Текст книги "La Chimère d’or des Borgia"
Автор книги: Жюльетта Бенцони
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États d’âme et mauvaises nouvelles
– Que vas-tu faire ? demanda Adalbert en présentant l’extrémité de son cigare à la flamme d’une bougie dans laquelle il le fit rouler soigneusement avant de l’approcher de sa bouche, de tirer plusieurs bouffées et de se renfoncer dans son fauteuil.
Installé dans l’autre « Chesterfield », le regard fixé sur le bout de ses chaussures, Aldo lâcha la fumée du sien.
– À ton avis ? Pour la première fois de mon existence, j’ai l’impression de ne servir à rien. C’est déprimant !
Les deux hommes avaient déjeuné chez Adalbert, ce qu’Aldo appréciait infiniment. D’abord parce qu’il se trouvait toujours bien chez son ami dans cet appartement archiconfortable et typiquement masculin sur lequel régnait Théobald, la perle des serviteurs, parce qu’il savait tout faire et cela même dans les plus mauvais moments. Ensuite parce que, pour la première fois, il ne se sentait pas parfaitement à l’aise chez Tante Amélie. Comme à l’accoutumée la vieille dame était merveilleuse, les domestiques aux petits soins, mais il y avait Plan-Crépin dont l’œil en vrille, vaguement accusateur à chacun de ses retours à la maison, le déstabilisait.
– C’est bien ça, l’inquiétant, dit Adalbert. Tu déprimes parce que tu te sens inutile ! Or tu es quelqu’un de plutôt actif… parfois à la limite de l’agité…
– Agité toi-même ! grogna Aldo. Cela fait une semaine que je suis ici et regarde où nous en sommes : on sait que Mme d’Anguisola a été assassinée et que ses bijoux se promènent dans le vaste monde au lieu de reposer béatement sous un iceberg ; le témoin du meurtre a été attaqué, elle n’est pas morte mais ne vaut guère mieux et elle peut végéter dans le coma durant des années…
– … par souci de son confort autant que pour assurer plus efficacement sa sécurité que dans le tohu-bohu de l’Hôtel-Dieu, on l’a transportée dans une clinique privée où le professeur Aulagnier a ses habitudes, enfin son assassin court toujours, sans que l’on ait la plus petite idée de ce à quoi il peut ressembler. Toi, tu es chargé de retrouver – une fois de plus ! – un bijou introuvable pour lequel tu n’as pas le plus minuscule fil conducteur et, pour mettre un comble à tes douleurs, ton nid douillet de la rue Alfred-de-Vigny le devient beaucoup moins grâce à l’œil accusateur dont te couve notre Marie-Angéline, quand tu pointes ton nez à l’horizon – à ce propos, tu peux t’installer ici autant que tu veux ! – comme si tu sortais tout droit du lit de Pauline…
– Adalbert ! protesta Aldo, choqué.
– Tu permets ? Nous autres, les Vidal-Pellicorne, avons l’habitude d’appeler un chat un chat et notre chère Pauline est devenue la bête noire de Plan-Crépin. Ce que Tante Amélie supporte aussi mal que possible !
– Qui t’as raconté ça ?
– Mon petit doigt ! Blague à part, tu n’as pas entendu l’autre soir, quand les Belmont sont venus dîner et que John-Augustus a déclaré qu’il n’allait sans doute pas tarder à rentrer chez lui, le ton légèrement vinaigré dont a usé notre héroïne pour lui demander s’il n’avait pas peur de laisser sa sœur toute seule exposée à toutes sortes de tentations ?
– Oh, que si, j’ai entendu ! J’avoue que je l’aurais volontiers giflée !
– Après leur départ, notre marquise l’a envoyée se coucher en lui conseillant vivement d’adresser une longue prière à sainte Prisca ! Je te parie qu’elle a dû la menacer de l’expédier garder les vaches au Pays basque si elle ne mettait pas un frein à ses humeurs belliqueuses !
– Tu pourrais avoir raison. Si c’est ça, il ne me reste qu’une solution : regagner mes pénates ! Je vais écrire à Wishbone que j’ai trop à faire pour me lancer sans la plus infime indication sur une piste refroidie sans doute depuis longtemps… Comme ça, tout le monde se calmera !
Adalbert attrapa la bouteille de vieil armagnac pour en resservir une généreuse ration dans leurs deux verres…
– Seulement, mon pauvre vieux, tu n’as pas la moindre envie de revoir la place Saint-Marc… et le fastueux palais Morosini en laissant notre belle amie livrée seule aux entreprises libidineuses d’un gentillâtre napolitain dans le cadre enchanteur de ce bon vieux Ritz !
Aldo s’empara de son verre et en huma le contenu. Adalbert venait d’appuyer précisément sur le point sensible. Le Ritz, justement, qui avait abrité leur unique nuit d’amour ! Et ça faisait bigrement mal ! Bien plus qu’il ne l’aurait cru !
Comme il s’attardait à déguster l’alcool, Adalbert se pencha et posa une main compatissante sur le genou de son ami.
– C’est si douloureux ? fit-il doucement.
– Oui… Non ! s’écria-t-il soudain comme on appelle « au secours ». Je crois que j’aurais préféré ne plus la revoir…
– … plutôt qu’escortée par cet Antinoüs exotique habillé à Rome et qui se donne des airs de propriétaire…
– Et qui la fait rire ! Rire ! ragea Aldo. Comme une vulgaire midinette en goguette avec le coq du village !
– Les midinettes ne fleurissent guère dans les villages, mon bon, avec ou sans coq, fit remarquer Adalbert. Mais je comprends ce que tu ressens : la déesse de la beauté a sauté à bas de son socle de marbre pour aller s’encanailler à la foire ! Et tu ne le supportes pas.
– Je la croyais… exceptionnelle !… Comme l’ont été ces quelques heures vécues dans ses bras, volées en quelque sorte au Destin…
– Tais-toi ! Tu vas te faire plus mal encore ! Qu’au moins cela te reste ! conseilla courageusement Adalbert qui, cependant, brûlait d’en apprendre davantage. Quoiqu’il eût une vague idée du moment où se situaient les quelques heures en question : pendant l’exposition de Versailles, lorsque Aldo s’était rendu à Zurich discuter avec son beau-père. Au retour, il y avait eu un laps de temps vide que l’on avait expliqué un peu n’importe comment… Mais en rentrant au Trianon Palace, Aldo irradiait littéralement : une euphorie qu’une nuit passée à dormir seul dans un sleeping procurait rarement !
– Tu as raison ! soupira Aldo. Il vaut mieux tirer le rideau et revenir à la vie quotidienne. Ce soir, je vais écrire à Wishbone, faire…
– Je t’arrête tout de suite. Ton Wishbone, je ne sais pas où il est, mais ta lettre aurait sûrement du mal à l’atteindre. Lucrezia Torelli, sa chanteuse bien-aimée, va se produire au Covent Garden de Londres et ensuite à Paris.
– Quand ?
– Incessamment ! J’ai dû lire ça hier dans je ne sais plus quel canard ! S’il revient – il va revenir, j’en suis certain – tu vas le voir rappliquer dans ta lagune pour te traîner aux pieds de son idole afin de lui promettre que tu vas consacrer tous tes efforts à lui donner satisfaction. Tu ferais mieux de rester encore… quelques jours.
– Tu crois ?
– Absolument. D’ailleurs est-ce que Lisa ne t’avait pas dit qu’elle viendrait faire le tour des couturiers ?
– Elle ne l’avait pas juré, mais j’y comptais un peu. Seulement les jumeaux ont jugé bon d’effectuer un plongeon synchronisé dans le canal en batifolant sur la gondole de Zian. Résultat, ils ont pris froid…
– Ce n’est pas grave, j’espère ?
– Non. J’ai eu Guy Buteau au téléphone : un simple rhume, mais tu sais comment est Lisa !
– Plus mère poule on ne fait pas ! Tu ne penses pas qu’il faudrait peut-être ouvrir l’ère des fessées pour ces deux lurons ?
– Tu veux rire ? Procédé barbare inconnu en Suisse ! L’éducation idéale s’obtient par le raisonnement et le sens des responsabilités…
– Avec des mouflets de cinq ans ? Je rêve !
– Tu sais bien que non. Souviens-toi de notre retour d’Égypte au printemps dernier ! Lisa espère d’ailleurs que je ne vais plus tarder ! Alors Wishbone ou pas, je vais reprendre mon train bien-aimé !
– Tu vas dire que je me mêle de ce qui ne me regarde pas, mais je ne suis pas d’accord ! Dieu sait l’affection que je porte à Lisa, mais il serait temps qu’elle regarde elle aussi les réalités en face. Qu’elle adore sa progéniture, personne ne le lui reprochera, au contraire, mais je te connais suffisamment pour deviner qu’un jour viendra où tu te mettras à ruer dans les brancards. Tu n’es pas un fonctionnaire astreint à des heures fixes, que diable ! Et elle est assez intelligente pour savoir qu’on ne fait pas d’un cheval de course un cheval de trait ! Je lui en avais touché un mot…
– Et qu’a-t-elle répondu ?
– Qu’elle préférait un mari bien vivant à un mari mort, qu’il y avait un temps pour tout dans la vie et que celui des grandes aventures ne lui semblait plus de saison ! J’aurais dû lui répondre qu’il risquait de laisser la place à celui des aventures... extraconjugales !
– Je parierais qu’elle le sait… et même qu’elle le redoute. Cette fois particulièrement !
– Ah !
– Il est donc inutile de l’inquiéter pour rien. Je fais mes valises… et toi tu viens dîner ce soir rue Alfred-de-Vigny qui, je l’espère, retrouvera paix et sérénité après mon départ !
– Ça, c’est moins sûr !… Mais ma proposition tient toujours de venir t’installer ici. Quelque chose me dit que tu n’es pas encore parti !
Sa phrase était à peine achevée que le téléphone sonnait. Il décrocha, émit deux ou trois « oui », un « d’accord ! » et raccrocha.
– C’est le Quai des Orfèvres. Langlois voudrait nous voir tout de suite !
– Il voudrait ou il veut ?
– Comme si ça avait de l’importance ! Et comme on n’a rien de plus amusant à faire…
Une demi-heure plus tard, la jolie petite Amilcar rouge de l’égyptologue les déposait devant l’agent de police de garde qui les salua avec bonne humeur. Ils étaient venus si souvent qu’à la P.J. tout le monde les connaissait. Le planton leur confia même :
– Paraît que le patron est à cran !
– Merci de nous prévenir mais on a l’habitude ! fit Adalbert. Et on ne vient pas prendre le thé !
À l’instar de son occupant, l’imposante pièce impartie au commissaire principal Langlois offrait aux regards ses classeurs sévères, son beau tapis aux couleurs vives dont le maître des lieux réchauffait le plancher de la République, la photo du président de ladite République, M. Albert Lebrun, celle du commissaire Langevin, prédécesseur illustre et modèle de Langlois, et, posé sur le grand bureau encombré, l’attendrissant petit vase de luxueux cristal – le précédent en barbotine avait eu des malheurs ! – dans lequel trempaient un bouquet de violettes de Parme et un œillet grenat, assorti à la cravate du jour et que Langlois avait dû oublier de glisser à sa boutonnière… Langlois lui-même, debout près de la haute fenêtre et les mains dans les poches, regardait au-dehors quand le planton introduisit les visiteurs auxquels il désigna deux chaises en retournant à son bureau.
– On dirait que ça ne va pas fort ? hasarda Aldo.
– Jugez vous-même : on a tenté d’assassiner Miss Adler dans sa clinique.
– Si vous dites tenté, c’est que l’on n’a pas réussi, commenta Adalbert.
– Non, mais l’homme de garde était un jeune : au lieu de viser aux jambes, il l’a tué net !
– Ce qui vous ôte toute possibilité de l’interroger.
– Exact ! Tout ce que j’ai appris c’est qu’il s’agit d’un truand italien – vraisemblablement un mafioso… à moins qu’il ne soit un homme de main des fascistes – nommé Giuseppe Nardi. On va essayer d’en savoir davantage, bien entendu…
– Mais qu’est-ce qu’on y peut ? émit Aldo.
– Convaincre vos amis Belmont d’accepter de caser Miss Adler dans un endroit moins luxueux peut-être mais plus sûr ! J’ajoute qu’à la clinique l’effet a été désastreux sur les autres clients.
– Vous voulez la ramener à l’Hôtel-Dieu ?
– Non. C’est trop fréquenté ! Sauf s’ils veulent la rapatrier en Amérique, je pense à un établissement psychiatrique. Certains – coûteux d’ailleurs, mais cela semble de peu d’importance ! – sont mieux gardés que des coffres-forts et on peut les renforcer d’hommes armés et triés sur le volet…
– Je ne vois pas pourquoi ils n’accepteraient pas, dit Aldo.
– Parce que le terme psychiatrique va les choquer et que, chez eux, on compartimente les malades. Une femme saine chez les fous… ils ne vont pas aimer.
– Elle est dans le coma, objecta Adalbert. Ce qui signifie que l’on ne sait absolument pas en quel état est son cerveau. En outre, je suppose qu’elle recevra les soins nécessaires et qu’au cas où elle reprendrait conscience vous en seriez averti aussitôt ?
– Évidemment. Voulez-vous essayer ?
– Pourquoi pas ? répondit Morosini. Mais je crois sincèrement que, présentées par vous, ils se rendraient à vos raisons ! Ils sont remarquablement intelligents, vous savez ?
– Oui, mais je suis pour eux un policier inconnu alors que vous êtes des amis… et le transfert pourrait avoir lieu dans le plus grand secret !
Adalbert se releva.
– La cause est entendue, commissaire ! On y va !
– Tu pourrais peut-être y aller seul ? proposa Aldo quand ils rejoignirent la voiture.
– Hors de question ! Il faut qu’on soit deux ! Tu oublies le bel Ottavio ! S’il est là, il faut qu’il y en ait un pour détourner son attention. Rappelle-toi qu’il est collant comme une arapède à son rocher… et qu’il est napolitain… donc compatriote du petit truand de Langlois ! Ça m’a frappé. Pas toi ?
– Ma foi, non !
Avant de mettre en marche, Adalbert considéra un instant son ami.
– Décidément, ça ne s’arrange pas chez toi ! Mais je te rassure, s’il est présent, c’est moi qui m’en occuperai !
Or il y était. L’heure du thé battait son plein et, si John-Augustus brillait par son absence, Pauline, assise à une table fleurie près d’une fenêtre donnant sur le jardin, sacrifiait à l’agréable rite mondain en compagnie d’Ottavio Fanchetti en ayant l’air d’y prendre un certain plaisir. Un léger éclat de rire venait de lui échapper avant qu’elle ne porte sa tasse à ses lèvres.
– Les choses se présentent mal ! maugréa Morosini. Vas-y, toi ! Je vais t’attendre dans le hall !
– J’y vais, oui, mais toi, ce n’est pas dans le hall que tu vas patienter, c’est dans le salon de Psyché. Je t’envoie Pauline et, de mon côté, je dégusterai quelques pâtisseries avec Roméo. Allez ! Un peu de courage, que diable ! C’est d’une communication officielle qu’il s’agit et même d’un drame ! Tu n’as pas besoin d’une guitare pour charmer !
Le ravissant salon au décor Louis XVI avec meubles d’époque était vide, bienheureusement vide. Afin d’effacer toute idée d’intimité, Morosini ne s’assit pas et même se mit à arpenter de long en large le tapis d’Aubusson, ce qui eut pour avantage de calmer le rythme un peu trop rapide de son cœur. Il n’attendit pas une éternité.
– Vous désirez me parler, Aldo ? émit la voix paisible de Pauline.
Il se retourna pour lui faire face et s’incliner, mais il ne s’approcha pas. Cependant son regard s’adoucit sans qu’il en eût conscience. Elle était très belle dans une simple robe de velours noir que magnifiait une coulée de perles nouées négligemment, assez semblable à celle que portait l’autre jour Jeanne Toussaint. Sur l’ébène brillant de ses cheveux coiffés en chignon sur la nuque, elle portait un minuscule chapeau dont la voilette, amarrée par une agrafe de perles, ne tombait qu’au bout du nez.
– Oui, Pauline, et je vous demande d’excuser la façon cavalière de cette invitation mais, en l’absence de votre frère, vous seule pouvez entendre ce que j’ai à dire. J’ajoute que je suis seulement l’émissaire du commissaire Langlois ! Sans cela, je ne me serais jamais permis de vous déranger.
– Un ami ne dérange jamais… et nous pourrions peut-être nous asseoir ? proposa-t-elle enjoignant le geste à la parole. Qu’avez-vous donc à me dire de si solennel ?
Au demi-sourire dont elle accompagna ces quelques mots, il crut sentir qu’elle se moquait un peu de lui.
– Jugez vous-même : votre femme de chambre vient d’échapper à un nouvel attentat.
– Quoi ?
– Rassurez-vous, elle n’a rien et ne s’en est pas rendu compte. Malheureusement l’un des deux policiers en poste devant sa chambre est un jeune qui a été trop rapide ou trop adroit : il a tué net l’agresseur, ce qui nous prive d’en obtenir des aveux éventuels. C’était un Napolitain nommé Nardi.
Cette fois, elle ne souriait plus et, sous sa voilette, ses beaux yeux couleur de nuage semblaient encore agrandis.
– Comment se fait-il que l’on vous ait chargé de nous apprendre la nouvelle ? Le commissaire Langlois…
– … redoute vos réactions devant la proposition qu’il veut vous faire. Comme on ignore la durée d’un coma qui peut s’achever demain ou dans dix ans… et le danger qui en résulte, la clinique où vous l’aviez mise refuse de la garder. Les clients ont protesté… Quant à l’Hôtel-Dieu, il est beaucoup trop accessible, comme vous le savez, aussi Langlois voit-il une seule solution pour un séjour qui peut durer mais il craint que cela ne vous convienne pas : il s’agit d’une clinique psychiatrique de haut niveau, ne recevant que des malades importants et donc sévèrement gardée. Les visites y sont pratiquement interdites mais le confort est parfait. Elle est située hors de Paris et en contact permanent avec la Sûreté… assez onéreuse bien sûr, mais cela ne compte guère pour vous et, à l’exception de votre frère et de vous, l’adresse devra en être ignorée de tout votre entourage.
– C’est une prison que l’on nous propose ?
– Miss Adler n’est-elle pas déjà prisonnière d’un corps inerte ? C’est le seul endroit où l’on puisse répondre de sa sécurité. Au cas où vous refuseriez, on la confierait à votre ambassade pour qu’elle se charge de la rapatrier. Voilà ce que je suis prié de vous apprendre. Je vous préviens que vous devez vous décider rapidement, la préfecture ne pouvant mobiliser de gros effectifs pendant une longue période. Discutez-en avec votre frère et, ensuite, allez voir Langlois. Il restera tard à son bureau !
Il se levait, saluait. Elle le retint.
– Ce sera réglé ce soir… mais est-ce vraiment tout ce que vous aviez à me dire ?
– Quoi d’autre ?
– Je ne sais pas… il fut un temps où nous étions amis… où nous avions décidé, d’un commun accord, d’être amis.
– En venant ici ce soir, me serais-je conduit autrement qu’en ami ? C’est à ce titre que le commissaire Langlois m’envoie. Désolé, croyez-le bien, de n’avoir pas de meilleures nouvelles à vous offrir !
– Vous n’avez pas eu le choix, mais je vous ai connu moins… distant !
– Je ne fais que me conformer à votre propre choix. Distant, dites-vous ? J’avais plutôt l’impression d’être transparent ! fit-il avec son demi-sourire railleur dont il savait parfaitement qu’il pouvait être agaçant. Dès l’instant où vous optez pour les simples relations mondaines, il serait malséant de ne pas vous suivre. En réalité, je vous en remercie !
– Me remercier ? De quoi ?
– D’être à ce point fidèle aux termes de certaine lettre.
– On dirait que vous n’avez pas tout lu…
À son tour elle se levait d’un mouvement souple, s’approchait jusqu’à l’envelopper du parfum qui signait si harmonieusement sa personnalité – le divin N° 5 de Chanel – et le cœur d’Aldo manqua un battement avant de s’affoler. Basse et chaude, la voix de Pauline jouait sur ses nerfs comme l’archet sur les cordes d’un violoncelle. Dans son pâle et beau visage, Aldo au supplice vit trembler les lèvres trop rouges, trop généreuses peut-être mais dont il n’avait jamais réussi à oublier la brûlante douceur.
– Cessons de nous jouer la comédie, Aldo !…
L’écho de deux voix, une porte qui s’ouvre et l’enchantement se brisa. Ils eurent juste le temps de reculer avant de voir paraître Belmont lancé avec Adalbert dans une conversation animée.
– Sincèrement je ne nous savais pas si terrifiants… encore que j’apprécie la délicatesse du procédé. Ce n’est pas vraiment le fort des flics de chez nous ! Même Phil Anderson que je considère comme un grand chef a tendance à jouer les éléphants dans un magasin de porcelaine ! Bonsoir, Morosini ! Vous avez mis Pauline au courant ? ajouta-t-il en lui serrant la main.
– Tout à fait, répondit celle-ci en souriant à Adalbert. J’avoue avoir été choquée sur l’instant mais c’est sans doute la meilleure solution…
– Comme vous le savez, l’argent ne compte pas et cela nous permet de retourner à nos affaires l’âme en paix ! relaya son frère.
– Nous ne pouvons tout de même pas l’abandonner seule ici ? protesta Pauline.
– C’est compter sans Mme de Sommières, Marie-Angéline et moi-même, déclara Adalbert.
Ce qui fit réagir Aldo :
– Tu ne pars pas pour l’Égypte, cet hiver ?
– Non. Pas de fouilles ! J’ai commencé à écrire un livre ! On peut être tranquilles, Langlois gardera un œil sur elle et, en cas de changement – quel qu’il soit ! –, on vous préviendra !
– De toute façon, intervint Pauline, rien ne m’appelle en urgence à New York, contrairement à mon frère, et je peux rester quelque temps à Paris. J’adore cet hôtel ! Cela posé, je n’arrive pas à comprendre la raison pour laquelle la vie de ma pauvre Helen est en danger au point que, même à moitié morte, on s’acharne sur elle. Après sa déposition devant M. Langlois, il ne s’était rien passé. Il a fallu que je l’envoie faire quelques courses et qu’elle achète ce journal que l’on n’a pas retrouvé…
– … et que j’ai été assez stupide de ne pas au moins regarder, relaya Aldo. Si j’en juge l’espèce de gymnastique à laquelle elle se livrait pour essayer de lire en dépit de ses paquets, elle a remarqué quelque chose d’essentiel. Mais quoi ?
Avant de remettre le tas de journaux à Langlois, on a tout épluché, mais comme la production du jour n’était pas au complet…
– Langlois a dû faire le nécessaire pour obtenir ce qui manquait, reprit Adalbert, et s’il a déniché ce que nous cherchons, cela m’étonnerait qu’il nous l’apprenne. Secret d’enquête oblige !… En attendant, vous autres, les Belmont, vous feriez bien d’aller le voir tout de suite !
Avec un bref éclat de rire, John-Augustus lui asséna une claque dans le dos :
– Touché ! fit-il. Vous venez avec nous ?
– Vaut mieux pas ! Le grand homme n’aime pas être envahi…
– Quant à moi, dit Aldo, je vais vous dire au revoir. Je rentre au bercail demain…
– Vous partez ? murmura Pauline.
Y avait-il un regret dans sa voix ? Du moins Aldo voulait le croire.
– Je ne me suis déjà que trop attardé et j’ai à faire !
– Mais si l’on a besoin de vous ?
– Me trouver est la chose du monde la plus facile : palais Morosini, Venise ! Et la maison est ouverte… comme l’a été pour moi, il n’y a pas si longtemps, votre château de Newport ! Quelques petites heures de train et vous y êtes !
John-Augustus alluma un sourire radieux.
– Ça, c’est une idée ! s’exclama-t-il. Quand on viendra récupérer Helen… ou l’enterrer, on poussera jusque chez vous ! Je dois être le seul Américain à n’avoir jamais mis les pieds à Venise ! La cité sur la mer !
– Ce n’est pas votre cher Océan, ce n’est que l’Adriatique mais je crois que vous aimerez !…
– Mais moi, je reste ! précisa Adalbert. Et tout à votre service !
On se sépara là-dessus. En baisant la main de Pauline, Aldo crut sentir un léger tremblement mais s’interdit de croiser son regard. Le rideau était tiré et c’était mieux ainsi… alors pourquoi fallut-il qu’en sortant du salon, il tombe droit sur Fanchetti ? Planté devant une vitrine d’Hermès, il semblait s’intéresser prodigieusement à l’élégant assemblage de foulards de soie et de maroquinerie haut de gamme, mais le miroir formant le fond du meuble indiquait clairement qu’il surveillait la porte du salon… vers lequel il se dirigea dès qu’il eut vu sortir les deux amis, rappelant désagréablement à Morosini son envie furieuse de le boxer.
Ce que pressentant, Adalbert entraîna Aldo par le bras.
– Pas de souci ! Il ne me plaît pas plus qu’à toi et je garderai un œil sur lui !
Un câblogramme attendait Morosini rue Alfred-de-Vigny sur un guéridon du jardin d’hiver, littéralement couvé des yeux par Marie-Angéline qui faisait une réussite à côté.
– Viens mettre fin à mon supplice ! implora Mme de Sommières. Voici plus d’une heure que Plan-Crépin contemple ce papier sans oser y toucher, ce qui nuit beaucoup au développement harmonieux de son jeu !
– Quel esprit pervers que le vôtre, Tante Amélie ! Tenez, Angelina, fit-il en lui tendant le coupe-papier posé sur le plateau d’argent auprès du message. Faites-le pour moi !
– Jamais je n’ouvrirai une lettre qui ne m’est pas adressée !
– Et susceptible avec ça !
– Surtout qu’il n’y a vraiment pas de quoi ! Ce cher Wishbone me fait savoir que, la Torelli étant partie chanter en Angleterre puis en France, il revient ! Seulement il ne dit pas quand ! Et moi je suis fermement décidé à rentrer à Venise demain !
– Ça ne doit pas être difficile à savoir, flûta Plan-Crépin qui avait récupéré le papier bleu. Il est en mer sur le Léviathan. Il suffit de téléphoner à la compagnie maritime pour apprendre le jour et l’heure de l’accostage !
– Faites donc ça, Plan-Crépin ! ordonna la marquise. Quant à toi, tu ferais aussi bien de l’attendre : il est capable de te courir après jusque chez toi. Qu’as-tu à lui dire ?
– Rien… sinon que je laisse tomber ! Je n’ai pas le plus petit début de piste pour retrouver cette foutue Chimère et pas davantage de temps à perdre ! Quand il viendra, vous lui direz d’aller voir Mlle Toussaint chez Cartier, qu’elle est au courant et qu’il s’arrange avec elle ! Moi, je vais revoir les flots bleus de l’Adriatique !
– Cela ressemble à une fuite ! susurra Marie-Angéline en brouillant ses cartes pour recommencer une nouvelle « patience ».
– Mais bien sûr que c’est une fuite ! Devant des recherches sans fin, des nuits blanches et Dieu sait quels problèmes ! Et vous devriez être la dernière à me le reprocher…
– Moi ?
– Ne jouez pas les innocentes par-dessus le marché ! Ces jours derniers, vous donniez l’impression d’avoir toutes les peines du monde à supporter ma présence…
– Sainte Prisca, priez pour nous ! marmotta Mme de Sommières.
– Demandez à Adalbert, si vous ne me croyez pas ! Il m’a même proposé de me replier chez lui !
– Là ! Qu’est-ce que je disais ! triompha la marquise en aparté.
Sans attendre qu’elle lui pose la question, l’égyptologue entra en lice :
– C’est vrai ! J’avoue que, pour une fois, j’ai pu constater que votre merveilleux flair semblait avoir des ratés !
– Conclusion : je rentre ! Et mieux encore, je compte sur votre vive imagination pour me rendre le service de faire avaler la pilule à Wishbone !
Elle leva sur lui des yeux soudain noyés de larmes.
– Mais je n’ai jamais voulu vous chasser ! Comment pouvez-vous croire une chose pareille ?
Il s’appuya des deux poings sur la table pour que leurs visages soient à la même hauteur.
– Allons, Angelina, vous n’allez pas pleurer ? Vous dont les ancêtres ont « fait » les croisades ? Il faut seulement regarder la réalité en face. Vous n’avez pas envie que je m’attarde à Paris… en même temps qu’une dame…
L’entrée de Cyprien lui coupa la parole.
– Une dame demande Monsieur le prince au téléphone ! annonça-t-il.
Le cœur d’Aldo manqua un battement et il ferma les yeux un court instant ! Si c’était… elle, on pouvait dire qu’elle tombait mal !
– Quelle dame ? Elle a dû donner un nom ? s’énerva-t-il.
– Mme Berthier ! Mme Michel Berthier. Son époux est…
– Journaliste au Figaro ! J’y vais !
Et il disparut en direction de la loge du concierge. En effet, détestant l’idée que l’on pût la « sonner comme une domestique », Mme de Sommières s’était toujours refusée à ce que cette « machine infernale » soit installée dans ses appartements.
– J’y vais aussi ! fit Adalbert après une minute de réflexion.
Restées seules, les deux femmes gardèrent le silence durant quelques secondes, à la suite desquelles la marquise soupira.
– C’est aussi peu commode que possible, toutes ces galopades à la loge et je me demande si, finalement, je ne vais pas me décider à donner asile dans l’antichambre à l’un de ces… machins ! Après tout, il faut vivre avec son temps !
– Je pense que nous prendrions là une excellente décision ! À part ça, je me pose une question : pourquoi l’ex-Caroline Autier (9), qui ne donne jamais signe de vie, appelle Aldo à cette heure ?
La réponse vint environ un quart d’heure plus tard quand ils remontèrent, visiblement soucieux : Michel Berthier avait disparu depuis trois jours et sa jeune femme était ravagée d’angoisse.
– Comment ça, disparu ? s’indigna Mme de Sommières. Caroline devrait avoir appris que, selon ses reportages, un journaliste peut s’absenter sans donner de ses nouvelles !
– Oh, elle a appris ! répondit Aldo, mais où qu’il aille, Berthier ne reste paraît-il jamais vingt-quatre heures sans appeler sa femme. Il sait trop que l’aventure de Versailles l’a laissée fragile. Or trois jours se sont écoulés sans qu’il se signale. En outre, au journal, on ignore complètement où il a pu se rendre.
– Et elle t’appelle pour te dire cela ? émit la marquise. En dehors d’un soutien moral, je ne vois pas ce que tu peux lui apporter !
– Aller me rendre compte sur place si un accident n’est pas arrivé. Michel lui a tout de même confié – mais en la priant de le garder pour elle ! – qu’il se rendait en pays de Loire à l’ancien château de Lars Van Tilden. Il aurait reçu une lettre l’informant qu’il s’y passait des choses bizarres !
– Quelles choses bizarres ? demanda Plan-Crépin dont le long nez frémissait, flairant peut-être une aventure comme elle les aimait.
– Aucun détail là-dessus mais il est parti ventre à terre…
– Et on va en faire autant ! conclut joyeusement Adalbert. Demain matin on démarre aux aurores !
– Parce que tu viens avec moi ? Je croyais que tu avais un livre à écrire ?
– Ça peut attendre ! Et je t’avoue qu’un brin de distraction n’est pas pour me déplaire ! En attendant, si on dînait ?
Cyprien, reparu au même instant pour annoncer que Madame la marquise était servie, lui donna aussitôt satisfaction. Et l’on passa à table. Seule la maîtresse de maison semblait soucieuse tout à coup. Plan-Crépin elle-même était partagée entre la satisfaction d’en finir avec la brouille absurde – la première, d’ailleurs ! – intervenue entre Aldo et elle et le regret de ne pouvoir accompagner « les garçons » dans leur expédition.
– Au fait, lâcha-t-elle, comment cette chère Caroline, qui ne doit pas nous adorer étant donné qu’on ne la voit jamais, a-t-elle réussi à trouver notre numéro de téléphone ? Il n’est pas dans l’annuaire !
– Ce n’est pas sorcier, répondit Adalbert. Elle a téléphoné chez moi et Théobald l’a renseignée. Vous n’allez pas lui en vouloir, au moins ?
– Oh, non ! mentit-elle sans pouvoir vraiment dissimuler une vieille rancune. Je pense seulement qu’avec son caractère très spécial elle ne doit pas avoir une foule d’amis pour se précipiter ici quand elle a un souci. Et où vous expédie-t-elle présentement ?








