Текст книги "La Chimère d’or des Borgia"
Автор книги: Жюльетта Бенцони
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– C’est lui qui porte plainte. Mme d’Anguisola était sa tante ! En annonçant son retour, elle leur avait écrit qu’elle rapportait ses bijoux pour en faire don à… à la famille !
Mais il était particulièrement difficile de stopper Plan-Crépin dans son élan lorsqu’une idée se logeait dans sa tête. Tout en étalant à nouveau ses cartes, elle ouvrait la bouche pour une nouvelle question quand Wishbone l’interrompit en annonçant son départ : dès le lendemain matin, il prenait le train-paquebot pour Cherbourg afin d’embarquer le soir même sur le Paris de la Compagnie générale transatlantique.
– Comment, si vite ? se récria son hôtesse. On va procéder à une enquête, je suppose ?
– Oui, mais on n’a pas besoin de moi et j’ai une très, très, très énorme hâte de porter la splendide nouvelle à la magnifique Lucrezia Torelli ! Elle va être si tellement contente d’apprendre que le bijou qu’elle désire tant n’a pas fait naufrage !
– Au fond, reprit Aldo, si elle croyait la Chimère irrécupérable à ce point, c’était pour vous demander l’impossible en vous expédiant la chercher au bout du monde ! N’était-ce pas une façon de se… débarrasser de vous ?
Il avait hésité sur la dernière partie de sa phrase mais Cornélius, loin de se vexer, n’en rayonna que de plus belle.
– Absolument pas ! C’est moi qui lui avais promis et vous savez jusqu’où j’avais décidé d’aller pour la satisfaire !
– J’admire vos certitudes ! Même en considérant ce que nous avons appris aujourd’hui, les chances de récupérer la Chimère sont des plus minces…
– Si vous n’y parvenez pas, on ira voir cette miraculeuse dame chez…
– Cartier !
– C’est ça… et on reviendra à ma première idée ! conclut-il triomphalement.
– Je me demande si on ne devrait pas y revenir tout de suite ! marmotta Morosini pour lui-même.
Et il se promit d’aller se balader rue de la Paix avant de quitter Paris, soit pour suivre un début de piste s’il en trouvait un, sinon pour savoir au moins si c’était réalisable ! Après quoi il rentrerait chez lui.
Pour le moment on passa à un autre sujet : la façon dont la Torelli interprétait ses rôles, par exemple. Il s’en serait voulu de causer une peine même légère à ce gentil bonhomme qui avait su d’emblée conquérir sa sympathie. Là-dessus, bien sûr, il était intarissable !
Le dîner achevé, Cornélius remonta préparer ses bagages. Aldo qui, tout au long du repas, n’avait pas manqué d’observer la lueur guerrière allumée dans les yeux « couleur de miel » – d’aucuns les auraient qualifiés de jaunes ! – de Plan-Crépin annonça son intention d’aller faire un tour chez Adalbert dont il savait qu’il ne se couchait jamais de bonne heure.
Les grilles du parc Monceau étaient fermées à cette heure tardive, ce qui obligeait à un assez long détour pour gagner la rue Jouffroy. Il prit la voiture qu’il louait désormais chaque fois qu’il venait à Paris afin de ne pas perdre de temps à la recherche de taxis qui se raréfiaient toujours quand on avait besoin d’eux… Cela ne l’empêchait pas de regretter son vieil ami Karloff, ex-colonel de la cavalerie du Tsar, qui menait sa voiture comme son cheval à la tête d’une charge mais qui, après son accident, s’était reconverti dans la mécanique automobile en achetant un garage de compte à demi avec un compatriote (7).
Il avait à peine quitté la maison que Marie-Angéline donnait libre cours à sa mauvaise humeur que seul le regard impérieux de Mme de Sommières avait maintenue dans les limites de la bienséance.
– Je le sentais ! s’était-elle écriée en entendant le portail se refermer derrière Aldo. Quelque chose me disait que l’arrivée de ce gardien de vaches ne nous amènerait rien de bon ! Quand il a prononcé le nom de Belmont, j’ai auguré…
– Rien du tout ! coupa sa patronne et cousine en frappant le parquet d’un violent coup de canne. Et je vous défends formellement de transformer cette maison en champ de bataille. Les Belmont sont d’excellents amis d’Aldo et d’Adalbert et nous les recevrons ici autant qu’il plaira à mon neveu de les inviter. D’ailleurs il n’a été question jusqu’à présent que de M. Belmont…
– Peut-être, mais de même que j’ai soupçonné que ce Wishbone avait des rapports avec lui, de même je suis persuadée qu’il n’est pas venu seul et que cette Pauline…
– Ça suffit, Plan-Crépin ! Si vous avez une fois de plus raison et si elle franchit le seuil de cette maison – ce qui ne manquera pas de se produire ! –, je vous rappelle qu’il s’agit d’une femme remarquable, et d’une artiste reconnue pour laquelle j’ai de l’amitié ! Elle est pleine de cœur, intelligente et belle et…
– … et éperdument amoureuse d’Aldo !
– C’est possible…
– Ce n’est pas possible, c’est certain !
– Je vous l’accorde… encore que je ne l’aie jamais vue lui sauter au cou pour le couvrir de baisers ! En revanche, c’est avec Lisa qu’elle en a échangé un quand elles se sont rencontrées chez ce pauvre Vauxbrun ! Alors, s’il vous plaît, du tact et de la retenue si vous ne voulez pas que je vous envoie faire une cure au bon air de la montagne chez la cousine Prisca ! Tiens, j’y pense, c’est chez elle que l’on devrait emmener ce cher Wishbone ! Ses vaches et les taureaux de Saint-Adour devraient s’entendre à merveille ! Quant à vous, je ne plaisante pas : ou vous vous tenez tranquille ou vous partez voir Prisca !
– Nous ferions cela ? gémit l’accusée.
– Sans hésiter ! Même si Mme Belmont, ou la baronne von Etzenberg ou encore Pauline, quelle que soit son appellation, a su se ménager une petite place dans le cœur d’Aldo, il n’a jamais cessé d’aimer sa femme et ne cessera pas de sitôt !
Un soupir découragé mit fin à l’entretien.
Comme le pensait Aldo, il était beaucoup trop tôt pour qu’Adalbert soit couché et pas davantage Théobald, son inappréciable valet à tout faire. Un torchon à vaisselle à la main et un large sourire plaqué sur le visage, celui-ci vint accueillir le visiteur nocturne avec un plaisir évident :
– J’espérais bien qu’il ne se passerait pas un long temps avant que je n’aie la joie de voir Monsieur le prince ! s’écria-t-il.
– Comment ça va, Théobald ?
– Bien, bien ! Je remercie Monsieur le prince. Monsieur est dans son bureau. Il travaille à son livre…
Mais « Monsieur » arrivait déjà, attiré par le triple coup de sonnette annonçant Aldo, le seul qui usât de ce code convenu… Toujours tiré à quatre épingles, l’égyptologue – sauf évidemment sur les chantiers de fouilles ! – se délassait en adoptant chez lui un style beaucoup plus décontracté : une vieille – mais si confortable ! – veste d’intérieur en velours brun à brandebourgs, un pantalon de pyjama et une paire de charentaises.
– Ah ! J’attendais un peu de tes nouvelles ! Ça s’est bien passé, cette vente ? fit-il en décoinçant la pipe qu’il serrait entre ses dents. Théobald, du café !…
Puis regardant plus attentivement son ami :
– Du café peut-être mais de l’armagnac sûrement !
– Les deux ! lâcha Aldo, lugubre.
– Bon !… Qu’est-ce qu’il « nous » arrive encore ?
– Tu parles comme Plan-Crépin maintenant ? grogna Aldo en se laissant tomber dans l’un des fauteuils Chesterfield en cuir noir – un peu âgé mais si accueillant ! – où il avait passé nombre d’heures.
– Le pluriel de majesté ? Sûrement pas mais tu n’as peut-être pas remarqué que, quand tu t’embarques dans un quelconque coup tordu, il est bien rare que je ne plonge pas avec toi… D’abord qu’as-tu fait de ton Américain ?
– S’il ne dort pas encore, il boucle ses valises : il veut repartir demain sur le Paris.
– Déjà ? Il ne va plus chez Cartier ?
– Non. Il vient d’apprendre que la foutue Chimère n’a pas du tout pris sa retraite dans l’épave du Titanic. Pas plus que les autres bijoux de Mme d’Anguisola : celle-ci a été assassinée tandis que le navire commençait à couler. Pour lui voler son trésor naturellement.
– C’est à Drouot que tu as appris ça ?
– Où veux-tu que ce soit ? Pour une vente mouvementée, ce fut une vente mouvementée !
Et après avoir avalé d’un trait son café et mis à chauffer le ballon de cristal entre ses deux mains, Aldo fit le récit bref mais précis de ce qui s’était passé dans la célèbre salle des ventes. Sans oublier pourtant de doser ses effets. Ainsi, à propos de l’intervention de Langlois, il ne mentionna pas le nom de celui qui l’accompagnait.
– Bah ! commenta Adalbert en récurant sa pipe avant de la bourrer à nouveau. Je ne vois pas pourquoi tu tires une figure de catastrophe ! Tu ne vas pas t’embringuer là-dedans ? Laisse-le donc courir après sa Chimère la bien nommée aussi longtemps que ça l’amusera !
– Je crains fort, au contraire, d’y être enfoncé jusqu’aux amygdales. Je ne t’ai pas encore nommé l’Américain qui accompagnait le divisionnaire.
– C’est important ?
– Juge toi-même : c’est John-Augustus Belmont et la femme de chambre rescapée du naufrage, celle de Pauline… qui se trouve être la filleule de la défunte marquise et à qui elle destinait ses joyaux !
– M… !
– Je ne te le fais pas dire ! conclut Aldo avec une certaine satisfaction.
– Qu’est-ce qu’on va faire ?
– Merci pour le « on » ! Outre que j’ai promis à Cornélius de jeter un coup d’œil à son affaire, il est impossible de tourner le dos aux Belmont !
– Ben, voyons ! Tu as une idée sur la façon dont on peut s’y prendre ?
– Une vague. J’ai invité Berthier à venir boire un verre chez Tante Amélie demain soir.
– Tu veux insérer une annonce dans Le Figaro ?
– Je n’aurais pas besoin de lui pour ça mais il se trouve qu’il est sans doute le seul journaliste qui ait approché Van Tilden. Il n’a pas vu la collection mais il est allé chez lui et je voudrais d’abord savoir qui est chargé de liquider la succession puisqu’il n’y a pas de famille. Il sait peut-être à qui ont été achetés les deux joyaux incriminés.
– Qui sont ?
– Une parure magnifique ayant appartenu à Isabelle de Valois, épouse de Philippe II d’Espagne, et un pendentif représentant une sirène dont le corps est une perle baroque plutôt curieuse de forme, la queue composée d’écailles de saphir et d’émeraude, la tête et les bras d’or émaillé ainsi que la chevelure que l’on a parsemée de petites topazes pour les reflets. Sans compter une sorte de décor de perles et de rubis ciselés. Des bijoux vraiment royaux !
– Qui ne t’intéressaient pas ?
– Non, j’ai acheté ce que je voulais, pour des clients bien précis d’ailleurs. Quant à Cornélius, en attendant de dépenser la lune pour la Chimère, il s’est porté acquéreur de deux bracelets ayant appartenu à Lucrèce Borgia pour la modeste somme de deux cent mille francs…
– Mais c’est Crésus, cet homme-là !
– Ou une assez bonne copie en tout cas. En mariant des vaches avec du pétrole, on doit obtenir des veaux en or massif !
Petit silence qu’Adalbert employa à tasser convenablement son tabac puis à allumer sa pipe dont il tira deux ou trois bouffées vigoureuses, tandis qu’Aldo promenait son verre sous son nez d’un air inspiré… Soudain Adalbert demanda :
– Il est venu tout seul, Belmont ?
– Non. Avec Pauline… et la femme de chambre témoin.
– Ah !
Cette simple syllabe suffit à déclencher la colère d’Aldo.
– Tu ne vas pas t’y mettre, toi aussi ?
– Moi aussi ? Ça veut dire quoi ?
– Que tu devrais chanter en duo avec Plan-Crépin ! Tout à l’heure pendant le dîner, il a fallu que Tante Amélie la tienne serrée pour l’empêcher de se lancer dans une philippique contre Pauline ! La savoir à Paris l’a mise en fureur ! Vous imaginez quoi, tous les deux ? Que je vais foncer au Ritz pour y prendre Pauline d’assaut toutes affaires cessantes ? Alors veux-tu me dire ce que je fais ici ?
– Ah ? Plan-Crépin a…
– Tout comme toi, mon vieux ! Tout comme toi !
Adalbert se mit à rire et lui tendit la bouteille d’armagnac pour qu’il se resserve.
– Tu n’es tout de même pas retourné à l’état sauvage ! Mais que sa présence inattendue te perturbe un brin, je le croirais volontiers.
– À quoi vois-tu ça ?
– Oh, c’est élémentaire : dans ton état normal, tu n’aurais jamais eu l’idée de t’adresser à un journaliste, si affûté soit-il, pour savoir qui est l’exécuteur testamentaire de Van Tilden. Tu filerais tout bêtement voir ton vieux copain Maître Lair-Dubreuil, commissaire-priseur illustre de son état : lui le sait forcément !
– Mais c’est que tu as raison ! marmotta Aldo, accablé par la logique de son ami. Si c’est ça, j’expédie tout demain, on embraye sur le boulevard Haussmann, on boit avec Berthier le verre promis, on dîne ou déjeune avec les Belmont… et j’attrape le premier train pour Venise !
Il débordait soudain de bonne volonté. Seulement, c’était plus facile à dire qu’à faire !…
3
Au rendez-vous des souvenirs
Comme l’avait prévu Vidal-Pellicorne, Aldo n’eut aucune peine à obtenir le nom de l’exécuteur testamentaire. Il s’agissait simplement du notaire qui était aussi l’un des rares amis de Van Tilden : Maître Pierre Baud. Ce qui constituait une agréable surprise. Baud ayant été aussi celui de son ami Gilles Vauxbrun disparu dans des circonstances tragiques (8). Il était naturellement resté celui de son successeur et fils caché, le jeune François Faugier-Lassagne, qui avait repris avec enthousiasme, mais aussi une sorte de piété, le célèbre magasin d’antiquités de la place Vendôme.
Rien d’étonnant là-dedans, l’étude de l’avenue Latour-Maubourg étant peut-être la meilleure de Paris. Après l’enfilade claire et bien rangée des bureaux occupés par un personnel tiré à quatre épingles, on accédait au cabinet du maître. Avec ses confortables meubles anglais, sa moquette épaisse et ses grands rideaux de velours vert Empire, il offrait une ambiance feutrée mais digne, tout à fait propre à mettre le client en confiance et à établir des liens cordiaux et durables avec des gens respectables, à impressionner les aigrefins et même à apporter l’apaisement d’un cadre ouaté – donnant sur un jardin intérieur les bruits de la rue n’y arrivaient guère ! – propice à la lecture de testaments plus ou moins houleuse. Il y avait même, dans une armoire de bibliothèque, tout ce qu’il fallait pour venir à bout d’évanouissements vrais ou simulés, ou pour partager un instant agréable avec un bon client ou un ami. Quant au notaire lui-même, c’était un homme d’une cinquantaine d’années, corpulent et de haute taille, pourvu d’un sourire aimable, de jolis yeux d’un bleu de myosotis et d’un teint légèrement fleuri dénonçant des habitudes de joyeux compère dont les effets étaient corrigés par les longues marches du samedi et du dimanche lors de la chasse hebdomadaire en Sologne où il avait une propriété.
Connaissant Morosini de réputation et l’ayant d’ailleurs déjà rencontré, il l’accueillit en conséquence.
– C’est un plaisir de vous recevoir, prince, encore qu’il ne soit pas vraiment inattendu. Lair-Dubreuil m’a téléphoné pour m’annoncer votre visite.
– Il a bien fait. Cela nous évite à tous deux les préliminaires. Il m’a dit, en effet, que vous êtes à la fois le notaire et l’exécuteur testamentaire de Lars Van Tilden…
– Et vous pouvez ajouter l’ami, ce dont je suis assez fier parce que ce n’était pas un homme d’un abord facile mais, célibataires tous les deux, presque voisins de campagne – Sologne et Touraine n’étant pas fort éloignées –, nous avons développé des goûts communs depuis plusieurs années. Sous une apparence plutôt rude, il cachait une indiscutable générosité en dépit d’une misanthropie certaine.
– N’est-ce pas antinomique ?
– Non, parce que son jugement était sain et que s’il repoussait violemment les quémandeurs, il faisait preuve d’une intuition rare pour déceler la vraie misère et y porter remède. Mais je présume que c’est de sa collection que vous souhaitez m’entretenir ?
– Oui et de ce qui s’est passé hier à l’hôtel Drouot.
– L’intervention de Maître Danglumé et du commissaire principal Langlois concernant deux des pièces maîtresses dont on ne peut douter, paraît-il, qu’elles aient été volées pendant le naufrage du Titanic après que l’on eut assassiné leur propriétaire. Un cas qui, selon moi, devrait faire jurisprudence car il ne s’est jamais présenté…
– Ce que je voudrais savoir, moi, c’est à qui M. Van Tilden les avait achetées. Je pense qu’étant donné l’amitié qui vous liait à lui, vous êtes peut-être le seul à pouvoir répondre. Je suppose d’ailleurs que Langlois vous le demandera aussi.
– Très certainement et je serai aussi embarrassé qu’avec vous. Je connais la collection qu’il m’a été donné d’admirer une ou deux fois à domicile. Elle était déjà importante quand il a quitté définitivement les États-Unis pour s’installer chez nous… je veux dire en France puisque vous êtes italien.
– Vénitien ! corrigea Morosini avec un sourire. Et à moitié français par ma mère, donc vous pouvez dire chez nous.
– Vous m’en voyez ravi ! J’ai fait sa connaissance pendant la guerre. Ayant été blessés tous les deux, nous nous sommes trouvés voisins d’hôpital et c’est moi, peu après, quand il a exprimé le désir de s’implanter définitivement en Val-de-Loire, qui l’ai incité à se porter acquéreur de la Croix-Haute dont le dernier propriétaire venait de décéder, laissant une demi-douzaine d’héritiers et nièces prêts à s’entretuer. Le château a été pratiquement vendu avant même d’être mis en vente. À la suite de quoi, la restauration a été exemplaire et diligente… et l’une des tours transformée en coffre-fort ! Van Tilden a réhabilité le château à la perfection… J’y ai passé de bien agréables moments ! soupira le notaire.
Craignant une longue échappée au pays des souvenirs, Morosini rappela doucement Maître Pierre Baud à la dure réalité de ce bas monde :
– Veuillez m’excuser mais… revenons, s’il vous plaît, à la collection. Elle n’était pas complète lorsqu’elle a émigré au château ?
– Ce n’est pas à vous que j’apprendrai qu’aucune ne l’est jamais. Il n’a, certes, cessé de l’enrichir… mais je peux vous certifier qu’il possédait déjà la parure de la reine Éléonore et les perles d’Isabelle d’Este. Il les avait acquises en Amérique mais n’a voulu me révéler à aucun moment qui les lui avait cédées. Peut-être… sans doute s’agissait-il d’un receleur ? Ou, à savoir, du meurtrier en personne ? Ce qu’il devait ignorer !
– On sait qu’il s’agissait d’une femme… très jeune, très belle, d’après le témoin.
– Un témoin qui doit avoir les yeux perçants et le cœur solide pour remarquer cela en plein naufrage.
– Si l’on n’est pas submergé par la panique, je pense que les facultés sont capables de se décupler dans une circonstance aussi dramatique. La meurtrière non plus ne manquait pas de sang-froid : songer à tuer et à voler quand on n’est même pas sûre de survivre ! D’après ce que m’en a dit Belmont, la femme de chambre qui s’appelle Helen a fini par croire que sa criminelle n’avait pas survécu à sa victime parce qu’elle ne l’a vue nulle part sur le Carpathia qui a recueilli les occupants des chaloupes. Ayant appris ensuite qu’outre la plupart des hommes nombre de passagères n’avaient pu être sauvées, elle a fini par se dire que Dieu avait fait justice et n’y plus penser. Il a fallu qu’elle se trouve en face de la photographie de Mme d’Anguisola chez sa nouvelle patronne pour ramener tout cela à la surface. La révélation a évidemment causé quelques remous dans la famille, mais on en était venu à supposer, comme Helen, que la criminelle avait été engloutie avec son butin quand, en feuilletant le catalogue de la collection Van Tilden, les Belmont ont reconnu deux des pièces les plus importantes comme appartenant à leur tante. La suite, nous la vivons. Non sans embarras pour moi qu’un client américain, fort sympathique d’ailleurs, a chargé de retrouver un autre joyau. Mais je vais peut-être abandonner étant donné l’espèce de secret dont s’entourait votre ami. J’espérais que vous auriez pu avoir connaissance de celui qui « chassait » pour lui…
– Il en avait plusieurs, je crois, et dans plusieurs pays. Mais je n’ai aucun nom !
– Je n’en suis pas surpris. Merci, Maître, de m’avoir consenti un peu de votre temps !
– Ce fut un plaisir… que je renouvellerai volontiers !
– Merci ! Pendant que j’y pense, avez-vous des nouvelles de notre jeune antiquaire ?
– Je le vois de temps à autre et il me semble parti pour le succès ! Mais vous devriez aller le voir. Il en serait certainement très content !
– J’en avais bien l’intention…
En fait l’idée lui en venait en même temps qu’il l’exprimait… Afin d’assurer ses arrières pour le retour inévitable de Cornélius, il avait décidé de se rendre chez Cartier, rue de la Paix, muni de la reproduction de la Chimère dans le but d’y rencontrer Mlle Toussaint et de réfléchir avec elle si elle accepterait de tenter l’aventure de la reconstitution. Ce qui n’était pas du tout certain. Égérie, ô combien révérée, d’une des plus grandes, sinon peut-être la plus grande, joailleries parisiennes, elle avait acquis ses lettres de noblesse grâce à une incroyable créativité jointe à un goût exceptionnel et rien ne disait qu’elle pourrait accepter de faire exécuter une copie, même aussi prestigieuse. Une chose plaidait en sa faveur : elle aimait créer des bijoux en s’inspirant d’animaux sauvages, voire fantastiques, mais sans doute, parce qu’on la surnommait « la panthère » dans le milieu si fermé de la haute joaillerie, il convenait de l’aborder avec précaution.
Cependant, l’ayant déjà rencontrée à deux ou trois reprises, Aldo n’en était pas moins enchanté de l’occasion qui lui était offerte de revoir cette femme exceptionnelle et, quand elle vint au-devant de lui dans son bureau du premier étage, il s’inclina respectueusement sur la main parfaite qu’elle lui tendait.
– C’est à peine une surprise de vous voir à Paris, prince. La vente Van Tilden ne pouvait que vous attirer !
Il la regarda avec une admiration qu’il ne songeait pas à masquer. Elle avait plus de quarante ans, mais du diable si l’on s’en serait douté ! Pas grande et menue, elle joignait une allure quasi royale à une grâce indéfinissable. Ses cheveux blonds, coupés à la mode de 1925, s’argentaient légèrement mais ne lui procuraient que plus de distinction. D’origine belge, elle avait une peau claire et fine, de longs yeux d’aigue-marine et vêtait d’un strict tailleur noir – certainement œuvre de son amie Coco Chanel – un corps sans défauts apparents et, posé là comme pour rompre la rigueur de l’ensemble, un torrent de perles négligemment noué en cravate autour de son cou mince semblait prisonnier d’un dragon de diamants et de rubis.
– En effet, soupira-t-il, et vous n’ignorez sûrement pas qu’elle a subi quelques remous !
– Les journaux me l’ont appris et j’espère que ce que vous étiez venu acheter n’est pas tombé sous séquestre, fit-elle avec un sourire amusé.
– Non. Cependant je ne m’en trouve pas moins mêlé à cette histoire, les Belmont qui ont porté plainte étant des amis chers. En outre, l’avant-veille, je venais de recevoir la visite d’un Américain étonnant, un Texan multimilliardaire venu me demander de retrouver pour lui, afin d’en faire un présent d’amour et d’obtenir la main d’une dame, l’un des joyaux ayant appartenu à la marquise d’Anguisola… et donc considéré comme naufragé avec les autres. Un bijou assez peu féminin d’ailleurs, une Chimère d’or…
– Celle des Borgia, je suppose ?
– C’est bien elle. Vous la connaissez ?
– Je l’ai même vue. J’ai beaucoup voyagé de par le monde et souvent en Italie à la recherche d’idées de dessins et j’ai fait la connaissance de la marquise à l’occasion d’une réception. Nous avons même sympathisé – c’était une vieille dame charmante ! – et elle a eu la gentillesse de me permettre d’admirer sa collection de joyaux, anciens ou non.
– Voilà qui me simplifie grandement la tâche ! se réjouit Aldo. Je venais justement vous demander – sans trop m’illusionner car je vous sais avant tout créatrice ! – si, le cas échéant, vous accepteriez de la reproduire à l’identique ?
Jeanne Toussaint se mit à rire et ce rire était celui d’une jeune fille.
– Cela pourrait être amusant… à condition de dénicher des pierres correspondant au modèle. Ce qui non seulement n’est pas évident mais coûterait une fortune. Vous devez en être conscient, n’est-ce pas ?
– Naturellement… pourtant ce détail n’a pas paru poser de problème à mon client et il serait devant vous aujourd’hui si l’incident de la vente – à laquelle il assistait avec moi et où, entre parenthèses, il a soufflé sous le nez du baron Edmond une paire de bracelets – ne lui avait donné l’espoir de récupérer l’original. Il vient de repartir pour les États-Unis annoncer la bonne nouvelle à la dame de ses pensées…
– Il s’avance peut-être beaucoup mais tout est donc pour le mieux…
– … sauf pour moi qui suis chargé d’une quête impossible. C’est pourquoi je me suis permis de vous voler une parcelle de votre temps – ô combien précieux à tous les sens du terme ! – pour savoir si vous accepteriez de tenter l’aventure au cas, très probable, où j’échouerais.
Le mince et séduisant visage se fit méditatif.
– Vous voulez une réponse immédiate ?
– Non. Seulement savoir de quel œil vous verriez rappliquer M. Wishbone – c’est son nom ! – et moi, venant vous demander une réplique… mais qui aurait l’avantage d’être… saine, si j’ose dire ! J’avoue que je n’aimerais pas voir ma femme porter un joyau associé à un personnage aussi malfaisant que César Borgia.
– Je vous comprends entièrement ! Je peux vous confier que, si quelqu’un d’autre me posait ce problème, je refuserais tout net. Mais pour vous… et à condition d’avoir un dessin fidèle et les cotes adéquates…
– Ainsi que les pierres ! Elles sont primordiales…
– Certes mais, aux Indes, on doit pouvoir s’en procurer d’analogues. Ce qui, évidemment, nécessitera du temps. Cela posé, vous êtes l’homme des miracles et je vous crois capable de retrouver l’original mais… si vous n’y parveniez pas, nous pourrions en reparler. Cela vous suffit ?
– C’est exactement ce que je souhaitais entendre… et je ne vous en remercierai jamais assez !
Ils échangèrent encore quelques propos, puis Morosini se retira après avoir baisé à nouveau la main qu’on lui tendait…
Ayant eu la chance d’avoir pu garer sa voiture près de la maison Cartier, Aldo décida de l’y laisser. La place Vendôme n’en était guère éloignée et le magasin d’antiquités qui avait été celui de son ami Gilles Vauxbrun se trouvait juste au coin. Un coup d’œil à sa montre lui apprit qu’avant de rentrer déjeuner rue Alfred-de-Vigny, il avait suffisamment de temps pour une visite à son jeune successeur et, après avoir allumé une cigarette, il partit sans se presser dans cette direction en s’intéressant aux devantures des luxueux magasins étirés tout au long de la rue la plus chic de Paris : couturiers, bottiers, modistes et bijoutiers s’y marchaient pratiquement sur les pieds. Ou plutôt en feignant de s’y intéresser, l’esprit occupé par un bizarre débat intérieur qu’il s’efforçait de repousser ; tout près de la « boutique » de Vauxbrun et au plus large de la place, il y avait le Ritz où tout le monde, jusqu’au plus petit groom, le connaissait… et au Ritz il y avait les Belmont, donc Pauline, qu’il brûlait de revoir depuis qu’il la savait dans les lieux, même si – avec une affreuse hypocrisie ! – il ne cessait de se répéter qu’il lui fallait reprendre le train pour Venise de toute urgence !
De toute façon, le dilemme était idiot. Après ce qui s’était passé à l’hôtel Drouot, il lui était impossible de prendre une fuite dont il n’avait nulle envie et, en outre, John-Augustus avait déjà téléphoné la veille au soir pour les inviter, lui et Adalbert… Donc inutile d’aller jouer les toutous perdus dans le hall du palace dans l’espoir d’apercevoir la dame de ses pensées.
Sans même s’en apercevoir, il se retrouva devant le luxueux magasin d’antiquités dont les vitrines n’exposaient, comme naguère, qu’un seul objet mais exceptionnel. Et quand il entra, annoncé par une discrète sonnette, il vit que les somptueuses tapisseries anciennes montaient toujours la garde le long des murs. Mais il n’eut pas le loisir d’aborder le seuil : un couple en sortait, parlant avec tant d’animation qu’on ne lui prêta aucune attention… De haute taille, bien proportionné, le cheveu très noir sous le feutre au retroussis cavalier, l’œil de jais et la dent éclatante, l’homme était client d’un bon tailleur mais la recherche un rien excessive des vêtements l’annonçait italien – Aldo, lui, préférait la sobriété anglaise et s’habillait à Londres – et d’emblée, il lui déplut. Il détesta son sourire avantageux et son attitude quasi familière avec sa compagne dont il tenait le coude. Sa compagne qui était Pauline !
Aldo les regarda s’éloigner vers le Ritz en serrant les poings, pris d’une folle envie d’aplatir le sourire enjôleur sur le visage scandaleusement régulier qui osait faire rire Pauline ! Elle-même était superbe dans un tailleur réchauffé de vison noir, comme le manchon où disparaissaient ses mains et la toque piquée d’une agrafe d’onyx et de diamants que le pâle soleil faisait scintiller en équilibre sur la masse lustrée du chignon noir serré sur sa nuque, fidèle en cela à ses habitudes, car elle ne portait jamais que du noir, du blanc et du gris, ce gris nuageux, insondable, qui était celui de ses yeux…
Au prix d’un effort plus pénible qu’il ne l’aurait cru, Aldo se détourna enfin et se réfugia dans le magasin où l’accueillit une exclamation de surprise :
– Le prince Morosini ! Mais quel plaisir inattendu !
C’était décidément la matinée des surprises, car plus anglais et plus réservé que M. Richard Bayley ne se pouvait trouver sur la terre… Déjà âgé mais d’une dignité sans pareille, courtois et facilement distant, celui qui avait été si longtemps l’assistant de feu Gilles Vauxbrun demeurait fidèle à lui-même, sa silhouette longiligne couronnée de cheveux blancs dont aucun ne dépassait les autres, immuablement fidèle au veston noir porté sur un pantalon rayé, complété d’une chemise blanche au col à coins cassés et d’une cravate grise.
Les deux hommes échangèrent une chaleureuse poignée de main.
– J’aurais dû me douter que vous viendriez, prince, dit Richard Bayley. La vente d’hier, j’imagine ?
– Bien sûr, mais de toute façon j’avais envie de venir voir comment se débrouille notre ex-futur procureur de la République aux prises avec les témoins des siècles passés !
– À merveille ! Il a une profonde culture et il ne cesse de la compléter, soutenu par l’image de son père qu’il souhaite par-dessus tout égaler ! Il est touchant de piété filiale… et vous serez étonné lorsque vous verrez la rue de Lille. À coups d’annonces dans les journaux, il a récupéré presque tous les anciens serviteurs – à l’exception de ce pauvre Lucien Servon bien entendu ! – et il traque tous azimuts les meubles dispersés ! Mais je vais vous annoncer, il est dans son bureau…








