Текст книги "La Chimère d’or des Borgia"
Автор книги: Жюльетта Бенцони
сообщить о нарушении
Текущая страница: 7 (всего у книги 21 страниц)
– Quelque part entre Loire et Vienne, un village à cinq kilomètres de Chinon, que commandait jadis le château de la Croix-Haute… presque à l’orée de la forêt.
Occupée à lever délicatement les filets de sa sole meunière, Marie-Angéline laissa échapper brusquement son couvert comme s’il l’avait brûlée. Toutes les têtes se tournèrent vers elle, elle rougit mais se hâta de dire, se tenant le poignet :
– Ce n’est rien. Une sorte de crampe… Excusez-moi !
– Voulez-vous que je vous masse ? proposa Adalbert. Nous autres archéologues sommes fréquemment sujets à des douleurs subites de ce genre à force de gratter le globe ou de soulever des pierres lourdes. J’ai à la maison un baume miraculeux. Ça empeste le camphre mais je peux demander à Théobald de vous en apporter…
– Non merci, Adalbert ! Ne vous donnez pas cette peine : ça va déjà mieux !
– En revanche, si vous pouviez m’en dévoiler la formule pour mon pharmacien, je ne serais pas contre l’idée de sentir le camphre de temps à autre ! glissa Mme de Sommières. À mon âge, il ne faut pas laisser passer la moindre occasion de traquer les vieilles douleurs.
– Théobald vous en véhiculera un pot demain…
Les voyageurs devant partir très tôt, on ne s’attarda pas à table et, le café avalé, Adalbert regagna la rue Jouffroy où Aldo irait le ramasser à 6 heures du matin. Les trois autres montèrent dans leur chambre, sauf Marie-Angéline qui accompagna Tante Amélie dans la sienne pour l’aider à se déshabiller, se coucher et lui lire quelques pages afin de favoriser un sommeil souvent capricieux. C’était, entre elles, un moment d’intimité où elles passaient en revue les événements de la journée et qui était devenu un rituel dont Louise, la femme de chambre en titre, presque aussi âgée que sa patronne, ne se formalisait pas.
Ce soir-là, cependant, un silence inaccoutumé s’installa, tandis qu’après avoir ôté les longues épingles fixant la coiffure de la vieille dame, Marie-Angéline, armée d’une brosse, lissait ses beaux cheveux argentés avant d’en tresser deux nattes qu’elle achevait par un nœud de ruban d’une couleur assortie à celle de la chemise de nuit et du déshabillé… Et c’est seulement quand elle posa le bonnet de dentelle que, cherchant dans le miroir le regard de sa cousine, elle se hasarda :
– Le village près de la forêt de Chinon, est-ce que ce n’est pas dans les environs qu’habite… ?
Une lueur s’alluma dans les prunelles toujours si vertes de la marquise.
– Si. Vous avez entièrement raison. Mais quelle mémoire !
– Il y a des gens qui ne sont pas faciles à oublier. Nous n’avons pas l’intention de leur en parler ?
– Si je l’avais eue, cette intention, ce serait fait ! Je n’aime déjà pas beaucoup cette affaire dans laquelle les garçons s’engagent ; il ne me paraît pas utile d’y ajouter des histoires de fous. Et comme il y a peu de chance qu’ils se rencontrent…
– C’est égal, j’aurais aimé savoir ce que Caroline a raconté au juste à Aldo !
– Que son mari avait disparu ne vous semble pas suffisant ?
– Non. Dans ces cas-là, on se confie à la police qui, éventuellement, relaie la gendarmerie. Or, Aldo qui rentrait à Venise dare-dare – s’il avait eu un train ce soir, il partait ce soir ! – opère un quart de tour au sud-ouest et fonce sans autres explications vers le doux pays de Loire ? C’est au moins étrange ! Je suis persuadée qu’il y a autre chose… mais quoi ?…
C’était exactement la question qu’Adalbert posa tandis que, dans la grosse Talbot de louage – la mignonne Amilcar rouge et noir si chère au cœur de l’archéologue séjournant au garage pour y recevoir les soins attentifs que son maître lui procurait chaque automne ! –, on se dirigeait vers la porte d’Orléans dans un petit matin frileux.
– Tu ne m’as pas permis d’écouter au téléphone, mais tu ne me feras pas croire que Caroline s’est contentée de te dire, avec tout plein de larmes dans la voix, qu’elle était inquiète pour son Michel…
– Et pourquoi pas ? Quand on est jeunes mariés…
– Pour le commun des mortels, il se peut, mais elle, c’est un journaliste particulièrement aventureux qu’elle a épousé. Si elle est tellement anxieuse, ce n’est pas uniquement parce qu’il a un retard de trois jours. Il y a autre chose !
– Bien sûr, il y a autre chose, mais je ne voulais pas en parler devant Tante Amélie qui s’inquiéterait sûrement, ni devant Plan-Crépin qui n’aurait eu de cesse qu’elle n’y fourre son nez…
– Si elle t’entendait ! Elle est encore plus susceptible que Cyrano de Bergerac à ce sujet ! Alors ?
– Voilà : Berthier a reçu un coup de fil disant que Van Tilden ne s’est pas suicidé mais qu’on l’a bel et bien assassiné… et aussi qu’il fallait prendre garde aux nouveaux occupants du château de la Croix-Haute.
– Nouveaux occupants ? Je croyais qu’il avait été légué à la municipalité pour qu’elle en assume l’entretien, la garde, sans oublier celle de la sépulture qui se trouve dans la chapelle. Une rente lui est payée pour ce faire, autorisant des visites guidées menées par du personnel qualifié.
– Très juste. C’est pourquoi il conviendrait de savoir qui sont ceux qui s’y sont installés et à quel titre.
– Et la communication, Caroline sait-elle de qui elle provient ?
– Non, mais, comme du temps de Van Tilden, Berthier s’est rendu deux ou trois fois là-bas, il a pu connaître quelqu’un et c’est ce quelqu’un qui s’est manifesté pour une raison ou pour une autre. Caroline penche d’ailleurs pour la peur, d’après ce que Michel lui a dit. De toute façon, pour nous, le point de chute tout indiqué c’est l’auberge où il est allé tout droit. Maintenant il faut se mettre d’accord sur ce que l’on va endosser en fait de personnalités !
– C’est là que tu vas pouvoir apprécier pleinement la chance que tu as de m’avoir comme associé. Je suis outillé !
Avec un large sourire, il sortit de son portefeuille deux documents qu’à leur bande tricolore Aldo reconnut aussitôt comme étant des cartes de presse.
– Voilà ! C’est d’une simplicité évangélique ! On appartient à la confrérie, nous aussi. Et on cherche notre copain… ce qui est la stricte vérité !
– Je savais que tu en avais une, fit Aldo en évitant de justesse un pochard à la recherche de son centre de gravité. Mais d’où sors-tu l’autre ?
– Mais c’est la tienne, mon vieux ! Celle que le dernier des Solmanski t’avait donnée pour aller lui livrer les émeraudes de Montezuma (10). Tu l’avais laissée à la maison et moi je suis de ces gens qui ne gaspillent pas !
En dépit de ses soucis, Aldo ne put s’empêcher de rire.
– C’est pas vrai ! Si tu n’existais pas, il faudrait t’inventer ! Ainsi je redeviens…
– Michel Morlière de L’Excelsior et, moi, je suis Lucien Lombard de L’Intransigeant. Nous constituons ainsi un bel exemple de solidarité professionnelle qu’on se doit d’admirer ! Et maintenant, arrête-toi !
– Pour quoi faire ?
– Tu me passes le volant !
– Ma façon de conduire ne te convient pas ?
– Normalement, si ! Mais ton élégante et princière nonchalance n’a rien de commun avec le style de la presse qui, par définition, est pressée ! Donc à moi de jouer ! Je vais te montrer !
Et la Talbot redémarra sur les chapeaux de roue… en émettant un grondement de protestation.
Deuxième partie
LES FANTÔMES DE CHINON
5
Un curieux personnage et une leçon d’histoire !
Construit à l’écart de Chinon sur le coteau dominant la Vienne, le château de la Croix-Haute semblait sorti des Très Riches Heures du duc de Berry avec ses girouettes dorées, ses poivrières bleutées, ses fenêtres aux meneaux affinés et ciselés comme des coffrets, ses blanches murailles où s’accrochait une vigne vierge rougie par l’automne. Des vergers qui ressemblaient à des jardins où s’attardaient quelques fleurs en découlaient, jetés là comme par inadvertance, et coupés par le chemin bordé d’ifs aux cimes bien rondes toutes égales, comme si un peintre soigneux les y avait déposés. Sur les arrières on apercevait l’avant-garde de la grande forêt et à l’autre extrémité du chemin c’était le village, joli lui aussi avec son église coiffée d’un petit clocher et construite comme les maisons de ce beau tuffeau de Touraine aux pierres couleur de crème. Proche de ladite église, l’auberge de « Maître François » tenait le milieu du village dont elle était aussi le centre nerveux. Dotée d’une réputation assise depuis près de deux siècles, la maison n’avait jamais manqué de chalands désireux de vérifier, de génération en génération, si le produit de ses casseroles et le contenu de sa cave étaient toujours égaux à eux-mêmes… Le miracle étant que personne, jamais, n’était reparti déçu ! Et cela par la vertu d’une circonstance rarissime : depuis tout ce temps, il y avait toujours un François Maréchal derrière fourneaux et tonneaux – seul variait le prénom de la patronne – si bien que la vieille enseigne, vouée au départ au curé de Meudon François Rabelais, annonçait aussi tous ces François qui s’y étaient succédé.
Un détail qui n’avait pas échappé à Adalbert, fervent lecteur du Guide Michelin et attentif aux petites étoiles que celui-ci dispensait parcimonieusement. Et l’auberge en avait décroché une. Comme, en outre, la maison disposait de quelques chambres, rustiques mais confortables, ce fut non sans un plaisir secret qu’après une manière de course à l’abîme dans laquelle son passager avait pensé périr cent fois, il stoppa la voiture devant « l’hostellerie » aux environs de midi et demi.
– Voilà ! soupira-t-il avec satisfaction. Nous sommes sur place. Alors d’abord s’enquérir si l’on peut nous loger, puis nous sustenter et enfin tâcher de se faire bien voir du patron… Toi, je ne sais pas, mais moi je me sens une faim de loup, ajouta-t-il en ôtant ses gants sous l’œil tout de même un peu surpris d’Aldo.
– Dis-moi, demanda le rescapé, tu n’aurais pas un peu perdu de vue ce qui nous amène dans cet endroit ? Charmant au demeurant, mais nous allons peut-être découvrir un véritable drame.
– Raison de plus pour l’aborder en pleine forme !
Un quart d’heure plus tard, nantis chacun d’une chambre claire et fleurant bon le linge frais où ils ne s’attardèrent que le temps de se laver les mains et de se donner un coup de peigne, ils prenaient place à une table proche de la vaste cheminée à l’ancienne où brûlaient trois grosses bûches pour « dégourdir l’atmosphère », comme le précisa Joséphine Maréchal, la patronne, en venant prendre leur commande. D’un commun accord, ils optèrent pour les rillettes locales, une alose de Loire au beurre blanc et un poulet aux champignons : ce sympathique programme arrosé, bien entendu, d’un vin de Chinon d’une année particulièrement réussie et, pendant un moment appréciable, on n’entendit dans la salle que le cliquetis des couverts, quelques appréciations laudatives et le bruit de papier froissé généré par le seul client qui, près des fenêtres, lisait un journal derrière lequel il disparaissait la plupart du temps.
Le patron arriva avec le café. Sous la toque blanche qui lui mettait la tête à mi-chemin des pieds, c’était un petit homme rond de partout : le visage, le nez, les yeux, la bedaine tendant sans un faux pli le tablier blanc immaculé. S’il n’avait arboré une imposante moustache grisonnante, on aurait pu le prendre pour le jumeau de sa moitié tant ils se ressemblaient. Son sourire dévoilait un assortiment judicieux de dents blanches et de dents en or.
– Ces messieurs sont-ils satisfaits ? demanda-t-il en disposant sur la table trois verres ballon qu’il emplit aussitôt avec le contenu à peine doré de la bouteille qu’il serrait sous son bras.
– Tout à fait ! fit Aldo. C’était remarquable ! Je n’avais pas vraiment faim mais je me suis régalé… au point d’avoir un brin sommeil !
– Goûtez mon eau-de-vie de poire ! Elle vous réveillera… à moins que vous ne préfériez une petite sieste ?
– Je ne dirais pas non, répondit Adalbert après avoir « tasté », mais on n’est pas ici pour dormir, hélas ! On verra ce soir !… Votre poire est géniale ! J’en reprendrais volontiers une lichette. C’est vous qui la faites ?
– Non. C’est le frère de Mme Maréchal. Il met toutes sortes de fruits en tonneaux !
– On en avait déjà entendu parler par un ami, reprit Aldo. Un ami qui d’ailleurs devrait être ici…
– Ah bon ? C’est un client habituel ?
– Habituel, non… Il est venu deux ou trois fois au château au temps de ce pauvre Van Tilden qui, chose rare, lui accordait de bonne grâce un moment d’entretien. On sait qu’il descendait chez vous et, pour ne rien vous cacher, c’est lui que nous venons rejoindre.
– Il s’appelle comment ?
– Berthier, Michel Berthier… du Figaro. Vous avez dû le voir ces jours-ci ?
La bonne figure épanouie de l’hôtelier eut tout à coup l’air de rétrécir. On put même craindre, un instant, qu’il ne se mette à pleurer.
– Le journaliste ? émit-il à voix presque basse. C’est l’un de vos amis ?
– Oui, répondit Adalbert. C’est un confrère… et même assez souvent un concurrent !
– Vous êtes de la presse, vous aussi ?
– Exact ! Moi, je suis Lucien Lombard de L’Intran et mon copain c’est Morlière de L’Excelsior… On ne serait pas venus si la femme de Berthier ne nous avait appelés parce qu’elle est inquiète. Il paraît que son mari avait déniché un scoop dans le coin. Évidemment, il ne lui a pas expliqué de quoi il retournait, mais il devait partir pour deux jours. Or ça en fait quatre et il ne lui a plus donné signe de vie, contrairement à son habitude !
– Il lui raconte tout ce qu’il fait ?
– Quasiment. Ils sont jeunes mariés et parents d’un bébé de quelques mois. Ils se sont connus pendant une affaire pénible où elle a été blessée. Alors elle s’affole facilement ! Il faut comprendre !
– Mais comme il a dû venir ici, il vous a peut-être dit quelque chose ? intervint Morosini.
– Eh non ! Il ne m’a rien dit pour la simple raison qu’on ne l’a pas vu ! Enfin, je veux dire qu’on ne s’est pas parlé. Je n’ai pu que voir passer sa voiture.
– Elle se dirigeait de quel côté ?
– Vers le château… enfin vers le haut du village.
– Il allait visiter quelqu’un ? Parce que, évidemment, dans le château il n’y a plus grand monde !
– Détrompez-vous ! Il est à nouveau occupé !
– Par qui ?
– Un étranger… un certain M. Catannei, malade de surcroît. Il est arrivé en ambulance. C’était, paraît-il, un ami de M. Van Tilden et, comme il aimait particulièrement le château où il est venu plusieurs fois, il l’a loué à la mairie pour une durée indéterminée. On en avait parfaitement le droit puisque le domaine nous appartient…
– On ? s’étonna Morosini.
– Je suis conseiller municipal… et comme ce monsieur proposait un prix plus que raisonnable, il n’y avait aucune raison de lui refuser, au contraire : il a amené des domestiques et la maison sera bien entretenue.
– À quoi ressemble-t-il ? demanda Adalbert.
– Ma foi, je l’ignore. Il ne s’est pas encore montré dans le village. Seul Monsieur le maire l’a… entrevu. D’après lui, notre locataire est très âgé mais apparemment très gentil.
– Ce n’est pas incompatible, sourit Aldo. Mais revenons-en à Berthier. Vous dites que vous l’avez vu passer. Et c’est tout ?
Maréchal resservit de la poire, hésita un instant, puis attira une chaise et s’installa.
– Écoutez, ça ne sert à rien de tourner autour du pot ! Autant vous raconter tout de suite. Votre copain, il allait chez Louis Dumaine, un ancien serviteur du château qui habite une jolie petite maison au bout du village. On ne sait pas combien de temps il y est resté ni quand il est parti… sans doute aux environs de 11 heures du soir d’après le médecin légiste.
– Le médecin légiste ? s’exclamèrent les deux hommes d’une seule voix.
– Ben, oui. Ça va vous faire un choc, mais le lendemain matin, on a retrouvé Dumaine assassiné.
Ce fut d’abord le silence. Ni Aldo ni Adalbert n’en croyaient leurs oreilles. Ce fut le second qui réagit en premier :
– Vous n’imaginez tout de même pas que c’est Berthier qui l’a tué ?
– Et qui d’autre ? Personne ne l’a revu. Quelqu’un a entendu sa voiture repartir. Les gendarmes le recherchent toujours, mais il doit être loin…
– Pas chez lui en tout cas puisque sa femme est malade d’inquiétude ! En outre au Figaro ils ne savent pas ce qu’il a pu devenir…
– Vous pensez bien qu’après avoir fait son coup il a dû filer le plus loin possible avec ce qu’il était venu chercher…
– Il n’est pas venu chercher quelque chose mais apprendre quelque chose et si vous voulez tout savoir, c’est ce Dumaine qui l’a appelé…
Emporté par son élan, Adalbert allait sans doute en dire plus qu’il ne convenait – après tout, même conseiller municipal, même étoilé au Michelin et pourvu d’une bouille sympathique, le digne aubergiste n’était peut-être pas blanc bleu –, aussi Aldo intervint-il :
– … et il ne devait pas mourir d’envie de se faire trucider. Qui mène l’enquête ?
– Les gens de Chinon, forcément. C’est à deux pas et c’est la sous-préfecture. On nous a envoyé l’inspecteur Savarin et, croyez-moi, s’il a un nom succulent, c’est vraiment tout ce qu’on lui a trouvé. Il soupçonne tout le monde.
– Il faudrait s’entendre, reprit Aldo. Il soupçonne Berthier, non ?
– Je vous l’ai dit !
– Alors pourquoi tout le monde ?
– Parce qu’il est comme ça et comme vous n’allez pas tarder à le voir, vous pourrez en juger !
Les deux complices échangèrent un regard. Si ce Savarin ressemblait à Lemercier, le policier de Versailles, ils couraient tous les deux à la catastrophe, surtout en se baladant sous une fausse identité.
L’aubergiste se leva soudain et se pencha vers la fenêtre :
– Tenez ! Qu’est-ce que je disais ! Le voilà qui arrive à la mairie ! Ce serait étonnant s’il ne venait pas faire un tour chez moi !
– Pourquoi ? Il vous suspecte aussi ?
– Oh, avec lui on ne sait jamais ! Je croirais plutôt qu’il vient voir s’il n’y a pas du nouveau. Des voyageurs inconnus, par exemple…
Sur cette prédiction rassurante, il regagna sa cuisine en se dandinant avec, semblait-il, une certaine hâte.
– Qu’est-ce qu’on décide ? demanda Aldo. On s’en va ou on l’attend ? Et si on l’attend, on se déclare sous quelle identité ?
– La fausse ne tiendrait pas la route. Et si on partait, on aurait l’air de fuir…
– Entièrement d’accord, mais si c’est ça, je crois judicieux d’ouvrir un parapluie. Avec ta permission, je vais téléphoner à Langlois et lui déballer notre histoire. Il vaut mieux qu’il soit au courant…
Il s’enfonça dans les profondeurs de la maison en réclamant le téléphone et le trouva sur le comptoir du bar, comme le lui indiqua Maréchal.
– Quel numéro demandez-vous ? fit celui-ci. La préposée est légèrement dure d’oreille et faut savoir la prendre.
– Alors, dans l’ordre : Paris, la préfecture de police et le commissaire principal Langlois ! Voilà le numéro, ajouta-t-il en l’écrivant sur une page qu’il arracha de son calepin. Ça va demander longtemps ?
– On ne sait jamais ! Dites donc, vous avez de belles relations, vous ! C’est vrai que les journalistes…
– Vous n’avez pas de cabine téléphonique ? Ce que j’ai à dire…
– Oh, faut pas vous tourmenter pour ça, je n’écouterai pas ! On a sa dignité, que diable !
La chance était avec Aldo. Cinq minutes plus tard, la voix peu amène de Langlois se faisait entendre.
– Morosini ? C’est vous ? Mais on m’a annoncé… Dans quelle aventure délirante vous êtes-vous encore lancé ? Ma parole…
– Pour l’amour du Ciel, laissez-moi parler. Hier soir, la femme de Michel Berthier, du Figaro, m’a appelé au secours. Son mari parti depuis plus de trois jours ne donne plus signe de vie…
– Qui l’avait demandé ?
– Un certain Dumaine, ancien serviteur de Van Tilden qui lui a assuré posséder la preuve qu’il ne s’était pas suicidé. Naturellement, il a filé immédiatement et nous on a suivi…
– « Nous », ça signifie Vidal-Pellicorne et vous ?
– Qui voulez-vous que ce soit ? Berthier est effectivement arrivé au village. On l’a vu passer dans sa voiture et on l’a entendu repartir. Seulement le lendemain matin on a trouvé Dumaine assassiné… et Berthier envolé. Mais vous êtes peut-être au courant ?
– Non. Les faits divers locaux ne nous parviennent pas forcément !
– Locaux ? La mort du milliardaire, de son serviteur et un reporter du Figaro soupçonné de meurtre suivi de fuite ? Vous êtes bien délicat, dites donc.
– On va jeter un coup d’œil de ce côté-là… mais, à propos, que dit la police de Chinon ?
– Je ne sais pas encore, mais on ne va pas tarder à faire connaissance avec l’inspecteur Savarin. C’est lui qui poursuit Berthier et il aurait, paraît-il, tendance à suspecter tout ce qui n’appartient pas au panorama local et…
Un éclat de rire lui coupa la parole et le vexa.
– Heureux de vous amuser ! Je ne vois pas ce que j’ai dit de si drôle…
– Oh, mais vous l’apprendrez. D’abord il s’appelle comment, votre inspecteur ?
– Savarin mais…
– Joli nom ! Seulement vous avez une frousse bleue de tomber sur une copie conforme de ce bon Lemercier ! Vrai ou pas ?
– Vrai ! lâcha Morosini de mauvaise grâce. Mais par pitié, arrêtez de rigoler ! Que Van Tilden ait été assassiné ne devrait pas éveiller une aussi franche gaieté chez le grand patron du Quai des Orfèvres, sacrebleu !
– Non. Vous avez raison. Je vais…
Aldo n’en entendit pas plus : une main large comme un battoir à linge et ornée de quelques poils bruns et frisés venait de couper la communication. En même temps la source de lumière que déversait la fenêtre voisine se trouva occultée par une résurgence d’homme des cavernes barbu, moustachu, assez bien habillé d’ailleurs, qui dardait sur lui un sourire féroce et un regard de matou hargneux voisin de celui de Plan-Crépin quand elle était en colère. Simultanément une voix de basse-taille susurrait :
– Intéressant, tout ça ! On téléphone à qui ?
S’il était une chose dont Morosini avait horreur, c’était qu’on le traite en petit garçon sous le prétexte que l’on dominait son mètre quatre-vingt-trois d’une quinzaine de centimètres ! Il répondit d’un ton sec :
– Commissaire principal Langlois, 46, quai des Orfèvres à Paris… et dont vous connaissez certainement le numéro. Vous devriez le rappeler, ne serait-ce que pour vous excuser de lui avoir coupé la parole. Il a le cuir sensible !
– On verra plus tard ! Pour l’instant nom, prénom, âge et qualité ! fit le policier en sortant un carnet et un crayon.
Sa voix portait loin et attira Adalbert.
– Qu’est-ce qui se passe ?
– Rien ! Ça ne vous regarde pas !
L’archéologue considéra un instant le phénomène et afficha un sourire enjôleur.
– Moi, je crois que si, parce qu’on fait une paire, mon camarade et moi. À qui ai-je l’honneur ?
– Inspecteur Savarin, présenta Aldo. De la police de Chinon. On en est au contrôle d’identité. Mais tu vas devoir y passer aussi ! ajouta-t-il en sortant son passeport qu’il présenta ouvert et le policier, bien sûr, tiqua :
– Prince… Morosini, de Venise ?
Puis brama :
– Encore un de ces fichus Italiens ! Comme ceux du château ? Mais ce n’est pas possible, c’est une invasion ?… Et vous, continua-t-il à l’adresse d’Adalbert, vous en êtes aussi ?
– Ah non ! protesta l’interpellé qui avait envie de rire en lui tendant sa carte d’identité. Moi, je suis un brave petit Français moyen !
– Et vous faites quoi ?
– Archéologue ! C’est écrit là…
– Bon, je les garde… provisoirement ! En attendant, vous allez venir avec moi !
– Et où ?
– À Chinon pour qu’on prenne vos dépositions ?
– Vous ne pensez pas, opposa Aldo qui commençait à bouillir, qu’il serait plus judicieux de se mettre à la recherche de Michel Berthier qui est, paraît-il, accusé de meurtre et dont nous avons grand-peur qu’il ne lui soit arrivé un sérieux problème ? J’ose vous rappeler qu’il a disparu depuis quatre jours !
– Mais on s’y active, figurez-vous ! Et comme vous me semblez avoir plein de choses à m’apprendre, on va s’en occuper dans les règles à mon bureau !
– Bon ! fit Aldo, conciliant. Je vais chercher la voiture !
– Inutile. Elle peut dormir au garage… et on vous ramènera ! Chinon n’est jamais qu’à cinq kilomètres !
– On pourrait aussi revenir à pied, marmotta Aldo entre ses dents.
Le policier l’avait entendu, et riposta même jeu :
– … ou ne pas revenir du tout !
Aldo préféra ne pas insister. Non sans une certaine mélancolie, il pensa qu’il devait traîner, accrochée à ses basques, une espèce de malédiction qui le rendait antipathique à première vue à la gent policière de quelque pays que ce soit ! À peine entrevu, ils se ruaient sur lui, portés par une sorte de frénésie gourmande. Avec le temps il avait réussi à vaincre l’antipathie initiale de Langlois comme du Britannique Warren jusqu’à en faire des amis, mais ce n’avait pas été sans mal. Seul Phil Anderson, le patron de la police métropolitaine de New York, l’avait traité cordialement mais c’était bien le seul et c’était grâce à une recommandation de Warren. Tous les autres, sous toutes les longitudes, l’avaient traité en gibier de potence qu’il convenait de retirer le plus vite possible de la circulation. Rien n’avait changé et c’était reparti pour un tour ! Il en vint à conclure que Lisa avait raison : on ne devrait jamais quitter Venise !
En dépit de ses idées sombres, il se laissa séduire par ce qu’il voyait. La campagne était ravissante et il aima tout de suite Chinon, ses maisons blanches coiffées d’ardoise bleutée étirées le long de la Vienne, sous l’œil débonnaire d’une monumentale statue de Rabelais, d’une autre plus guerrière de Jeanne d’Arc et sous la protection d’une immense ruine féodale accrochée au coteau. Des platanes la soulignaient, faisant de ses quais une agréable promenade qu’il devait faire bon, le soir, longer en compagnie d’un cigare en regardant les étoiles se refléter dans l’eau. La Vienne, à cet endroit, était toute proche de son union avec la Loire. Elle était large, splendide et toute bruissante du cri des martins-pêcheurs. Une île qu’enjambait le pont gisait en plein milieu comme un joyau entre deux rubans d’argent.
Élevé par une mère restée française au fond du cœur, il n’ignorait rien d’une histoire dans laquelle l’épopée de Jeanne, la Pucelle aux voix célestes, occupait une belle part. Or c’était à Chinon qu’elle avait rejoint le roi Charles, puis joué un rôle si éclatant en donnant la chasse aux Anglais. En dépit de ses soucis, Aldo aurait aimé errer dans les rues étroites, si typiquement médiévales, qui avaient vu parader la jeune fille sur son cheval blanc. Il imaginait la curiosité mâtinée de ferveur chez ceux qui la regardaient passer. Elle devait être…
Un coup de coude dans les côtes le ramena sur terre.
– Tu sais qu’on est à deux doigts de l’arrestation ?
– Euh… oui.
– Et ça t’enchante à ce point-là ? À quoi penses-tu avec ce sourire ?
– Je suis retourné cinq siècles en arrière. À Jeanne d’Arc montant au château. C’est si facile de l’imaginer dans ce merveilleux vieux quartier que les gens du pays ont si intelligemment su conserver !
– Pense plutôt à ce merveilleux commissariat de police fleurant joyeusement la sueur et le tabac refroidi.
Adalbert se trompait. Occupant quelques pièces du rez-de-chaussée de la mairie, le commissariat était un modèle d’ordre et de propreté sentant bon l’encaustique et le café. Savarin les introduisit dans un couloir vitré contre les murs duquel s’alignaient des bancs qu’on les invita à occuper avant que leur mentor ne s’éclipse par la porte du fond qui, elle, n’avait pas de carreaux. Sans doute le bureau du patron où Savarin disparut en oubliant de frapper… Il en ressortit presque aussitôt, visiblement mécontent, s’assit entre ses deux « suspects », poussa un énorme soupir, extirpa une pipe de sa poche et entreprit de la bourrer.
– On peut en faire autant ? demanda Adalbert, mais il n’eut pas le loisir de prendre la sienne : la porte s’ouvrait et le commissaire en sortit, escortant avec toutes les marques du respect un homme d’un âge respectable, très grand et très maigre qu’il accompagna au bout du couloir tandis que, rassemblant ses troupes, Savarin les propulsait dans le bureau déserté où le commissaire Desjardins revint peu après pour considérer ces bobines nouvelles qu’on lui amenait.
– Qui sont ces messieurs ? s’enquit-il en leur désignant deux chaises.
– Les suspects que je vous ai annoncés, patron ! Des amis de l’assassin dans l’affaire Dumaine.
– En quoi sont-ils suspects ?
– D’abord d’usage de fausse identité. Je les ai trouvés à l’auberge de Maréchal où ils venaient déjeuner en usurpant la qualité de journalistes.
– Que nous ne sommes pas, je l’admets volontiers, Monsieur le commissaire, coupa Adalbert. Seulement des amis de ce pauvre Berthier – qui lui en est un vrai – envoyés à sa recherche sur la prière de sa jeune femme qui n’a plus de nouvelles depuis quatre jours. Il nous est apparu que nous aurions les coudées plus franches en nous présentant sous le couvert de membres de la presse pour essayer de savoir ce qu’il est devenu. C’est un remarquable reporter et un charmant garçon…
– Remettons à plus tard le plaidoyer ! Qui êtes-vous en réalité ?
Savarin lui tendit les titres d’identité ouverts et il donna d’abord la priorité au passeport, relevant aussitôt un sourcil surpris.
– Prince Morosini, de Venise ? Peste ! Il me semble que depuis quelque temps nous intéressions beaucoup nos voisins italiens ! Et vous, Monsieur… ?
– Vidal-Pellicorne ! Adalbert Vidal-Pellicorne ! C’est à n’y pas croire ! Mais je suis sûr de ne pas me tromper !
En effet ce n’était pas Adalbert qui avait répondu à la question du commissaire, mais bien le vieux monsieur qui venait de sortir et qui faisait irruption dans le bureau. Sans plus de façons, il prit celui-ci aux épaules pour mieux l’examiner.
– Saperlipopette ! Si je m’attendais… Et qu’est-ce que vous fabriquez ici, mon garçon ?
– Vous le connaissez, Monsieur le professeur ? émit le commissaire.
– Je pense bien ! C’était mon meilleur élève à Janson-de-Sailly ! L’un des plus turbulents aussi ! Mais il a fait une sacrée carrière depuis et j’ai lieu d’en être fier, même si ce n’est pas dans la même partie que moi. Égyptologue, hein ?
– C’est ça ! exulta Adalbert avec un large sourire. Moi aussi, cela me fait plaisir de vous revoir, Monsieur le professeur ! J’ai eu également des échos de votre parcours : le Collège de France, n’est-ce pas ?
– S’il vous plaît, Messieurs, intervint Desjardins d’une voix plaintive. J’aimerais énormément que vous portiez votre attention sur ma modeste personne. Je souhaiterais savoir si vous connaissez aussi mon autre visiteur, professeur ?








