ruineuse. C’est quelqu’un de trop gentil ! Il est probable que la dame lui fera la grâce de l’accepter mais n’ira pas ensuite partager son nom, son lit et sa passion pour les immenses étendues désertes du Texas ! Et cela pour une excellente raison : le premier bijoutier venu lui dira que non seulement son joyau n’a jamais connu César Borgia mais qu’il est dans sa toute fraîche nouveauté ! Je n’ai vu qu’une fois la Torelli, mais je jurerais qu’en dépit de sa voix envoûtante, c’est une garce admirablement conditionnée !
– C’est mot pour mot ce que je pense ! appuya Plan-Crépin.
– Moi, itou ! fit, en écho, Adalbert qui réchauffait entre ses mains le « ballon » de fine Napoléon qu’il venait de se servir.
L’œil ironique de Morosini se posa sur chacun d’eux tour à tour.
– Vous me prenez pour qui, tous les trois ? Je sais qui est cette femme ! Il ne vous est pas venu à l’esprit que si j’ai choisi de l’emmener chez Cartier, et singulièrement à Mme Toussaint, c’est que de deux choses l’une : ou bien elle lui démontrera preuves à l’appui qu’il demande l’impossible, ou bien, si elle accepte le défi – car c’en est un et de taille ! –, il sera réalisé avec une telle perfection que l’expert le plus pointilleux n’arrivera jamais à démontrer qu’il n’est pas d’époque ! C’est une sorte de magicienne ! Demain, en attendant, je le véhicule à Drouot.
– Pour qu’il s’y ruine un peu plus rapidement pour les beaux yeux de cette chipie ? lâcha Marie-Angéline, acerbe.
– On pourrait penser qu’il vous a séduite ! remarqua la marquise.
– Non, nous faisons erreur ! C’est qu’en dépit de sa fortune, il aurait plutôt tendance à éveiller mes craintes ! Nous n’avons donc pas remarqué que c’est un enfant ? Sans sa barbe il devrait avoir l’air d’un chérubin un peu mûr ! La Torelli va le plumer comme un poulet jusqu’à ce qu’il en vienne là où elle a mené certains autres : au suicide !
– D’où savez-vous ça, Plan-Crépin ? Ce n’est tout de même pas à la messe de 6 heures de Saint-Augustin ?
– Non. Sur les affichettes de la presse à sensation devant les kiosques à journaux. J’ai parfois la faiblesse d’en acheter…
– Mais vous vous gardez vertueusement de me les lire ! Pourquoi ? reprocha-t-elle d’une voix plaintive.
– Parce que ce n’est pas digne de nous ! Passe encore en ce qui me concerne mais…
– Digne de nous ! Digne de nous ! Cela signifie quoi ? J’aime autant qu’une autre un cadavre réussi agrémenté d’une histoire passionnante autour ! D’ailleurs vous le savez pertinemment puisqu’il n’est pas rare que je me fasse lire sir Arthur Conan Doyle et son génial Sherlock Holmes ! Et vous oubliez que nous avons rencontré Agatha Christie en Égypte (3) !
– Mesdames, Mesdames ! apaisa Aldo. Revenons-en à Cornélius B. Wishbone ! À l’unanimité nous pensons que c’est un brave type qui risque de laisser dans l’aventure sa fortune et son cœur ! On va essayer de l’aider. C’est la raison pour laquelle, venant assister à la vente de demain, j’ai eu soudain envie de l’emmener avec moi !… Et maintenant, si on allait dormir ?








