Текст книги "La Chimère d’or des Borgia"
Автор книги: Жюльетта Бенцони
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Il n’en eut pas la faculté : jaillissant dudit bureau, le nouvel antiquaire se figeait au seuil un instant puis, soudain rayonnant, lançait un :
– Aldo… qu’il corrigea aussitôt, confus : Prince Morosini ! Veuillez m’excuser ! La surprise…
– Il n’y a rien à excuser, mon garçon ! En m’appelant ainsi, tu me rends ton âge. Et c’est bien agréable ! Comment appelles-tu Vidal-Pellicorne lorsqu’il vient te voir ? Car je suppose qu’il vient ?
– Oh oui, et c’est toujours un plaisir ! Je lui dois tant !
– Alors comment l’appelles-tu ?
– Adalbert ! avoua le jeune homme en devenant rouge brique. J’ai eu un peu de mal dans les débuts, mais il y tient !
– Moi aussi, figure-toi ! Tu m’offres un verre ? Si toutefois tu as conservé les traditions paternelles…
– Je les cultive, alors je ne vais pas déroger à celle-là ! Fermez la boutique et venez nous rejoindre, Monsieur Bailey ! J’ai fait rentrer du whisky la semaine dernière !
– Je n’en doute pas, mais vous serez mieux seuls pour cette première visite et j’ai à examiner les deux encoignures Louis XVI que nous avons reçues hier !
Ce ne fut pas sans émotion qu’Aldo se retrouva dans la pièce élégante et confortable où tant de fois il avait rejoint son vieil ami Gilles Vauxbrun qui, au retour de la guerre, avait guidé ses premiers pas, forcément hésitants, dans le domaine de la haute antiquité. Spécialiste des XVIIe et XVIIIe siècles, Vauxbrun n’acceptait chez lui que le meilleur et le plus authentique, ayant passé sa vie à traquer un peu partout dans le monde les merveilles arrachées aux palais français – et surtout à l’incomparable Versailles – par la tourmente révolutionnaire, sans oublier de se constituer au passage une assez jolie collection.
Il revit le long bureau Louis XV signé Riesener avec ses admirables bronzes de Thomire, les tapisseries de la Savonnerie qui servaient de décor, les tabourets en X de bois doré tendus de brocart corail où s’asseyaient les duchesses au temps des rois, les douces reliures aux ors patinés, la cheminée de marbre rose et le grand tapis – Savonnerie, lui aussi ! – qui couvrait la totalité de la surface de la pièce.
Faisant preuve d’une infinie délicatesse, François-Gilles abandonna son visiteur un moment afin de laisser l’émotion s’apaiser, lui accordant même celui d’effacer une larme indiscrète, avant de lui tendre un ballon de cristal contenant une dose confortable de fine Napoléon, s’étant souvenu qu’Aldo la préférait au whisky. Morosini lui sourit.
– Tu ne regrettes pas trop la magistrature ?
– De moins en moins ! Je ne me suis jamais senti respirer aussi librement qu’ici ! Ce métier est de loin plus passionnant que celui de requérir au nom des lois de la République !
– Qu’en dit ta mère ?
– Maman ? Elle est enchantée. Elle est venue habiter chez moi depuis quelque temps pour veiller aux plus petits détails afin que la maison ressuscite et redevienne comme du vivant de mon père… Mais il faut que vous veniez dîner un soir prochain avec Adalbert, Mme de Sommières et Mlle Marie-Angéline ! Elle a tellement envie de les connaître !
– Croyez bien que c’est réciproque. Nous accepterons avec joie ! Mais à propos de connaissance, j’ai aperçu, en arrivant, la baronne von Etzenberg qui sortait de votre magasin…
– Vous voulez dire Mrs Belmont ? Elle ne veut plus que l’on se souvienne de son nom ni de son titre allemand. Elle veut porter seulement celui dont elle signe ses œuvres ! Elle aussi était fort émue en entrant ici : elle m’a appris que mon père avait organisé naguère une exposition de ses sculptures qui avait eu un gros succès !
– Succès largement mérité ! Elle a énormément de talent. Quant à ton père, je ne te cacherai pas qu’il était très amoureux d’elle !
– Ah bon ? Mais alors… pourquoi ce mariage désastreux… que je comprenais parfaitement…
Aldo se mit à rire.
– Le cœur de ce cher Gilles, attaché cependant dur comme fer à son célibat, n’en était pas moins des plus inflammables ! En quatre ans, je l’ai vu s’éprendre de quatre femmes. Dans l’ordre : une danseuse tzigane, Mrs Belmont, une belle mais inquiétante Italienne et enfin celle qui a réussi à le mener au mariage.
– Quatre… En quatre ans ? souffla François-Gilles, abasourdi.
– Eh oui ! Il plaisait ! Adalbert t’en racontera tout autant. Mais pour en revenir à Mrs Belmont qui, si j’ai bien compris, est venue en pèlerinage, il m’a semblé qu’elle n’était pas seule…
François-Gilles haussa les épaules.
– Difficile de ne pas le remarquer ! C’est un monde à lui tout seul, cet homme-là ! Un condensé de la commedia dell’arte mais qui se veut amusant... et il l’amuse !
– C’est ce que j’ai cru remarquer, murmura Aldo, mi-figue mi-raisin.
– Mais, au fait, c’est un compatriote à vous… enfin presque, puisqu’il n’a pas la chance d’être né à Venise ! Le comte… Fanchetti ! C’est ça ! Ottavio Fanchetti ! Un Napolitain, je crois !
– Un Méridional, je l’aurais juré ! grogna Aldo avec un reniflement fort peu élégant. Tu ne saurais pas où elle l’a déniché, par hasard ?
– Si. Sur le bateau… Une de ces relations de traversée sans doute ! Vite rencontrées, vite oubliées, comme vous le savez, mais celui-là a l’air de s’accrocher, émit sur le mode lénifiant le jeune homme qui, de son temps de substitut de procureur de la République, avait gardé un certain art de déchiffrer les physionomies de ses contemporains ! Encore un peu de fine ?
Aldo se leva.
– Non merci ! Il faut que je rentre rue Alfred-de-Vigny… mais je t’emmène, si tu veux ? Tante Amélie et Marie-Angéline seraient ravies de te voir !
– J’aimerais bien mais j’ai, à 2 heures, un rendez-vous à Versailles ! Cependant je vous rappellerai cette invitation ! Je serais tellement content de les revoir !
– Pourquoi n’as-tu pas donné de tes nouvelles alors ?
– Je… je n’osais pas ! Mme de Sommières m’impressionne !
– Pas à ce point-là, j’espère ? J’arrangerai ça ! Et je te téléphone pour prendre date !
Tandis qu’Aldo, après avoir bavardé un instant avec M. Bayley, commençait à remonter la rue de la Paix pour rejoindre sa voiture, Helen Adler, la femme de chambre de Pauline que celle-ci avait envoyée faire quelques achats à la Grande Maison de Blanc, revenait vers le kiosque à journaux, attirée par une photo qui avait frappé son regard en passant devant. Elle acheta la parution puis, gênée par les paquets dont elle était encombrée, elle glissa le journal sous son bras afin de pouvoir traverser la rue Daunou sans se faire écraser, effleura des yeux les vitrines noir et or de Cartier, enfin, talonnée sans doute par le besoin de s’assurer qu’elle n’avait pas rêvé, se livra à une espèce de gymnastique destinée à libérer une de ses mains dans le but de lire l’éditorial qui l’avait si inopinément interpellée. Elle réussit seulement à faire tomber trois de sa demi-douzaine de menus colis dont l’un roula jusqu’aux pieds d’Aldo qui manqua s’étaler, laissa échapper un juron mais s’en excusa aussitôt en s’apercevant qu’il s’adressait à une femme :
– Veuillez me pardonner, Madame, et permettez que je vous aide !
Le journal était tombé en premier, à demi déplié. Il le ramassa.
– Oh, merci, Monsieur, mais c’est bien inutile de vous déranger, je suis presque arrivée…
Elle parlait un français correct teinté d’un léger accent anglais. Âgée d’une quarantaine d’années, elle joignait un charmant sourire à des traits réguliers qui ne manquaient pas de caractère, des yeux bleus, des cheveux blond foncé s’échappant d’une toque, noire comme la pelisse qui l’enveloppait.
Visiblement, le quotidien était en surnombre. Aldo le roula et le lui remit sous le bras.
– Je pense, dit-il en lui rendant son sourire, qu’il vaut mieux attendre d’être chez vous pour vous informer des nouvelles…
– C’est plus sage, en effet. Merci, Monsieur.
Sur un signe de tête amical, elle traversa la rue des Capucines puis tourna le coin de la place Vendôme… Sans trop savoir pourquoi, Aldo fit demi-tour et la suivit. Il y avait pas mal d’allées et venues car il était midi. Constatant que son inconnue s’engouffrait dans l’entrée principale du Ritz, il vira, voulut repartir afin de récupérer sa voiture et… tomba littéralement dans les bras de Belmont qui s’esclaffa :
– Doux Jésus, Morosini ! Je commence à croire que le Seigneur nous voit d’un œil bénin, nous autres, les Belmont ! Je galope après vous depuis ce matin !
– Vous êtes exaucé ! Me voilà ! répliqua Aldo en riant. Et tout à votre service, mon cher ami ! Que puisse pour vous ?
– Rien que papoter un moment tous les deux ! C’est un trop grand morceau de chance que vous soyez ici et j’entends en profiter ! Venez déjeuner en ma compagnie ! Rien que nous deux !
– Mais… votre sœur ?
– Pauline ?…
– Je ne vous en connais pas d’autre !
– Très juste ! Elle va se sustenter au Pré Catelan escortée d’un certain comte Fanchetti ou quelque chose comme ça ! Une sorte de gravure de mode gominée qu’elle a rencontrée sur le bateau et qui me tape sur les nerfs parce qu’il rit tout le temps. Sans doute pour exhiber ses dents. Résultat, il donne l’impression d’en posséder plus que n’importe qui ! Quand il ouvre la bouche, on dirait qu’elle est remplie par les deux rangées de touches d’un piano de concert !
Il avait introduit son bras sous celui d’Aldo qui se laissa emmener, pensant qu’à l’exception d’Adalbert il n’avait jamais rencontré un homme plus sympathique que John-Augustus.
– D’accord ! concéda-t-il, mais je vous invite : je suis un peu chez moi au Ritz et on va demander à Olivier de nous trouver une table tranquille près d’une fenêtre donnant sur le jardin !
– Olivier ?
– Dabescat ! Le sublime maître d’hôtel !
Or, dès leur entrée dans le hall du palace, ils comprirent que ce paisible programme ne se réaliserait pas facilement. Il y régnait une agitation tout à fait inhabituelle. La majorité des clients, parlant tous à la fois, était massée au pied du grand escalier, tandis qu’au téléphone l’homme aux clefs d’or appelait la police, une main tenant l’écouteur et l’autre bouchant l’oreille opposée. Aldo arrêta au vol un groom qui courait, un message à la main.
– Que se passe-t-il ?
– Un meurtre, Monsieur ! On vient d’assassiner une dame… Excusez-moi !…
Puis, reconnaissant soudain l’Américain :
– Oh, vous êtes Monsieur Belmont, n’est-ce pas ?
– Oui. Pourquoi ?
– C’est quelqu’un qui est avec vous. Ou plutôt avec Madame la baronne !
Un énorme soupir échappa aux deux hommes en même temps. Sans réfléchir, ils avaient pensé à la même chose. Mais Belmont réagissait toujours vite :
– Helen ? Il faut que je voie ça !
Fendant la foule avec décision en répétant : « Permettez ! Permettez ! » suivi d’Aldo dans son sillage, il parvint jusqu’à la victime étalée sur la première marche, face contre terre au milieu de ses petits paquets… À genoux près d’elle, un homme était en train de retirer précautionneusement un poignard planté dans son dos :
– Vous ne devriez pas la toucher ! reprocha une jeune fille. Il faut attendre la police !
– Je suis le médecin de l’hôtel et cette femme vit encore, alors fichez-moi la paix ! Et tâchez de reculer !
Cela s’adressait à Belmont qui se penchait sur lui et qui d’ailleurs se présenta :
– Je m’appelle Belmont et c’est la femme de chambre de ma sœur. Vous dites qu’elle vit toujours, docteur ?
– Sans aucun doute… mais pour combien de temps ?… Qu’est-ce que fabrique cette fichue ambulance ?
– Elle arrive ! hurla l’un des voituriers. On entend sa sirène…
Laissant Belmont auprès d’Helen et du médecin, Aldo rejoignit le concierge.
– Qui avez-vous appelé, François ? Le commissariat le plus proche ?
– Bien sûr, Excellence !
– Appelez-moi le commissaire principal Langlois. Cette femme est un témoin important dans une affaire qu’il suit !
– Oh, Seigneur !
L’effet fut magique. Quelques secondes plus tard, il pouvait entendre la voix nette et précise du policier :
– On va la transporter à l’Hôtel-Dieu. Je vais m’y rendre directement… Dites à Dumoulin qui est en charge du 1er arrondissement de venir me rejoindre quand il aura terminé ses premières constatations et la protection des repérages sur la scène du crime.
Pas un mot de plus. Langlois avait raccroché sans juger utile d’assaisonner ses ordres – car ce n’était rien d’autre ! – de la moindre formule de politesse. Le « grand chef » devait être d’une humeur de dogue. Peut-être était-ce tout bêtement parce qu’il retrouvait une fois de plus Morosini sur son chemin !
Celui-ci n’en exécuta pas moins sa consigne. Par chance, le commissaire Dumoulin, même s’il était bâti comme un ours, n’en avait pas le caractère. Sa figure « fleurie » annonçait le bon vivant et Morosini eut même droit à un sourire un rien moqueur.
– Content de vous connaître ! fit-il en lui tendant une large main.
– Moi… moi aussi ! balbutia Aldo, légèrement dérouté par tant de cordialité policière, sa longue expérience de la race se révélant aussi variée que rebutante.
Dumoulin se mit à rire franchement.
– On dirait qu’aujourd’hui ce n’est pas le beau temps entre vous et le Grand Manitou ! Il vous a reçu comme un chien dans un jeu de quilles ! Vous devriez pourtant être habitué ?
– Qu’est-ce qui peut bien vous faire penser ça ?
– Le simple fait que les relations ondoyantes de Langlois et du prince Morosini sont en train de passer à la légende Quai des Orfèvres comme dans l’intégralité de la P.J. Ce qui est très consolant pour le petit peuple ! On se sent moins seul ! Et puis, quand vous êtes dans les parages, on est sûr de ne pas s’ennuyer !
Cette fois, Aldo ne put s’empêcher de faire chorus. Décidément, il aurait tout vu dans sa vie ! Il se tint coi cependant, tandis que Dumoulin entendait les rapports des deux inspecteurs qui avaient interrogé les clients présents dans le hall. Cela avait été vite expédié : personne n’avait rien vu, parce que personne n’avait remarqué Helen dans le va-et-vient incessant du hall d’un palace. Seule l’attention d’une vieille dame, assise dans un fauteuil, attendant une amie, avait été vaguement attirée par une légère bousculade : quelqu’un avait trébuché au pied de l’escalier – il s’agissait d’un homme ! – mais il s’était relevé en marmonnant une excuse pour se diriger vers la longue galerie reliant la place Vendôme à la rue Cambon. Elle n’avait même pas remarqué qu’il y avait quelqu’un par terre…
– C’est incroyable ! s’écria John-Augustus. Elle aurait dû porter des lunettes. Même si elle est myope : de loin une forme humaine étendue et un couteau fiché entre les omoplates, ça devrait tout de même éveiller l’intérêt !
– Pas toujours à première vue ! fit Dumoulin. L’endroit est un peu sombre et quand l’attention est ailleurs…
– En tout cas, il manque quelque chose, constata Morosini en regardant un agent ramasser les petits paquets éparpillés.
– Quoi donc ?
– Un journal ! Lorsque je l’ai rencontrée dans la rue de la Paix, elle venait d’acquérir un journal qu’elle avait glissé sous son bras et, en voulant y jeter un coup d’œil, elle avait laissé tomber ses achats.
– C’était quel journal ? demanda le commissaire.
– Ma foi, je n’en sais rien. Il était plié et, après l’avoir ramassé, je le lui ai remis sous le bras sans chercher à en savoir davantage !
– Ça, c’est bizarre ! remarqua Belmont. Helen n’était pas une dévoreuse de journaux. De livres, oui !
– Tout ce que je peux dire est que ce n’était pas un magazine mais un quotidien !
– Qui ne doit pas avoir une extrême importance.
L’ambulance arrivait. Belmont intervint alors :
– Vous l’emmenez où ?
– Hôtel-Dieu. C’est la règle…
– Pourquoi ? L’hôpital américain n’existe plus ?
– Si, Monsieur. Mais il se trouve à Neuilly et c’est un établissement de luxe !
– Alors c’est là qu’elle va ! Nous autres les Belmont avons toujours voulu le meilleur pour nos serviteurs !
Dumoulin fronça le sourcil et renifla :
– Vous croyez que c’est le moment de penser au luxe quand on n’est même pas sûr qu’elle arrivera vivante ? À l’Hôtel-Dieu ! ajouta-t-il à l’intention des brancardiers. Et pas question de poser un lapin au commissaire principal Langlois qui s’y rend en ce moment…
Ce qui fit sourire Morosini. Apparemment, il n’était pas tout seul à essuyer les mauvaises humeurs du grand chef !
– Allez avec elle dans l’ambulance, conseilla-t-il à Belmont. Je vous rejoins le temps de téléphoner chez moi qu’on ne m’attende pas et de récupérer ma voiture rue de la Paix…
– Et voilà ! conclut Marie-Angéline en dépliant sa serviette après que Cyprien eut rendu compte de l’appel téléphonique d’Aldo. Les ennuis commencent ! Mais ça, je l’aurais juré. Dès l’instant où les Belmont s’inscrivent dans le paysage, on peut s’attendre à tout !
– Ah non, vous n’allez pas recommencer ! Vous êtes de parti pris, donc de mauvaise foi ! Les Belmont sont les meilleurs amis que nos garçons aient en Amérique ! Je ne connais pas le frère mais si je m’en réfère à la sœur…
– C’est une femme charmante, je sais ! Nous l’avons déjà dit !
– Je persiste et signe ! Mettez-vous dans le crâne que vous les verrez d’ici peu à cette table ! J’ai une folle envie de connaître le marsouin de New Port ! En outre ce qui leur arrive n’est vraiment pas leur faute !
– Je n’en disconviens pas, mais je préférerais qu’Aldo soit reparti pour Venise ! Le voir couver des yeux l’admirable Pauline me donne la nausée !
– Prenez de la mélisse et du laudanum ! Et, quand ils viendront, allez donc dîner au Royal Monceau, par exemple ! Cela nous évitera vos remarques acerbes ! Savez-vous ce que vous allez réussir avec votre mauvais vouloir ?
– Je ne vois pas…
– Je vais vous l’apprendre ! Quand il viendra à Paris, Aldo se gardera soigneusement de venir loger sous ce toit et reprendra ses habitudes au Ritz. C’est ce résultat que vous cherchez ?
– N… on ! Bien sûr que non !
– Alors tenez-vous tranquille ! Essayez de faire bonne figure ! Souvenez-vous de ce que je vous ai dit : un séjour hygiénique chez la cousine Prisca ! Et, si vous tenez tellement à vous mêler des affaires d’Aldo, que ce soit au moins pour l’aider, au lieu de le surveiller comme un policier surveille un voleur à la tire !
Plan-Crépin n’avait plus de munitions : elle capitula en redemandant des œufs brouillés.
En arrivant aux urgences de l’Hôtel-Dieu, Aldo pensa que la tournée des souvenirs commençait à devenir lassante en tombant droit sur le Dr Organ auquel il avait déjà eu affaire par deux fois et qui, sans voir en lui la huitième plaie d’Égypte, ne l’en considérait pas moins comme un snob insupportable. Son accueil s’en ressentit !
– Encore vous ? Je pensais que vous teniez définitivement cette maison comme à mi-chemin entre l’asile de nuit et la léproserie ? Qui venez-vous sauver de nos miasmes ?
– Si on négociait une trêve, docteur ? On vient de vous amener une Anglaise grièvement blessée et je voudrais rejoindre le commissaire Langlois qui doit être dans vos murs.
À l’énoncé de son nom, celui-ci apparut comme par magie.
– Venez par là, Morosini ! J’ai des questions à vous poser !
Il ouvrit devant lui la porte vitrée d’un petit bureau mais la patience d’Aldo était à bout de souffle :
– Et si vous me parliez sur un autre ton ? Auriez-vous par hasard quelque chose à me reprocher ? Alors non, ce n’est pas moi qui ai assassiné la marquise d’Anguisola sur le Titanic et je n’ai pas planté de couteau dans le dos de cette pauvre Miss Adler que j’ai vue aujourd’hui pour la première fois !
Le visage sévère du commissaire se détendit, allant même jusqu’à s’éclaircir d’un sourire.
– Bon ! Toutes mes excuses !… Mais avouez que vous êtes un curieux personnage ! Dès qu’une histoire vaseuse se pointe à l’horizon, on vous voit apparaître comme par enchantement : hier vous étiez à Drouot et ce matin au Ritz !
– Vous pourriez peut-être vous souvenir qu’il m’est arrivé de vous donner un coup de main et que, dans vos histoires vaseuses, j’ai failli laisser ma peau au moins deux fois ! Donc, avant que je réponde à vos questions, répondez vous-même à la mienne : comment va Miss Adler ?
– Elle vit encore. Le cœur n’a pas été touché mais il y a d’autres dégâts. En outre, sa santé n’est pas des meilleures, si j’ai bien compris. Le professeur Aulagnier est en train de l’opérer.
– Où est Belmont ?
– Dans la salle d’attente. Je vais vous y conduire, mais racontez-moi d’abord ce que vous savez !
Calmé, Morosini fit un récit aussi complet que possible de sa matinée.
– Qu’est-ce que c’était que ce journal qu’elle avait tellement hâte de lire ?
– Je n’ai pas eu cette curiosité et me suis contenté de le remettre sous son bras, mais j’ai l’impression que l’assassin l’a emporté dans sa fuite : c’était la seule chose qui manquait parmi les paquets répandus sur le tapis du Ritz !
– Ils venaient d’où, ces paquets ?
– La Grande Maison de Blanc à l’angle de la place de l’Opéra.
– Je sais où c’est, merci ! Donc elle a dû acheter son canard au kiosque du coin. Je vais envoyer l’inspecteur Bon interroger le marchand. Il se souviendra peut-être d’elle ! Il devrait y avoir une photo ou un titre qui a attiré son attention !
– Laissez-moi m’en occuper ! Je vais ramener Belmont à l’hôtel et je…
– Vous voulez que je vous embauche ?
– Grands dieux non ! Je n’ai pas le goût du martyre ! Je pense seulement qu’on se méfiera moins de moi que d’un policier en exercice. En outre, je l’ai tenu dans mes mains, ce journal… et au besoin je les achèterai tous !
– On n’a évidemment pas les mêmes moyens ! Un flic de luxe, en quelque sorte ? Bon, allez-y ! En attendant, rejoignons M. Belmont ! Il doit se sentir un peu abandonné.
Mais il ne l’était pas : Pauline était avec lui… et aussi le Napolitain qui apparemment ne la quittait plus d’une semelle. Quand la porte s’ouvrit, Aldo la vit en face de lui. Il vit aussi son regard s’éclairer et l’élan vers lui qu’elle retint de justesse, mais ce ne fut qu’un instant. Resta cependant un sourire qu’il jugea un rien automatique.
– Aldo ! Quel plaisir de vous revoir ! Il me semble qu’il y a des siècles…
– Il ne m’est pas apparu si long à moi ! répliqua-t-il après avoir baisé la main qu’elle lui tendait. Il est vrai que ma vie est plus que… mouvementée ! Demandez plutôt au commissaire Langlois : il trouve que j’en fais trop !
– Et Adalbert ? Comment se porte-t-il ?
– Au mieux ! Vous ne tarderez pas à le voir, je pense !… Croyez que je suis désolé de ce qui est arrivé à votre femme de chambre…
– Qui est-ce ? interrogea l’adorateur de Pauline sans s’encombrer inutilement de politesse, mais ce fut Belmont qui se chargea de la réponse.
Belmont qui d’ailleurs n’avait pas l’air d’apprécier outre mesure la présence du bel Ottavio.
– Qu’est-ce que ça peut bien vous faire ? On n’est pas ici dans un salon, mais si vous y tenez… Mon cher Aldo, voici le comte…
– Fanchetti ! souffla Pauline, visiblement inquiète.
– C’est ça ! Fanchetti, je vous présente « au » prince Morosini…
Aldo l’aurait embrassé : son petit « au » qui ne payait pas de mine était en réalité un chef-d’œuvre d’insolence. Sans se serrer la main, les deux hommes inclinèrent le buste dans un style vaguement japonais en se déclarant « enchantés ». Un de ces gros mensonges mondains comme il s’en profère à chaque instant, après quoi Aldo se tourna vers Belmont :
– Que comptez-vous faire ? Attendre l’issue de l’opération ?
– Il est inutile que nous restions tous ! C’est à moi d’attendre le verdict du chirurgien, dit Pauline. Helen est ma femme de chambre. Donc, je reste. Vous pouvez partir avec Aldo, John-Augustus ! On se retrouvera ce soir à l’hôtel !
– Soyez rassuré, je tiendrai compagnie à Pauline ! déclara l’indispensable Ottavio. Il ne faut pas qu’elle soit seule… surtout si les nouvelles s’aggravent !
Belmont ouvrit la bouche, peut-être pour argumenter, mais, réflexion faite, la referma. Langlois aussi prenait congé.
– Je rejoins mon bureau. C’est à côté et le professeur Aulagnier me préviendra si besoin est. Au surplus, je laisse un homme de garde !
On se sépara. Aldo, se refusant à l’image de Pauline installée sur une banquette auprès du Napolitain, prit Belmont par le bras.
– Vous, je ne sais pas, dit ce dernier d’un ton plaintif, mais je ressens des tiraillements d’estomac, j’ai comme une petite faim : on n’a pas déjeuné !
– On va aller arranger ça ! Auparavant, on va passer place de l’Opéra ! Il faut que j’achète des journaux !
Le vendeur du kiosque se souvenait de la dame étrangère qui lui avait pris le journal mais ne se souvenait plus du titre.
– C’est qu’il s’en débite dans ce coin-là, vous savez !
– Vous reste-t-il un exemplaire de chaque ? J’entends français, anglais ou américain ?
– On va voir ! Attendez… Oui ! J’ai !
– Vous m’en donnez un de chaque !
Cela faisait un assez gros tas que Belmont contempla avec surprise quand Aldo le déposa dans la voiture.
– Vous comptez lire toute cette littérature ?
– En principe, je dois les porter à la police mais en attendant on va déjà y jeter un coup d’œil !
– Et déjeuner ? rappela John-Augustus. C’est pour quand ?
– Tout de suite avant ! En outre, on va trouver de l’aide !
Un quart d’heure plus tard, Aldo stoppait sa voiture devant l’hôtel de Sommières où leur arrivée chargés de leurs journaux suscita un vif intérêt chez Plan-Crépin, la marquise réservant plutôt le sien à ce « frère de Pauline », qui s’inclinait devant elle et lui baisait la main selon toutes les règles de la meilleure société, le tout accompagné d’un sourire à désarmer une douairière, ce qu’elle ne serait jamais !
L’annonce du drame du Ritz… et le fait que les deux hommes étaient à jeun achevèrent de faire envoler la légère couche de glace d’une première rencontre. Même Eulalie, le redoutable cordon-bleu maison, fort mécontente que « Monsieur le prince », ayant annoncé qu’il ne rentrerait pas de sitôt, avait laissé s’effondrer ses quenelles de brochet à la Nantua, ne tarda pas à être conquise. L’enthousiasme, dont le « gentleman américain » fit preuve en attaquant son omelette aux truffes puis les tournedos Rossini qu’elle fit suivre et sa haute culture concernant les vins qu’on lui servait lui acquirent à jamais l’estime et la sympathie d’Eulalie et plus encore : comment, en effet, lorsqu’on a vu le jour à Nuits-Saint-Georges, ne pas adorer un homme n’hésitant pas à proclamer les vins de Bourgogne bien supérieurs à tous leurs confrères ?
Pendant ce temps Marie-Angéline se plongeait dans la lecture des quotidiens, sans parvenir à en extirper ce qui avait pu retenir l’attention d’Helen Adler.
– Aux États-Unis, on pond des tartines sur la campagne électorale que Franklin D. Roosevelt mène tambour battant, en Angleterre une sorte de bataille rangée à la Chambre des communes, une révolte aux Indes et le dernier chapeau de la reine Mary. En France, c’est le lancement à Saint-Nazaire du paquebot Normandie et pour les trois pays un stock de papiers sur le sport, les arts, le cinéma, le théâtre, la mode et ce que vous voudrez mais franchement... rien de marquant !
– On va s’y atteler à notre tour en prenant le café au jardin d’hiver, dit Aldo. Après, on ira porter toute cette paperasse à Langlois… mais je m’en veux ! Quel idiot j’ai été de ne même pas remarquer de quel journal il s’agissait !
– N’importe qui aurait agi pareillement, le consola John-Augustus. En dehors du fait que celui qu’Helen a acheté manque peut-être ! Il y en a une telle quantité ! Le marchand ne pourrait sûrement pas jurer qu’il nous a tout donné !
– Il faut espérer que cette pauvre femme survivra à sa blessure, intervint Mme de Sommières. D’après vous, le chirurgien n’en répond pas ?
– C’est déjà une chance qu’elle soit encore en vie ! Vous me ramenez à l’hôpital après le passage à la police, Morosini ? Je ne peux pas laisser ma sœur s’y morfondre toute seule…
– Elle n’est pas seule ! ne put retenir Aldo.
– Pour moi, si ! Qu’est-ce que ce… rastaquouère peut comprendre à son inquiétude ? Pour lui, une femme de chambre est… une femme de chambre ! Rien de plus ! Mais il se trouve que Pauline est très attachée à la sienne !
– Je vous accompagne ! s’écria Marie-Angéline, dans un noble élan qu’elle aurait eu beaucoup de peine à définir.
– Restez tranquille, Plan-Crépin ! intima Mme de Sommières. Il est inutile d’aller encombrer un hôpital que la presse doit sans doute être en train d’assiéger ! Monsieur Belmont, je suis vraiment ravie qu’Aldo vous ait amené ici. Dites à Pauline que la maison lui est grande ouverte, comme à vous-même ! On a toujours besoin d’amis dans un moment difficile !… Plan-Crépin, venez me lire quelque chose ! Cela me changera les idées !
Comme l’avait prévu la marquise, les journalistes se pressaient dans le hall de l’Hôtel-Dieu. Berthier était au premier rang.
– Content de vous voir, prince ! Je viens de téléphoner chez vous pour que vous ne m’attendiez pas ce soir !
– Je m’en doutais un peu. Il y a du nouveau ?
– Le professeur Aulagnier en a terminé et Miss Adler est installée dans une chambre mais elle n’a pas repris connaissance.
– Le pronostic ?
– Réservé ! C’est du moins ce que l’on nous a dit à nous, le menu fretin ! Vous en saurez peut-être davantage !
– Ça m’étonnerait !
En effet, il n’y avait plus qu’à attendre et chacun se retira, laissant la blessée à la garde du personnel soignant et de deux policiers assis devant sa porte.
Aldo éleva la courtoisie à hauteur d’héroïsme en rapatriant les gens du Ritz… y compris le bel Ottavio !
– Et en plus il faut le trimballer ! marmotta John-Augustus entre ses dents. Peut pas prendre un taxi comme tout le monde ?
Du coup, il s’installa d’autorité à côté d’Aldo, ce qui arrangea plutôt celui-ci. Il voyait parfaitement Pauline dans son rétroviseur. Ce qui lui permit de constater qu’à peine assise elle s’accota dans son coin, la tête contre la capote, et garda les yeux fermés tout au long du trajet, mais elle ne dormait pas. Aldo l’aurait juré pour l’avoir vue certaine nuit s’endormir dans ses bras. Cela lui fit plaisir…
Le lendemain, les nouvelles de l’Hôtel-Dieu n’étaient pas vraiment satisfaisantes : Helen Adler avait repris connaissance mais bien peu de temps. À présent, elle était dans le coma.








