Текст книги "La Chimère d’or des Borgia"
Автор книги: Жюльетта Бенцони
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Pas de réponse.
– Aldo ! reprit-il plus fort. Réveille-toi, si tu dors ! Aldo, réponds, sacrebleu !
Toujours rien !
– Qu’est-ce qui se passe ? fit Adalbert d’une voix que l’inquiétude faisait trembler. On l’a changé de prison ? Quelqu’un vous a peut-être repéré la nuit dernière ?
– Ça me paraît improbable. Il y a au-dessus de nous une belle épaisseur de roche et de terre…
À son tour il appela, mais sans plus de résultat. Alors, Sulpice le prit par le bras :
– Laissez-moi faire, Monsieur Hubert ! Reculez-vous, tous les deux !
Il avait empoigné sa pioche, un outil de son calibre, prit son élan et frappa. Le coup résonna dans les tympans d’Adalbert qui avait l’impression qu’il avait dû retentir à l’autre bout de la terre, mais la fissure s’était un peu agrandie.
– La roche est trop dure par ici, commenta Sulpice avant d’en asséner un deuxième, puis un troisième et un quatrième, emportant chaque fois un morceau de pierre.
Déjà, dès le premier impact, on avait pu apercevoir les charbons rougeoyants du brasero.
– Élargis un peu plus, que je puisse passer la tête !
Sulpice s’exécuta et Adalbert glissa non seulement la tête mais aussi un bras, resta ainsi quelques instants puis soupira, désolé :
– Il n’y a personne. Le lit n’est pas défait et tout a l’air d’être en ordre. Je crains, professeur, ajouta-t-il en se dégageant, que l’on ne vous ait entendu hier et qu’on l’ait mis ailleurs. Ou alors…
– Vous pensez quoi ?
– J’aime mieux ne pas penser ! Sinon pour trouver le moyen d’entrer dans ce château de malheur, puisque vous dites qu’on est en dessous ou presque !
– Vous avez raison. Allons explorer l’autre galerie. Celle-ci est un cul-de-sac…
Depuis qu’à travers le mince interstice il avait reconnu son cousin Hubert et pu lui parler, Aldo s’était senti revivre. D’abord il savait enfin où il était et en éprouvait une profonde satisfaction, même s’il ne comprenait pas bien pourquoi on le tenait captif à la Croix-Haute et surtout depuis si longtemps ! Se faire remettre une rançon n’en demandait pas tant et il ne voyait pas ce que l’on pouvait lui vouloir en dehors de cela…
Tous ces points d’interrogation disparurent quand le professeur lui eut promis de le sortir de cette impasse en revenant vers minuit le soir suivant avec l’outillage nécessaire et les armes. En revanche, jamais journée ne lui parut plus interminable. Il en compta les heures l’une après l’autre. Tellement énervé qu’il fit semblant de dormir quand un de ses geôliers vint renouveler les provisions de charbon comme tous les soirs vers 7 heures. Il en retira d’ailleurs la pensée réconfortante de ne plus être dérangé avant le lendemain matin…
Incapable d’avaler quoi que ce soit, il but un verre d’eau et se recoucha, non pour dormir mais pour essayer au moins de se détendre. Sans grand succès : son cœur battait la chamade. C’était une bien belle chose que l’espérance, mais elle vous secoue tout autant qu’une vraie joie ! Aucune crainte de s’endormir ! L’idée seule de quitter ce trou à rats, de revoir le ciel, le soleil, ses amis, sa famille, même s’il s’attendait à en découdre pendant quelque temps au moins avec Lisa ! Il pourrait embrasser ses enfants, et Tante Amélie et Plan-Crépin… Peut-être même cet âne bâté d’Adalbert, s’il se décidait à revenir à la raison et à abandonner sa prima donna ! Quoi qu’il en soit, même une bagarre serait la bienvenue…
La demie de 11 heures venait de sonner au clocher du village quand la porte s’ouvrit accompagnée de son fracas habituel et Max entra, escorté d’un autre forban encagoulé mais, cette fois, armé d’un fusil-mitrailleur.
– Debout ! intima-t-il. Tiens, tu t’es couché tout habillé ?
– C’est défendu ? J’avais froid, figurez-vous ! Ce brasero empeste mais ne chauffe guère ! gronda-t-il, rendu hargneux par sa déception. Et d’abord qu’est-ce que vous me voulez ?
– Ici on reçoit des ordres mais on ne les discute pas. Le patron m’envoie te chercher !
Pas d’autre issue qu’accepter ! La mort dans l’âme, Aldo remit ses bottes et ne tressaillit même pas quand les menottes se refermèrent sur ses poignets.
– On peut dire qu’il est prudent, votre patron, fit-il, sarcastique.
Et désignant l’arme :
– Avec ce joujou dans le dos, rêver à une fuite relève de la poésie lettriste ! À votre place…
Il essayait de gagner du temps dans l’espoir que le professeur serait arrivé et ainsi mis au courant du changement de programme, mais Max refusa d’entrer dans le jeu.
– Assez de bla-bla ! Le patron n’aime pas attendre.
Il ne restait plus qu’à obtempérer. Avec un haussement d’épaules, il suivit le comparse et franchit la porte dont il put admirer au passage le déploiement de serrures, verrous et chaînes. Au-delà, il n’y avait qu’un escalier raide, taillé dans la pierre et s’envolant vers les hauteurs. Ensuite on traversa une galerie voûtée pour s’engager dans une autre volée de marches qui parut au prisonnier ne jamais vouloir aboutir. Enfin, après un coude et encore quelques degrés, on atterrit sur un palier éclairé par deux torches plantées dans des griffes de fer et – quand il faisait jour – par une étroite fenêtre ogivale.
Là, Max ouvrit une autre porte, assez basse sous son accolade de pierre, prit son prisonnier par le coude, lui fit franchir le seuil… Et Aldo remonta quelques siècles !
Ce devait être la salle d’honneur du château. Sous un remarquable plafond à caissons bleus, rouges et or, les murs s’ornaient de tapisseries d’Arras représentant des scènes de chasse ; le feu flambait dans une imposante cheminée que dominait la statue équestre d’un seigneur en armure. Un haut fauteuil en velours de Gênes rouge enrichi de passementeries dorées occupait le centre mais, en dehors de quelques tabourets en X alignés contre les murs, il n’y avait aucun autre meuble, à l’exception de deux torchères supportant de longues bougies rouges dont les flammes magnifiaient encore le décor. De même aucun tapis ne réchauffait le dallage de marbre blanc, rouge et noir, dessinant des volutes et des rosaces.
Quand on introduisit Aldo, la salle était vide. Mais le spectacle qu’elle offrait lui arracha un sifflement admiratif qui lui rendit son sang-froid. Il loua sincèrement la mémoire de Van Tilden dont il savait qu’il avait restauré le château et entreprit d’en faire le tour avec autant de désinvolture que s’il déambulait dans une galerie d’art. Sans se forcer le moins du monde d’ailleurs, la passion de son métier n’étant jamais bien loin. Il se retrouvait dans son élément, ce qui surprit fort Max qui le suivait pas à pas.
– On dirait que ça vous intéresse, ces machins-là ? constata-t-il, ramené d’instinct à un vouvoiement teinté d’un vague respect.
– C’est mon métier… et je l’aime, voilà tout !
– Je croyais que vous étiez bijoutier ?
– Pas tout à fait. Je suis expert en joyaux anciens.
– Et… ça marche ?
Aldo ne put s’empêcher de rire, ce qui lui fit un bien fou.
– Sans ça je ne serais pas ici, voyons ! Je suis persuadé que votre maître sait parfaitement à quoi s’en tenir. Au fait, où est-il ? Ce n’est pas pour estimer des tapisseries qu’il m’a convié…
– Il est là ! émit une voix à l’accent italien qui le fit se retourner vers la cheminée, mais cette fois il ne put retenir une exclamation de surprise : debout devant le fauteuil se tenait la copie vivante du portrait de César Borgia par Vasari.
Rien n’y manquait : le visage allongé par une courte barbiche à deux pointes, les fines moustaches retombant à la Mongole, les yeux sombres, le costume d’époque en velours noir dont le décolleté allongé laissait voir le mince bouillonnement de la chemise sous un galon d’or. La coiffure en forme de grand béret portant une « enseigne » précieuse… Puis les yeux d’Aldo s’arrondirent de stupeur : au lieu du bijou reproduit par le peintre, c’était la fameuse Chimère aux émeraudes qui y était agrafée…
L’étonnement de son prisonnier fit sourire le personnage, qui du coup rappela quelque chose… ou plutôt quelqu’un à Morosini. La voix déjà lui était apparue vaguement familière… Et maintenant, elle ironisait.
– La Chimère, n’est-ce pas ? Vous ne vous attendiez pas à pouvoir l’admirer cette nuit ? Sachez que c’est moi qui ai tué Van Tilden en lui faisant boire un puissant somnifère auquel, pour plus de sûreté, j’ai ajouté une discrète injection de cyanure de potassium !
– Comment est-ce possible ? Il n’avait autour de lui que des gens au dévouement éprouvé !
– J’étais de ceux-là ! J’avais même fait semblant de lui sauver la vie. Après sa mort, je n’ai eu aucune peine à récupérer cette merveille dont je savais qu’il la cachait sur lui. C’eût été trop stupide de la laisser partir avec le reste de la collection.
– Qui ne vous intéressait pas ? C’est bizarre !
– Et pourtant, c’est ainsi. J’avais d’autres visées pour me bâtir une fortune, comme vous vous en apercevrez dans un moment, mais ce petit chef-d’œuvre me revenait de droit et ne pouvait apporter la chance qu’à moi seul, parce que je suis un Borgia !
Aldo s’avança de quelques pas en le considérant attentivement, puis il eut un lent sourire narquois.
– Un Borgia ? Tiens donc ! La dernière fois que nous nous sommes rencontrés vous étiez le « comte Ottavio Fanchetti », si je ne m’abuse ?
– En effet et c’est parfaitement légitime. C’est l’un des noms que je dois à mes divers aïeux. Je ne sais pas si vous connaissez l’histoire de « l’Infant romain » que le pape Alexandre VI, notre ancêtre, élevait comme son propre fils au Vatican et qui était en fait celui de César et de Lucrèce. C’est de lui que je descends en ligne directe…
– Cet Infant romain a dû être prolifique ! Figurez-vous que j’ai déjà entendu quelqu’un se vanter de la même descendance… Il s’agissait de la Torelli !
– Rien d’étonnant, Lucrezia est ma sœur ! Une sœur tendrement aimée !
– Jusqu’où ?
– Jusqu’où il vous plaira d’aller, répondit l’autre avec un sourire fat qui amena une grimace de dégoût aux lèvres d’Aldo.
Mais il continuait :
– Quand on atteint la perfection dans la beauté, on se doit de s’accoupler afin de la transmettre. Les pharaons d’Égypte avaient découvert ce moyen bien avant nous… Donc Lucrezia est à la fois ma sœur et ma maîtresse, mais cela ne nous gêne pas pour courir d’autres lièvres.
– Alors me direz-vous pourquoi elle a lancé ce malheureux Wishbone et moi-même à la chasse d’un bijou que vous possédez ? Ça donne l’impression qu’il y a des trous dans votre tendre association ?
– Mais parce qu’elle l’ignore ! La Chimère ne peut être portée que par un mâle du sang de César.
– Pourquoi, dans ce cas, l’avoir laissée chercher vainement ?
Le psychopathe partit d’un rire énorme, bruyant, théâtral, la tête rejetée en arrière.
– Que vous êtes innocent ! C’est élémentaire pourtant. Aucun de ces messieurs ne voulait s’avouer vaincu et ils s’empressaient d’offrir à Lucrezia un joyau – ruineux, évidemment ! – pour la faire patienter. Elle a récolté ainsi une copieuse collection d’oiseaux, d’insectes et d’animaux fantastiques de prix, puis le malheureux avait droit à quelques jours de récompense.
– Quelle sorte de récompense ?
– Ne me dites pas que vous êtes naïf à ce point ! Vous auriez peut-être préféré que je dise « quelques nuits » ? Après quoi, elle les renvoyait à la chasse…
– … à la chimère, c’est le cas de le dire. Et ils marchaient ?
– Pas tous, je le reconnais. Certains s’estimaient satisfaits des rares heures accordées par la déesse. Quelques-uns ont choisi le suicide afin de poursuivre leur rêve dans l’au-delà. Votre ami Vidal-Pellicorne a été sauvé – si on peut employer ce terme ! – par la police britannique mais le bon Wishbone, lui, n’est pas de ceux qui renoncent et, comme il est colossalement riche, il a aidé ma sœur adorée à fuir, car évidemment il n’a pas cru un mot de l’accusation portée contre elle. Il n’aurait pas hésité à lui offrir tous les ténors du barreau existant au monde, mais elle était en larmes, tellement terrifiée et ne cessant de jurer de son innocence. Voyant cela, il a paré au plus pressé. Il a commandé un taxi pour les emmener tous les deux à la gare Victoria où ils ont pris le train pour Douvres – elle s’était transformée en vieille dame avec un talent que vous n’imaginez pas ! – et en troisième classe, ce qui a follement amusé Lucrezia – puis un deuxième train toujours dans la même catégorie jusqu’à Paris où l’un des nôtres l’attendait dans un faux taxi qui les a conduits dans l’un de nos garages, enfin directement ici, où elle lui a fait les honneurs de notre château familial ! Une opération sans le moindre problème ! On peut raconter ce qu’on veut de ces Américains, mais ils savent agir vite et sans se laisser démonter par des broutilles !
– Des broutilles ? La police de plusieurs pays ? Et sa photo en première page d’une flopée de journaux ?
– Celle de la diva, n’oubliez pas ! Pas celle d’une fragile grand-mère…
– Il y a quelque chose que je ne comprends pas ! L’un des nôtres ?… Un faux taxi ?… Un de nos garages ? Cela signifie une véritable organisation ?
– Exactement ! Nous avons de nombreux amis, que voulez-vous ?… Et il y a parfois des « fuites » à Scotland Yard !
– Des amis ou des mafiosi ?
– Mon vieux, moins on en sait, mieux on se porte ! Mais il est temps, je pense, que vous rejoigniez la belle dame avec qui vous avez vécu de si agréables moments dans les trains de luxe ! Giacomo ! appela-t-il.
Le cœur d’Aldo manqua un battement. Selon Max, elle avait été convenablement traitée mais jusqu’où pouvait-on le croire ? Or, elle fut là dans l’instant et il ne retint pas un soupir de soulagement : elle était exactement semblable à celle qu’il avait quittée en gare de Brigue. À ceci près qu’elle n’était pas maquillée, mais sa robe grise était impeccable et aucun cheveu ne dépassait de l’épais chignon sur la nuque. En revanche, elle aurait peut-être quelque peine à le reconnaître sous ses vêtements sales et son abondance pileuse… Or dès la porte franchie, le beau regard nuageux se posa sur lui.
– Aldo ! murmura-t-elle. Me pardonnerez-vous jamais ?
– Que je vous pardonne ? Mais quoi ?
– Si je ne m’étais pas mise en tête de vous rejoindre dans l’Orient-Express… vous n’en seriez pas là !
– Si vous croyez que je regrette ce qui s’est passé, ôtez-vous cela de l’esprit, Pauline ! Simplement nous n’avons pas eu de chance ! Comment auriez-vous pu imaginer, même une minute, que nous aurions sur le dos une véritable bande organisée ? Mais puisque vous avez dû arriver avant moi dans ce repaire de truands, je suppose que vous avez reconnu notre hôte…
Elle tourna enfin la tête vers l’homme.
– Cette mauvaise copie de César Borgia ? C’est la première fois que je le vois ! fit-elle, dédaigneuse. Depuis que je suis ici, je n’ai vu que des hommes encagoulés… et une servante muette.
– Oh non, ce n’est pas la première fois ma toute belle, grinça l’intéressé en s’approchant. Seulement cette nuit, je reprends ma personnalité qui n’a jamais été celle du toutou bien élevé qui vous amusait tant !
– Ottavio ? dit-elle, abasourdie. Ottavio Fanchetti ?
– Non : César Ottavio Gandia dei Catannei !
– Catannei ? intervint Aldo. Comme l’homme qui a loué ce château…
– … et qui est en passe de mourir, ce qui ne saurait tarder !
– Cela ne semble pas vous troubler outre mesure !
– C’est la vie ! soupira « César » avec un haussement d’épaules. Il m’a été d’un grand secours pour convaincre les croquants de ce patelin de nous louer cette demeure qui n’aurait jamais dû cesser d’être nôtre !
– Comment cela ? Narrez-nous ! Il n’y a rien que j’aime autant que les histoires fausses !
– Un peu plus de respect, mon petit prince ! Nous descendons d’un pape, nous !
– Ce n’est pas donné à tout le monde, j’en conviens. Et je ne suis pas certain qu’il y ait de quoi en être fier, mais revenons à ce château !
– Ce n’est pas compliqué ! Son bâtisseur venait de mourir, César en a eu envie et Louis XII le lui a donné en cadeau de mariage. Il l’a habité jusqu’aux fêtes de l’événement !
– Alors pourquoi n’y a-t-il pas vécu sa lune de miel ? Pourquoi La Motte-Feuilly qui est moins… flatteur ?
– Parce qu’il savait son départ proche et préférait laisser sa femme dans son cadre habituel !
– Ce ne serait pas dans l’idée, à son retour, d’y mener joyeuse vie en compagnie de quelques jolies filles… avec ou sans le masque dont il couvrait son visage quand sa vérole se montrait trop envahissante…
– Espèce de…
– Messieurs, messieurs ! coupa la voix froide de Pauline. Nous nous égarons, il me semble ! Cette joute historique est sans doute pleine d’intérêt, mais j’aimerais savoir ce que nous faisons ici ! Moi surtout, d’ailleurs. Que vous ai-je fait, Ottavio, César ou qui que vous soyez ?
Une soudaine colère lui empourpra la figure.
– Vous m’avez préféré ce bellâtre titré alors que je ne vous avais pas caché que je voulais vous aimer et faire de vous ma femme. J’aurais mis à vos pieds ma fortune et…
– Votre fortune ? Ou la mienne ? Y compris les bijoux que m’a légués ma tante d’Anguisola ? Quant à votre façon d’aimer, je n’ai pas la moindre envie de la connaître !
– Ne me mettez pas au défi ! J’ai tous les moyens de vous y contraindre ! Mon illustre ancêtre savait comment mater les filles rebelles et je suis son digne héritier…
– Espèce de salopard ! gronda Aldo qui se serait rué sur lui si Max ne l’avait retenu d’une poigne vigoureuse.
L’autre eut un vilain sourire.
– Tiens-toi tranquille, sinon je pourrais t’obliger à admirer le spectacle. Mais laissons la gaudriole de côté pour le moment ! Nous avons mieux à faire, vous êtes devant moi pour entendre votre jugement !
Et d’un pas solennel, il alla s’asseoir dans l’unique fauteuil.
– Notre jugement ? fit Aldo, amer. Cela signifie que votre demande de rançon est restée lettre morte…
– Mais pas du tout ! Que l’on fasse entrer la princesse Morosini ! Et qu’on avance un siège, elle paraît lasse !
C’était le moins qu’on puisse dire : livide, les traits tirés, les lèvres décolorées, Lisa, suivie d’un homme portant une mallette, pénétrait dans la salle d’un pas pourtant ferme. Elle se tenait très droite et son attitude avait une sorte de majesté.
– Lisa ! murmura Aldo, que t’ont-ils fait ? Pourquoi être venue ? Il fallait m’abandonner à mon sort !
Sans le regarder, elle haussa les épaules.
– Et laisser ces misérables s’en prendre à « mes enfants » ? Voilà ce que vous avez demandé, ajouta-t-elle en désignant le bagage. Vous pouvez vérifier ! Le compte y est : un million de dollars ! Il ne vous reste qu’à libérer vos deux captifs !
– Les deux ? s’écria Pauline, indignée. Ne me dites pas que vous payez pour moi ? Je ne l’accepterais à aucun prix !
– Que vous l’acceptiez ou non est sans importance, rétorqua Lisa. Vous m’avez pris mon mari. Alors quelques billets de plus ou de moins… Nous pouvons partir, je suppose ?…
– Oh, mais non. J’ai un mot à dire, moi aussi !
Une double porte venait de s’ouvrir permettant à la Torelli d’effectuer une entrée de reine dans une robe d’époque en velours vert dont les manches à crevés laissaient voir des bouillonnés de satin blanc semblables à ceux bordant le large décolleté de sa toilette, vraiment somptueuse, et qui accapara toute la lumière. Une manière d’énorme turban en forme de citrouille la coiffait et, en vérité, elle était belle à miracle, mais de cette splendeur ceux qui la regardaient venir ne voyaient pas grand-chose, leur attention accaparée par le fabuleux joyau qui s’étalait sur sa gorge, retenu par une chaîne de perles et de petites émeraudes : la Chimère ! La même exactement que celle dont se parait son frère… Wishbone trottait modestement sur ses talons.
Fière de l’effet produit, elle avait ralenti son allure et s’avançait gracieusement en jouant d’un éventail.
– Magnifique ! applaudit César-Ottavio en allant à sa rencontre pour lui offrir sa main, quand elle s’arrêta net.
Son regard se fixa et elle tendit un index tremblant en direction de la coiffure fraternelle.
– Qu’est-ce que c’est que ça ? clama-t-elle.
– La Chimère, ma toute belle, l’authentique ! La tienne n’est qu’une… admirable copie, mais une copie tout de même ! Ainsi nous voilà assortis ! N’est-ce pas merveilleux ?
Apparemment, elle ne l’entendait pas de cette oreille et voulut lui sauter dessus toutes griffes dehors.
– Tu l’avais, espèce de démon, et tu ne me l’as pas dit ?
Il n’eut aucune peine à la maîtriser et se mit à rire.
– Je l’ai depuis la mort de Van Tilden, mais j’ai préféré te laisser l’ignorer. Tu prenais tellement de plaisir à lancer tes fiers chevaliers à la quête de ce nouveau Graal ! Un plaisir plutôt fructueux, si j’en juge ta collection de parures ! Cette beauté est je pense le présent de Mr Wishbone ? Félicitations, cher ami… mais aidez-moi donc à la faire tenir tranquille !
Le Texan ne les regardait pas. Stupéfait, ses yeux allaient d’Aldo à Lisa et à Pauline pour revenir à Aldo.
– Qu’est-ce que cela signifie ? Que… que faites-vous ici ?
– Je crois que c’est l’évidence ? lâcha Aldo en levant ses mains menottées. Nous sommes les prisonniers de cette charmante famille, Mrs Belmont et moi-même, depuis plusieurs mois, et ma femme qui a eu le grand tort d’apporter une rançon d’un million de dollars est ici depuis dix minutes… Quant à vous, je ne parierais pas sur la longueur de votre vie !
L’homme d’affaires se réveilla chez le Texan qui alla se planter sous le nez de son hôte.
– La rançon est payée à ce que je vois : vous devez les libérer. Un contrat est un contrat.
César-Ottavio secoua la tête en signe de négation.
– Personne ne partira, sauf vous et nous. Ne devez-vous pas épouser Lucrezia ? Vous l’avez largement méritée d’ailleurs… Et où vivrions-nous plus agréablement que dans votre fascinant pays ?
– Je ne me souviens pas de vous avoir invité !
– Pourquoi pas ? Nous allons être presque frères !
– Pas si vite ! Que vous ont-ils fait ?
Le beau visage se convulsa tandis que d’une main il désignait Pauline.
– Cette femme que je voulais épouser l’a préféré à moi et elle est devenue sa maîtresse…
– Jamais je ne vous aurais épousé ! riposta la jeune femme. Vous m’amusiez et vous dansiez convenablement, mais c’est à peu près tout ce que j’appréciais chez vous… Je n’aurais jamais pu supposer que vous étiez aussi cinglé que dangereux !
– Vous l’entendez ? glapit-il. Elle ajoute l’insulte à l’offense ! Mais elle va le payer ! Et très cher !…
L’explosion de fureur n’impressionna pas Wishbone. Imperturbable, il poursuivit :
– On verra ça plus tard ! Et le prince Morosini ?
– Vous n’avez pas compris ! Il m’a volé cette femme ! En outre, ses grands airs m’insupportent !
– S’il fallait trucider tous les gens qui vous insupportent, il n’y aurait pas de risque de surpopulation sur la Terre ! Passons-en à la princesse Lisa… si elle veut bien me le permettre, ajouta-t-il en s’inclinant devant elle. À l’exception de ce paquet de dollars qu’elle vous a apporté… sans beaucoup de plaisir, si j’ai bien compris, qu’avez-vous à lui reprocher ?
Lisa eut pour lui le chaud sourire auquel Aldo n’avait plus droit.
– Sans aucun plaisir, Mr Wishbone ! Et j’aimerais rentrer chez moi avec ceux que je suis venue racheter !
– S’il te plaît, Lisa, ne me condamne pas avant de m’avoir entendu ! la pria Aldo.
– Ce n’est pas ici le lieu pour en débattre ! répondit-elle froidement et sans le regarder…
Désolé, le Texan se hâta de reprendre :
– Alors que lui reprochez-vous ?
Cette fois ce fut Lucrezia qui se chargea de lui répondre :
– D’être la femme d’un homme qui par deux fois m’a insultée. Et nulle vengeance ne sera plus douce que de faire mourir sous ses yeux son épouse et sa maîtresse ! Voilà pourquoi aucun de ces trois-là ne quittera le château vivant !
Dédaignant de lui répondre, Aldo s’adressa à son frère :
– C’est elle qui donne les ordres, maintenant ? Et vous, vous restez là comme une chiffe à l’écouter pérorer ? Pourquoi d’ailleurs ne serait-elle pas le chef ? Il faut une sacrée audace pour commettre un meurtre et un vol sur un paquebot en train de sombrer et ce n’est pas vous qui avez tué la marquise d’Anguisola !
– C’est moi, en effet, revendiqua Lucrezia avec orgueil. Mon père et moi occupions la même suite et j’y restais cachée, sous couleur d’une maladie, afin que ma beauté ne m’attire aucune curiosité intempestive. Et j’ai réussi ! Vous n’imaginez pas quelle exaltation j’ai éprouvée quand, au milieu de l’enfer déchaîné, j’ai volé les joyaux de cette femme, après quoi je l’ai poignardée… Tout comme ton ancêtre Lodovico Morosini a tué et violé mon aïeule Angela Borgia qui était vierge et se refusait à lui…
En dépit de leur situation dramatique, Aldo éclata de rire.
– On dirait que vous autres Borgia – ou prétendus tels ! – n’avez pas perdu cette habitude d’écrire l’Histoire à votre façon. La nôtre est différente. Angela, dont la virginité n’était plus qu’un lointain souvenir, voulait se faire épouser et…
– Vous ne croyez pas qu’on a assez glandé ? tonna Max qui venait de rentrer après s’être absenté un instant. Je vous rappelle qu’il était prévu de quitter les lieux dès le règlement de comptes et la récolte des dollars terminée, et vous en êtes à vous chamailler sur des sujets fumeux !
– Mettre les choses au clair fait partie du règlement et nous ne sommes pas à une minute près ! De quoi te mêles-tu ? grinça « César ».
– Oh, si vous le prenez ainsi, c’est à vous de voir ! Vous êtes le patron ! Mais en ce cas, nous allons avoir le regret, mes frères et moi, de vous donner notre démission. On a l’expérience des prisons françaises et, franchement, l’hôtellerie n’y est pas fameuse !… Quant à la guillotine !…
– Qu’est-ce que tu racontes ? Tu débloques ou quoi ?
– Non ! Je vous signale seulement qu’il y a deux cars de flics et un certain nombre de gendarmes plus quelques notabilités qui sont en train de cerner le château…
Lucrezia courut à la fenêtre.
– Il a raison ! hurla-t-elle. Il faut déguerpir… mais d’abord se débarrasser de ceux-là qui nous ont vendus ! Va chercher des cordes, Max !
– Pourquoi ? Il suffit de leur tirer dessus…
– Oh, non ! Il y a mieux à faire ! Je veux qu’ils meurent… à ma manière. J’ai tout préparé ! Et toi, dépêche-toi de te changer ! ordonna-t-elle à César.
Elle donna ses ordres. Et le cauchemar commença pour les trois prisonniers que l’on ligota des chevilles au cou en dépit de la défense désespérée que fournirent Aldo et Pauline, déjà entravés par des menottes. Lisa, elle, venait de s’évanouir, épuisée par la fatigue et les émotions. Wishbone qui voulut se porter à son secours subit le même traitement. Il écumait de fureur.
– Foutue garce ! Dire que je pensais t’aimer !
– Tout le monde peut se tromper ! ricana-t-elle. Moi, je garderai un excellent souvenir de toi. Tu m’as vraiment gâtée… Et puis tes héritiers se montreront peut-être reconnaissants ? L’essence, maintenant !
– Vous êtes dingue ? protesta Max, indigné. Une balle pour chacun et…
– Tu oublies que tu me dois le respect et que ta vie m’appartient ! L’essence, j’ai dit… ou plutôt je vais la chercher moi-même, elle est à côté…
Elle ne disparut qu’un bref moment, mais il suffit à Max pour ouvrir les menottes d’Aldo et glisser les clefs et un couteau dans sa main sans oublier de trancher la corde.
– À la grâce de Dieu ! souffla-t-il.
– Merci !
S’il lui était donné de vivre, Aldo n’oublierait pas ce geste de compassion. Encore faudrait-il savoir à qui il s’adressait.
– Pourquoi ces cagoules ?
– Le patron – le vrai ! – le veut ! Et c’est préférable…
Lucrezia revenait chargée de deux bidons et en tendit un à Max. Son visage était à présent celui d’une démente et elle ne cessait de ricaner. Avec des gestes saccadés, elle entreprit d’arroser les tapisseries, les tabourets… La cruauté en se faisant jour la défigurait…
– Vous auriez dû changer de robe ! remarqua la voix tranquille de Wishbone. Une goutte sur vous et vous flambez avant nous ! Surtout si vous en répandez sur le sol !
En passant, elle lui décocha un coup de pied.
– Je sais ce que je fais, vieux fou ! Je veux que vous ayez le temps de voir venir la mort ! Tu te dépêches, toi ! éructa-t-elle à l’adresse de Max qui faisait semblant de dévisser son bouchon.
– Il est coincé ! Je n’arrive pas à l’ouvrir… Il est rouillé !
Elle se débarrassa du sien qui était vide et le rejoignit. Et soudain, il cria en désignant le plafond.
– Attention !
Elle leva les yeux. Alors de ses deux poings réunis il l’assomma, la retint avant qu’elle ne s’écroule, puis la chargea sur son épaule pour l’emporter.
– Tâchez de vous grouiller ! lâcha-t-il en disparaissant.
Le conseil était superflu… Déjà Aldo se relevait et se hâtait de délivrer sa femme toujours inconsciente, tandis que Wishbone s’occupait de Pauline qui, elle, n’avait pas un instant perdu son calme : elle priait… Elle sourit à Aldo.
– Mon pauvre ami, je crains fort d’avoir été votre mauvais génie !
– Ne croyez pas cela ! En outre, il ne faut jamais regretter ce qui vous a apporté ne serait-ce qu’une minute de bonheur !
– Vous discuterez plus tard ! grogna Wishbone. Il faut filer ! Prenez mon bras, belle dame ! fit-il avec une galanterie complètement surréaliste dans leur situation.
Surréaliste aussi, l’apparition soudaine du professeur apparemment surgi d’un mur… une torche à la main.
– Foutez le camp ! lui hurla Aldo. Essence ! Vous allez cramer !
Puis s’adressant à Wishbone :
– Vous connaissez le château ! Guidez-nous ! Il faut qu’on parte d’ici !
– Le grand escalier n’est pas loin ! Reste à savoir ce qu’on trouvera en bas !
L’enfer, en effet, semblait s’être déchaîné à l’extérieur où, après les sommations d’usage, on avait apparemment entrepris l’assaut du château dans le meilleur style médiéval : attelés à un madrier emprunté au charpentier du village, une douzaine de gendarmes s’activaient à enfoncer le portail, couverts par les armes de leurs camarades et les fusils de chasse du maire, et de quelques-uns de ses administrés accourus avec empressement à la rescousse. Le château que certains de ses occupants essayaient de défendre résonnait comme un tambour sous le choc du bélier improvisé et des coups de feu qu’on échangeait.
C’est alors qu’atteinte par la mitraille une fenêtre de la salle d’honneur vola en éclats, créant un courant d’air. Deux des bougies rouges tombèrent. Les flammes jaillirent aussitôt. À ce moment, les fugitifs atteignaient l’escalier, une large vis de pierre à claire-voie mais noire comme un puits.








