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La Chimère d’or des Borgia
  • Текст добавлен: 4 октября 2016, 02:15

Текст книги "La Chimère d’or des Borgia"


Автор книги: Жюльетта Бенцони



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– Pour l’instant on n’a rien à lui reprocher ! bougonna Adalbert. Et étant donné qu’il a l’intention de nous aider, ayez la bonté, Marie-Angéline, de ne pas l’envoyer promener s’il nous donne des nouvelles. Il nous en a promis.

– Vous n’aviez qu’à lui donner vos coordonnées puisque vous êtes devenus si intimes !

– Intimes ? Modérez vos expressions, je vous prie ! Je les lui ai données, soyez-en persuadée, et il eût été discourtois qu’Aldo ne fasse pas la même chose !

– Plan-Crépin, ça suffit ! coupa la marquise. C’est moi qu’il traite de vieux chameau, alors ne soyez pas plus royaliste que le roi !

– D’autant, reprit Aldo, que je ne songe qu’à rentrer chez moi ! Au fond, maintenant que Berthier est tiré d’affaire, je n’ai aucune raison de m’attarder plus longtemps. Le professeur pense que la Chimère des Borgia est quelque part dans le château de la Croix-Haute mais il faudra peut-être des années pour la récupérer et, au fond, elle ne me passionne pas vraiment. Trop de sang a coulé dessus !

– Tu oublies l’ami Wishbone ? Il compte sur toi et je dirais même qu’il a placé tous ses espoirs en toi. Comment vas-tu t’en sortir ? rappela Tante Amélie.

– Lui dire la vérité, tout bêtement. Rien n’est perdu puisque le cousin Hubert reste sur place et qu’Adalbert n’est pas loin. Cela me permet de regagner Venise sans états d’âme. Au fait, vous n’avez pas de courrier pour moi ?

– Si, dit Marie-Angéline en allant prendre une lettre dans un petit secrétaire en bois exotique. Ceci est arrivé hier. Vous avez écrit à Lisa ?

– Quelques mots avant de partir pour Chinon. Que ce soit Guy qui m’écrive m’inquiète un peu. Elle doit s’imaginer que Chinon n’est qu’un départ pour un long voyage… et c’est tout juste ce que m’écrit Guy, fit Aldo après avoir lu la courte lettre. Je répondrai en personne. Nous sommes mardi et le prochain Simplon-Orient-Express part après-demain. Je vais retenir ma place…

– Je trouve Lisa bien nerveuse, ces temps-ci. Elle n’attendrait pas un nouvel enfant… ou deux ? s’enquit Mme de Sommières.

– Dieu du Ciel, non ! Pas à ma connaissance tout au moins ! Qu’est-ce qui vous fait supposer ça ?

L’idée de voir s’augmenter la nursery ne causait aucun plaisir à l’auteur de la nichée Morosini, trois lui paraissait un chiffre tout à fait satisfaisant.

– Oh, rien de particulier. C’est Plan-Crépin qui a eu cette idée-là, puisque c’est elle qui se charge du téléphone : quand elle a appris à ta femme que tu partais pour Chinon, Lisa lui a répondu : « J’aurais juré qu’il ne resterait pas à Paris. Ça commence toujours de la même façon : une destination pas trop éloignée et il se retrouve ensuite au fin fond du Kamtchatka sans même s’en apercevoir ! »

– Mais enfin, qui diable a pu lui mettre des idées pareilles dans la tête ! explosa Aldo. Mieux que personne elle connaît mon métier puisqu’elle en a pris sa large part quand elle était ma secrétaire ! En outre, cette fois, je lui avais proposé de venir me rejoindre pour vous voir et faire le tour des couturiers.

– C’est pourquoi je te demande si elle n’aurait pas des « espérances », comme on disait autrefois. C’est fou ce que cet état peut rendre les femmes nerveuses, voire irritables !

– On verra ! En attendant, je vais aller envoyer un télégramme. Cela m’évitera l’attente de l’Inter au téléphone, peut-être une discussion, et je pourrai avoir droit à un retour à la maison en toute quiétude.

– Tu veux que je t’accompagne ? proposa Adalbert, moqueur.

– Pas à tous les coups tout de même ! Elle finirait par te prendre en grippe et j’en serais sincèrement désolé. Je vais rédiger mon télégramme que Lucien ira me poster si vous me permettez, Tante Amélie ?

– Cette question ! Pour changer de sujet de conversation, tu nous escortes demain soir à l’Opéra ?

– Étant donné que je le laisse pratiquement tomber, je peux difficilement refuser ma présence à Wishbone.

– Vous allez vraiment abandonner ? demanda Plan-Crépin, visiblement déçue. Cela ne vous ressemble pas !

– Peut-être, mais si cela doit me coûter mon ménage et ma famille, avouez que ce serait cher payé. En outre, je n’aime pas les Borgia et en particulier César que je considère comme un monstre. Sa Chimère ne m’intéresse pas davantage et, si elle était restée dans la vente Van Tilden, je n’aurais pas dépensé un fifrelin pour l’acquérir.

– Même pour un client ? Il n’y a pas si longtemps, vous acceptiez de la retrouver pour notre joyeux Texan !

– J’en conviens. Cependant plus les jours passent et moins j’ai envie de la rencontrer. Je jurerais que ce joyau est un vrai porte-guigne ! Je ne… je ne la sens pas, voilà !

Et Aldo alla s’asseoir à une petite table pour rédiger son télégramme.

Le lendemain soir, l’Opéra dominait la nuit parisienne de toute sa splendeur. L’éclairage indirect donnait vie aux groupes sculptés de sa façade et au dôme vert amande, cependant que les hautes fenêtres du foyer brillaient comme de l’or en fusion. Devant le grand degré, des voitures luxueuses déversaient toilettes somptueuses abritées sous des fourrures précieuses, habits noirs, écharpes blanches sur les capes noires des hommes, tête nue ou coiffés de chapeaux claques (12) de soie noire. À l’intérieur l’escalier d’honneur à double révolution – où s’alignait la garde républicaine en tenue de gala ! –, ses marbres, ses lampadaires dorés couronnés d’opaline lumineuse semblaient monter à l’assaut de quelque paradis en direction duquel s’élevaient lentement les élues parées de toutes les merveilles des couturiers et surtout des joailliers voisins. Les noms les plus prestigieux, ceux d’altesses déchues parfois mêlées à l’aristocratie, y côtoyaient les rois de la finance, les maîtres du barreau et les vedettes en vogue. Dans la salle rouge et or, les plus jolies femmes ou les mieux parées venaient prendre place sur le devant des loges gainées de velours pourpre où elles composaient une immense et scintillante corbeille dont on ne savait trop quelle parure admirer le plus. Perles, rubis, émeraudes, saphirs noyés dans les fulgurances des diamants illuminaient la salle. Ce soir, le président de la République M. Albert Lebrun et Madame allaient présider cette représentation exceptionnelle en compagnie de l’ambassadeur des États-Unis et de sa femme pour entendre Lucrezia Torelli, la célèbre soprano italo-américaine, dans son rôle fétiche :  La Traviata de Giuseppe Verdi… Cette manifestation représentait une sorte de revanche de Jacques Bouché, le bouillant directeur du théâtre, contre les cantatrices françaises qui, telle Lily Pons, désertaient leur pays d’origine, appâtées par les dollars américains.

À coups de ces mêmes dollars, Cornélius Wishbone s’était assuré les deux plus spacieuses loges d’avant-scène où il avait fait porter, outre les bouquets romantiques destinés aux dames, champagne et caviar pour soutenir le moral de tous. Quand ceux-ci arrivèrent, il les reçut avec un rayonnant sourire dans un frac noir admirablement coupé et fleuri d’un gardénia à la boutonnière qui en faisait un tout autre homme. La presse l’associant de plus en plus souvent à la cantatrice, il faisait un peu figure de fiancé et en montrait une joie d’enfant. Tellement communicative qu’elle réussit à éclairer le front soucieux d’Aldo pour qui cette représentation n’était rien d’autre qu’une corvée, acceptée uniquement pour faire plaisir à cet homme charmant dont, pour rien au monde, il n’aurait voulu ternir la joie. Il avait déjà été assez laborieux, dans la journée, de lui faire admettre que retrouver la fameuse Chimère offrait quelque ressemblance avec les douze travaux d’Hercule.

– Bah ! lui répondit Wishbone avec une philosophie inattendue. Vous ferez de votre mieux et si vous ne la ramenez pas à la lumière du jour, j’irai revoir discrètement Mlle Toussaint qui, par un coup de chance incroyable, a réussi à se procurer les pierres nécessaires pour la reconstituer. Je me demande, d’ailleurs, si je ne vais pas lui passer commande dès maintenant…

– Et si par une chance encore plus incroyable, on récupérait enfin l’authentique ?

– Eh bien, je prendrais les deux… au cas où ma divine Lucrezia perdait la sienne ou se la faisait voler…

Là s’était terminé le dialogue et Aldo s’était senti d’un coup écrasé de fatigue. Au vrai, il commençait à prendre en grippe ce sacré bijou et, en achevant de s’habiller avant de se rendre au théâtre, il pensait avec délices que le lendemain, à la même heure, il serait en train de dîner tranquillement au wagon-restaurant en pensant que chaque tour de roue le rapprochait de sa lagune bien-aimée, de sa femme, de la marmaille et de tout ce qui faisait de sa vie quotidienne une sorte de perfection.

Et ce fut d’un cœur sincère qu’il complimenta Tante Amélie, royale à son habitude en velours noir et satin blanc, parée aux oreilles, au cou et aux mains d’une fortune en diamants.

– Vous devriez occuper la loge officielle ! Vous seriez tellement plus représentative que cette pauvre Madame Lebrun qui ne fait pas franchement honneur à la haute couture française ! Elle a toujours l’air empaqueté !

– Qu’elle le soit ou non, je n’aimerais pas lui prendre sa place. Quoi de plus ennuyeux que d’être femme de président ? Des inaugurations, encore des inaugurations coupées de visites aux hôpitaux, crèches et autres boîtes à faire pousser les enfants, recevoir à longueur de soirée des parfaits inconnus qui bien souvent ne parlent pas français, quelle horreur !

Aldo n’oublia pas de complimenter aussi Plan-Crépin qui ne manquait pas d’allure dans sa longue robe en crêpe de Chine « parme » complétée par un boléro de dentelle assorti et la parure de perles, d’améthystes et de diamants dont l’avait décorée la marquise. Se sentant à son avantage, elle était d’une humeur charmante.

Quand leur hôte les installa au premier rang de leur loge où les attendaient des bouquets ronds faits de roses pompons entourées de dentelle de papier, elle avisa aussitôt une troisième chaise et un troisième bouquet. Elle ne put s’empêcher de demander :

– Vous avez invité une autre dame ?

– Évidemment. J’ai tenu à réunir ce soir tous mes vrais amis. Qui sont aussi les vôtres…

Il n’eut pas le temps d’achever sa phrase. La porte de la loge s’ouvrait pour livrer passage à Pauline Belmont qui ressemblait à une pluie d’été dans sa robe de mousseline gris pâle entièrement brodée de longues traînées de minuscules perles de cristal pareilles à autant de gouttelettes dans la lumière de l’immense lustre qui les faisait scintiller. Une écharpe assortie complétait cette toilette ravissante et permettait de voiler avec une certaine hypocrisie les vertigineux décolletés en V de la poitrine et du dos. Pas de bijoux au cou ni aux oreilles mais une multitude de légers cercles de diamants aux bras et d’autres fils précieux jouant dans l’épais chignon massé sur la nuque. Du coup, la belle humeur de Marie-Angéline accusa une fêlure. Seule avec Aldo, elle n’eut pas de joyeuse exclamation devant cette rayonnante apparition. Elle, c’était par un dépit proche de la colère, lui, par la surprise doublée d’une émotion inattendue qu’ils perdirent un instant l’usage de la parole.

« Doux Jésus ! pensa la marquise. Pourvu que Plan-Crépin ne se livre pas à quelque esclandre ! Quant à lui, Dieu seul sait ce qu’il nous réserve ! Il est devenu d’une pâleur sidérante ! »

Elle-même cependant avait accueilli avec une souriante amitié la belle Américaine à qui elle ne pouvait s’empêcher de porter de l’estime et de l’affection, parce qu’elle avait pu mesurer les qualités foncières de cette femme aussi attachante que bourrée de talent. Grâce à Dieu, une loge d’Opéra n’était pas le lieu idéal pour bavarder et, occupant le siège central, elle opposait toute sa personne aux velléités agressives qu’elle devinait de la part de Marie-Angéline.

– Qu’avez-vous fait de votre chevalier servant habituel ? demanda cette dernière à Pauline.

Ce fut Cornélius qui lui répondit :

– Manque de place ! Cette loge est parfaite pour six personnes. Au-delà, c’est incommode ! D’ailleurs, ajouta-t-il sans se départir de sa redoutable franchise, j’ai invité seulement mes amis et il n’est pas du nombre !

– Logique imparable ! commenta Adalbert avec un large sourire. Mais s’il vous manque tellement, marquise, sachez qu’il n’est pas loin ! Regardez donc à l’orchestre ! Le troisième à partir de la gauche dans la seconde rangée des messieurs célibataires (13) ! Il est facile à repérer : il ne nous quitte pas des yeux !

Le bel Ottavio était là, en effet, ce qui ne semblait pas lui procurer un plaisir intense. Sa colère était quasi palpable tandis qu’il contemplait la loge d’où l’on avait osé l’exclure.

– Seriez-vous fiancés ? demanda Aldo à Pauline d’un ton qu’il espérait léger.

– En aucune façon ! En ce qui me concerne, je le considère comme un compagnon agréable. Apparemment, il n’a rien d’autre à faire dans la vie que fréquenter les palaces et les endroits les plus huppés d’Europe et d’Amérique. Il peut être très amusant, vous savez ?

Adalbert se mit à rire.

– À condition de trouver Othello amusant, on peut le considérer de la sorte !

Le chef d’orchestre l’interrompit en mettant la salle debout pour entendre  La Marseillaise aussitôt suivie de l’hymne américain : le président et son invité d’honneur venaient de faire leur apparition. La salle tournée vers la loge officielle écouta en silence.

À peine les spectateurs assis de nouveau, les lumières s’éteignirent tandis que le rideau de scène s’éclairait. L’orchestre jouait l’ouverture de  La Traviata… Peu après, ledit rideau se levait, découvrant un salon magnifiquement éclairé. La salle éclata en applaudissements : la Torelli, très entourée, s’entretenait sur le mode badin avec ses invités.

L’enthousiasme s’adressait aussi bien à la cantatrice de renommée mondiale qu’à sa beauté réellement rayonnante.

– Dieu qu’elle est belle ! souffla Adalbert, stupéfait.

– N’est-ce pas ? fit même jeu Cornélius avec un sourire. Vous comprenez maintenant pourquoi je suis prêt, pour elle, à toutes les folies ?

Il avait parlé un peu fort.

– Chut ! intima, dans une loge voisine, une voix indignée.

On n’eut pas besoin de répéter. Un silence quasi religieux passa sur les spectateurs. La voix de la Torelli s’élevait pure comme un cristal, souple et chaude comme un velours noir, si heureusement accordée à celle qui l’émettait que tous, y compris Aldo, si prévenu contre elle cependant depuis qu’il avait refusé de se rendre à une invitation un peu trop autoritaire pour qu’il pût l’accepter. Il le regrettait presque à présent : cette femme valait le déplacement…

Assise sur un canapé où s’étalait le flot de sa crinoline d’épais satin blanc nacré de rose dont le large décolleté laissait nues des épaules et une gorge ravissante, elle érigeait sur un cou de cygne une tête fine qu’une lourde chevelure sombre simplement piquée de deux roses pâles derrière une oreille, semblables à celle agrafée à sa ceinture, magnifiait. Aucun bijou ne détournait le regard du fascinant visage aux longs yeux noirs et veloutés, dont la bouche exquise laissait s’envoler cette voix envoûtante. Elle ressemblait à une jeune fille dont elle conservait la silhouette élancée. Si la presse n’avait révélé son âge – trente-huit ans ! –, on lui en eût donné sans hésiter quinze de moins. À la regarder, à l’écouter, on oubliait le temps. Seul peut-être Aldo, tout en gardant les oreilles ouvertes, se détacha de la contemplation générale pour se laisser charmer par un spectacle plus émouvant pour lui : regarder Pauline tout à son aise. Elle était si belle ce soir qu’il sentait revenir ce désir brûlant qu’elle lui inspirait. Ses yeux caressaient ses épaules, son cou, sa joue, laissant revenir le souvenir – trop précis ! – de ce que cachait la robe somptueuse. Sans doute eut-elle conscience – les femmes sentent cela ! – de ce regard qui ne la quittait pas. Elle se retourna, frissonna sous cette ardeur qui lui rendait l’amant passionné d’une nuit, y plongea le sien et mit tout son amour dans le sourire qu’elle lui offrit.

Le tonnerre d’applaudissements de la salle debout sauva Aldo d’une folle impulsion : saisir la main de la jeune femme pour l’entraîner… il ne savait où, mais dans un lieu où ils seraient seuls et libres de s’aimer autant qu’ils le voudraient… L’immense lustre se rallumant fit retomber la magie.

– Admirable ! apprécia Mme de Sommières. Cette Lucrezia Torelli est exceptionnelle. Rencontrer tant de talents joints à tant de beauté et à une voix de cette qualité est une expérience comme je n’en ai jamais connu ! Qu’en pensez-vous, Adalbert ?

Encore prisonnier du sortilège, celui-ci soupira :

– Il n’y a pas de mots pour la décrire : elle est sublime…

Wishbone, lui, exultait.

– Je vais tout de suite la féliciter. Voulez-vous venir avec moi… ou préférez-vous attendre la fin du spectacle ?… Nous souperons avec elle ! J’ai retenu une table au Café de Paris.

Il trépignait presque dans sa hâte de rejoindre son étoile et, sans attendre une réponse pour lui acquise d’office, il sortit de la loge presque en courant…

– Qu’est-ce qui lui prend ? ronchonna Adalbert… J’y serais bien allé, moi !

– On dirait que tu as attrapé le virus ! fit Aldo, moqueur. Essaie de prendre patience ! Tu vas souper avec elle. C’est mieux que d’aller encombrer sa loge à un moment où elle va changer de costume, de coiffure et où elle préfère sans doute se détendre avant le deuxième acte. N’oublie pas que Wishbone la considère comme sa fiancée !… à condition, bien sûr, qu’il lui apporte la Chimère baladeuse ! Et là, je crois qu’il va un peu vite et n’a que trop tendance à prendre ses désirs pour des réalités. Quant à toi, je te rappelle que tu n’as pas une fortune faramineuse à mettre à ses pieds !

– C’est aimable de me le rappeler alors que je te considère comme mon frère...

– Ah non ! intervint Mme de Sommières. Vous n’allez pas recommencer à vous disputer ! Et pour une femme dont je suis persuadée qu’elle sait parfaitement ce qu’elle veut. Et je subodore que ce n’est ni vous ni ce cow-boy milliardaire… Entrez ! cria-t-elle après avoir entendu frapper à la porte.

À la surprise générale, ce fut Ottavio Fanchetti qui apparut, tout sourires, bien que voilés de quelque mélancolie. Et ce fut au tour de Pauline de froncer les sourcils.

– Que venez vous faire ici, Ottavio ?

– J’aimerais beaucoup être présenté à ces dames puisqu’elles sont vos amies…

– Bon ! Pourquoi pas ? Chère marquise, je vous présente donc le comte Ottavio Fanchetti. Maintenant vous pouvez saluer Madame la marquise de Sommières, tante du prince Morosini que vous connaissez déjà, et Mademoiselle du Plan-Crépin sa cousine.

À la suite d’un échange de saluts – plutôt froid de la part d’Aldo – où le Napolitain s’inclina devant les deux femmes avec un sourire ravageur, celui-ci expliqua qu’il souhaitait ardemment obtenir une toute petite place dans une loge aussi attirante.

– Je me sens affreusement seul et j’ai l’impression de faire de la figuration au milieu de ces hommes qui ont l’air en uniforme. En outre, ma chère Pauline, vous savez que je suis malheureux loin de vous…

– Il faudra tout de même vous y habituer, répondit-elle en riant. Il n’entre pas dans mes intentions de passer ma vie à Paris. Mon atelier me manque, sans compter ma famille et quelques amis !

– Au fait, demanda Aldo, comment va votre Helen ?

– État stationnaire ! Ni mieux ni plus mal et je ne vous cache pas que cela me tourmente. En vérité, je ne sais plus que faire !

– Si vous voulez me permettre un conseil, chère Pauline, répondit Tante Amélie, vous devriez repartir et reprendre le cours normal de votre existence. Le Ritz est certes agréable mais il ne vaudra jamais la maison que l’on s’est choisie ou que nos ancêtres nous ont choisie.

– Mais abandonner Helen…

– Où prenez-vous qu’elle sera abandonnée ? Ne sommes-nous pas là ? De plus elle est sous la protection du commissaire Langlois. Si elle se réveillait, c’est lui qui serait prévenu en premier et vous pouvez être assurée qu’il nous le fera savoir et que vous seriez avertie aussitôt. Mais je suis persuadée qu’il câblerait lui-même à votre frère… et cinq jours en mer ne sont pas…

– … la mer à boire, justement ! coupa Adalbert. Je suis là, moi aussi, et je pense que nous n’aurons aucune peine à obtenir des autorisations de visite afin de veiller à ce que Miss Adler ne manque de rien. Croyez-en notre marquise : rentrez chez vous en toute quiétude ! Elle sera sous bonne garde.

– Vous êtes vraiment des amis comme on n’en fait plus et je vous remercie infiniment ! Et vous, Aldo, vous ne dites rien ?

– Que puis-je ajouter ? Que si l’on a besoin de moi j’accourrai. Venise, elle non plus, n’est pas si loin.

– Vous restez encore quelque temps ?

– Non. Je pars demain. À regrets, ne put-il s’empêcher de préciser, mais je pars…

L’entracte s’achevait.

– Vous ne voulez vraiment pas de moi ? soupira Fanchetti.

– Eh non ! répondit Pauline en riant. Nous sommes au complet et vous serez tellement mieux dans votre confortable fauteuil. On se reverra demain…

– Bien ! Mesdames, mes hommages désolés !

Il franchit la porte au moment où Wishbone revenait, visiblement soucieux. La vue de l’Italien n’arrangea rien.

– Qu’est-ce qu’il voulait, celui-là ?

– C’est un ami de Mrs Belmont, le renseigna Mme de Sommières. Il venait nous saluer !

– Ah ? Je ne sais pas pourquoi, mais il a une tête qui ne me revient pas ! À New York il était en permanence dans les jupons de Lucrezia ! Et à ce propos, j’ai une mauvaise nouvelle : notre diva refuse d’aller souper au Café de Paris.

– Pourquoi ? demanda Adalbert, à l’évidence déçu. L’endroit ne lui plaît pas ?

– Oh si, elle vous dira elle-même combien elle regrette – car elle compte bien que je vous amène près d’elle à la fin du spectacle ! – mais elle n’a pas envie de souper. Elle se sent un peu lasse et elle a toussé deux ou trois fois.

– Cela ne devrait pas vous inquiéter, sourit la marquise. Elle répétait son rôle. Elle va tousser abondamment avant de trépasser sous nos yeux…

La salle s’éteignait à nouveau tandis que l’orchestre interprétait un court prélude avant que le rideau ne se relevât sur le salon ensoleillé d’une maison de campagne aux environs de Paris.

Comme au premier acte, la Torelli était en scène, seule avec l’homme qu’elle aimait, plus « jeune fille » qu’au premier acte grâce à une robe d’organdi blanc semé de petites fleurs. Elle tenait à la main la grande capeline fleurie qu’elle était censée avoir retirée en rentrant du jardin. Et le sortilège joua de nouveau.

Jetant un regard sur Adalbert, Aldo put constater qu’il nageait en pleine béatitude… Penché en avant, les coudes aux genoux, il dévorait des yeux la cantatrice avec, aux lèvres, un sourire qui en disait long.

« Le revoilà en train de tomber amoureux, pensa-t-il non sans un frémissement. Dieu sait ce qui risque de nous arriver ! »

Morosini ne se souvenait que trop de l’épisode Alice Astor où son Adalbert s’était laissé enchaîner par une créature aussi rouée, aussi dépourvue de sentiments que sa mère, Ava, qui était peut-être la femme la plus redoutable de toute la planète car elle joignait à une grande beauté le cœur le plus sec et le plus phénoménal égoïsme qui soit. Cela lui avait valu une cuisante expérience, heureusement effacée par l’aventure égyptienne du printemps dernier et la recherche de la Reine inconnue. Une expérience plus spirituelle que sensuelle, une plongée dans un rêve idéal dont Aldo avait espéré qu’elle mettrait son ami définitivement à l’abri d’un quelconque coup de passion. Et là, en l’observant, il en était moins sûr. Or la réputation de la Torelli lui faisait redouter le pire !

Quelqu’un d’autre observait aussi le phénomène. Pauline, qui depuis une traversée sur  l’Île-de-France jusqu’à la « Season » de Newport, avait suivi, en même temps qu’Aldo, les développements délirants de l’aventure de l’égyptologue avec Alice Astor qui se prenait pour la réincarnation d’une épouse de Pharaon. Détestant la Torelli tout en rendant justice à sa beauté, son talent et sa voix, elle redoutait en amie affectueuse de le voir se prendre à ses charmes. Quant à Marie-Angéline, elle était l’image même de l’accablement : depuis l’an passé, elle hébergeait Adalbert dans son cœur virginal et, quand elle risquait les yeux vers lui, c’était avec une expression douloureuse qu’on ne lui avait jamais vue.

Se détournant sur son siège, Pauline chercha le regard d’Aldo – qu’elle n’eut d’ailleurs aucune difficulté à rencontrer car il était fixé sur elle – et lui désigna Adalbert d’un mouvement de tête auquel il répondit par un haussement d’épaules fataliste… Comme elle l’en priait d’un geste de la main, il se pencha vers elle.

– Vous êtes vraiment obligé de partir demain ? chuchota-t-elle.

– N’oubliez pas que j’ai des affaires importantes et que je ne peux pas laisser constamment mon travail à mes assistants !

– C’est grandement dommage. Notre Adalbert n’aura plus de garde-fou. Combien de temps cette femme reste-t-elle à Paris ?

– Je n’en ai pas la moindre idée. Vous voudriez que j’attende qu’elle reparte ? Cela ne servirait à rien. S’il est vraiment mordu, il va la suivre comme un toutou là où elle ira… à moins qu’ils ne s’entre-tuent, lui et Wishbone ? Je crois que nous pouvons seulement prier.

– De toute façon, souffla Mme de Sommières qui avait entendu, la peur n’évite pas le danger.

À la pause du deuxième acte on ne bougea pas. Cornélius servit à ses hôtes du champagne et des petits toasts au caviar, ce qui ne l’empêcha pas d’entretenir avec Adalbert un duo extatique voué au charme, à la beauté et au talent de la cantatrice qui finit par agacer la marquise.

– Où est votre courtoisie, Messieurs ? Nous sommes venus entendre une artiste admirable, j’en conviens, mais ce n’est pas une raison pour ne parler que d’elle ! Nous sommes là, il me semble, et nous avons des oreilles pour apprécier.

– Je demande le pardon, dit Cornélius, mais avouez que c’est une très grande artiste !

– J’admirerai tout ce que vous voulez, si vous m’offrez une autre coupe de champagne. Lui aussi est admirable !

Et l’on papota joyeusement de choses et d’autres… sauf Adalbert qui paraissait plongé dans un état second !

Enfin, quand le quatrième acte se fut achevé et que « Violetta » eut rendu l’âme, vint le moment tant attendu où Wishbone entraîna ses amis vers les coulisses, saluer et complimenter l’héroïne de la soirée…

Guidés par lui au comble de l’excitation, on gagna l’étage des loges où il y avait affluence, mais l’Américain jouissait apparemment d’une sorte de laissez-passer car, suivi des autres que Fanchetti s’était hâté de rejoindre, il put fendre la foule escorté de ses invités sans trop soulever de protestations. Enfin la porte de la bienheureuse loge se referma sur eux. Sauf Marie-Angéline qui, déclarant mourir de chaleur, alla s’asseoir sur le tabouret libéré par le pompier de service.

La loge – la plus spacieuse bien sûr ! – ressemblait à une serre tant elle débordait de bouquets – de roses et de camélias de préférence –, ainsi que d’écrins sur la table à coiffer devant le miroir ovale entouré d’ampoules électriques. La prima donna, qui avait pris le temps de troquer sa chemise de nuit d’agonisante contre une tenue de ville, reçut ses visiteurs debout. Vue de près, portant encore son maquillage de scène qui la rendait plus pâle mais faisait ressortir davantage ses magnifiques yeux, elle semblait moins jeune que sous l’éclairage du plateau, mais sa beauté n’en était pas amoindrie. Elle eut un éblouissant sourire quand Wishbone la présenta à Mme de Sommières et reçut avec grâce le compliment sincère qui lui fut offert, un autre sourire plus discret à l’adresse de Pauline mais, quand ce fut au tour d’Aldo et qu’il s’inclina devant elle, son visage se ferma.

– Quel honneur pour moi que le prince Morosini daigne venir jusqu’à moi ! Je n’en aurais jamais espéré autant !

Sa voix sèche et dure épouvanta Cornélius qui se hâta de répondre :

– Que dites-vous là, chère belle amie ? Vous ne vous êtes jamais rencontrés ?

– Non, figurez-vous ! Lorsque je chantais  Tosca à la Fenice et que je l’avais prié de venir me voir, il m’a répondu par une insolence…

– Prié ? riposta Aldo. Le billet que j’ai reçu ne me priait pas mais exigeait, même ordonnait sur un ton que je n’ai pas accepté !

Il s’inclinait à peine, prêt à tourner les talons, quand Wishbone s’affola, le retenant par le bras.

– My God ! Mais que se passe-t-il ? Prince !… Chère grande amie !… C’est pourtant vous qui me l’avez recommandé en vantant sa compétence ?

– Naturellement, quand j’ai besoin d’un fournisseur, je choisis toujours le meilleur ! Par malheur jusqu’à présent, il ne s’est pas montré à la hauteur. Combien de temps vais-je devoir attendre encore ma Chimère ?

– Votre Chimère ? Je ne crois pas que vous ayez un titre à la posséder !

– Et le droit d’héritage ? Qu’en faites-vous ? Je descends à la fois de César Borgia et de sa sœur Lucrezia. Sachez que mon lointain aïeul était cet « Infant Romain » en qui tous voyaient une énigme.

– Parce que l’on hésitait sur le géniteur : César ou le pape Alexandre ? N’importe comment, il s’agissait d’un inceste. Quel beau titre de gloire !

– Il n’en a pas moins été élevé comme un prince à Rome !

– Il aurait même été couronné empereur, roi ou pape que cela ne m’intéresserait pas davantage, et je n’ai pas l’intention de perdre un temps qui m’est précieux. Madame !

Il esquissa un salut mais Cornélius se suspendit à son bras, les yeux remplis de larmes.

– Vous n’allez pas me laisser tomber ? J’ai mis tant d’espoir en vous. Mon bonheur dépend de vous…

Aldo lui sourit gentiment et posa une main sur son épaule.

– Mon cher Cornélius, croyez que, si j’étais certain d’assurer votre bonheur, je continuerais même contre l’impossible, mais regardez la vérité en face ! Cette femme n’a pas l’intention de vous épouser, quoi que vous lui offriez ! Vous la voyez renonçant aux feux de la rampe, à ceux de la gloire pour aller s’enterrer au Texas ? Sa beauté est l’un des pièges les plus redoutables concoctés par l’Enfer !

– Tu ne penses pas que tu exagères ? s’indigna Adalbert qui avait suivi le dialogue avec une colère visible.


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