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La Chimère d’or des Borgia
  • Текст добавлен: 4 октября 2016, 02:15

Текст книги "La Chimère d’or des Borgia"


Автор книги: Жюльетта Бенцони



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– Mazette ! fit l’inspecteur avec l’ébauche d’un sourire. On donne dans le luxe maintenant, chez nous ?

– Le cas est exceptionnel !… et vous n’allez que jusqu’à Brigue qui prend de plus en plus d’importance dans notre affaire. Vous avez là des francs suisses et l’autorisation de la police fédérale vous permettant d’enquêter sur leur territoire. D’autre part, j’ai obtenu une excellente photographie de Morosini, bien meilleure évidemment que celles des journaux, et surtout ceci ! continua-t-il en tendant les portraits de Pauline.

Le policier siffla entre ses dents.

– Bigre ! La belle femme ! Elle ne doit pas facilement passer inaperçue ! À moins que le dessinateur ne la voie…

– C’est une dessinatrice et elle la déteste ! Mais elle a fait du très bon travail puisqu’elle a pris la peine de reproduire le visage d’une part et la silhouette incroyablement vivante… Ce qui est important parce qu’on a dû la remarquer dans un bled tel que Brigue, en particulier en cette saison. Quant au train, c’est le dernier qu’a pris Morosini. Donc le personnel est le même. Vous glanerez peut-être un renseignement capital en montrant la photo…

– Il paraît qu’il prend ce train presque aussi souvent qu’un Parisien le métro ! On doit le connaître comme le loup blanc. Alors la photo !…

– Il se trouve que le chef de train comme le conducteur sont des nouveaux. Cela m’ennuie un peu, mais on fait avec ce que l’on a. C’est pourquoi la photo est primordiale. Je suis persuadé que Morosini n’est jamais monté dans ce train et qu’il a été intercepté avant la gare…

– D’où l’enquête de Sauvageol. Vous auriez pu me le dire plus tôt !

– Ne râlez pas ! Il me semblait préférable que vous embarquiez avec un œil neuf, mais j’ai changé d’avis ! Allez vous préparer, mon vieux, et bon voyage !

Demeuré seul, Langlois s’adossa à son fauteuil et ferma les yeux, pris d’une soudaine lassitude. Décidément, il n’aimait pas cette affaire, en raison de la réelle amitié qu’il éprouvait pour Aldo et les siens. Le joyeux tandem Morosini-Vidal-Pellicorne lui avait fait tourner les sangs à plusieurs reprises, mais si le premier devait ne jamais reparaître, il manquerait quelque chose dans sa vie ! Et il ne comprenait pas pourquoi l’égyptologue se désintéressait aussi complètement du sort de son ami. Les quelques venimeux papiers émis par les journaux à scandale avaient bien dû parvenir jusqu’à Londres ! Était-il à ce point épris de sa cantatrice pour les avoir gobés comme des œufs frais ? Que Morosini laisse tout tomber : épouse, enfants, affaires – ô combien importantes ! – pour partir vivre dans l’anonymat et un trou perdu le parfait amour avec une autre femme que la sienne était pour lui impensable ! Voire grotesque ! Il est vrai que l’épouse en question semblait attacher crédit à cette fable, d’après ce qu’il en savait, et ça non plus il n’arrivait pas à le croire ! Il n’était pas près d’oublier l’affaire de la Perle de Napoléon où, pour sauver son mari, elle s’était jetée délibérément dans la gueule du loup. Vrai aussi qu’ensuite, elle l’avait éloigné d’elle pendant plusieurs mois parce qu’une femme séduisante était mêlée à cette histoire…

Il caressa un instant le projet de se rendre lui-même à Venise pour un entretien à cœur ouvert avec Lisa Morosini, puis y renonça parce qu’elle n’y serait peut-être pas et qu’il se voyait mal galoper à sa suite en Suisse ou en Autriche ! D’abord retrouver l’époux envolé en priant Dieu qu’il soit intact ! Ensuite, il serait temps d’en venir aux plaidoiries ! Et, en attendant, jeter un coup d’œil sur la nouvelle passion de Vidal-Pellicorne.

Se redressant, il appela son secrétaire.

– Allez voir aux archives si vous avez quelque chose concernant Lucrezia Torelli, la cantatrice célèbre. Après vous viendrez prendre une lettre…

– Si elle est urgente, je pourrais commencer par ça ?

– Non, les archives d’abord.

L’idée lui était venue, soudain, de prendre contact avec le Chief Superintendant Gordon Warren, de Scotland Yard…

Les jours qui suivirent furent difficiles à vivre tant pour le patron de la police judiciaire que pour les amis mis en cause : alléchée par des « révélations » discrètes, peut-être aussi pour de l’argent, la presse à sensation, oubliant la mise en garde de Langlois, se lança de nouveau à l’assaut des deux absents. L’un d’entre eux publia même, en une, la photographie, assez floue d’ailleurs, d’un couple se promenant enlacé au bord du « lac des Quatre Cantons ».

– Ça peut être n’importe qui, ces gens-là ! tonna Langlois en assénant un poing sur son bureau quand le canard responsable du « scoop » atterrit dessus. Et puisque ces publicistes à la manque ne veulent pas entendre raison, nous allons donner du canon. Convoquez-moi d’urgence les grands manitous de la presse ! ordonna-t-il à ses principaux collaborateurs réunis dans son bureau pour le tour d’horizon du matin. Ce scandale a assez duré !

– Quelles sont vos intentions, Monsieur ? demanda quelqu’un.

– Vous le verrez bien ! Et pendant que j’y pense, ajoutez-y quelques-uns des plumitifs en délire qui font monter leurs tirages aux dépens de deux vies humaines et sans se soucier des dégâts ! Je les veux ici même demain à 11 heures ! Partagez-vous le travail et dégagez ! Durtal et Sauvageol, vous restez ! clama-t-il en guise de péroraison avant de se rejeter dans son fauteuil.

– Toujours les mêmes ! osa bougonner le vieil Etienne Blanchard qui était dans la police depuis trop longtemps pour se laisser impressionner par les coups de gueule du patron.

Rares tout de même ! Sachant qu’il n’était pas concerné, il resta tranquillement assis sur sa chaise et alluma sa pipe comme si de rien n’était. Il faut dire qu’il avait le rare privilège de tutoyer le « patron » qu’il connaissait depuis toujours. Il s’enquit calmement :

– As-tu au moins quelque chose à leur mettre sous la dent ?

– Tu ne devrais même pas me poser la question. Interroge ces deux-là, si tu veux ! Durtal revient de Suisse.

– Et alors ?

– J’ai acquis deux certitudes, dit celui-ci. Mrs Belmont a exécuté point par point le programme qu’elle avait dû prévoir : elle a quitté Brigue pour Lausanne et, de là, s’est embarquée pour Paris quelques heures plus tard. À ce propos, ajouta-t-il en se tournant vers Langlois, les dessins de Mlle… du Plan-Crépin ont fait des merveilles aussi bien au restaurant de Brigue où Mrs Belmont a déjeuné en attendant de prendre le train de Lausanne, que dans cette ville où elle a été remarquée à la gare. Quant à Morosini, personne ne l’a vu à Brigue !

– Comment ça ?

– Je veux dire qu’une fois descendu du Simplon-Express il semble s’être volatilisé !

– Une voiture devait l’attendre ?

– Non, je vois les faits autrement. Morosini est bien descendu à la gare mais ce n’est pas lui qui en est sorti !

– D’où le tenez-vous ?

– Des toilettes de ladite gare… où la femme de ménage a trouvé une paire de lunettes noires échappées, je pense, de la poche d’un personnage qui n’en avait plus besoin pour dissimuler une partie de son visage. D’où l’on peut déduire, en toute logique, que leur propriétaire si soigneusement emballé au départ de la gare de Lyon, atteint, entre parenthèses, d’un rhume spectaculaire dont il ne souffrait pas en quittant la rue Alfred-de-Vigny, n’était pas le prince Morosini.

– Et d’où on peut conclure de tout ceci, reprit Langlois, qu’aussi bien Mrs Belmont que son compagnon d’« escapade amoureuse » ont été enlevés tous les deux à Paris. Autant dire sous notre nez ! Elle à l’arrivée en gare de Lyon et lui au départ de la rue Alfred-de-Vigny ! Et par le même taxi !

– Vous l’avez trouvé, ce taxi ?

– Pas encore, mais ça ne tardera pas ! intervint Sauvageol… J’ai passé au peigne fin la compagnie des G7, avec l’aide enthousiaste, je le signale, de Maître Krasinski, ex-avocat russe à qui le ravisseur avait emprunté son numéro et copain comme tout avec l’ex-colonel Karloff que tout le monde connaît ici. Aucun de leurs collègues ne correspond à la description que le chauffeur de Mme de Sommières a faite du conducteur… On en est venu à penser que le taxi fantôme pourrait être le même qui a chargé Mrs Belmont à Paris !

À mesure que le jeune homme parlait, le vieux Blanchard s’assombrissait au point d’en oublier de tirer sur sa pipe…

– Drôle d’affaire ! Qui sent plutôt mauvais et qui suppose de gros moyens ! Tu penses à quoi, Langlois ?

– Peut-être à la mafia ? Ceux dont elle dispose semblent illimités !

– Et tu vas offrir tous ces tuyaux à ces messieurs de la presse ?

– Évidemment non. Seulement les mettre en face de leurs responsabilités. S’il reparaît un jour, Morosini pourrait se faire une fortune en les attaquant en diffamation ! Une perspective qui devrait donner à réfléchir aux torchons besogneux que j’ai convoqués en même temps que les grands.

– Surtout, susurra le vétéran, qu’il y en a un parmi ceux-là qui pourrait se reconnaître. Tu n’as pas lu  Le Figaro de ce matin ?

– Pas eu le temps !

– On peut lire – en page 7 – un petit papier fort bien écrit, ma foi !…

– Tout le monde écrit bien dans  Le Figaro !

– … et signé par un certain Frédéric Simonnet qui juge bon – Dieu sait pourquoi ? – de rappeler que Morosini a été soupçonné d’être impliqué dans les meurtres de Chinon : Van Tilden et son ancien serviteur. Ça m’étonne un peu que son rédacteur en chef ait laissé publier cet article…

– D’autant que Simonnet remplace plus ou moins Michel Berthier pendant sa convalescence. Berthier qui, lui, est un ami de Morosini. Il y a là un détail qu’il faudra éclaircir… De toute façon, demain, on va remettre de l’ordre dans les idées de ces messieurs !

– Enfin ! s’écria Marie-Angéline en rejetant le dernier des journaux qu’elle avait achetés en sortant de Saint-Augustin et qu’elle avait étalés sur le lit de Mme de Sommières. Enfin ces imbéciles ont vu la lumière ! Il était grand temps !

– Ils ne l’ont pas vue tout seuls ! On dirait que notre ami Langlois leur a apporté une aide vigoureuse ! C’est pratiquement lui qui a signé tous les articles de tête !

En effet, sur trois colonnes à la une, les quotidiens annonçaient quelques variantes suivant la couleur politique : la sévère mise au point du commissaire principal Langlois mettant les divers rédacteurs en face de leurs responsabilités qu’il n’hésitait pas à qualifier de criminelles vis-à-vis de familles plongées dans l’angoisse. « Nous avons acquis la certitude que Mrs Belmont comme le prince Morosini ont été victimes d’enlèvements qui n’ont pas eu lieu le même jour ! Il importe donc d’en finir avec les “romances” plus ou moins grivoises et de laisser la police travailler en paix »…

– Bon ! Enlevez-moi ce tas de papiers, intima la marquise en ôtant ses lunettes, et faites monter le petit déjeuner ! J’ai faim et je ne sais pas ce que fabriquent Cyprien et Louise !

La vieille fille eut un petit rire.

– Ils font comme nous : ils lisent les journaux que Cyprien est allé chercher de son côté.

Puis s’asseyant sans façon sur le bord du lit :

– Cette belle unanimité va faire du bruit ! Pensons-nous qu’elle en fera assez pour traverser la Manche ?

– Je pense que oui. Cette espèce de mobilisation générale doit être relayée par la presse londonienne et le sera aussi en Amérique.

Les plateaux ayant fait leur apparition, il y eut un silence. Puis :

– À propos d’Amérique, comment se fait-il que Mr Belmont ne se soit pas encore manifesté ?

– Il n’avait guère de raisons tant qu’il s’agissait d’une aventure, Pauline étant d’âge à se gouverner toute seule… À présent, on va sûrement avoir de ses nouvelles !

– À moins qu’il ne soit parti en croisière sur l’un de ses chers bateaux ?

– En décembre ?

– Pourquoi pas ? C’est un vrai loup de mer ! En outre… et en ce qui me concerne, je ne vois pas pourquoi on ne pourrait pas naviguer en décembre ! Il suffit d’avoir l’estomac solide !

– Comme le vôtre, par exemple ? Je suis certaine que… franchir le Pas-de-Calais ne vous causerait aucune gêne !

Devenue soudain ponceau, Plan-Crépin fit toute une affaire de chercher son mouchoir qui était cependant à sa place habituelle dans sa manche gauche. L’ayant enfin trouvé, elle se contenta de renifler puis soupira.

– J’avoue que j’en meurs d’envie !

– Pour aller mettre Adalbert en face de ce que vous considérez comme son devoir ? Mais ma pauvre petite, si je pensais qu’il y ait la moindre chance qu’il vous écoute, je vous aurais déjà expédiée… moi aussi d’ailleurs, parce que aucune traversée, même par gros temps, ne m’a jamais rebutée. Mais nous ne ferions que nous couvrir de ridicule ! Londres n’est pas si loin ; les nouvelles de France y parviennent régulièrement et je suis persuadée que notre égyptologue en folie en sait presque autant que nous ! N’oubliez pas qu’il est en compétition avec Wishbone et que celui-ci a déjà dû repérer « l’affaire Morosini » depuis longtemps. Et comme son intérêt est d’éloigner un rival qui a logiquement pris l’avantage en logeant la dame chez lui, vous pensez bien qu’il n’a pas dû se gêner.

– Ainsi nous ne représentons plus rien pour lui ?

– Vous et moi peut-être que si, parce que nous ne vivons pas à Venise, que nous sommes ses voisines et devenues de ce fait, avec le temps, une douce habitude. En ce qui concerne Aldo, je ne sais trop que penser. Peut-être le trouve-t-il trop séduisant ?

– Allons donc ! Adalbert est fort satisfait de sa propre apparence !

Mme de Sommières examina l’idée d’une quatrième tasse de café, jugea qu’elle était intéressante, se la fit servir, la but et conclut finalement :

– C’est assez juste, au fond !… À présent si vous vous sentez à ce point d’humeur voyageuse, nous pourrions abandonner le nord-ouest au bénéfice du sud-est ?

– À quoi pensons-nous ?

– À Venise où, selon Guy Buteau, les dégâts sont sérieux. Si nous ne voulons pas nous trouver en face d’un divorce…

Plan-Crépin se signa précipitamment :

– Quelle horreur ! Lisa ne fera jamais une chose pareille !

– Justement, c’est ce dont j’aimerais m’assurer ! Alors ramassez tous ces canards – on va en emporter quelques-uns ! – et dites à Lucien de vous appeler un taxi… – ou plutôt faites-lui sortir la voiture ! Les taxis sont devenus malsains, ces temps-ci ! et faites-vous conduire chez Cook ! Nous allons à notre tour embarquer sur ce fichu Simplon-Orient-Express !

L’effet fut magique : requinquée d’un seul coup, elle était déjà à la porte.

– Et nous, on ne descendra pas à Brigue ! Je dois téléphoner là-bas pour nous annoncer ?

– Pour que Lisa file à Vienne ou à Zurich par le premier train ? Je suis certaine que nous sommes les dernières qu’elle ait envie de voir !

Seulement, le voyage à Venise n’était pas pour tout de suite…

Au même moment, environné lui aussi de journaux, le commissaire principal Langlois s’accordait un moment de détente bien mérité en compagnie de sa pipe et d’une tasse de café. Pour une fois, cette sacrée presse, qui bien souvent lui donnait la migraine, avait fait du bon boulot en exécutant ponctuellement ses exigences et en donnant le pas à la tragédie sur la gaudriole.

Son regard apaisé passait de l’attendrissant vase en cristal dans lequel trois roses jaunes sans parfum s’épanouissaient aux volutes de la fumée odorante que sa bouche laissait échapper.

Il luttait même mollement contre une légère somnolence, quand le téléphone posé sur son bureau sonna… C’était trop beau pour durer, décidément ! Luttant contre l’envie infantile de ne pas répondre, il décrocha, émit deux ou trois onomatopées puis, brusquement réveillé, il se dressa sur ses pieds.

– Nom de Dieu ! émit-il sobrement, avant de se jeter sur son chapeau et son manteau et de se ruer sur sa porte en réclamant sa voiture à grands cris.


11

Coup de tonnerre !

Comme le pensait Mme de Sommières, Adalbert n’ignorait rien des aventures prêtées à son ancien « associé » et la belle Pauline Belmont… En dépit du fait qu’il eût une idée assez nette du crédit que l’on pouvait accorder à certaine presse, cette espèce d’unanimité avait suscité sa colère et même son dégoût. Mais pas envers les plumitifs : contre Aldo et celle qu’il nommait à présent sa « complice ». Et cela à cause de l’admiration qu’il avait toujours portée à Lisa. Avoir une telle femme pour épouse et oser afficher une liaison avec une autre – fût-elle aussi séduisante que Pauline Belmont ! – lui paraissait impardonnable !

Lucrezia, elle, avait beaucoup ri, estimant non sans quelque cruauté qu’il était temps que l’on fasse toute la lumière sur les « agissements de l’arrogant prince Morosini » ! Il était même arrivé à Adalbert de se moquer avec elle, tant elle y mettait de grâce ! Et pour rien au monde il n’aurait voulu la contrarier en quoi que ce soit ! Ce qu’énonçait sa voix envoûtante ne pouvait être que parole d’évangile ! Ne s’était-elle pas abandonnée à lui, sitôt installée dans la chambre qui était devenue la sienne à Chelsea ?

– Une façon comme une autre de vous remercier d’avoir mis à ma disposition cette adorable maison… Et puis peut-être devriez-vous voir dans ces moments – délicieux, j’en conviens – une sorte de répétition générale en prévision de la vie qui pourrait être la nôtre ?

Il avait tout de même accusé le coup.

– Une quoi ?

Elle avait alors pris un air mutin et lui avait donné un baiser.

– Pardonnez à l’artiste que je suis d’avoir employé un terme familier ! Voyez-vous, je n’ai pas l’intention de courir le monde pendant encore des années et je veux être sûre de trouver le bonheur auprès du compagnon que je choisirai ! Ne vous hérissez pas, carissimo mio ! Vous avez toutes les chances d’être celui-là. Aussi pardonnez-moi ma franchise, même si elle vous paraît un peu brutale !

– Mais je vous aime, Lucrezia ! Et si…

Elle posa ses doigts sur ses lèvres.

– Chut ! Sachez attendre et n’en demandez pas plus pour le moment ! Lorsque je viendrai à vous, ce sera pour toujours et il n’y aura plus de Torelli ! Rien que Lucrezia… votre femme !

– Je serai l’homme le plus heureux du monde… mais, en ce cas, pourquoi n’en finissez-vous pas avec ce Wishbone qui vous suit partout comme un cocker barbu ?

– Placido Rognoni, mon imprésario, nous suit aussi partout et je dois honorer mes contrats. Je vous promets d’ailleurs de n’en pas signer d’autres ! Quant à ce brave vacher texan, je vous rappelle qu’il doit m’apporter la Chimère à laquelle je tiens tant !

– Et s’il vous la rapporte, vous devrez l’épouser !

– Bien sûr que non ! Je la lui rachèterai… sans problème ! Je suis très riche, vous savez ?

– Alors qu’il se mette à sa recherche, sacrebleu ! Ce n’est pas en tournant autour de vous qu’il la trouvera !

– Je vous rappelle qu’il a chargé de cette recherche votre si précieux ami Morosini – raison pour laquelle j’ai renoncé à vous la demander, à vous ! – mais à vrai dire, il ne semble pas s’en soucier beaucoup.

– À mon avis, il ne s’en occupe même pas du tout !…

– Je ne veux pas le savoir ! Cornélius m’a promis la Chimère et je m’en tiens là ! Donc… faites un effort pour être gentil avec lui !

– Que je le sois ou non, il s’en fiche complètement !

– C’est exact, mais tant que je n’en ai pas fini avec cette existence quasi errante, je tiens à le garder : il s’entend si bien à simplifier pour moi les petites tracasseries de la vie quotidienne ! soupira-t-elle en s’étirant avec une grâce féline. Je vous en prie, laissez-le-moi encore un peu !

Ce qu’elle appelait les petits soucis de la vie quotidienne, c’étaient des fleurs tous les matins, une Rolls avec chauffeur à sa disposition de jour comme de nuit, un compte ouvert chez le meilleur traiteur quand elle souhaitait rester chez elle et quelques autres détails du même genre qui mettaient Adalbert hors de lui, parce que le Texan ne se départait jamais d’une inusable bonne humeur qui devait lui être naturelle et qu’il n’aurait jamais eu l’idée de croiser le fer contre un rival envers lequel il n’usait que de bons procédés.

– Nous tentons tous les deux de conquérir la déesse, lui déclara-t-il un jour où le Français, exaspéré, essayait de lui chercher noise. Chacun ses armes, voilà tout ! Vous c’est la maison, moi c’est le reste !

Et quel reste !

Difficile de répondre à cela en lui appliquant une paire de claques ou en l’expédiant par la fenêtre. Aussi Adalbert n’arrivait-il pas à pardonner sa défection à Théobald qui, à lui seul, constituait un cadeau royal et aurait implanté chez sa bien-aimée un centre d’informations inappréciable ! Mais non ! La divine Lucrezia ne plaisait pas à Monsieur qui lui avait préféré la culture des asperges chez son jumeau à Argenteuil ! Impavide, Wishbone l’avait remplacé par un « butler » digne de régenter un palais impérial dans une maison où il prit les rênes en main, secondé par Renata, la femme de chambre, et une autre de ménage qui venait tous les matins. L’accompagnateur Giacomo vivait là, lui aussi.

En dépit de l’espèce de sortilège qui le tenait captif, il y avait des moments où Adalbert se sentait seul, même s’il suivait sa sirène à peu près partout. C’était au cœur de la nuit quand il se retrouvait dans sa chambre au Savoy avec l’unique consolation de savoir Wishbone dans la sienne au Ritz. Et où il s’ennuyait ferme.

Il s’efforçait bien de rédiger son ouvrage sur les reines-pharaons mais, même si Théobald – ce déserteur ! – lui avait apporté le nécessaire en fait de documentation, cela ne marchait pas. Question d’atmosphère sans doute ! Celle du palace londonien n’avait rien de comparable avec celle, feutrée, confortable, habitée par quelques « souvenirs » de fouilles, de son cher vieux cabinet de travail parisien. Alors, afin de se prouver à lui-même qu’il avait choisi le bon chemin et que sa vie était là, il « passait » un disque de son idole sur le gramophone qu’il s’était procuré et finissait par s’endormir bercé par la voix qui lui avait pris son âme, puis le jour revenu, il retournait vers elle. Et le bonheur d’être vu en sa compagnie l’emplissait d’une sorte de béatitude.

Ce matin-là, tandis que l’on approchait de Noël et qu’il se demandait ce qu’il allait pouvoir lui offrir, il se fit appeler un taxi et conduire à Chelsea. Il était plus tôt que d’habitude mais il avait en vue d’escorter Lucrezia dans les courses qu’elle aimait faire le matin – sauf quand elle avait chanté la veille ! – dans quelques magasins de luxe. Cela lui donnerait peut-être une idée.

Il se sentait d’autant plus heureux que l’éternel Wishbone était parti deux jours avant pour Paris où l’appelait une affaire urgente. Trois ou quatre jours à goûter les joies d’un tête-à-tête qui se prolongerait peut-être la nuit. Et le temps du trajet fut occupé de bien séduisantes anticipations que n’arrivait pas à obscurcir le ciel gris renforcé d’un voile de brouillard… Ce Noël serait peut-être le plus beau de sa vie. Surtout si Lucrezia acceptait la bague de fiançailles à laquelle il songeait… Il restait cependant assez lucide pour que cet état d’esprit l’amuse : « Tu as tout du collégien, mon vieux ! se disait-il. C’est sans doute complètement fou mais c’est rudement agréable ! »

Et il se mit à chantonner pour agrémenter son parcours.

L’arrivée à Chelsea le ramena sur terre. Sans ménagements.

Il y avait, en effet, beaucoup de monde devant la jolie maison qui avait été celle du peintre Dante Gabriel Rossetti. Tout cela réuni autour du gardien qui avait l’air de tenir une sorte de meeting. Il y avait aussi des journalistes et… la police !

Saisi d’épouvante à l’idée qu’il pouvait être arrivé malheur à sa déesse, Adalbert se précipita hors de son taxi et se rua sur le gardien.

– Qu’est-ce qui se passe ici, Hubbard ?

– La police, sir… vous vous rendez compte ? Dans « ma maison » ! Et pas n’importe qui : le Chief Superintendant Warren en personne !

Adalbert n’en écouta pas davantage et s’engouffra à l’intérieur, escalada l’escalier quatre à quatre et pénétra en trombe dans le salon jaune, s’attendant au pire pour que le grand chef se soit dérangé. Il eût atterri sans doute dans un meuble si Warren, qui le connaissait bien, ne l’avait stoppé au passage et remis sur ses pieds avec le flegme dont il ne se départait jamais… sauf quand il avait une bonne raison de se mettre en colère.

– Ah, Vidal-Pellicorne ! Vous tombez à point ! J’allais justement vous faire chercher !

Un petit reste de sang-froid lui fit souffler :

– Bonjour, Warren ! Il y a eu un accident ?… Un…

Il n’osa pas prononcer le mot qui l’épouvantait mais qui ne gêna pas le policier :

– Un meurtre ?… Où avez-vous été pêcher ça ?

– Mais… ce déploiement de police… votre présence que la notoriété de Lucrezia pourrait justifier…

– Rassurez-vous ! Personne n’est mort et on ne trouvera pas ici la plus minuscule goutte de sang, à moins que la cuisinière ne se soit coupée en préparant les toasts du breakfast ! D’ailleurs sauf elle et le gardien, il n’y a plus personne ici !

– Qu’est-ce à dire ?

– Tout le monde a déménagé cette nuit, à l’exception du gardien, du chauffeur, de la cuisinière et de son matou !

– Partis où ? balbutia Adalbert qui n’en croyait pas ses oreilles. Et on ne m’a rien dit à moi ?

– On s’en serait bien gardé. Je soupçonne qu’une information discrète venue je ne sais d’où a dû déterminer cette fuite…

– Cette fuite ? Vous avez de ces mots !

Plus « ptérodactyle » que jamais dans son macfarlane grisâtre, Warren darda sur lui son œil jaune.

– Vous en voyez un autre ? Un individu étrangement bien renseigné a dû prévenir la Torelli qu’on allait l’appréhender ce matin ! Pour meurtre !

C’en fut trop pour le malheureux ! Il pâlit, verdit, sa bouche s’ouvrit, cherchant l’oxygène, et il se serait abattu sur le tapis si Warren ne l’avait saisi au vol et assis dans un fauteuil où il dénoua sa cravate, ouvrit le col de sa chemise et lui appliqua plusieurs paires de claques en réclamant un verre de scotch… Encore dut-il desserrer les dents avec la pointe d’un couteau pour réussir à faire couler quelques gouttes dans la bouche.

– Bonté gracieuse ! s’exclama-t-il à l’adresse de son assistant qui l’aidait de son mieux. Je ne pensais pas lui causer un tel choc !

– Preuve qu’on ne sait jamais ! Ce sont parfois les plus costauds qui encaissent le plus mal ! Vous voulez que j’appelle un médecin, sir ?

– Essayons encore le whisky, on verra après… S’il y résiste, c’est qu’il relève des urgences !

Mais la panacée nationale opéra un miracle de plus ; Adalbert commença par tousser, cracher pour finalement tâtonner à la recherche du verre – et pas un petit ! – dont il avala le contenu d’un trait.

– By Jove ! admira l’inspecteur. Quelle descente !

– Oh ! Je l’ai déjà vu faire mieux ! Il mériterait d’être écossais ! Retirez-vous à présent, Parnell ! Ce que je vais lui raconter ne sera pas plus agréable à entendre ! Aussi laissez la bouteille !… Et fermez la porte ! Je ne veux pas être dérangé !

Le silence régna un moment. Warren contemplait sa victime revenir à la vie très lentement, plus sonné sans doute que si, sur un ring, on l’avait mis knock-out. Il en était à se demander s’il ne devrait pas tout de même faire venir un médecin, quand Adalbert tendit son verre pour se faire resservir, avala une partie du contenu, garda l’autre et interrogea d’une voix curieusement détimbrée :

– Qui l’accuse-t-on d’avoir tué ?

– La marquise d’Anguisola, au cours du naufrage du  Titanic. Le commissaire principal Langlois m’a appelé tout à l’heure pour m’apprendre que la femme de chambre de Mrs Belmont, Helen Adler, poignardée au Ritz sous les yeux de Morosini après avoir acheté un journal et tombée dans le coma à la suite de cet attentat, en était sortie…

– Quoi ? explosa Adalbert. Elle ne doit pas avoir les idées claires après si longtemps. Et, tout d’un coup, elle accuse Lucrezia de meurtre ? Ça ne tient pas debout ! D’abord, le  Titanic, ça remonte à vingt ans ! Lucrezia était une gamine à l’époque ! Elle ne devait pas avoir beaucoup plus de…

– Dix-neuf ans ! Elle approche la quarantaine à présent même si, j’en conviens, elle le cache admirablement ! En outre, elle était inscrite sur la liste des passagers, partageant un appartement sur le pont supérieur avec un certain Catannei dont elle était la maîtresse et qui la gardait sous clef. Elle ne l’a pas quitté de toute la traversée…

– Sauf pour aller assassiner une femme déjà âgée à un moment où régnait la panique ? Comme c’est vraisemblable ! Quant à cette Helen…

– J’aurais juré que vous refuseriez de me croire ! Mais vous devriez me connaître assez pour savoir que je ne déploie pas les forces de police et ne me dérange pas sur une vague dénonciation ou un on-dit ! De toute façon, Langlois se dispose à franchir le Channel pour me communiquer ce dont il dispose. Et vous l’avez vu trop souvent à l’œuvre pour douter un seul instant de son sérieux ! Comme du mien ! Et je vais devoir vous interroger.

– M’interroger ? Mais que voulez-vous que je vous dise ? émit le malheureux de mauvaise grâce et déjà sur la défensive. Je n’étais pas sur le  Titanic, moi !

Son œil froid rivé au rebelle, Warren extirpa sa pipe de sa poche, la bourra tranquillement, l’alluma, aspira deux ou trois bouffées et finalement soupira en s’adossant à la cheminée.

– Écoutez, mon vieux : ici – autrement dit, chez vous ! – on peut encore s’expliquer sur le plan amical mais si vous préférez mon bureau au Yard, je vous laisse une convocation en bonne et due forme et je rentre ! Choisissez, mais choisissez vite ! Je n’ai pas de temps à perdre !

Comprenant qu’il prenait la mauvaise direction, Adalbert rendit les armes.

– Que voulez-vous savoir ?

– Quand vous l’avez connue… et la suite ? fit-il moins sèchement en traînant une chaise près du fauteuil de son hôte involontaire de façon à se trouver à sa hauteur au lieu de le dominer :… Et grillez donc une cigarette !

Un peu remonté par cette petite phrase, Adalbert se hâta d’obéir. Ce fut tout de suite plus facile de raconter son histoire : la représentation de  La Traviata, le coup de foudre qui l’avait autant dire assommé avant de l’envoyer au comble de l’exaltation, sa décision immédiate de s’attacher aux pas de la diva, l’installation à Londres, l’espèce de duel à fleurets mouchetés qui l’opposait à Cornélius Wishbone… Là, Warren l’interrompit :

– Au fait, où est-il, celui-là ? demanda-t-il.

– Aucune idée pour le moment ! Il avait pris ses quartiers au Ritz de Londres… mais il est parti avant-hier pour Paris où il descend aussi au Ritz.


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