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La Chimère d’or des Borgia
  • Текст добавлен: 4 октября 2016, 02:15

Текст книги "La Chimère d’or des Borgia"


Автор книги: Жюльетта Бенцони



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Le Continental lui offrit tout ce qu’il en espérait : une chambre calme, une vaste baignoire qu’il remplit d’eau délicieusement chaude additionnée de sels de bain à la lavande, un dîner léger qu’il se fit servir à domicile, enfin un lit, qui aurait pu accueillir trois personnes, aux moelleuses profondeurs et où il plongea comme dans un nuage pour un sommeil sans rêves dont il émergea douze heures plus tard, les idées remises à neuf. Une douche froide, un solide petit déjeuner et il se sentit de nouveau frais comme un gardon et prêt à reprendre la vie à pleins bras !

Sa nuit avec Pauline, il lui fallait à présent la remiser au plus obscur de sa mémoire. Elle avait été trop merveilleuse – comme l’avaient été celle du Ritz et l’aurore de Newport ! – pour l’effacer mais il était impératif qu’il n’y en eût jamais de quatrième ! Pour cela, éviter Pauline ! Ce ne serait peut-être pas toujours facile mais sa paix intérieure à lui, a fortiori celle de Lisa, était à ce prix. Il découvrait d’ailleurs, non sans surprise, qu’il n’avait jamais autant aimé sa femme.

– Tu aurais pu y penser plus tôt, émit la voix intérieure qui se manifestait parfois et qu’en général il n’écoutait pas.

Cette fois, il accepta le dialogue :

– Facile à dire maintenant que le mal est fait ! Que voulais-tu que je fasse quand Pauline m’est apparue rayonnante dans le cadre de la porte ? Que je la renvoie à l’intérieur en tirant le verrou par-dessus le marché ?

– J’en admets la difficulté ! D’autant plus que, depuis que tu la savais à Paris, tu mourais d’envie de la reprendre !

– Là ! Tu vois bien…

– Tu aurais pu au moins t’abstenir de lui raconter que tu l’aimais !

– Mais je l’aimais… à cet instant-là !

– Et plus après ? Est-ce que tu te rends compte de ce que tu as fait avec ces deux petits mots que tu n’avais jamais murmurés à son oreille. Elle les a reçus dans son cœur et les a emportés avec elle comme un trésor, et elle est prête à tout balayer pour toi !

– Faut rien exagérer !

– Je n’exagère rien et tu le sais. Que t’a-t-elle confié après le dernier baiser ?

– Heu… qu’elle m’aimait !

– Et quoi ensuite ?

– À plus tard… à toujours !

– Que tu le veuilles ou non, tu es bel et bien, pour elle, son amant ! Ce qui signifie…

– Ça suffit ! Il n’est pas question que je recommence ! C’est trop compliqué de vivre un remords ! Et tu vas me répondre, moins que des regrets ! Mais je saurai me vaincre ! Et toi je t’ai assez entendu !

Ainsi conforté dans ses résolutions, Aldo descendit dans le hall, régla sa facture, demanda un taxi et se fit conduire à la gare. Il avait un train à 14 h 15 et il aurait pu déjeuner au Continental mais, de même qu’il avait évité le bar, de même il renonça au restaurant par crainte d’y rencontrer une ou plusieurs têtes connues. Il n’avait pas envie d’inventer encore Dieu sait quel mensonge ! Il se contenta donc, au buffet de la gare, d’un plat de lasagnes arrosé de valpolicella et d’un café. Après quoi il acheta un journal et s’en alla prendre le train qui, après quelques arrêts, le ramena à Venise… Il était 7 heures du soir et, par extraordinaire, aucun duo de « Chemises noires » n’arpentait les quais.

Plein de révérence pour cette notabilité de la ville, le chef de gare envoya récupérer les bagages à la consigne et arrêter un motoscaffo où il les fit déposer. Morosini n’ayant pas informé qu’il rentrait plus tôt que prévu, il était normal qu’aucune des embarcations du palais, pilotée par Zian, ne fût venue l’attendre. Et ce fut l’âme sereine, sûr d’être accueilli par des sourires, qu’Aldo réintégra ses pénates…

Pour y rencontrer la stupeur la plus totale en la personne de Guy Buteau qui traversait le vestibule, des papiers à la main, au moment où il y prenait pied.

– Aldo ? Mais d’où sortez-vous ?

– Du train évidemment ! D’où voulez-vous que ce soit ?

– Du quel ? Pas du Simplon-Orient-Express en tout cas ! Il n’y en a pas aujourd’hui ! Et hier vous n’étiez pas à l’arrivée !

– Qui vous a prévenu que j’y étais ?

– Mlle du Plan-Crépin nous a appris que vous veniez de partir quand nous avons téléphoné ! Mais ne restez pas dans ces courants d’air ! Il fait un froid de loup ici ! Venez dans votre bureau ! Ah ! Zaccharia ! Apportez vite une tasse de café bien chaud à votre maître !

– Alléluia ! On l’a retrouvé ! Merci, mon Dieu ! On se faisait un sang !…

– Mais enfin je ne vois pas pourquoi ?… Et, en passant : je préfère une fine à l’eau à votre café !

Comme tous ceux qui se sentent en faute, il se fâchait presque, pénétra en trombe dans son cabinet de travail où il fit sursauter Angelo Pisani, son secrétaire occupé à ranger des livres dans la bibliothèque.

– Don Aldo ? On vous a donc retrouvé ?

– Mais, sacrebleu, qu’est-ce que vous avez tous ? Et d’abord où êtes-vous allés pêcher que j’étais perdu… et que j’avais pris le Simplon ?

Il alla se jeter dans son fauteuil sur lequel il entreprit de mettre du désordre. En ronchonnant et en vouant Plan-Crépin aux tourments de l’enfer.

– Et où est Lisa ? clama-t-il en une sorte de point d’orgue.

Guy Buteau connaissait trop parfaitement son ancien élève pour être dupe de cette crise d’humeur. Il se mit à rire et servit lui-même le verre d’alcool.

– Et si vous vous calmiez, on pourrait peut-être s’expliquer ?

– D’accord ! Expliquez ! Moi qui voulais vous faire une surprise !…

– Eh bien, la surprise est faite ! fit Guy sur le mode lénifiant. Et maintenant j’explique : avant-hier, Lisa a reçu un télégramme du maître d’hôtel de son père. M. Kledermann a eu un accident et a été transporté en clinique. Elle a naturellement pris le téléphone pour annoncer qu’elle arriverait par le premier train et, ensuite, elle a appelé chez Mme de Sommières afin que l’on vous avertisse. Il était déjà tard et c’est alors que Mlle Marie-Angéline lui a appris que vous étiez parti pour Venise et il est logique qu’elle nous ait demandé de vous avertir afin que vous l’appeliez dès votre retour… hier soir !

– Miséricorde ! gémit Aldo, calmé mais vaguement inquiet. Qu’est-ce que je vais pouvoir lui raconter ?

– Mais… la vérité ! Elle ne doit pas être si terrible ? Ou alors vous avez été vous aussi victime d’un accident ? Grâce à Dieu, cela ne se voit pas. Vous avez l’air en pleine forme !

– Et pourtant ça en approche ! Hier matin, je ne me suis pas senti bien. Je n’avais pas dormi une minute dans ce fichu train et la nuit précédente pas davantage non plus à cause… oh, autant vous le dire tout de suite, j’ai eu des mots avec Vidal-Pellicorne et nous sommes brouillés.

– Allons bon ! commenta Guy avec un demi-sourire. On a l’habitude ! Ça s’arrangera…

– J’en suis moins sûr que vous ! Toujours est-il qu’après le tunnel je me suis senti comme une faiblesse. J’ai failli descendre à Stresa mais j’ai voulu tenir le coup et ça ne s’arrangeait pas. Comme vous ne m’attendiez pas, je n’ai pas eu le courage de me montrer à vous vert comme un concombre et avec des nausées. Je suis donc descendu à Milan en indiquant au chauffeur de faire mettre mes bagages à la consigne de Venise et d’en donner la clef à Bronzini, le chef de gare. Je suis descendu au Continental après une visite chez un pharmacien, j’ai passé une bonne nuit… et me voilà ! Rien de dramatique, comme vous voyez !…

Il éprouvait une sorte de bonheur à ne proférer aucun mensonge. Rien de plus roboratif, quand on se sent en faute, que la vérité ! Même un brin édulcorée. Mais maintenant :

– Occupons-nous de mon beau-père ! Voulez-vous joindre Zurich pendant que je me rafraîchis un peu, mon cher Guy ? Elle vous a donné le numéro de la clinique ?

– Non. Elle a dit d’appeler la résidence.

– Alors faites-le ! Les enfants sont à la maison, je suppose… bien qu’aucun vacarme ne signale leur présence !

– Non. Lisa les a emmenés ainsi que Trudi et Mademoiselle !

– Tout ce cirque auprès d’un grand malade ?

– Justement ! fit Guy avec dans la voix un rien de sévérité. Il faut comprendre : elle souhaitait qu’il puisse les embrasser une dernière fois… au cas où ! Vous savez comment elle est !

– Oui, murmura Aldo, assombri. Quelqu’un de très bien ! Appelez-la vite, mon cher Guy ! Ensuite nous verrons ce qu’il y a comme train pour Zurich !

– Ce soir ? Vous arriverez après minuit. Est-ce bien raisonnable ? Lisa doit elle aussi avoir besoin de dormir !

– Appelez toujours ! Comme il doit y avoir une attente…

Les lignes étant encombrées il y en avait une de trois heures et Aldo examinait l’idée d’une nouvelle douche pour se débarrasser des escarbilles du train, quand le téléphone sonna. Guy décrocha, dit quelques mots et rappela Aldo.

– Lisa ! fit-il en tendant l’écouteur.

– Quel est le ton de sa voix ? chuchota Aldo, redoutant d’entendre des sanglots.

– Normal, souffla Guy avec un sourire encourageant.

– Lisa ! appela Aldo. Comment va-t-il… et surtout comment vas-tu ?

– Moi, ça va très bien… d’autant mieux que Papa est tiré d’affaire…

– Tu es sûre ? Qu’est-ce qui s’est donc passé ?

– Rien de vraiment grave, grâce à Dieu ! On a cru à une crise cardiaque mais apparemment ce n’en était pas une ! J’en suis quitte pour la peur !…

– Et je n’étais pas là pour t’aider ! Je m’en veux, tu sais ?

– Faut pas ! À propos : où avais-tu disparu ? Tu as raté ton train ou quoi ?

– Du tout ! J’étais bel et bien dedans mais j’ai eu une mauvaise nuit consécutive à une autre où je me suis brouillé avec Adalbert !

– Encore ? Cela devient une habitude ! La raison, cette fois ?

– Une raison qui ne mérite pas ce nom : la Torelli ! Il est tombé amoureux fou et comme, moi, j’ai eu des mots avec la dame, il m’a autant dire fichu à la porte quand j’ai voulu arranger les choses avant de partir. Mais je te raconterai. Demain matin, je te rejoins !

– Non, ne fais pas ça ! C’est inutile, surtout si tu es encore mal fichu. Tu n’as pas besoin d’une nouvelle nuit blanche…

– La dernière ne l’a pas été et je te finis mon histoire. Après le passage des montagnes, je me suis senti devenir vraiment patraque : maux de tête, vagues nausées… je ne voulais pas débarquer chez nous vert comme une laitue. Et comme vous ne m’attendiez pas, j’ai quitté le train à Milan ou, après un tour chez le pharmacien, j’ai échoué au Continental. Voilà !

Il eut l’impression qu’au bout du fil Lisa avait émis un léger soupir de soulagement aussitôt suivi de son rire, aussi cristallin que d’habitude.

– Il faudrait peut-être songer à te ménager un peu, mon chéri ?

– Traite-moi de vieux croûton tant que tu y es !

– Toujours les grands mots ! Plus sérieusement, il faudrait que tu cesses de prendre feu pour le premier joyau plus ou moins sanglant que l’on vient t’agiter sous le nez ! Et à ce propos, qu’as-tu fait de ton Texan ?

– Wishbone ? Il a entamé un duo avec Adalbert aux pieds de la madone du bel canto. J’espère que ça ne finira pas en duel !…

Une friture vint grésiller sur la ligne annonçant une prochaine interruption. Aldo accéléra :

– On va nous couper. Si tu ne veux pas que je vienne, quand rentres-tu au bercail ?

– Dans quelques jours. Je veux être sûre, pour Papa, qu’il ne s’agissait que d’une fausse alerte. De toute façon, on se rappelle ! Dors bien, mon cœur !

Et Lisa raccrocha.

– On dirait que ça va mieux ? demanda Guy en refermant l’horaire des trains qu’il était allé chercher.

– On en est quitte pour la peur, mon cher ami ! Et puisqu’une fois de plus je me retrouve célibataire, nous allons aller déguster une ou deux langoustes chez Montin !

– Est-ce bien raisonnable ? Vous venez d’avoir des ennuis de digestion, si mon diagnostic est exact ?

– Foutaise, mon ami ! Notre ciel est redevenu bleu et nous allons trinquer à la santé de Moritz Kledermann, mon merveilleux beau-papa !

Aldo se sentait incroyablement joyeux tout à coup ! Sans doute pour avoir senti d’un peu près le vent du boulet. Et, en regagnant ce soir-là son lit solitaire, il se jura que plus aucune sirène – fût-elle aussi adorable que Pauline – n’y viendrait occuper la place de Lisa.

Il fut tenté cependant d’appeler, anonymement, le Ritz pour savoir si elle était bien rentrée, mais à la réflexion s’en abstint. Sa voix pouvait être reconnue et il n’était pas censé être au courant des faits et gestes de la belle Américaine. Et comme il n’y avait aucune raison pour qu’il lui soit arrivé quoi que ce soit, le mieux était de se remettre au travail sans plus tarder, en montrant à son ancien précepteur les achats effectués en salle des ventes à Paris. C’était toujours pour lui une joie sans mélange que manier des pierres chargées d’histoire. Il admira en particulier le collier composé d’un gros rubis, de deux émeraudes et d’une très belle perle en poire réunis par des entrelacs d’or semés de perles plus petites.

– Vous pensez réellement que c’est celui que François Ier a fait exécuter pour Éléonore d’Autriche au moment de leur mariage ?

– Où voyez-vous un doute ? C’est un travail français et les pierres étaient encore dans les joyaux de la Couronne lors du vol du Garde-Meuble…

– J’ai pourtant l’impression qu’elles ont été desserties et remontées !

– C’est possible, après tout. Il va falloir s’en assurer avant de prévenir le baron Ellenstein. Mais comme ce sont principalement les pierres qui l’intéressent, cela ne devrait poser aucun problème. Quant à l’enseigne aux chevaux du soleil, on a la certitude du nom de l’artiste qui l’a ciselée…

– Benvenuto Cellini, bien sûr…

– Une pure merveille ! J’ai eu d’ailleurs quelque peine à l’emporter ! Gulbenkian la voulait à tout prix !

– Autrement dit, elle vous a coûté la peau du dos ?

– Oui, mais je ne regrette rien. Elle en vaut la peine !

– Cela signifie que vous la gardez ?

– J’hésite ! À moins que je n’en tire un joli bénéfice. Gulbenkian était fou de rage !

– Pourquoi a-t-il cessé d’enchérir alors ?

– Allez savoir ? Pour l’instant, elle reste ici !

Repris par sa passion pour son métier et les pierres, Aldo se retrouvait lui-même, ressentant moins douloureusement sa rupture avec Adalbert. Il évitait d’y penser le plus possible. Tout comme il s’efforçait d’effacer de son esprit sa nuit avec Pauline. Peut-être rentrerait-elle bientôt à New York et lui n’avait plus aucune raison de se rendre à Paris ! Tant qu’elle y serait, tout au moins ! Et puis Lisa allait revenir. Avec elle tout serait plus facile ! Quant à Wishbone, s’il revenait le voir, il le recevrait avec toute l’amitié que sa gentillesse, sa candeur même lui inspiraient, mais il dépenserait toute son énergie à le dissuader d’acquérir la Chimère. Qu’il en fasse effectuer une copie ? Soit, puisque c’était réalisable, mais qu’il n’essaie surtout plus de mettre la main sur l’originale !

Quelques jours après l’accident vasculaire qui l’avait mené si près de la mort, Moritz Kledermann l’appela au téléphone. Après lui avoir assuré qu’il était revenu à une vie normale et qu’il allait sous peu lui restituer son épouse et ses bruyants petits corollaires, le banquier ajouta :

– Lisa m’a dit que vous cherchiez la fameuse Chimère des Borgia ?

– Oh, j’ai renoncé ! D’abord elle ne m’a jamais vraiment attiré…

– À cause de sa provenance ? Vous n’aimez pas le sulfureux César ?

– Qui l’aimerait ?

– Pas moi, en tout cas, et si j’ai un conseil à vous donner, c’est de la fuir comme la peste !

– Pourquoi ?

– C’est un bijou malfaisant ! Cela vous étonne de m’entendre prononcer ce mot, moi qui étais agnostique et hermétique à l’occultisme et à l’ésotérisme quand vous me mettiez vous-même en garde ?

– Pas vraiment, Moritz, fit Aldo avec une soudaine douceur. Après…

– … le drame affreux que nous avons vécu et que je ne cesse de me reprocher ! Si je vous avais écouté, j’aurais renvoyé loin de nous le rubis de la Folle et le chagrin ne me consumerait pas ! C’est pourquoi j’espère être écouté, moi l’incrédule, l’esprit supérieur, quand je vous supplie de ne pas chercher – même à approcher ! – la Chimère. Elle est redoutable.

– Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?

– J’ai bien connu, jadis, le marquis d’Anguisola. Il tenait la Chimère de famille et, bien qu’il refusât de faire le rapprochement – je crois même qu’il en était fier ! –, il m’a raconté la vie de certains de ses aïeux et surtout des morts… des « accidents » pour la plupart mais qui pouvaient fort avoir été des meurtres déguisés. Il avait épousé une Américaine passionnée comme lui de bijoux.

– Je sais. Je connais sa famille : des gens charmants !

– Alors dites-leur que c’est une chance que ce bijou ne soit pas parvenu jusqu’à eux : Anguisola est mort brûlé vif et sa femme a été assassinée, ainsi que vous le savez, sur le  Titanic pendant le naufrage.

– C’est étrange ! Je n’ai jamais entendu parler d’une malédiction quelconque. Pourtant cette Torelli qui la veut doit être superstitieuse en bonne Italienne ?

– C’est vrai, j’allais oublier : le sort fatal épargne ceux qui ont dans leurs veines quelques gouttes de sang Borgia. Cela ne vous amuse pas ? J’entends : venant de moi ?

– Surtout venant de vous, justement ! Mais je croyais que les Anguisola faisaient plus ou moins partie de la descendance ?

– Ils le croyaient aussi mais les bâtards insoupçonnés, cela existe !

Au bout du fil il entendit rire le banquier.

– Ne vous vexez pas. Je dois en avoir autant à votre service… et je suis un Helvète ! S’il y tient tellement, dites à votre cher cow-boy de laisser agir les magiciens de chez Cartier ! Ce sera mieux pour tout le monde !

Quand il eut raccroché, Aldo eut l’impression que le ciel venait de s’éclaircir et, en attendant sa femme, il se lança dans le travail à corps perdu.

Il ignorait encore que Pauline n’était jamais rentrée au Ritz…


9

Où la terre se met à tourner à l’envers

Quand, ce matin-là, Aldo descendit rejoindre Guy pour le petit déjeuner, il le trouva debout près d’une fenêtre, en train de lire une page de journal et visiblement très soucieux. Très absorbé aussi, car il ne leva pas la tête à l’entrée de son ancien élève. Et le café refroidissait dans sa tasse.

– Elles sont si passionnantes que cela, les nouvelles de ce matin, mon cher Guy ? s’écria-t-il joyeusement car il se sentait dans une forme voisine de la perfection… et surtout heureux d’aller bientôt chercher Lisa et les enfants à la gare. Mais vous en faites une tête ! ajouta-t-il, soudain inquiet.

– Je ne pense pas que vous apprécierez. On nous a envoyé cette feuille de chou sous pli cacheté. Il s’agit de  L’Intransigeant d’hier. Il vaudrait mieux que vous vous asseyiez. Je vais redemander du café…

Toute sa belle humeur envolée, Aldo vit tout de suite le gros titre : « Une Américaine disparaît du Ritz ». Suivait un long développement soulignant le fait que l’on était sans nouvelles de Mrs Pauline Belmont. Grande artiste américaine richissime, elle avait quitté l’hôtel cinq jours plus tôt pour un court voyage dont elle n’était pas encore revenue, alors qu’elle avait annoncé son retour pour le surlendemain, mais sans indiquer sa destination. Fort inquiet, l’un de ses proches amis, le comte Ottavio Fanchetti, avait alerté la police qui n’avait pas cru devoir y attacher toute l’attention qu’il aurait fallu. Le comte s’était alors adressé à une agence de détectives privés qui n’aurait eu aucune peine à découvrir que Mrs Belmont avait pris, le 15 novembre, le Simplon-Orient-Express à destination de Venise où elle ne serait jamais arrivée. Suivait évidemment le rappel de l’affaire Helen Adler, elle-même femme de chambre de Mrs Belmont et victime à l’hôtel Ritz d’une agression qui avait mis ses jours en danger puisque, si elle n’en était pas morte, elle demeurait plongée dans un coma profond. Ensuite venait une interminable digression sur les Belmont en général et Pauline en particulier – famille, fortune, portrait physique –, et le chef-d’œuvre s’achevait en mentionnant que Mrs Belmont était apparue en public pour la dernière fois à l’Opéra, lors de la représentation de l’incomparable Torelli dans le rôle de  La Traviata et cela dans la loge d’un compatriote fort ami de la diva, Mr Cornélius B. Wishbone, de Dallas, Texas. Elle y était en compagnie de la marquise de Sommières, de Mlle du Plan-Crépin, de M. Adalbert Vidal-Pellicorne et du prince Morosini…

Aldo eut l’impression soudaine que le sang se retirait vers ses extrémités et dut, en effet, s’asseoir. Pauline disparue, Pauline enlevée sans aucun doute, mais par qui ? comment ? où ?… Une bouffée de colère lui fit froisser le journal et il remarqua alors qu’il s’agissait d’une seule feuille et non du quotidien tout entier.

– Comment ce… cette horreur est-elle arrivée ici ? Et où est le reste ?

– Il n’y en a pas. Cette double page était soigneusement pliée dans une enveloppe au format commercial… et sans un mot !

– Et pourquoi  L’Intransigeant seul ? Les autres journaux ne sont pas au courant ?

– Ils doivent l’être maintenant. En tout cas, ce canard semble sûr de lui ! Puisque, si je ne me trompe, vous avez emprunté le même train ? Mme Belmont était-elle avec vous ?

– Elle devait y être, car je l’ai aperçue.

– Seulement ? Vous ne l’avez pas rencontrée au wagon-restaurant ?

– Je ne m’y suis pas rendu. J’avais trop peur de rencontrer qui que ce soit parce que je me sentais déjà mal fichu.

– Qu’allez-vous faire maintenant ?

– Je ne sais pas. Attendre…

La sonnerie du téléphone lui coupa la parole. Agacé, il fit signe à Guy d’aller répondre. Celui-ci revint presque aussitôt.

– C’est Mme la marquise de Sommières, annonça-t-il.

– Tante Amélie ? Au téléphone ? C’est à n’y pas croire ! Elle l’exècre !

– Pas d’erreur possible !

Un instant plus tard, il lui fallait se rendre à l’évidence… Elle ne lui laissa d’ailleurs pas le loisir de s’étonner :

– Tu sais ce qui se passe ici ?

– Pas depuis longtemps. On m’a envoyé par la poste la page de titre de  L’Intransigeant d’avant-hier. Anonymement, je précise.

– Bon ! On n’a pas le temps pour ergoter. Il faut que tu viennes par le train qui quitte Venise ce soir. Ta femme est là ?

– Non. Elle ne rentre que demain. Elle est à Zurich auprès de son père qui lui a donné des inquiétudes…

– Pour une fois, ça tombe opportunément. Laisse-lui une lettre et rapplique ! Dis-lui… que je suis malade, tiens !

– Je déteste ce genre d’excuses ! Il arrive que cela devienne vrai !

– Et superstitieux avec ça ! Alors, explique que je t’ai appelé pour une urgence sans préciser laquelle…

– C’est tout juste ce que vous faites, savez-vous, ma bonne dame ?

– D’accord : pourtant je ne t’en dirai pas davantage, ce matin. Il arrive si fréquemment dans ton joyeux pays que les écoutes téléphonique se mettent à fonctionner que je préfère m’abstenir. Tu ne feras que l’aller et retour ! Je t’embrasse ! À demain !

Et elle raccrocha.

– Qu’en est-il ? demanda Guy Buteau.

– Elle veut que j’aille à Paris illico presto. À part ça, vous en savez autant que moi ! Si Pisani est arrivé, expédiez-le me retenir un sleeping pour ce soir ! Maintenant ce qu’il me faut c’est du café, des litres de café, parce qu’il faut que je réfléchisse !

– Il faut aussi que vous dormiez cette nuit ! fit Guy avec une certaine autorité. Si c’est pour tirer la sonnette d’alarme à Dijon, vous n’arrangerez rien ! Alors, du café mais modérément !

Zaccharia arrivait d’ailleurs, poussant un chariot chargé d’une cafetière ventrue, de toasts et de croissants qu’Aldo investit comme s’il n’avait rien mangé depuis trois jours ! Après ce qu’il avait lu et le coup de téléphone de Tante Amélie, il sentait qu’il allait avoir besoin de toutes ses forces. Tout cela ne présageait rien de bon ! Il essayait surtout de ne pas penser à Pauline. Du moins remettre à plus tard. En revanche, il pensa à sa femme. C’était une chance qu’elle ne soit pas là, mais c’était peut-être reculer pour mieux sauter et il se faisait une montagne de la lettre qu’il allait lui laisser… et qui ne pouvait être qu’un tissu de mensonges qu’elle aurait probablement vite fait de décrypter. Donc la vérité ? Ô combien dangereuse !… Même arrangée et amputée… Alors ?

Écartant son couvert, il alluma la première cigarette de la journée et se tourna vers Guy qui avait repris le journal et le relisait dans le vain espoir d’en extraire un supplément d’informations.

– J’ai envie, dit-il, de prévenir Lisa par téléphone. Elle va être furieuse quand, en rentrant, vous serez obligé de lui apprendre que je suis reparti. Au cas où elle préférerait rester un peu plus longtemps auprès de son père !…

– Et lui donner tout le temps de faire sa petite enquête elle-même ? Je ne suis pas certain que ce soit très prudent. Faites-moi confiance, Aldo, je saurai quoi lui raconter. C’est-à-dire, une partie de la vérité. En outre, c’est votre tante en personne qui vous a appelé et je ne crois pas que l’idée vienne jamais à Lisa de la mêler à une quelconque embrouille. Ce qui n’empêche pas que vous pouvez cependant lui laisser un mot ! Juste ce qu’il faut de tendresse pour qu’elle n’ait aucun doute !

– Évidemment ! Mais qu’est-ce qui m’a pris de vouloir aider Wishbone dans la recherche de sa foutue Chimère ? ragea-t-il soudain.

– Vous ne pouviez pas deviner. Et puis j’ose vous rappeler que, de toute façon, vous deviez vous rendre à l’hôtel Drouot pour la vente Van Tilden. Wishbone ou pas, vous auriez vu arriver Mr Belmont et je donnerais ma tête à couper que vous vous seriez empressé d’enfourcher votre cheval de bataille pour lui venir en aide. Vrai ou faux ?

– Vous parlez comme un livre, mon ami ! Ce qu’il y a de réconfortant chez vous, c’est justement que vous ayez toujours raison !

En reprenant son train ce soir-là, Aldo pensa, non sans agacement, qu’il arrivait au sort de pratiquer une ironie détestable. Le compartiment qui lui échut portait le numéro sept et possédait une porte communicante avec son voisin, le numéro huit.

– Qui va voyager de l’autre côté ? demanda-t-il au conducteur.

– Un vieux militaire, le général Trevisani. Il ronchonne et il ronfle, mais il n’est pas agressif ! fit l’homme avec un sourire rassurant. Je pense qu’il ne devrait pas vous empêcher de dormir.

Rien donc qui évoquât Pauline et, à y réfléchir, c’était aussi bien. La présence d’une femme lui eût été insupportable. Quant au général, il pouvait jouer de la trompette si ça lui faisait plaisir, car Aldo – qui pourtant ne se droguait pas ! – avait demandé un somnifère à son ami Graziani, le pharmacien.

– Il est indispensable que j’arrive à Paris avec les idées claires, lui avait-il confié. Alors donne-moi quelque chose qui ne m’abrutisse pas.

– J’ai ce qu’il te faut, à condition de ne pas en abuser. Un comprimé avec un verre d’eau en te couchant ! Ne t’en sers que si tu en as vraiment besoin. On s’y habitue très vite !…

– Sois tranquille !

Au wagon-restaurant, il expédia son dîner, ne prit pas de café et se hâta de regagner sa cabine où le conducteur avait préparé son lit. Une toilette rapide et, sans même s’accorder une cigarette, il avala un comprimé et se glissa dans ses draps. C’était la nuit, en effet, qui lui faisait peur. Elle était trop proche d’une autre qu’il avait vécue dans les bras de celle qui occupait alors toutes ses pensées. Comment pouvait-il en être autrement après avoir appris qu’elle avait disparu ? Mais où ? quand ? comment ? Il l’avait vue quitter la gare de Brigue et il était impensable que quelqu’un pût l’y attendre, puisqu’elle avait d’abord songé descendre à Milan. Et où pouvait-elle être à cette heure… en admettant qu’elle soit encore vivante ! Et pour quelle raison Tante Amélie l’avait-elle appelé en urgence ? C’était cette espèce de hantise à laquelle il voulait couper court, au moins durant ces heures de nuit où les choses prennent des dimensions effrayantes… Et, soudain, tout disparut, tout s’apaisa. Aldo tomba comme une pierre dans un profond sommeil…

Ce fut la douane franco-suisse qui l’éveilla en frappant à sa porte. Il sauta de son lit en pyjama et alla ouvrir, aussi alerte que s’il avait repris conscience une heure avant, et envoya un remerciement muet à Graziani. Son somnifère était vraiment du tonnerre ! Avec ce qui l’attendait à Paris, il serait peut-être difficile de ne pas y recourir à nouveau ! Mais dès l’instant où il pourrait prendre le problème à bras-le-corps, il comptait sur son goût du combat pour y remédier…

En arrivant en gare de Lyon, il s’engouffra dans un taxi et se fit conduire rue Alfred-de-Vigny avec l’impression réconfortante de rentrer chez lui. C’était presque aussi bon qu’à Venise, d’où Lisa s’absentait presque aussi souvent que lui. Dès l’entrée il fut accueilli par le sourire d’un Cyprien toujours imperturbable, comme si une tempête ne menaçait pas la maison.

– J’espère que Monsieur le prince a fait bon voyage ?

– Très bon, Cyprien, merci ! Madame la marquise est…

– Dans le jardin d’hiver, comme d’habitude !

Comme d’habitude ! Tellement agréable à entendre !

– Et Mlle Marie-Angéline ? fit-il, étonné de ne pas l’avoir vue surgir plus ou moins excitée.

– À l’église ! Elle a tenu à se rendre au « Salut » !

Aïe ! Cette subite soif de prières supplémentaires était inquiétante… mais il ne fallait pas faire attendre Tante Amélie !

Un instant plus tard il était dans ses bras, un peu rasséréné. Elle avait eu pour lui le même sourire que de coutume et son baiser chaleureux à souhait. Sans compter la bouteille de champagne et les flûtes de cristal ! Aldo s’assit.

– Dites-moi tout maintenant ! Pourquoi m’avez-vous appelé ?

– Pour que tu répondes à quelques questions. Les miennes bien sûr, mais aussi celles que Langlois va venir te poser tout à l’heure.

– Des questions de Langlois ? Ici ?

– Afin de t’éviter d’aller y répondre Quai des Orfèvres. C’est un ami, tu sais ?

– Que veut-il savoir ?

– La vérité ! Du fait que vous avez pris le même train, Pauline et toi, on en a déduit que vous étiez partis ensemble !

– Pour Venise ? Il aurait fallu que je sois devenu complètement dérangé, non ?

– Si… et tu ne l’es pas. Pourtant vous vous êtes bien embarqués sur le Simplon le même jour à la même heure ?

– Exact, mais je ne le savais pas.

– Comment cela ? Ce n’était pas convenu entre vous ?

– En aucune façon ! Tante Amélie, vous me connaissez assez cependant ! Emmener Pauline à Venise, autant dire chez moi, et pour y faire quoi ? La cacher dans un coin tranquille, pourquoi pas dans une île de la lagune afin de pouvoir filer le parfait amour avec elle ? Quasiment sous les yeux de ma femme ?


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