412 000 произведений, 108 200 авторов.

Электронная библиотека книг » Жюльетта Бенцони » La Chimère d’or des Borgia » Текст книги (страница 10)
La Chimère d’or des Borgia
  • Текст добавлен: 4 октября 2016, 02:15

Текст книги "La Chimère d’or des Borgia"


Автор книги: Жюльетта Бенцони



сообщить о нарушении

Текущая страница: 10 (всего у книги 21 страниц)

– L’hôpital ! Comment va Michel ?

– Quand nous sommes venus ici, il sortait du bloc opératoire et n’était pas réveillé, expliqua Adalbert qui n’aimait pas beaucoup l’attitude de la jeune femme et moins encore celle de cet échalas rouquin qui donnait dans le style anglais et appelait Caroline « Chère ! » avec un vague accent britannique.

La découverte de la voiture parut lui causer une profonde satisfaction.

– Elle est à vous ? demanda-t-il à Morosini qui se contenta de grogner.

– Location ! Nous avons fait la route avec.

– Peu importe ! Ce qui compte, c’est d’en avoir une sous la main. Entre Tours et Chinon il y a quand même une petite trotte ! Au fait, où « nous » avez-vous logés ?

Sentant Aldo sur le point de prendre feu, ce qui pouvait nuire à la stabilité de sa conduite, ce fut Adalbert qui se chargea de la réponse :

– Nous ? Il y a erreur, mon garçon ! Pensant qu’elle voudrait loger au plus près de son époux, nous avons retenu pour Mme Berthier une chambre à l’hôtel de l’Univers, boulevard Heurteloup, qui est le meilleur de la ville et très central, mais vous n’étiez pas prévu au programme et on ne vous a rien retenu du tout. Si vous venez « couvrir l’événement », comme vous dites, c’est à Chinon que ça se passe. Alors on vous y emmène si vous voulez et on vous laisse vous débrouiller, mais ne comptez pas sur nous pour vous servir de taxi ! Vu ?

– Eh bien, vous êtes gracieux, vous !

– On est tous comme ça, nous autres égyptologues ! L’habitude des momies qui n’ont pas grand-chose à répondre !

– Ah, vous êtes…

– Je suis et…

Assise auprès d’Aldo, Caroline se retourna :

– Messieurs, je vous en prie !

– Pardon ! s’excusa Adalbert. Oubliez ça ! On va à l’hôpital…

On arriva peu après, mais il fut impossible d’empêcher Simonnet de mettre ses pas dans ceux de Caroline jusque dans le bureau de l’infirmière en chef. Reportage oblige ! Or cette femme énergique aux allures de gendarme ne l’entendit pas de cette oreille et le réexpédia rejoindre les autres dans le couloir tandis qu’elle accueillait la jeune femme avec une infinie gentillesse, l’assurant que tout s’était bien passé mais que la convalescence serait longue.

– Puis-je le voir ? demanda Caroline.

– Oui, mais vous seule et rien qu’un instant. Vous pourrez revenir dans l’après-midi.

– Verrai-je aussi le chirurgien ?

– Sans aucun doute. Il vous aurait reçue ce matin s’il n’avait eu une autre intervention. Revenez vers 3 heures !

En rejoignant les trois hommes, Caroline n’avait pas encore retrouvé le sourire, mais l’anxiété au moins l’avait quittée. Elle remercia alors Aldo et Adalbert d’avoir répondu à son appel et d’avoir probablement sauvé Michel, puis demanda à être conduite à présent à son hôtel.

– Je voudrais pouvoir me reposer. Voilà des jours que je ne dors plus…

– Vous ne voulez pas déjeuner avec nous ? proposa Adalbert. Vous n’avez pas dû manger beaucoup non plus ?

– Non merci. Je voudrais seulement dormir. Si j’ai besoin de quelque chose, je le ferai monter.

– De toute façon, intervint Simonnet qui venait de se faire attribuer une chambre, je reste avec elle. C’est le journal qui prend les frais en charge. Vous pouvez repartir tranquilles…

– Je croyais, ironisa Morosini, que vous vouliez « couvrir l’événement » ? C’est à Chinon qu’il est, l’événement ! C’est là qu’officient le commissaire Desjardins et l’ineffable inspecteur Savarin !

– Sans doute, mais l’article débute par l’aventure de Berthier. Donc il faut que je puisse lui parler dès que possible. Aussi vous pouvez nous abandonner sans soucis. Je vais me procurer une voiture et nous nous reverrons demain…

Ayant dit, il se précipita à la suite de la jeune femme qui s’était dirigée vers l’ascenseur. L’instant suivant, ils avaient disparu dans les hauteurs de l’hôtel, laissant les deux compères tout de même un peu surpris de s’entendre congédier avec tant de désinvolture :

– Qu’est-ce que tu dis de ça ? émit Adalbert.

Sa mine offensée fit rire Aldo.

– Qu’il te rend la monnaie de ta pièce, mon bon. Tu ne lui as pas envoyé dire qu’on n’avait pas envie de jouer les chauffeurs de maître !

– Désolé, mais il m’a tapé sur les nerfs au premier coup d’œil avec ce style « british » qu’il se donne. C’est d’un ridicule !

– Tous les goûts sont dans la nature et il espère sans doute impressionner Caroline !

– Si j’ai bonne mémoire, c’est plutôt toi qui l’impressionnais lors de notre équipée à Versailles !

– Béguin de gamine malheureuse ! Rien de bien méchant ! fit Aldo en haussant les épaules. Depuis elle a trouvé le bonheur avec un garçon charmant dont elle a un petit et qui lui a donné une vie confortable, sans problèmes…

– … en dehors de ceux inhérents aux reportages dangereux ! Maintenant qu’est-ce qu’on décide ? Toi, je ne sais pas, mais moi…

– Tu as faim ? Tu as toujours faim ! Alors on va déjeuner mais pas là !

– Par crainte de voir rappliquer Simonnet en jappant d’ici dix minutes pour se faire inviter ? Ne te tourmente pas, j’ai ce qu’il nous faut !

Un bon moment plus tard, convenablement lestés, ils reprenaient la route de Chinon après un bref passage à l’hôpital où l’interne désormais en charge de Berthier les reçut brièvement. Tout s’était déroulé au mieux. L’opéré avait repris connaissance normalement et, si aucun incident ne se présentait, pourrait être transféré à Versailles dans une clinique de rééducation. Il attendait pour le moment l’arrivée de sa femme.

– Je vous préviens, fit Adalbert perfidement, qu’elle est suivie à la trace par un confrère de son époux…

– Ah, non ! Pas de journalistes ! La police elle-même devra attendre demain, comme je viens d’en informer le commissaire Desjardins qui a téléphoné ! Rien que sa femme !

– C’est parfait ! Merci, docteur ! conclut Aldo. On reviendra demain prendre de ses nouvelles…

Perdus chacun dans ses pensées, on roula un moment en silence. Ce fut seulement au bout d’une quinzaine de kilomètres qu’Aldo suggéra, pensant tout haut plutôt qu’entamant une conversation :

– Au fond, il n’y a aucune raison de revenir. On pourrait se contenter de passer un coup de téléphone ?

Adalbert que la digestion harmonieuse d’un sandre au beurre blanc incitait à la somnolence sursauta.

– De quoi parles-tu ?

– De ce que j’ai dit au toubib : on reviendra prendre des nouvelles. C’est idiot ! Je répète : on peut aussi bien téléphoner…

– … et de n’importe quel bled. Tu n’aurais pas envie de rentrer à Paris par hasard ?

– Si, parce que j’ai franchement l’impression de perdre mon temps dans un endroit où nous ne sommes plus d’aucune utilité maintenant que Berthier a été retrouvé.

– Toi, tu n’as pas avalé l’accueil… désinvolte de la belle Caroline !

– Ne dis donc pas de sottises !

– J’avoue qu’il y a de quoi être déçu ! Elle te supplie, noyée de larmes, de partir en croisade pour lui ramener un époux probablement en danger. Tu t’exécutes sans discuter, tu retrouves l’absent…

– Hé là ! Je n’y suis pour rien ! Sans toi, le professeur et…

– Arrête ! On ne va pas faire les comptes ! Quoi qu’il en soit, on le remet en circulation et quand tu serais en droit d’attendre ne serait-ce qu’un « merci » ému, c’est à peine si, en arrivant à la gare, la ravissante te dit bonjour ! Or, si j’ai bonne mémoire, elle avait dans l’œil une lueur d’attendrissement quand elle te contemplait sous les ombrages des Trianon…

– Ne déraille pas ! On a failli mourir ensemble, c’est entendu, mais depuis elle s’est mariée avec un charmant garçon et elle a eu un enfant, je te le répète ! Cela vous change une femme et je te rappelle que j’avais d’autres chats à fouetter ! Cela dit, oui, j’ai très envie de reprendre la route de Paris !

– Sans résoudre les mystères locaux ? Sans savoir si Van Tilden a été assassiné ou pas ? Qui a tué Dumaine ? Qui sont ces gens mystérieux qui ont sauvé Berthier… Je t’ai connu plus curieux.

– Moi aussi. Je dois me faire vieux !

– Va dire ça à un cheval, il te donnera un coup de pied ! Et la Chimère fabuleuse de ce bon César ? Elle ne te dit rien non plus ?

– Ce que tu peux être agaçant quand tu t’y mets ! Je conviens volontiers que j’aimerais la contempler mais si, pour ça, il faut violer à nouveau un tombeau, cela ne me tente pas le moins du monde !

– Je te rappelle que Desjardins va faire ça pour nous puisqu’il veut demander l’autopsie de Van Tilden. Elle va peut-être se retrouver toute seule, ta Chimère ! Au point où on en est, cela mérite peut-être un peu de patience, non ?

– Si ! J’avoue, mais c’est bien la seule chose qui me tente… et on devrait être fixés rapidement !

– Bien, voilà !… Et en attendant, tu pourrais admirer l’environnement. Il y a dans ce coin quelques-uns des plus jolis châteaux de la Loire ! À commencer par celui d’ici ! Tiens, tourne à gauche !

On entrait en effet à Azay-le-Rideau qui était à égale distance, à peu de chose près, de Chinon et de Tours. L’instant suivant, Aldo, sa voiture arrêtée, pouvait contempler, reflété par les eaux de l’Indre, un véritable joyau de pierre ciselé comme un bijou sous ses poivrières d’ardoise argentée.

– Une vraie demeure pour princesse de conte de fées ! apprécia Aldo, sincère.

– « Diamant taillé à facettes serti par l’Indre, monté sur des pilotis masqués de fleurs… », a écrit Balzac quand il séjournait à Saché dans le voisinage. Mais pour la princesse, il faut aller à Ussé, pas bien loin d’ici… et ravissant, lui aussi ! On dit que c’est celui de la Belle au bois dormant. Celle dont il était la demeure a dû pourtant y passer plus de mauvaises nuits que de bonnes, grâce à l’insupportable Chateaubriand…

– C’est comme ça que tu traites l’« Enchanteur » ? s’amusa Aldo.

– Il méritait largement pire. La pauvre en était folle et lui l’exploitait honteusement, profitant de sa haute situation pour se faire octroyer les ambassades qui lui plaisaient, tout en collectionnant les maîtresses. Et cette adorable femme lui écrivait : « J’ai fait arrêter toutes mes pendules pour ne plus entendre sonner les heures où vous ne viendrez plus… » D’ailleurs il m’a toujours énervé, ton Enchanteur !

– C’est visible. Tu as encore d’autres demeures de rêve ?

– Villandry et ses fabuleux jardins dont le décor change avec les saisons. Et puis Langeais où Charles VIII a épousé Anne de Bretagne de l’autre côté de la Loire. Je peux te montrer aussi Montsoreau et sa belle dame, Fontevrault, la nécropole des Plantagenêts où repose Aliénor d’Aquitaine…

– Halte là ! Tu dois bien penser que le cher Guy Buteau m’a tout appris… ou presque de l’histoire de France. Entre autres que les rois ont, avant Versailles, longtemps préféré le Val-de-Loire à Paris, mais je confesse, à ma grande honte, que je n’ai jamais pris le temps de le visiter. Je n’ai vu que des reproductions. Alors laisse-moi contempler un instant ! Je jure de revenir… Mais avec Lisa !

– Et les enfants ! J’avais cinq ans, figure-toi, quand on m’a emmené voir le sublime Chambord pour la première fois. Quant à ta femme, je parierais ma chemise qu’elle les connaît par cœur, nos beaux châteaux. Et maintenant quel est le programme ?

– On rentre à Chinon, mais je voudrais revoir la clairière où on a retrouvé Berthier. Tu saurais y aller ?

– Je crois ! Démarre !

On y fut un moment plus tard, néanmoins ils eurent beau examiner à fond l’espace autour de la table, il leur fut impossible de relever la piste qu’ils cherchaient : celle de ces gens si discrets qui, après avoir secouru le journaliste et tenté de le soigner, s’étaient vus obligés de le remettre à des mains compétentes. En fait, il était impossible de trouver une piste parce qu’il y en avait trop. Toute la clairière avait été piétinée comme si une assemblée s’y était tenue. Pas un brin d’herbe qui ne fût couché et les investigations policières n’avaient rien arrangé.

– Cette histoire n’a ni queue ni tête ! soupira Aldo. Que les assassins aient balancé la voiture de Berthier dans le fleuve pour qu’on le croie en fuite, d’accord ! Mais pourquoi diable l’avoir abandonné dans la forêt à moitié mort ?

– Et pourquoi pas l’enterrer à un endroit où il ne vient jamais personne ? C’est ici la partie la plus ancienne, la plus dense. En plus, elle n’a pas bonne réputation d’après un vieux bonhomme de notre village à qui j’ai parlé l’autre matin en allant acheter des allumettes. Dans les temps anciens, on aurait pratiqué des sacrifices humains sur la table de pierre. Donc il n’y a pas foule dans ce coin, surtout la nuit.

– Alors pourquoi ils ne l’ont pas fait ?

– Ils ont dû être dérangés.

– Par qui ?

– Va savoir ! Tu m’en demandes trop ! Et maintenant, on rentre à Chinon. J’ai une folle envie de papoter un brin avec mon cher professeur et aussi de savoir si le commissaire s’est décidé à l’exhumation de ce pauvre Van Tilden. S’il a vraiment été trucidé, cela pourrait réserver des surprises.

– Si c’est à la Chimère que tu penses, tu fais fausse route. On ne l’extirpera pas du cercueil.

– Pourquoi non ? Tu disais toi-même…

– Je n’avais pas suffisamment réfléchi… S’il avait voulu se suicider, il l’aurait conservée sur lui, ce qui eût été facile puisqu’il portait le costume Renaissance qu’il revêtait pour visiter sa précieuse collection : dans le rembourrage du pourpoint par exemple ou dans des chausses bouffantes. Mais si on l’a tué, elle doit être encore dans la cachette où il la dissimulait.

– Pas d’accord ! Pourquoi le costume ne serait-il pas depuis l’origine l’endroit choisi ? De cette façon, il l’avait en permanence sous la main et, comme son testament exigeait qu’il en soit habillé pour ses funérailles, nous en revenons à la case départ.

– C’est possible mais, et c’est une intuition, je verrais plutôt un lieu consacré. Dans la chapelle par exemple, ce qui serait une manière d’exorciser le souvenir sulfureux de son premier propriétaire. Ce n’est certainement pas un gri-gri bienfaisant, si l’on considère la liste des crimes du Borgia ! Et en aucun cas un passeport pour le Paradis !

– Ce qui est indubitable, conclut Adalbert, c’est qu’on nage dans le brouillard et je commence à penser qu’on ferait mieux de tout laisser tomber. On a rempli notre contrat puisque Michel Berthier est tiré d’affaire. La collection Van Tilden est dispersée aux quatre vents. La Chimère du joyeux Borgia manque à l’appel, mais comme on la croyait noyée depuis vingt ans, ça ne devrait pas te causer une peine insurmontable.

– J’avoue que j’aurais aimé la voir de près. Toujours ma passion des pierres, tu sais ! Pour le reste, je commence à être de ton avis : si Van Tilden a été assassiné c’est l’affaire de la police et non la nôtre. Évidemment il y a mon client américain, mais je l’ai gentiment prévenu que je ne passerais pas ma vie sur les traces de ce bijou… maudit ! Alors que reste-t-il ? La femme de chambre de Pauline plongée dans le coma…

– Où elle peut végéter pendant des années. Libre à Pauline de rester en France pour attendre son réveil – elle finira peut-être par se lasser d’ailleurs ! – mais toi tu seras aussi bien chez toi pour l’espérer, cette résurrection. En outre… s’il y avait du nouveau, je peux te prévenir puisque cette année je ne bouge pas… et je te promets de ne pas faire la cour à Pauline ! ajouta-t-il en voyant le sourire ironique d’Aldo.

Quittant un instant le volant, la main droite de celui-ci vint taper affectueusement la cuisse de son ami.

– Ne te fais pas de bile ! J’ai bien l’intention de réintégrer mes pénates et le plus tôt sera le mieux.

À Chinon cependant, une nouvelle les attendait. On venait de recevoir le résultat de l’autopsie de Van Tilden : il avait bel et bien été assassiné. En faisait foi la marque d’une piqûre hypodermique injectant une substance narcotique après laquelle il avait dû être aisé de faire avaler le poison trouvé dans l’estomac. L’enquête allait se rouvrir, beaucoup plus serrée, et la suite aboutirait sûrement à Paris.

– Je vous tiendrai au courant, promit Hubert de Combeau-Roquelaure. Elle commence à me passionner, cette histoire !

Le lendemain, après être passés à l’hôpital de Tours pour prendre des nouvelles de Berthier – rassurantes d’ailleurs ! –, il ne restait plus qu’à reprendre la route de Paris…

– Tu veux que je te dise, soupira Aldo. Ce qui me dérange le plus dans cette affaire, c’est d’avoir l’impression de ne servir à rien !

– Il y a longtemps que je sais que tu détestes jouer les figurants !… Et moi aussi ! Au fond, on a donné des coups d’épée dans l’eau ! On n’avait même pas besoin de nous pour retrouver Berthier !…


7

Une soirée à l’Opéra

Quand, vers la fin de l’après-midi, on arriva rue Alfred-de-Vigny, ce fut pour constater qu’il allait être difficile de pénétrer dans la cour de l’hôtel de Sommières : aussi imposante qu’une cathédrale, une énorme Rolls-Royce noire, laquée comme un paravent chinois, barrait l’accès au portail. Noire aussi, la livrée du chauffeur et du valet de pied figés dans une immobilité semblable à celle des gardes devant Buckingham Palace sur les deux sièges avant du majestueux coupé.

– Seigneur ! Qu’est-ce qui nous arrive là ? gémit Aldo en écrasant sa cigarette dans le cendrier. Je n’en ai jamais vu d’aussi grosse ! Tante Amélie doit recevoir au moins le nonce du pape !

Il était fatigué, gris de poussière – la voiture avait roulé décapotée ! –, et sa gorge sèche aspirait à l’arrosage bien frais et pétillant qui était d’usage à cette heure dans le jardin d’hiver.

– Le nonce du pape ne se promènerait pas dans une voiture anglaise, donc hérétique ! rectifia Adalbert.

– Va donc dire à ce type de bouger son corbillard et sonner pour appeler le concierge !

Adalbert allait s’exécuter quand, justement, la porte insérée dans un des vantaux s’ouvrit pour laisser passage à Cornélius Wishbone et son éternel feutre noir posé en auréole sur l’arrière de sa tête. Qui repéra aussitôt la Talbot stationnée de l’autre côté de la rue et se précipita vers elle, arborant son plus rayonnant sourire sans se soucier du valet de pied qui était descendu pour lui ouvrir la portière.

– Vous voilà ? Mais c’est un vrai morceau de chance comme disent les Anglais ! J’étais venu inviter Mme la marquise et sa drôle de demoiselle à venir demain soir partager ma loge à l’Opéra. Ça va être une énorme soirée : Lucrezia Torelli chante  La Traviata devant le président de la République. Naturellement, vous venez aussi tous les deux.

– Mais…

– Bien sûr que si, il y a de la place ! C’est l’une des grandes loges d’entre colonnes et je compte absolument sur vous !… Non, ne dites rien ! On a beaucoup à parler mais pour l’instant je suis déjà en retard et la diva déteste attendre ! Alors à demain sans faute !

Avant qu’aucun des deux arrivants puisse émettre un son, il s’engouffrait dans la solennelle automobile qui démarra aussitôt.

– Qu’est-ce que tu penses de ça ? exhala Aldo.

– Rien du tout, tant que je n’aurai pas bu quelque chose ! répondit Adalbert en s’extrayant de son siège pour aller carillonner, tandis qu’Aldo amenait sa voiture le nez au portail qui s’ouvrit avec l’habituel grondement dont aucun lubrifiant n’était jamais venu à bout.

Ce qui eut pour effet d’attirer en même temps sur le perron le vieux Cyprien et Marie-Angéline. Mais tandis que le premier, avec une brève exclamation de joie, descendait accueillir les voyageurs, la seconde se ruait à l’intérieur de la maison afin de prévenir la marquise. Pour revenir aussi vite débordante d’un déluge de questions auquel Aldo mit fin :

– Rien tant qu’on ne se sera pas désaltérés, on a la gorge comme du papier buvard ! En outre, il faudrait recommencer pour Tante Amélie.

Assise dans son habituel fauteuil de rotin blanc au dossier en éventail que toute la famille qualifiait de trône, Tante Amélie les reçut à bras ouverts, visiblement ravie de leur retour. L’instant d’après, le champagne coulait à flots pour rafraîchir les rescapés de la route, à qui Plan-Crépin laissa tout juste le temps d’en apprécier la saveur avant de les assaillir de questions auxquelles la marquise coupa court en tapant quelques vigoureux coups de canne sur le sol.

– Un peu de calme, s’il vous plaît, Plan-Crépin ! Et d’abord le principal : Michel Berthier. L’avez-vous retrouvé ?

– Oui. Mais il était temps car il était à moitié mort… en réalité ce n’est pas nous qui avons réalisé l’exploit.

– Ah non ? Qui donc ?

– Quelqu’un qu’Adalbert a connu quand il fréquentait le lycée Janson-de-Sailly et – tenez-vous bien ! – qui se trouve être de notre famille !

Il s’attendait à des exclamations joyeuses mais n’eut droit qu’à des mines consternées.

– Seigneur ! gémit Tante Amélie, ils ont rencontré le fou !

– Je l’aurais juré ! soupira Marie-Angéline. On aurait dû les prévenir !

– De quoi ? interrogea Aldo. Nous avons cru comprendre, en effet, qu’il n’était guère en odeur de sainteté chez vous, mais de là à le traiter de fou ! Je dirais bizarre ! Il est tout de même professeur au Collège de France !

– On n’a jamais prétendu que c’était un âne ! répliqua sèchement la marquise. Je dirais même que c’est un puits de science, un historien reconnu, tout ce que tu voudras. Cela ne l’empêche pas d’être un homme impossible et un malotru ! Sais-tu comment il m’appelle, quand il parle de moi ? Le vieux chameau ! C’est agréable à entendre, non ?

Aldo, qui retenait difficilement son envie de rire, demanda :

– C’est inattendu en tout cas, concéda-t-il prudemment. Mais que lui avez-vous fait ? Il nous a appris qu’il avait été votre beau-frère, pourtant j’ignorais que vous aviez une sœur !

– Même cette assertion est fausse ! Après la mort de mon frère Geoffroy, il a épousé sa veuve, Caroline, une jolie fille mais pas follement intelligente et qu’il traitait comme la boue de ses souliers. Comme elle était plutôt gentille et surtout sans aucune défense devant lui, c’est moi qui m’en suis chargée et je lui ai fait entendre quelques vérités premières qui n’ont pas eu l’heur de lui plaire. Nous avons eu des mots. En particulier le jour des obsèques de cette malheureuse dont je ne crains pas d’affirmer qu’il l’a fait mourir de désespoir. Cela s’est passé à la sortie du Père-Lachaise où il recevait les condoléances avec une sorte de désinvolture laissant entendre, en fond de tableau, que non seulement il n’éprouvait pas le plus petit chagrin de son veuvage mais était plutôt content d’être débarrassé d’une épouse relativement décorative dans les débuts mais devenue geignarde et aussi dépourvue de culture que de jugeote. Alors j’ai pris feu !

– Qu’avez-vous fait ? demanda Aldo, de plus en plus amusé.

Ce fut Plan-Crépin qui se chargea de la réponse :

– Oh, c’était grandiose !

– Vous y étiez ?

– Bien sûr. Il y avait là le Tout-Paris pensant : l’Académie, le Collège de France, quelques ministres, l’Université, j’en passe et des meilleures, mais cela n’a pas empêché notre marquise de lui faire entendre sa façon de penser à très haute et très intelligible voix. En termes choisis, je précise ! C’est tout juste si elle ne l’a pas carrément traité d’assassin.

– Pas moins ?

– C’était un véritable chef-d’œuvre de la litote. Jamais l’appellation n’a été prononcée mais les termes en était si heureusement choisis, en dépit de la colère, qu’ils n’accordaient pas la moindre place au doute. C’est au point que le lendemain, nous avons reçu la visite discrète du préfet de police venu s’enquérir si nous n’aurions pas quelques faits susceptibles d’intéresser ses services…

– Que lui avez-vous répondu, Tante Amélie ?

– Pas grand-chose ! Je lui ai fait comprendre qu’être en butte jour après jour, mois après mois, année après année à la méchanceté, pouvait mener au tombeau aussi sûrement qu’un coup de revolver. Seulement c’est plus long ! Comme c’était un homme intelligent, je crois qu’il m’a fort bien comprise. Tu vois que ton nouveau cousin – puisque c’est malheureusement vrai ! – a une bonne raison de me traiter de vieux chameau… même si ce n’est pas fort élégant !

– Quant à sa femme, reprit Marie-Angéline, il faut encore s’estimer satisfaites qu’elle ait eu droit à des funérailles religieuses. Avec ce demi-fou hérétique…

– Hérétique ! Il n’est pas chrétien ? Un Roquelaure ?

– Oh, il l’a été… jadis, mais ça a changé depuis qu’il est devenu druide !

– Quoi ? émirent d’une seule voix Aldo et Adalbert. Vous plaisantez ?

– Pas le moins du monde ! assura Mme de Sommières. Je sais que ça peut surprendre à première vue, mais ce n’en est pas moins la réalité. Il doit y avoir une quarantaine d’années – car nous sommes à peu près du même âge – qu’il a débaptisé Dieu pour l’affubler de je ne sais quel faux nez en lui donnant des acolytes…

Les deux hommes échangèrent un coup d’œil. Ce qu’ils venaient d’entendre cadrait à la perfection avec ce qui s’était passé à Chinon. Pourtant Adalbert voulait éclaircir certain point.

– Vous m’étonnez – quoique pas vraiment, et je vous dirai pourquoi tout à l’heure – mais j’ai été son élève à Janson et je l’ai certes entendu vanter la civilisation celte avec plus que du talent, cependant son enseignement couvrait l’Histoire jusqu’au haut Moyen Âge où, Dieu sait, le christianisme s’est développé avec ampleur et le Seigneur n’en était pas absent ! C’eût été difficile au temps des croisades…

– Plus encore ! renchérit Aldo. À propos de sa ville de Chinon qu’il adore, il a évoqué pour nous l’arrivée de Jeanne d’Arc en des termes qui ne laissaient guère de place au doute sur le fait qu’elle était une envoyée du Ciel !

– Difficile de l’effacer. C’est tout de même l’héroïne nationale, objecta la vieille dame. Peut-être pourrait-on imaginer qu’en prenant de l’âge le cher homme mélange allègrement la cueillette du gui armé d’une faucille d’or et les voix célestes qui visitaient la petite bergère lorraine sous son chêne ?…

– Ça n’a rien d’impossible évidemment ! réfléchit tout haut Adalbert. Mais pour ce qui est du druidisme, je pense que vous pourriez avoir raison. Au cours de ce bref voyage d’investigations, l’idée nous en a traversé l’esprit.

– Et maintenant, poursuivit Aldo, il est temps de vous raconter comment Michel Berthier a pu échapper à la mort… Tu t’en charges, Adal ! Lors de mon expérience égyptienne, j’ai eu la latitude de mesurer l’ampleur de tes talents oratoires.

– Tu te paies ma tête ou quoi ?

– Du tout ! Je ne fais que rendre à César ce qui lui appartient ! On t’écoute !

Il bénéficia d’un silence quasi religieux, y compris de la part de Marie-Angéline qui, les bras croisés, semblait en proie à une profonde méditation. Ce ne fut que quand il en eut fini qu’elle demanda :

– Cette clairière est-elle en un lieu élevé ?

– Oui, le chemin monte pour y accéder, la forêt couvrant le sommet d’un coteau et même davantage.

– Vous rappelez-vous quel jour, ou plutôt quelle nuit Michel Berthier a disparu ?

Aldo se livra à un rapide calcul.

– Si je ne me trompe, ce devait être la nuit du 31 octobre, veille de la Toussaint…

– Pour nous sans doute, mais pour les Celtes et ceux qui se veulent leurs descendants, cette date s’appelle Samain qui est le passage de la saison claire à la saison sombre. Les fidèles de la religion se mettent en route aux premières heures du matin afin de se trouver réunis à leur lieu de culte au lever du soleil pour honorer leurs dieux qui symbolisent les éléments : le ciel, le soleil, la lune, le tonnerre, etc., sans oublier la terre nourricière qu’ils vénèrent particulièrement. En fait ils se rassemblent aux dates des deux équinoxes, des deux solstices et les 1er février, 1er août et 1er novembre. Ces quatre dates sont appelées Imbold, Beltaïne, Lugnasad et Samain. Il est probable que vos assassins ont vu rappliquer une troupe peut-être nombreuse et ont abandonné leur victime sur place avant de déguerpir…

– Ma parole, vous y étiez ? exhala Adalbert, sidéré. Où allez-vous chercher tout ça ?

Elle lui jeta un regard lourd de reproches.

– Vous êtes mieux placé que quiconque pour savoir que, sans renier le catholicisme, on peut avoir envie d’en apprendre un peu plus sur ces sectes les trois quarts du temps délirantes mais qui n’en sont pas moins instructives. Les druides, à mon sens, ont un côté poétique dont sont totalement dépourvus les séides de l’Ange Cyclamen, les fétichistes du Nombril ou les adorateurs de l’Oignon. Il n’empêche que tous ces hallucinés ne sont rien d’autre que des hérétiques, des ennemis de Dieu qu’au temps jadis on eût expédiés rôtir sur les fagots du bûcher sans prendre le temps de respirer !

– Tonnerre de Brest ! s’écria Mme de Sommières. Je rêve ou je deviens folle ! Ne me dites pas que c’est à Saint-Augustin et à la messe de 6 heures que l’on s’instruit de la sorte ?

– Non ! Rassurons-nous !… Sauf, il faut l’admettre, en ce qui concerne l’Ange Cyclamen ! Il a beaucoup séduit la femme de chambre de Mme de Saint-Paterne !

– S’il vous plaît ! pria Aldo. Si on en revenait à l’affaire qui nous occupe ? D’après vous, ce sont les druides qui ont ramassé Berthier et l’ont emporté pour essayer de le soigner ? Ils possèdent des connaissances pour cela ?

– Ils possèdent ! Toutes basées sur la nature évidemment : les plantes, les sucs, les herbes et même les arbres. Ça, c’est le rôle de l’ovate, guérisseur et devin. Il y a aussi l’obod qui enseigne et assure les liaisons entre les autres groupes, enfin le barde gardien des traditions musicales et poète. En fait, on aurait volontiers tendance à les trouver sympathiques parce qu’ils sont inoffensifs – je n’accorde guère crédit à ces histoires de sacrifices humains que l’on a colportées –, et plutôt bienfaisants puisqu’ils respectent et s’efforcent de protéger la Création ! Le malheur est qu’ils refusent le Créateur, l’Église et tout le reste. En ce qui concerne Michel Berthier, ils ont dû s’apercevoir que ses blessures dépassaient leurs compétences et l’une des femmes a averti le druide de leur groupe : autrement dit, ce vieux fou d’Hubert ! Et vous pouvez être sûr qu’il connaît parfaitement la femme qui lui a téléphoné.

– Je vois, dit Adalbert. Encore une question, s’il vous plaît, Marie-Angéline…

– Dix, si vous voulez !

– Ce serait superflu : si j’ai vous ai comprise, ces gens ne vivent pas en communauté ?

– Non. Ils peuvent êtres notaire, femme de ménage, commerçant, rentier. Comme vous devez l’imaginer, il y a aussi de tout là-dedans, des bons et des moins bons ! Le cousin appartiendrait davantage à la seconde catégorie. Alors méfiance !


    Ваша оценка произведения:

Популярные книги за неделю