Текст книги "La Chimère d’or des Borgia"
Автор книги: Жюльетта Бенцони
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En fait la récupération de l’égyptologue par l’incroyable Mlle du Plan-Crépin était le seul cadeau de Noël tombé du Ciel. Non qu’il pût leur apprendre grand-chose : le coup asséné par le policier anglais l’avait autant dire anesthésié mais il n’en était pas moins rentré en France et Langlois avait accepté avec bonheur l’invitation de Mme de Sommières à partager le déjeuner de Noël rue Alfred-de-Vigny car, au fond, la disparition de la cantatrice n’était pas ce qui le tourmentait le plus, mais en priorité de ne retrouver qu’un cadavre dans les jours à venir. Si dur à cuire qu’il soit, il éprouverait une peine infinie à lire une douleur crucifiante dans les yeux de trois femmes exceptionnelles…
Et pourtant, Aldo n’était pas mort. Lui aussi, du fond de la prison où il était revenu à la conscience, avait entendu les cloches annonçant la messe nocturne. C’est ainsi qu’il avait su que l’on était à Noël et qu’il y avait près de deux mois qu’il était captif dans cet endroit. Une grotte qui aurait pu servir de cave, si l’on s’en tenait au soupirail garni de barreaux ouvert presque au ras de la voûte par où arrivaient le jour et l’air, situé trop haut pour qu’on puisse l’atteindre et lui donner, peut-être, une idée du pays où il se trouvait. À la campagne très certainement, les bruits de la ville étant bien différents de ceux qui lui parvenaient : le cri enroué d’un coq par exemple, des aboiements de chiens qui se répondaient, une certaine qualité de silence et puis cette église qui ne devait pas être grande, si l’on s’en tenait au son de ses deux cloches…
À la suite de son enlèvement, il s’était réveillé assis sur le lit grossier d’une sorte de caveau, rappelé à la réalité par des claques appliquées sans ménagement. Il avait la tête lourde et la langue pâteuse comme s’il avait pris une cuite la veille. Pourtant, il se souvenait de s’être endormi tout naturellement dans la voiture qui l’emportait. Or il avait l’impression d’être drogué. Il avait alors voulu se lever mais sans succès.
– Vous m’avez fait boire quelque chose ? demanda-t-il à l’homme toujours encagoulé qui surveillait son retour à la conscience.
– Évidemment ! Pour que tu ne trouves pas le chemin trop long. Tu as eu l’élégance – tu vois, je reconnais tes mérites ! – de t’endormir de toi-même. On s’est seulement arrangés pour que ça dure. Mais t’fais pas d’bile, ça va passer !
– Me voilà rassuré ! Qu’est-ce ce que je suis censé faire dans ce trou ?
– Ce que font tous les prisonniers : attendre !
– Quoi ?
L’homme avait haussé des épaules fatalistes.
– Qu’est-ce que j’en sais ? La mort, sans doute ?
En dépit du frisson qui lui parcourait l’échine, Morosini s’offrit le luxe d’une moquerie.
– On dirait que vous ne connaissez pas la règle du jeu ! Quand on enlève quelqu’un, c’est en général dans le but d’obtenir une rançon, après quoi le quidam…
– Le quoi ?
– Le quidam – la personne en question – est restitué à sa famille angoissée. La culture ne va pas très loin chez vous, hein ?
– À ta place, je ne ferais pas tant le malin ! grinça l’homme. La restitution n’est pas obligatoire. Quelquefois on rend le cadavre. C’est souvent plus sûr. Pour tout le monde, d’ailleurs ! Il arrive que la famille concernée refuse de raquer. Surtout quand elle n’a pas envie de revoir le… quidam, comme tu dis ! À mon avis, ça pourrait bien être ton cas ! Bon ! Il faut que j’y aille ! Je te laisse t’installer ! Tu trouveras ici le nécessaire pour te récurer… et tu ne crèveras pas de faim !
– Autrement dit, ceci est un hôtel ? Je ne l’aurais pas cru !
– Cesse donc de faire l’imbécile et mets-toi dans la caboche qu’on est avant tout des hommes d’affaires. Si par hasard on décidait de la restituer, vaux mieux que la marchandise soit dans un état potable !
– Alors commencez par me rendre mes cigarettes ! Elles font partie de ma santé morale !
– On verra ça !
Et l’homme sortit après avoir donné quelques coups de poing dans une porte qu’Aldo n’avait pas remarquée parce qu’elle s’ouvrait dans le mur même, le long duquel le lit était placé, mais qui ne devait pas être facile à forcer, si l’on en jugeait le fracas de verrous, de clefs et même de chaînes que l’appel déclencha. Laissé seul, Aldo examina son nouveau logis et dut reconnaître qu’il avait connu pire : en Turquie, par exemple, et surtout quand il était aux mains d’un marquis espagnol à moitié fou…
Outre le lit, sans draps mais pourvu d’oreillers, de deux couvertures et d’un couvre-pieds en satinette verte, il y avait sur un tonneau tenant lieu de table de chevet un bougeoir et une provision de bougies. Au mur d’en face s’appuyait une table de toilette supportant une cuvette et un pot à eau ventru en grossière faïence un peu ébréchée, un pain de savon de Marseille, une brosse à dents et de la pâte dentifrice. Plus deux serviettes-éponges à peu près aussi douces que de la paille de fer. Les lieux d’aisances étaient assumés par une antique chaise percée et un tas de vieux papiers. Enfin, luxe inouï pour un homme dont les bronches fragiles redoutaient le froid, se tenait au milieu de l’endroit un brasero allumé près d’un seau plein de charbon. S’il échappait au gaz carbonique, au moins Aldo ne mourrait pas de froid…
Les premiers jours, le prisonnier réussit à conserver un certain optimisme. Il était en forme. La nourriture qu’on lui servait était rustique mais acceptable… Ce n’était pas le cas des cigarettes qu’on lui alloua. Les siennes, de fin tabac anglais, avaient disparu dans les poches de l’homme qui avait endossé ses vêtements – avec leur étui d’or ! En échange, celles qu’on lui apporta dans un paquet bleu frappé d’un casque ailé – des « Gauloises » bleues – étaient composées de ce tabac que les soldats de la Grande Guerre avaient baptisé le « gros cul », si fort qu’il vous arrachait la bouche. Et pourtant il avait des amateurs, même à l’étranger. Témoin Gordon Warren qui avait avoué un jour en avoir pris le goût en France pendant ladite guerre et n’en plus vouloir d’autre. L’odeur en imprégnait d’ailleurs ses vêtements et son bureau. Cette évocation requinqua un peu le moral d’Aldo qui alluma la première après lui avoir porté un toast et dans le seul but de retrouver un instant l’odeur qui lui rappelait le plus épineux de ses amis. Il en retira un moment de détente mais il ne la consomma pas jusqu’au bout : sa langue brûlait…
Cependant il aimait trop la saveur du tabac et sa fumée qui l’aidait à réfléchir – de préférence en faisant trempette dans une grande baignoire pleine d’eau tiède parfumée à la lavande ! –, alors il fallait se contenter de ce que l’on avait et, petit à petit, il s’habitua. Peut-être parce que l’envie était trop forte !
Les jours passaient, monotones, tous semblables, et l’inaction commença son travail de rongeur. Aldo ne voyait que les deux hommes – l’un armé d’un fusil-mitrailleur pour protéger le travail de l’autre. Encore n’apparaissaient-ils qu’une fois dans la journée pour apporter la nourriture, vider les eaux usées et remplir les pots. Ils ne parlaient ni l’un ni l’autre, l’un d’eux devant être une sorte de domestique. Cela signifiait qu’Aldo ne mangeait chaud qu’une seule fois par vingt-quatre heures, ce qui lui était pénible. L’hiver s’annonçait précoce cette année et, malgré le brasero, la température de la grotte ne devait pas s’élever au-dessus d’une dizaine de degrés à cause du soupirail qui, s’il permettait l’aération, laissait aussi entrer le froid.
La tentation était grande alors de rester couché, soigneusement enveloppé dans les couvertures et l’édredon, mais Aldo était conscient qu’il s’affaiblirait de plus en plus et il s’obligeait à quelques allées et venues dans sa cave ainsi qu’à des mouvements de culture physique. Mais cela n’empêchait pas l’ennui de le miner. S’y ajoutait l’impossibilité d’une toilette complète. D’abord il ne disposait pas de tonnes d’eau mais d’un broc d’eau froide avec lequel il n’arrivait pas à se laver entièrement : aussi se résignait-il à récurer plus particulièrement un jour le haut et le lendemain le bas. En outre, sa barbe poussait et aussi ses cheveux et, n’ayant pas de miroir à sa disposition, il n’avait guère de moyen de voir à quoi il ressemblait. Enfin il portait toujours le linge et les vêtements qu’on lui avait donnés en échange des siens et, en dépit de ses réclamations, il n’avait pas réussi à obtenir une chemise, un slip et des chaussettes propres.
– Tu n’es pas dans un palace, tu sais ? lui avait fait remarquer son geôlier qui avait consenti à lui confier qu’il s’appelait Max. On n’est pas dans une succursale du Ritz ! Dis-toi bien que si on te permet de te laver, c’est pour que tu ne pues pas quand tu reverras ta belle amie !
– Mrs Belmont ? Elle est ici ?
– Où veux-tu qu’elle soit ? Évidemment qu’elle est ici ! Tu ne voudrais pas que l’on sépare ceux que l’amour a unis ! Et je peux te promettre que tu la reverras !
– Elle est soumise au même régime ?
– Tu ne voudrais pas. On sait vivre. Et puis elle a une telle cote avec le patron qu’il ne voudrait pas la faire souffrir… tout au moins jusqu’à nouvel ordre ! Rassure-toi, tu ne la trouveras pas changée. Elle, en revanche, pourrait être frappée par ton côté… rustique ! Et je ne parle pas de ta femme !
Aldo se sentit blêmir.
– Ma femme ? Vous l’avez capturée ?
– Tu nous prends vraiment pour des ploucs ! On vient seulement de l’inviter courtoisement à venir nous rendre une visite d’amitié… avec une bonne grosse valise pleine de beaux billets verts !
– Ainsi vous avez fini par me mettre à rançon ? De combien ?
– Je ne sais pas au juste !… Un million de dollars je crois…
– Pourquoi des dollars ?
– Le patron les aime. Chacun ses goûts ! Remarque, entre parenthèses, qu’elle en aura pour son argent : on lui fait un lot, elle aura ta maîtresse en prime ! Et elle le sait…
– Bande de salauds ! cracha Aldo, indigné. Mais il se peut que vous soyez déçus si vous lui avez exposé le marché dans toute son ampleur, il se pourrait même qu’elle ne vienne pas !
– Que si ! Tu veux parier ?
– Sûrement pas ! Elle doit me haïr à présent !
– Ça, c’est possible, mais tu peux être certain qu’elle viendra. C’est une bonne mère et elle…
Il ne put en dire plus. Fou de rage, Aldo lui avait sauté à la gorge et l’eût sans doute étranglé en dépit de ses forces amoindries, si l’autre ne lui avait appliqué un méchant coup de genou entre les cuisses dont la douleur lui fit lâcher prise. Prestement relevé, Max lui avait encore administré son pied dans les côtes avant d’éructer :
– Si tu veux jouer au mariolle, tu pourrais te retrouver mort sans avoir le temps de dire « ouf ». En attendant, tu vas me le payer !
Et les cigarettes lui furent supprimées… et il en souffrit.
Bien qu’il ne soit pas parvenu à aimer les Gauloises, il s’y habituait parce qu’elles l’aidaient à réfléchir. Si le côté plaisir n’y était pas, le côté drogue y était. Joint à ce que son geôlier lui avait appris de ce qui l’attendait, il redoutait d’être victime d’une dépression dont il ne voulait à aucun prix. Le combat serait rude, surtout pour sauver Lisa dont il ne craignait pas un instant qu’elle vienne payer la rançon, le dégoût au bord des lèvres sans doute quand elle se retrouverait face à l’époux infidèle et sa maîtresse, mais elle viendrait. Or, qui pouvait présager si, ensuite, on lui permettrait de repartir ? Outre sa fortune à lui – et peut-être aussi celle des Belmont – se tenait derrière sa femme la puissance financière de la banque Kledermann et, si importante que soit la somme exigée, ces bandits auraient certainement du mal à s’en contenter.
L’idée l’effleura de se donner la mort, mais avec des gens à ce point dépourvus de scrupules, cela ne servirait strictement à rien ! Lisa prendrait sa place et on ferait chanter son père !
Même chose peut-être pour Belmont… encore qu’on y regarderait peut-être à deux fois avant de faire venir des États-Unis un homme d’affaires de son importance – dépourvu d’enfants et dont l’épouse Cynthia devait être déjà sous protection – pour l’embarquer au fond d’une campagne perdue. Cela devait représenter pas mal de difficultés, d’où la bonne idée d’obliger Lisa à payer pour sa rivale.
Et à propos de ladite campagne, ce n’était pas la première fois qu’Aldo essayait de deviner où elle se situait, n’ayant aucun moyen de se repérer. D’abord aveuglé et drogué, il lui avait été impossible d’évaluer le kilométrage parcouru, ensuite en dehors des cloches du dimanche et des échos des fusils des chasseurs, des aboiements de leurs chiens, des bruits de moteurs ou des cris d’oiseaux, il n’entendait rien qui pût éveiller ses souvenirs. Il ne savait pas s’il était au nord, au sud, à l’est ou à l’ouest de Paris, son soupirail trop haut placé ne lui permettait même pas d’apercevoir le ciel.
La nuit de Noël, comme le jour lui-même, lui fut cruelle bien qu’il s’efforçât de repousser les merveilleux instants qui s’y rattachaient : les lumières, les vieux chants, la joie des enfants, le sourire de Lisa, la gaieté qui éclatait un peu partout dans les places et sur les canaux de Venise… ou même à Vienne car il n’était pas rare que l’on se rendît chez « Grand-Mère ». Tout ce bonheur qui, sans doute, ne reviendrait plus !
Ce fut la dernière semaine de l’année qu’il eut avec Max l’altercation révélatrice de ce qui l’attendait et, à mesure que coulaient les jours, son angoisse grandissait. Les nerfs à vif, il vécut dès lors suspendu au moindre bruit…
Jusqu’à cette nuit où, incapable de dormir, il aperçut soudain dans le fond de sa grotte un mince pinceau lumineux vers lequel il se précipita. Il y avait là, en effet, une fissure à laquelle il colla son œil. Par chance, la fente rocheuse allait s’élargissant vers l’extérieur. Il vit un homme brandissant une torche et vêtu d’une longue robe blanche qui semblait errer dans ce qui avait l’aspect d’un couloir taillé dans le roc. Son cœur manqua un battement. Le personnage semblait s’éloigner. Alors collant sa bouche à la fente, il appela…
Au même moment, dans le Simplon-Orient-Express qui l’emmenait vers Paris, Lisa s’efforçait de trouver un sommeil qui la fuyait. Elle avait déjà vécu, quelques années plus tôt, une aventure analogue avec l’incertitude, le cœur qui cogne, les larmes au bord des yeux, mais les circonstances étaient différentes. Moins cruelles parce qu’une amère jalousie n’y mêlait pas son fiel. Cette fois, on n’allait pas lui rendre son mari mais un couple, celui qu’il formait avec sa maîtresse et dont elle allait payer la liberté. Elle les verrait côte à côte sans doute en face d’elle dans un rôle qu’elle ne pouvait s’empêcher de comparer à celui d’une acheteuse dans un marché d’esclaves. Il faudrait subir leurs remerciements, alors qu’elle mourait d’envie de les étrangler… mais non, cela n’irait pas jusque-là. Elle donnerait l’argent et s’en irait. Très vite !
13
Les griffes de la Chimère
Théobald avait déjà vu une telle quantité de choses dans sa vie, qu’il était difficile de le surprendre. C’est pourtant ce qui arriva quand l’appel frénétique de la sonnerie le précipita à la porte. À peine ouverte, celle-ci vomit littéralement l’un des personnages les plus originaux – sinon exotiques ! – qu’il eût jamais vus. Lequel s’engouffra dans l’appartement en appelant Vidal-Pellicorne à tous les échos, fit le tour des pièces à une vitesse de courant d’air pour finalement se planter au milieu de la galerie en bramant :
– Où est-il ?
– Pas ici en tout cas ! Puis-je demander à Monsieur (c’en était un à tous les coups, en dépit de la débauche de tweed qui l’emballait et le chapeautait !) à qui ai-je l’honneur de m’adresser ?
Tant de calme dignité apaisa quelque peu l’agitation de l’intrus.
– Professeur Hubert de Combeau-Roquelaure ! Allez me le chercher ! Mais d’abord êtes-vous certain d’avoir le téléphone ?
– Tout à fait, Monsieur le professeur. Du moins en temps normal, car hélas il est en dérangement depuis hier soir !
– Alors, où est-il ? Il faut que je lui parle de toute urgence !
– C’est que – Monsieur le professeur le comprendra – je n’ai pas coutume de révéler…
– … les destinations de votre maître à quelqu’un que vous ne connaissez pas ! Normal ! Et si je dis qu’il s’agit de son ami Morosini qui, entre parenthèses, est un mien cousin ?
– Oh, alors cela change tout ! Monsieur déjeune chez Madame la marquise de Sommières qui…
– Le vieux ch… je veux dire, cette chère vieille amie ! Merci à vous, mon garçon ! C’est tout ce que je voulais savoir…
Et toujours à la même allure de courant d’air, le professeur réintégra le taxi qu’il avait eu la prudence de garder, laissant Théobald perplexe : d’où pouvait provenir ce phénomène inconnu ?
Cinq minutes après, devant l’hôtel de Sommières, ledit phénomène griffonnait quelques mots sur une carte de visite, la pliait en deux pour y inscrire le nom d’Adalbert et priait son chauffeur d’aller sonner et de remettre le message à la personne qui apparaîtrait en mentionnant que l’on attendait une réponse. Et se rencogna dans le fond de la voiture.
L’instant suivant, Adalbert accourait, rouge d’excitation.
– Vous avez des nouvelles ? Oh, professeur, venez, venez vite ! fit-il en tendant les bras pour extraire le vieil homme qui résista en lui tapant sur les mains.
– Que j’entre là-dedans, moi ? Jamais de la vie ! C’est à vous que j’en ai…
– Mais ce sont elles qui ont le plus besoin d’espoir et…
– … Madame la marquise de Sommières prie le professeur de Combeau-Roquelaure d’accepter une tasse de café ! émit la voix pointue qui venait de se matérialiser aux côtés d’Adalbert.
– Ah, vous voilà, vous ? Elle m’offre du café ? Sans doute dans l’intention d’y verser de la ciguë !
– Vous n’êtes pas Socrate, elle n’est pas Xanthippe et le café est très bon ici, fit Adalbert, encourageant. Allons, professeur, l’heure est trop grave pour les enfantillages !… et nous perdons du temps !
– C’est vrai !… Chauffeur, attendez-moi !
L’entrée fut solennelle ! Sur le seuil se tenait le concierge pratiquement au garde-à-vous, et au bas des marches du perron Cyprien, qui se cassa en deux.
– Madame la marquise attend Monsieur le comte ! dit-il avant de prendre la tête du cortège.
Dans le vestibule, il le débarrassa de ses tweeds mais avant qu’il n’ait pu se mettre en marche pour l’introduire, Marie-Angéline – comme d’habitude ! – lui coupa l’herbe sous le pied :
– Suivez-moi, Monsieur le professeur ! Je vous conduis !
– Ça suffit peut-être, le protocole ! Je connais la maison !
Et la repoussant sur le côté, il fonça jusqu’au jardin d’hiver où Mme de Sommières l’attendait, auréolée de rotin blanc, et de sa dignité.
– Bonjour, Hubert !
– Bonjour, Amélie !… Vous n’avez pas bonne mine !
C’était exact mais la marquise n’aimait pas qu’on le lui rappelle.
– Et vous, vous ne rajeunissez pas !
L’atmosphère s’annonçait glaciale à souhait !
Plan-Crépin, les mains sur le ventre et la bouche pincée, ne faisait rien pour moucheter les fleurets, aussi Adalbert décida-t-il de s’en mêler même si ça ne le regardait pas :
– Bon ! Je sais que vous vous détestez cordialement, mais puis-je vous rappelez qu’il est question d’Aldo ? Et que, selon le professeur, il est vivant !
Les yeux de Tante Amélie s’embuèrent de larmes et elle y porta aussitôt ses deux mains, puis les retira.
– C’est vrai ! Pardonnez-moi, Hubert, et asseyez-vous ! On va vous apporter du café…
– Si cela ne vous fait rien, j’aimerais mieux un verre de bordeaux et un sandwich. J’ai pris le train de 6 heures et je n’ai pas déjeuné, moi !… Et ça sent diantrement bon chez vous !
Brusquement elle éclata de rire.
– C’est trop ridicule ! Nous non plus, figurez-vous ! Nous en étions aux hors-d’œuvre ! Plan-Crépin, faites rajouter un couvert et retournons dans la salle à manger ! Venez, Hubert !
Et elle lui tendit une main qu’il se hâta de prendre entre les siennes… et qu’il baisa. Ce qui donna à penser à Adalbert… Il se demanda si, au fond de cette vieille haine, il n’y avait pas une histoire d’amour qui aurait mal tourné et se promit d’en toucher un mot à Marie-Angéline… mais plus tard, quand on serait sortis du cauchemar…
Pour l’instant on en était encore là et, sans attendre que l’on soit assis, Adalbert demanda :
– Où est-il ? À Chinon, je suppose ?
– Sinon, qu’est-ce que je viendrais faire ici ? Pour préciser, je dirais dans une ancienne habitation troglodyte dont l’entrée a été bouchée et qui n’ouvre plus sur l’extérieur que par une espèce de soupirail…
– Pourquoi a-t-elle été bouchée ?
– Oh ! Ça a dû être maçonné il y a deux ou trois siècles et sans doute par les châtelains de la Croix-Haute qui ont probablement jugé utile de la convertir en prison. De plus le château n’a pas été bâti dessus mais il n’en est pas loin.
– Et comment l’avez-vous découverte, professeur ?
– Je reconnais que c’est un coup de chance parce que, si je lis les journaux comme le commun des mortels, je n’imaginais pas un instant que Morosini pût être dans mon coin. Mais je vous explique ! Depuis quelque temps, dans le cadre de mes travaux sur la civilisation… celtique, j’effectuais des recherches dans le but de retrouver une salle souterraine servant autrefois au culte secret des… et dont j’étais persuadé qu’elle existait. Peut-être même était-elle reliée aux souterrains de la Croix-Haute. Le hasard m’a servi, car j’avais repéré une entrée cachée dans un amas de roches à la lisière de la forêt. La nuit dernière, je me suis lancé dans l’aventure…
– Tout seul ? interrogea Marie-Angéline.
– Bien entendu ! Tant qu’on n’a pas de certitude, la solitude est toujours préférable dans ces cas-là ! Quoi qu’il en soit, j’ai pu explorer, après un petit travail de déblaiement, une galerie tournante tout à fait intéressante, présentant même certains dessins qui m’ont fait comprendre que j’étais sur la bonne voie… À la lumière de ma torche…
– Une torche ? Au XXe siècle ? le coupa à nouveau l’incorrigible. Vous ne connaissez pas les lampes électriques ?
– Plan-Crépin ! reprit la marquise. Essayez de vous taire un moment !
– Il y aurait beaucoup à dire là-dessus. Les torches possèdent des vertus évocatrices…
– Professeur ! plaida Adalbert à son tour. Ayez pitié de nous ! La galerie d’abord…
– J’y reviens ! Je m’affairais à examiner un dessin extrêmement curieux qui… (il était parti pour le décrire, quand un coup d’œil furieux de Mme de Sommières coupa court à la conférence !)… quand je me suis entendu appeler par mon nom et à plusieurs reprises. Guidé par le son, j’ai découvert dans la muraille une fissure assez longue mais qui allait en se rétrécissant de l’extérieur vers l’intérieur. C’est ainsi que Morosini pouvait me voir nettement alors que, moi, je ne voyais rien du tout. Il était fort surpris d’ailleurs, parce qu’il ignorait totalement où il se trouvait. C’est là qu’il m’a appris qu’après avoir été enlevé à Paris on l’enfermait dans cette espèce de tombeau depuis plusieurs semaines.
– Qu’avez-vous fait ?
– Le jour allait venir bientôt et nous sommes convenus d’agir la nuit prochaine avec le matériel nécessaire pour pratiquer une ouverture dans la paroi…
– Et pourquoi ne pas prévenir la police ? s’étonna Plan-Crépin.
– Ce serait du temps gâché, ça laisserait aux ravisseurs le loisir de déménager leur prisonnier… et puis le commissaire Desjardins est en train de marier sa fille à Nantes et j’ai peu d’estime pour les lumières intellectuelles de Savarin. J’ai donc pensé à vous, Adalbert. Seulement votre téléphone ne marchait pas. Il ne me restait plus qu’à sauter dans le train de 6 heures… Cela posé, si nous voulons être à pied d’œuvre ce soir, il vaudrait mieux ne pas s’éterniser dans les délices de cette maison. Nous avons un train à 16 heures et…
– Jamais de la vie ! fit Adalbert. On y va en voiture ! La mienne fait presque autant de bruit que la vôtre mais elle va plus vite !
– Dites que vous allez ameuter tout Chinon, protesta la marquise, et pour une expédition qui se veut discrète !… Vous seriez mieux inspiré de louer un bolide moins sonore au garage d’Aldo ! Et plus confortable ! Je me demande de quoi aura l’air ce pauvre Hubert quand vous l’aurez fait sauter comme une crêpe durant quelque deux cent cinquante kilomètres !
– Et moi, émit Plan-Crépin prête à pleurer, je ne fais rien ?
– Que si ! Vous avez le courrier à dépouiller, des lettres à écrire… et un coup de téléphone à donner !
– À qui ?
– Mais au commissaire principal Langlois, ma fille ! Vous ne croyez pas qu’il serait bon de lui communiquer les dernières nouvelles ? Même si, dans l’état actuel des choses, on ne peut accuser les occupants de ce fichu château, je suis certaine qu’il serait plutôt content, non ? Surtout si vous lui indiquez l’adresse et le numéro de téléphone du professeur ! Et ce qui se prépare !
– J’y cours !
Deux heures plus tard, les deux hommes quittaient la rue Alfred-de-Vigny après avoir répondu pendant un moment à Langlois qui les avait priés de l’attendre. Ce qui avait fait trépigner le professeur.
– On perd du temps ! répétait-il.
En fait, on en perdit beaucoup moins que si l’on s’était rendu Quai des Orfèvres parce que la sirène de police qui précédait le commissaire avait déblayé les rues jusqu’à ce que l’on fût en vue du parc Monceau. Et il ne resta pas longtemps : juste ce qu’il fallait pour extraire du professeur un maximum de renseignements. Après quoi, il leur souhaita « bon voyage ». De son côté, Adalbert ronchonnait, déçu de n’avoir pu obtenir du garage des Ternes la grosse Delage qu’Aldo avait coutume de louer, et il dut se contenter d’une Renault presque neuve, pas tout à fait aussi rapide mais remarquablement silencieuse. Ceci compensant cela, il finit par en prendre son parti en écoutant d’une oreille distraite le cours magistral sur les vestiges celtes au confluent de la Loire et de la Vienne. Il n’en était pas moins au bord de la crise de nerfs quand on entra dans Chinon un peu après 9 heures du soir : pour comble du bonheur, l’un des pneus neufs avait crevé et il avait été obligé de changer la roue.
– Il y a des jours comme ça où tout va de travers, lui confia son compagnon d’aventure en guise de consolation. Et demain est un autre jour !
Adalbert préféra ne pas palabrer. Il avait hâte d’être à pied d’œuvre.
– Mais, au fond, pourquoi n’avez-vous pas appelé vos amis qui s’étaient si bien occupés de Michel Berthier ? Avec des pioches, vous élargissiez la faille et…
– Le temps que je les réunisse et il était déjà trop tard. La nuit était avancée quand je l’ai entendu à travers le mur. En outre, nos… croyances sont hostiles à la violence, même envers certains lieux. Mais rassurez-vous, quelqu’un nous attend là-haut muni des outils adéquats. En revanche, nous allons prendre des armes.
– Moi, j’ai ce qu’il faut mais vous ? Où comptez-vous en trouver ?
– Chez moi, bien sûr !
– Je vous croyais plus druide que tous les autres et à part la faucille d’or…
– On peut être druide et collectionneur ! Et puis j’ai fait la guerre, mon garçon ! Là-dessus, on mange un morceau et on va rejoindre Sulpice !
Le temps de faire disparaître une terrine de rillettes arrosée de saumur-champigny et d’opérer un choix dans le véritable arsenal des armes – certaines fort anciennes, il fallait en convenir ! – du professeur et l’on repartait en direction de la forêt.
Bien que les hivers soient doux en Touraine, la nuit de janvier était plus que fraîche. En outre, il n’y avait pas de lune. Il fallait posséder une vue de rapace nocturne pour s’y retrouver et c’était apparemment le cas du professeur, car s’étant installé d’autorité au volant, il les dirigea vers la forêt et piqua des deux sans ralentir… et sans allumer les phares. Adalbert regardait défiler les arbres dénudés en se demandant lequel allait avoir l’honneur de les recevoir et fermait les yeux de temps en temps, mais en une vingtaine de minutes, on fut sur les lieux. Justement dans l’étroite clairière où l’on avait recueilli Michel Berthier quelques mois auparavant.
Se trouvait là, assis sur le banc de pierre, un fac-similé d’homme des cavernes : barbu, chevelu au point que l’on ne distinguait aucun trait de son visage et qui, en se dépliant, dépassa les deux arrivants d’une bonne demi-tête. Il ne lui manquait qu’une tunique en peau de bête et une massue pour ressembler totalement à son lointain ancêtre.
– Voilà Sulpice ! présenta sobrement le professeur. Tu as repéré l’endroit ? lui demanda-t-il.
– C’était facile. Vous avez clairement expliqué… La trappe s’est soulevée presque toute seule…
– Moi, j’ai eu plus de mal que toi la nuit dernière. Il est vrai que je n’ai ni ton âge ni ta force.
– Tout de même, je trouve que vous vous défendez pas mal pour v… un monsieur distingué. Les torches sont en bas : on les allumera une fois la trappe refermée.
Les torches à présent ! Adalbert se demanda s’il n’avait pas reculé de plusieurs siècles. Aussi, avant de s’enfoncer dans les entrailles de la terre, déclencha-t-il sa lampe électrique qu’il portait à la ceinture, éclairant ainsi les marches sous les pieds du professeur qui descendait en premier, Sulpice venant ensuite. Pour Adalbert, sa présence avait un effet rassurant car, bien qu’il n’eût rien à reprocher à sa propre force, celle de l’unique descendant des Combeau-Roquelaure, long comme un jour sans pain et maigre comme un clou, lui inspirait quelques doutes dès l’instant où il s’agissait de s’attaquer à un bloc de roche.
– Pardonnez ma curiosité, Monsieur Sulpice, mais que faites-vous dans la vie ?
Le professeur répondit pour lui :
– Il est tailleur de pierre ! Peut-être le meilleur du pays… seulement il n’est pas bavard pour un sou.
– Beau métier ! apprécia Adalbert. S’ils le pratiquent de père en fils dans la famille, il descend de ceux qui ont bâti les cathédrales !
Au bas de l’escalier humide et glissant à se rompre le cou, deux galeries se présentaient. On prit celle de droite et l’archéologue dut admettre que l’éclairage des torches donnait plus de lumière que sa lampe de poche. Enfin on fut devant la paroi et le vieil homme désigna à son ancien élève la fissure en question.
– C’est là ! Allez-y !
– Aldo ! appela-t-il en maîtrisant sa voix, de crainte qu’elle ne soit perçue ailleurs. C’est moi, Adalbert ! Tu m’entends ?








