Текст книги "La Chimère d’or des Borgia"
Автор книги: Жюльетта Бенцони
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– On va vérifier ! Parnell ! !
Quelques minutes plus tard, on était fixé : Mr Wishbone avait en effet annoncé son arrivée dans la capitale française, mais on ne l’avait pas encore vu. Cette simple information suffit à réveiller la colère d’Adalbert.
– Elle a dû l’appeler en lui racontant Dieu sait quoi ! Et je suppose que la Rolls…
– Vous avez dû remarquer que le chauffeur est toujours ici. La voiture aussi comme il se doit (15). Ils ont dû faire venir un taxi…
– … ou deux, ou trois s’il fallait transporter – outre les imposants bagages de Lucrezia – sa femme de chambre, son imprésario, son accompagnateur et Wishbone par-dessus le marché ! Un vrai déménagement ! ragea Adalbert.
– Vous délirez ! Allez faire un tour dans sa chambre ! La majeure partie de sa garde-robe est là. Elle n’a dû emporter qu’une valise, un nécessaire de toilette mais aussi tous ses bijoux ! La sagesse voudrait d’ailleurs qu’elle soit partie seule afin de passer plus facilement inaperçue, quitte à donner rendez-vous à ses complices hors de la ville…
Une idée – née de la désespérance ! – traversa alors Adalbert.
– Et si… elle avait été… enlevée ?
– Ne rêvez pas ! Sa culpabilité ne fait aucun doute et elle a filé juste à temps pour m’éviter, mais elle n’ira peut-être pas très loin. Sa photo a déjà été transmise par bélinogramme à tous les ports et à tous les postes de police. Mais j’admets que ça risque d’être insuffisant : c’est à la fois une grande cantatrice ainsi qu’une véritable comédienne connaissant à merveille l’art du grimage, et elle possède certainement une belle collection de passeports ! Pourquoi voulez-vous que la police arrête une vieille Japonaise par exemple ?
– Ce serait un peu gros tout de même !
En dépit de la situation, Gordon Warren se mit à rire.
– Ce qu’il y a de réconfortant en vous, c’est votre fraîcheur d’esprit ! Vous ne parvenez pas à admettre que votre belle amie ne soit rien d’autre qu’une criminelle en fuite !
– Vous avez raison ! Il doit y avoir une erreur quelque part. Elle, une criminelle ? Avec son visage d’ange ?
– Il existe des anges déchus, vous savez ? Ils seraient même les plus beaux de tous ! Jamais entendu parler de Lucifer ?
– Vous pouvez dire ce que vous voudrez, vous ne me persuaderez pas. Pas davantage d’ailleurs de l’histoire de cette Helen Adler : elle pourrait identifier sans se tromper un visage aperçu au milieu d’un affolement général vingt ans plus tôt ? Allons donc !
– Il n’y a pas pire aveugle que celui qui ne veut pas ouvrir les yeux ! Je vous certifie que le doute n’est pas possible ! J’ai fermement l’intention d’arrêter la Torelli et de la faire juger ! Et n’essayez pas de m’en empêcher !
– Je n’en aurai pas besoin : il y a prescription ! Vingt ans ! Vous pensez !
– Elle n’existe pas chez nous et le Titanic était territoire britannique. Même chez vous, ça ne marche pas pour les crimes de sang ! Alors tenez-vous tranquille et laissez-moi faire mon travail ! Tiens, il vous serait plus profitable de vous occuper de votre ami Morosini.
De rouge, Adalbert devint violet.
– Ce triste imbécile qui abandonne une femme merveilleuse pour courir filer le parfait amour dans quelque coin idyllique avec sa maîtresse ? Vous voulez rire !
Warren eut un haut-le-corps et considéra le phénomène avec un sincère ahurissement.
– Mais vous tombez d’où ? De la Lune ? Vous ne lisez plus les journaux français ?
– Non. Pour quoi faire ?
– Ni apparemment les journaux anglais, parce que avant-hier ils consacraient une belle place à la sévère mise au point du commissaire principal Langlois à la presse française l’accusant d’entraver la police dans son travail. La « romance » un rien scabreuse ne serait qu’un écran de fumée destiné à dissimuler un double enlèvement en plein Paris par un taxi fantôme, mais pas le même jour ni à la même heure : Mrs Belmont arrivait de Lausanne et Morosini rentrait chez lui ! Vous voilà fixé ! À présent faites ce que vous voulez, mais ne venez pas me mettre des bâtons dans les roues, sinon je vous boucle comme un vulgaire voleur de poules ! Parce que mon enquête aussi est délicate et que je soupçonne la mafia de ne pas être étrangère à tout ceci ! Vu ?
– Oh ! C’est très clair !
Une chose était certaine pour Adalbert : il encombrait ! Aussi, après un regard désolé à sa chère maison que Scotland Yard était en train de passer au peigne fin, il pensa qu’aller se dégourdir les jambes lui changerait les idées. Sur le seuil, il trouva le gardien qui lui demanda ce qu’il devrait faire quand la police en aurait fini.
– À moins qu’ils ne posent les scellés, essayez de remettre de l’ordre… On verra ensuite !
– Mais le chauffeur et la voiture ?
– Ils appartiennent à Mr Wishbone. Attendez qu’il revienne. Je repasserai demain voir s’il y a du nouveau…
En fait, il ne savait ni que faire ni que dire. Le choc violent qu’il venait d’encaisser le désorientait. En dépit du temps « de saison » – léger brouillard agrémenté de menus flocons de neige ! –, il alla s’asseoir sur un banc pour regarder couler la Tamise. Et là il s’accorda le soulagement des larmes. Lucrezia, criminelle ! Lucrezia, poursuivie par la police ! Cela relevait du cauchemar… et d’autant plus qu’une voix intérieure – bien faible et qu’il essayait de museler – réussissait tout de même à lui souffler qu’il y avait du vrai là-dedans ! Peut-être à cause de ce sang Borgia qu’elle revendiquait hautement et dont elle était plus que fière ! Surtout de César dont les crimes ne se comptaient pas dans une Rome où l’on pouvait – sans trop risquer de se tromper ! – attribuer au poison la moindre indigestion, où chaque nuit les poignards s’en donnaient à cœur joie, où l’on faisait l’amour entre frère et sœur, voire entre père et fille ! Vu sous cet angle, que représentait la vieille femme assassinée alors que la meurtrière elle-même était en danger de mort par noyade ? Adalbert aurait aimé savoir ce que sa Lucrezia répondrait si on lui posait la question. Ou quand on la lui poserait, car il ne faisait guère de doute pour lui que Gordon Warren réussirait tôt ou tard à mettre la patte dessus. À fortiori s’il recevait l’aide de Langlois et des forces de police françaises !… Rien que cet acharnement qu’elle mettait à vouloir à tout prix cette maudite Chimère était révélateur !
Repoussant une issue dont il savait qu’il aurait à souffrir, il examina son propre cas. Depuis… disons des semaines parce qu’il n’avait pas vu passer le temps, il jouait les toutous savamment dressés, fous de joie pour un sucre, délirant de bonheur pour une caresse et prêts à tout pour en obtenir d’autres. Il n’avait pas écrit une ligne de son livre, n’avait rien lu, rien appris, lui qui s’intéressait à tant de choses ! Il n’avait pris contact avec personne, vu aucun ami, perdu son Théobald qui cependant en avait supporté de pires mais lui avait refusé clairement de servir « cette dame »… et il avait failli lui cogner dessus pour le simple fait qu’il n’aimait pas Lucrezia. Morosini, on n’en parlait même plus : Rayé ! Balayé !… et sans doute avec lui les dames de la rue Alfred-de-Vigny et tout ce qui constituait son univers et le charme de sa vie jusque-là ! Depuis cette soirée à l’Opéra, il vivait suspendu aux lèvres de Lucrezia, buvant ses paroles quand elle était avec lui, l’écoutant indéfiniment au moyen de disques sur le gramophone lorsqu’elle était absente…
Il eut froid tout à coup. Jusqu’aux tréfonds de lui-même, et un frisson le secoua. Où était-elle à présent, sa sirène ? L’idée de son départ tellement précipité qu’elle n’avait pas pris le temps de lui laisser un mot, un seul, qu’il ne comptait pas pour elle, qu’elle l’avait laissé tomber alors qu’il se croyait si près du bonheur, le ravagea au point de lui faire perdre la tête. Il quitta son banc et comme un automate se dirigea vers la Tamise… Le fleuve devait être glacé mais c’était de peu d’importance. Il était déjà gelé jusqu’aux os !… Un peu plus un peu moins, quelle affaire ! En un court moment il en aurait fini avec la souffrance. C’était si simple !… Et soudain il revit la blanche silhouette d’une jeune fille avalée par les eaux noires d’un autre fleuve au cœur de la nuit égyptienne… Salima était morte d’amour, elle aussi !
Il allait prendre son élan en murmurant son nom quand une main lui agrippa le bras, tandis qu’une voix furieuse proférait :
– Vous en avez encore pour longtemps à faire l’imbécile ?
Plan-Crépin ! Soi-même et en personne ! Équipée comme pour affronter le cap Horn d’un « ciré » et d’un suroît écossais renforcés d’un parapluie assorti qu’elle brandissait comme un Zoulou sa sagaie, elle était visiblement hors de ses gonds et, sans prendre le temps de respirer, poursuivait son réquisitoire :
– Je n’aurais jamais cru vivre assez vieille pour assister à un gâchis de cette envergure ! Voir un homme pourvu d’une vaste intelligence – ou prétendu tel ! – tout abandonner d’une vie jusque-là remarquable : travail, recherches, réputation, carrière, famille…
– Je n’en ai pas…
– Et nous, alors ? Je reprends : famille, patrie…
– Oh, les grands mots !…
– Vous me laissez finir, oui ou zut ? Ça fait trop longtemps que j’ai ça sur l’estomac : il faut que ça sorte ! Un homme habitué à vivre droit sur ses deux jambes, les changer pour quatre pattes en rétrécissant à vue d’œil jusqu’à se retrouver transformé en chien de manchon, pékinois ou chihuahua, afin de pouvoir se nicher dans le giron d’une chanteuse plus très fraîche…
– Plus très fraîche ? Vous êtes folle ! L’avez-vous seulement regardée ? Elle est…
– Rien du tout ! Sinon une femme avide, cruelle et totalement dépourvue de cœur et de tripes dont il faut espérer pour la paix des gens normaux et des générations à venir…
– Qu’est-ce qu’elles viennent faire là-dedans ?
– Ma foi, je n’en sais rien, mais l’image m’a séduite… des générations à venir donc, qu’elle se retrouvera bientôt assise dans le box des accusés en grand danger d’être pendue ! Voilà ! Et maintenant, qu’est-ce qu’on décide ? Vous tenez toujours à votre projet d’aller barboter dans cette eau boueuse au milieu des trognons de choux, des rats crevés, des morceaux de charbon et des huiles de vidange, ou on va rejoindre notre marquise au Savoy boire un double irish coffee brûlant ?
– Elle est là ?
– J’y suis bien, moi ! Naturellement, elle y est ! La mer ne l’effraie pas plus que moi : elle a dans les veines du sang de Tourville et du bailli de Suffren…
– … qui appartenait à l’ordre de Malte et n’a jamais eu d’enfants ! corrigea Adalbert, entraîné machinalement.
– Non, mais il était d’une famille qui, elle, en a eu ! Où en étais-je ?… Ah, oui ! Vous n’auriez pas voulu que je la laisse à la maison seule en compagnie de sa crainte de ne jamais revoir Aldo vivant !… Oh, mon Dieu ! C’est… c’est trop affreux !
Sans transition elle éclata en sanglots, vira sur ses talons et s’élança vers un taxi stationné un peu plus loin. Adalbert, alors, lui courut après et la saisit par le bras.
– Venez, je vous ramène à elle…
À sa compassion se mêlait une curieuse sensation de soulagement.
En abordant le trottoir le long duquel patientait le taxi qui avait transporté la vieille fille, Adalbert vit Warren sortir de la maison, planta là sa compagne en assurant qu’il revenait immédiatement, et rejoignit le policier :
– Une seule question, si vous permettez !
– Allez-y… mais vite !
– Comment… ou par qui Mlle Torelli a-t-elle été prévenue de votre prochaine visite ?
Le Superintendant darda sur l’imprudent un œil jaune et un sourire féroce.
– Si je le savais, cher ami, une part appréciable de mes soucis s’envolerait ! Ce n’est pas le cas, hélas ! Mais s’il vous vient une idée, ma porte vous sera ouverte jour et nuit !… Et, pendant que j’y pense, ne vous réinstallez pas dans votre appartement. On ne vous le rendra que lorsqu’on aura fini de le passer au crible !
– Dans l’état actuel des choses, je n’ai guère envie d’y reprendre mes habitudes. Me retrouver tout seul dans ce…
– Parfait ! Mais d’autre part ne quittez pas Londres sans m’en avertir !
– Vous me suspectez ?
– D’appartenir à la mafia, sûrement pas !… Mais de filer la retrouver au cas où la belle dame vous ferait un signe… Là, j’ai des doutes !
– Vous avez aussi ma parole ! Essayez de vous en contenter !
Quand, une demi-heure plus tard, Marie-Angéline ouvrit devant lui la porte de la suite que Mme de Sommières et elle-même occupaient au Savoy, ils trouvèrent celle-ci pelotonnée au fond d’une bergère, près de la cheminée, un châle de mohair blanc sur les épaules, regardant tristement fumer devant elle la tasse de café à laquelle elle n’avait pas touché. En dépit de la perfection de sa toilette comme de sa coiffure, elle était l’image même de la détresse, au point que Plan-Crépin, première surprise parce qu’elle ne l’avait jamais vue ainsi, faillit repousser Adalbert dans l’antichambre. Prise de court, elle clama :
– Le voilà ! Je vous l’ai déniché !
L’effet fut instantané. En un clin d’œil, la marquise se redressa, se leva et, incapable d’articuler une parole et les yeux mouillés de larmes, tendit les bras. Bouleversé, Adalbert s’y jeta, refermant les siens sur elle, ému de la sentir si fragile en dépit de sa haute taille. Mais ce ne fut qu’un bref instant. Elle posa un baiser sur sa joue puis s’écarta avec un sourire un peu tremblant.
– Bienvenue, mon cher enfant ! Vous êtes exactement celui dont nous avions besoin pour rendre quelque saveur à cette fichue existence ! Comment avez-vous réussi ce miracle, Plan-Crépin ?
Celle-ci commença par éternuer, se moucha puis déclara :
– Oh, on s’est rencontrés fortuitement au bord de la Tamise, on a causé mais il faisait un brin frisquet : il est gelé et moi aussi !
– Alors faites monter ce que vous voulez, que diable ! Et puis vous me raconterez ce que vous fabriquiez tous les deux par ce vilain temps auprès de ce fleuve sinistre !
– Nous n’étions pas vraiment seuls. Il y avait même pas mal de monde ! soupira Adalbert d’un air détaché en s’installant dans un fauteuil, les mains nouées sur l’estomac et ses longues jambes étendues devant lui.
– Quel monde ?
– La police, le Superintendant Warren, des badauds, des curieux… et tout ça…
– On dirait que notre Langlois n’a pas chômé ? fit Mme de Sommières en regardant sa lectrice.
Puis revenant à son visiteur :
– Il nous faut vous apprendre, Adalbert, qu’avant-hier ce cher ami nous a emmenées, à titre de témoins, au chevet d’Helen Adler qui venait enfin de sortir du coma dans le but de lui faire répéter devant nous ce qu’elle lui avait déjà révélé : en achetant un journal place de l’Opéra deux jours après son arrivée à Paris, elle y avait vu une photo de la Torelli qui l’avait bouleversée parce qu’elle avait reconnu en elle la meurtrière du Titanic…
– Elle en est vraiment certaine, alors qu’elle vient de passer je ne sais combien de semaines dans un cirage qui a dû tout de même mettre un bon moment avant de se dissiper ?… et après vingt ans ?
– Oh, formelle ! Pareille beauté ne s’oublie pas, a-t-elle affirmé, d’autant plus surprise qu’elle ne l’avait pas encore vue à bord. L’homme qui voyageait avec elle ne devait pas vouloir la montrer. Jalousie ou souci de frapper un grand coup lors de sa première apparition sur scène ? Allez savoir !…
– Quoi qu’il en soit, reprit Marie-Angéline, au lieu de partir pour Venise comme nous en avions l’intention, nous avons préféré venir ici afin de tenter de vous éviter… ce que vous venez de vivre, mais à Calais, il a fallu attendre la fin de la tempête qui venait de se lever et nous n’avons rien évité du tout !
Le service d’étage, en apportant du chocolat chaud, interrompit la conversation. Il était excellent, mousseux à souhait, et réchauffait chaque fibre du corps. En outre, il permit à Adalbert, devinant qu’on allait en venir à un sujet délicat, de réfléchir à ce qu’il allait dire. Finalement, reposant sa tasse vide avec un soupir de satisfaction, il hasarda… pour tâter le terrain et poussé peut-être par un démon malin :
– Vous vous apprêtiez à vous rendre à Venise ? Dans l’intention louable de recoller les morceaux du ménage ?
– Oh !…
Devenue soudain rouge brique, Plan-Crépin le foudroya d’un regard indigné et courut vers sa chambre.
– Qu’est-ce qui lui prend ? demanda Adalbert qui commençait à regretter de faire comme si Warren ne lui avait rien dit.
C’était cruel et inutile, le patron du Yard n’ayant aucune raison de lui raconter des craques.
Cependant et sachant parfaitement ce qui allait suivre, Mme de Sommières lui adressait un sourire compatissant.
– Vous ne semblez pas être au courant des dernières nouvelles de France…
Il n’eut pas le temps de répondre : le génie de la vengeance était de retour et lui expédiait des journaux sur les genoux.
– Et ça ? N’avez-vous que de mauvaises lectures ou serait-ce que la presse de la perfide Albion ne s’intéresse chez nous qu’aux gazettes croustillantes ? C’est pourtant écrit assez gros et l’on peut constater que notre ami Langlois a mis le paquet ! Et à cause de quoi croyez-vous que notre marquise a les yeux jusqu’au milieu de la figure ?
Adalbert ne l’écoutait plus. Prenant les quotidiens l’un après l’autre, il les parcourait avec avidité en les froissant quelque peu.
– Enlevés ? Qu’est-ce que ça signifie ?
– Vous le demanderez à Langlois quand vous le verrez. Ce qui ne saurait tarder ! En attendant, rendez-les-moi ! ajouta-t-elle en raflant les journaux. Ils peuvent encore servir !
– Est-ce que Lisa les a vus ?
– Vous oubliez que, dans l’Italie fasciste, la presse est muselée et les feuilles de chou étrangères soumises à une sévère censure…, quand on les laisse paraître !…
– De toute façon, soupira la marquise, le mal est fait en ce qui concerne Lisa. Quelqu’un l’aurait mise au courant de son infortune conjugale et c’est pour essayer de colmater le plus gros des dégâts que nous avons décidé de nous rendre là-bas !
– Et vous m’avez donné la préférence ? fit-il, ébranlé.
– Il nous a paru que c’était le plus urgent ! À présent, rien ne nous retient et c’est ce que nous allons faire dès notre retour à Paris. Ne fût-ce que pour passer Noël avec Lisa et les enfants…
– Laissez-moi vous accompagner ! À nous trois, on aura plus de poids ! Mais tous ces voyages coup sur coup…
– Dites « à votre âge » pendant que vous y êtes et je ne vous adresse plus la parole de ma vie ! gronda la vieille dame.
Plan-Crépin mit son grain de sel.
– … et puis le Super vous a prié de rester encore un moment et si vous lui ajoutez son collègue français qui ne serait pas fâché de bavarder avec vous, cela va prendre du temps. Et nous, on est pressées.
– Pas à ce point, tout de même… surtout pour trouver maison vide. Si les choses en sont là, je serais fort étonné que Lisa n’aille pas se réfugier à Vienne auprès de sa grand-mère, en particulier pour cette fête qu’elle aime entre toutes, non ?
Les deux femmes se regardèrent : dans leur marasme elles n’y avaient pas pensé ! Il en profita :
– Croyez-moi ! Accordez-vous à vous-même une bonne nuit de repos… et à moi le plaisir de vous inviter à dîner… S’il vous plaît… Tante Amélie !
Le mot signant un retour au bercail qu’elle n’osait plus guère espérer la fit sourire. À nouveau, elle l’embrassa.
– Oui. Je crois que nous pouvons le faire.
Rasséréné, il regagna sa propre chambre à l’étage au-dessus dans l’intention de s’étendre un moment pour essayer de mettre de l’ordre dans tout ce gâchis, mais il était à peine entré que le téléphone sonnait. Au bout du fil, Gordon Warren en personne, toujours aussi gracieux.
– Si vous n’avez rien d’autre en perspective, un saut jusqu’ici serait une idée judicieuse ! J’ai quelques questions à vous poser.
– Vous m’en avez déjà posé une flopée, il me semble ? émit d’un ton plaintif Adalbert qui n’avait aucune envie de ressortir sous la bourrasque – pluie et vent mélangés – qui se déchaînait depuis cinq minutes sur Londres.
– Peut-être mais j’étais tellement furieux que j’en ai oublié. Alors rappliquez ! aboya l’appareil.
– Et vous ne l’êtes plus ?
– À peine, mais ça pourrait revenir !
Un « clac » des plus expressifs mit fin à la communication. Avec un soupir, Adalbert sonna le portier et demanda un taxi…
Ce n’était pas la première fois qu’il pénétrait dans le sanctuaire du « ptérodactyle », avec toujours la même impression d’accablement. Les sévères meubles victoriens d’un brun presque noir, les lampes à abat-jour d’opaline verte, les armes d’Angleterre au mur étaient sans doute plus pompeux que le décor où évoluait Langlois, Quai des Orfèvres, mais au moins trouvait-on chez celui-ci, pour se reposer la vue, le superbe « kilim » rouge et bleu couvrant le parquet et l’attendrissant petit vase de cristal ou de barbotine, selon l’humeur, où quelques fleurs parlaient de jardin et d’air pur.
Assis dans son fauteuil de cuir noir, Warren écrivait, sans doute un rapport, quand le « planton » introduisit le visiteur. Sans lever la tête il désigna l’une des deux chaises – de cuir, elles aussi ! – placées en face de son bureau puis signa, referma son stylo et s’adossa confortablement, les coudes sur les bras du siège et les mains jointes par le bout des doigts. Apparemment, les révérences n’étaient pas au programme et Adalbert s’intéressa aux gypseries du plafond jusqu’à ce que Warren émette :
– Quand avez-vous vu Miss Torelli pour la dernière fois ?
– Hier soir…
– C’est vague. À quelle heure ?
– Je n’en sais rien. Disons vers la fin de l’après-midi. Nous étions allés voir l’exposition Holbein à la Tate Gallery… Elle semblait en pleine forme quand, soudain, elle a éprouvé une douleur et elle m’a demandé de la ramener à la maison. Il faut vous dire qu’elle est sujette à des crises de névralgies faciales qui la font énormément souffrir et l’obligent à s’étendre dans l’obscurité…
– Gênant ! Et ça ne lui est jamais arrivé en scène ?
– Pas que je sache. Chose curieuse, le mal se manifeste surtout quand elle ne joue pas. Ce qui était le cas… Elle doit alors s’enfermer dans le noir, une poche à glace sur le visage.
– Elle n’avait pas chanté du tout ?
– Si, le matin. Elle travaille sa voix chaque jour avec son accompagnateur et c’est ce qu’elle a fait hier matin sans problèmes. Et puis, au cours de cette visite…
– Pendant que vous étiez à la Tate, elle ne vous a pas quitté ?
– Si. Pour se rendre aux toilettes afin de se passer un peu d’eau fraîche sur la figure pendant que j’allais chercher un cab. Je l’ai donc raccompagnée à Chelsea et nous nous sommes séparés. À mon immense regret. J’avais retenu une table au Trocadero et je me faisais une joie de cette soirée en tête à tête mais je n’avais rien d’autre à faire que rentrer au Savoy en ne sachant plus trop à quoi m’occuper. Alors j’ai dîné et je me suis couché, moi aussi !
– Avant de dormir, vous n’avez pas essayé de téléphoner pour avoir de ses nouvelles ?
– Certainement pas ! Elle ne supporte alors plus aucune sonnerie et son personnel fait ce qu’il faut pour les éviter. Je ne vous cacherai pas que j’étais désespéré. Pour une fois que ce fichu Américain n’était pas dans le secteur ! J’avais rêvé d’une nuit…
– Je vois très bien ce que vous voulez dire ! coupa le policier, mettant ainsi un frein prudent au lamento qu’il sentait poindre. Et, à ce propos, vos relations avec cet Américain m’intriguent. Vous arriviez à vous supporter ?
– Oh, ce n’est pas un garçon désagréable et, puisque Lucrezia désirait qu’il en soit ainsi, nous avions établi une sorte de modus vivendi en accord avec ses désirs.
– Elle hésitait entre vous deux ? Bizarre, non ?
– Oui. Peut-être, mais il faut comprendre : elle songeait à mettre fin à sa carrière afin de partir en beauté…
– Sa voix lui causait des inquiétudes ?
– Non, mais justement elle détestait l’idée qu’elle pût un jour en avoir. Elle ne me l’a jamais confié, mais je sais qu’elle atteignait quarante ans et voulait en terminer avec une existence errante, exaltante évidemment, mais où le temps jouait contre elle. Aussi souhaitait-elle se retirer dans une vaste propriété, protégée par un époux qui lui apporterait tout ce qu’elle souhaiterait et l’entourerait d’une tendresse soutenue par une beauté dont le repos favoriserait l’entretien avec le plus d’efficacité possible. Afin de n’être pas oubliée, elle pourrait donner un concert, une fois l’an par exemple…
Plus ronds que jamais, les yeux jaunâtres du « ptérodactyle » s’animèrent d’une petite flamme moqueuse.
– Beaux projets mais qui requièrent une solide fortune ! Et de ce côté-là votre rival me semble le mieux nanti !
– Et pourtant elle m’avait laissé entendre qu’elle m’accorderait la préférence. Certes Wishbone roule sur l’or, mais je n’en suis pas tout à fait dépourvu, grinça Adalbert devenu ponceau. Et, en parlant de propriété, je pense qu’un château dans un lieu édénique serait pour elle un cadre plus flatteur que des centaines de kilomètres carrés au Texas supportant d’énormes troupeaux de vaches et une forêt de derricks !
– Sans doute… mais l’archéologie dans tout cela ?
– Elle n’y voyait pas d’incompatibilité. Les pays chauds sont excellents pour la voix…
– La poussière aussi, comme chacun sait !
– Allons, mon cher ami, ne vous faites pas l’avocat du diable ! Les hôtels de luxe poussent un peu dans tous les coins…
– On dirait que vous êtes sûr de votre fait ! Alors pourquoi laisser l’Américain entretenir des espoirs… inutilement cruels ?
– Il recherchait pour Lucrezia un joyau familial auquel elle tenait par-dessus tout. Ou plutôt, il le faisait chercher par…
– Morosini ! Et je suppose que vous n’ignorez plus ce qui lui est arrivé ? asséna Warren, soudain sévère. Ne devriez-vous pas être en train de le rechercher, lui, au lieu de roucouler aux pieds d’une criminelle ?
S’il fut tenté un instant de plaider pour Lucrezia, Adalbert y renonça aussitôt. Le siège de l’Anglais était fait, d’autant plus ancré qu’il s’appuyait sur les convictions de son collègue français tout aussi intransigeant ! Aussi préféra-t-il faire dévier la conversation :
– Pour en revenir à Wishbone, vous pourriez l’entendre ! Il doit être revenu ?
– Non… ou plutôt si : il est reparu au Ritz hier soir… le temps de régler sa note et de reprendre les bagages, impressionnants, qu’il avait laissés ! Amusant, non ?
Non, Adalbert ne voyait rien d’« amusant » là-dedans, mais conscient du regard inquisiteur qui ne décramponnait pas, il réfréna sa colère, luttant contre l’envie de desserrer sa cravate et de sauter à la figure de son tortionnaire. Il réussit tout de même à prendre une cigarette, à l’allumer, à en tirer une bouffée et, dans le meilleur style Morosini, à ironiser :
– Ne devriez-vous pas lancer votre meute à ses trousses, Superintendant ? À mon grand regret, je suis bien obligé de tirer une seule conclusion de cela : s’il existe quelque part un dindon de la farce, j’ai la joyeuse impression que c’est moi !
Puis, après avoir inhalé encore un peu de fumée, il se leva en écrasant son mégot dans le cendrier en onyx posé sur un coin du bureau.
– Si vous avez encore besoin de moi, vous savez où me trouver… Mais plus pour longtemps. Mme de Sommières et Mlle du Plan-Crépin qui m’attendent au Savoy souhaitent se rendre à Venise pour tenter d’adoucir un Noël qui s’annonce fort triste et je voudrais les accompagner.
Le tenant toujours sous son regard, Warren ne bougea pas, mais au bout d’un instant, il eut un rire bref parfaitement inattendu et se leva.
– Mes compliments, Vidal-Pellicorne ! Vous savez encaisser. Saluez pour moi ces dames ! Je vous souhaite bon voyage !
Et il tendit une main qu’Adalbert serra sans plus d’arrière-pensée.
À Paris, ce même soir vers 19 h 30, Fédor Razinsky déposait rue de Maubeuge un client qu’il avait pris en charge aux Champs-Élysées. Comme il avait encore du temps avant de remiser, il pensa que le train d’Amsterdam-Anvers-Bruxelles-Paris arrivant à 20 heures, il avait une bonne opportunité de faire une dernière course augmentée d’un volume de bagages peut-être intéressant… Quatre taxis stationnaient déjà, plus un cinquième, devant et nettement détaché de ces derniers, et qui devait avoir été retenu par une agence quelconque.
Il ne faisait pas très froid mais la neige s’était mise à tomber vers la fin du jour et Fédor eut soudain envie d’un bon café-calva revigorant au buffet de la gare du Nord. Le taxi détaché était comme lui un G7 et il eut l’idée de lui demander de jeter un coup d’œil à sa voiture pendant sa courte absence. Aussi remonta-t-il la file d’attente, d’autant plus encouragé dans son projet que le numéro d’immatriculation était celui d’un copain, russe lui aussi.
Or, le sourire qu’il arborait en s’apprêtant à s’arrêter à sa hauteur s’effaça aussitôt et, au lieu d’avancer, il recula : le conducteur n’était pas Dimitri Nazeff, ancien capitaine au régiment Préobrajensky, à peu près du même gabarit que lui, mais un homme d’une quarantaine d’années, à moustache noire, qui ne devait pas mesurer plus d’un mètre soixante-dix et dont il aurait juré qu’il était né quelque part dans le Sud. En tout cas cet homme conduisait une voiture qui ne lui appartenait pas.
Afin de mieux réfléchir, Fédor ressortit de l’aire d’évolution des taxis, refit un tour et alla stationner rue de Compiègne, à un endroit d’où il pouvait surveiller son « collègue », baissa lui aussi son drapeau puis attendit. Il avait bien pensé aller dans un café téléphoner à l’inspecteur Sauvageol dont il avait les coordonnées, mais il n’osa pas s’éloigner, de crainte de ne pas le joindre et, si on lui imposait une attente, de laisser filer pendant ce temps-là ce qu’il considérait comme son gibier. Or, il était fermement décidé à savoir où l’oiseau allait emmener les gens qu’il attendait…
Sa patience ne fut pas mise à longue épreuve. Quelques minutes tout au plus, avant que l’afflux des voyageurs n’apparût sous la verrière de la gare pour prendre d’assaut ses confrères. La foule était nombreuse et, afin de mieux voir, il sortit de sa voiture et s’appuya à la portière ouverte, repoussant en arrière la visière vernie de sa casquette… Encore deux minutes et un couple se détacha : une dame âgée qui devait être assez grande mais marchait soutenue d’un côté par son compagnon, un homme dans la force de l’âge, et de l’autre par une canne. Une voilette enveloppait son chapeau. Le chauffeur était descendu pour leur ouvrir la portière. Son attitude était empreinte d’une certaine déférence puisqu’il mit la casquette à la main… Après quoi, il referma et démarra pour prendre le large virage rejoignant le boulevard Magenta sens descendant. Fédor embraya et entreprit de le suivre le plus discrètement possible mais sans laisser trop de voitures entre eux.








