412 000 произведений, 108 200 авторов.

Электронная библиотека книг » Жюльетта Бенцони » La Chimère d’or des Borgia » Текст книги (страница 8)
La Chimère d’or des Borgia
  • Текст добавлен: 4 октября 2016, 02:15

Текст книги "La Chimère d’or des Borgia"


Автор книги: Жюльетта Бенцони



сообщить о нарушении

Текущая страница: 8 (всего у книги 21 страниц)

– Pas du tout !

Adalbert prit la parole :

– Je vais remédier à cela : professeur, je vous présente le prince Aldo Morosini, expert international en joyaux anciens et aussi mon meilleur ami.

Le nouveau venu, qui ressemblait curieusement à une tortue à moustache et cheveux blancs habillée d’un ample manteau en tweed gris et d’une sorte de chapeau assorti, avança son grand nez pour mieux dévisager Aldo.

– Morosini de Venise ?

– On n’en trouve pas des masses ailleurs, fit observer Adalbert : Aldo, voici l’un des meilleurs historiens français – si ce n’est le meilleur ! –, le professeur Hubert de Combeau-Roquelaure.

Ce fut au tour d’Aldo de relever les sourcils en regardant plus attentivement le personnage que cet examen semblait amuser follement :

– Roquelaure ? apprécia-t-il. Des ducs ?

– Vous en connaissez d’autres ? Il m’étonnerait ! Ne cherchez pas, mon garçon ! J’ai été moi aussi amoureux de ma cousine Isabelle, votre mère, avant qu’elle ne préfère aller soupirer à deux sous le pont adéquat. J’ajoute que j’ai furieusement détesté votre père… mais que je suis très content de vous connaître… cousin ! conclut-il en tendant une main qu’Aldo saisit avec enthousiasme, tandis qu’Adalbert éclatait de rire.

– Ça, c’est incroyable ! Si ça continue, je vais finir par croire qu’on a été frères dans une vie antérieure…

– Ce qui est incroyable, brama le commissaire au bord de la crise de nerfs, c’est que vous ayez choisi mon bureau pour vos retrouvailles familiales ! On se croirait dans une sacristie un jour de mariage royal ! Je vous rappelle que nous nous occupons d’un crime ! Alors, s’il vous plaît ! intima-t-il en désignant les sièges abandonnés.

– Excusez-nous, commissaire, plaida Aldo en allumant son plus séduisant sourire, mais admettez que ce qui nous arrive est peu courant…

– J’admets tout ce que vous voulez, à condition que nous revenions au but premier de votre visite : le meurtre de M. Dumaine et la disparition de votre ami Berthier. Pour votre identité, elle me paraît établie de façon… surabondante. Alors maintenant racontez-moi votre version des faits ! À vous, Monsieur…

– Vidal-Pellicorne ! souffla obligeamment le professeur qui s’installait au lieu de repartir, visiblement ravi de l’aubaine. Il va vous exposer la chose de façon magistrale. Ses conférences sont très courues… Bon, je me tais !

Ce fut en effet clair, rapide net et précis. Le commissaire Desjardins reprit :

– Cette Mme Berthier vous a informé que Dumaine avait téléphoné à son époux pour lui demander de venir le voir discrètement ?

– Ce n’est pas moi qui ai reçu l’appel, mais mon ami Morosini. Cependant j’étais auprès de lui, je tenais l’écouteur et j’ai entendu Mme Berthier dire que Dumaine prétendait posséder la preuve que M. Van Tilden ne s’était pas suicidé mais avait été assassiné…

– Où étiez-vous à ce moment-là ?

– Chez la grand-tante de Morosini, la marquise de Sommières chez qui il descend toujours quand il est à Paris.

Le professeur émit alors une sorte de ricanement qui lui valut un coup d’œil exaspéré du commissaire. Cependant le policier n’eut pas le loisir de reprendre son questionnaire : l’inspecteur Savarin, qui s’était éclipsé au début de la joute oratoire, vint avertir que l’on venait de repêcher une voiture dans la Loire et que, d’après le numéro minéralogique, il pourrait s’agir de celle du journaliste : mais nulle trace de lui.

Aussitôt Aldo et Adalbert furent debout.

– C’est ce que nous redoutions ! s’écria le premier. Il a été bel et bien attiré dans un guet-apens et si, cela se trouve, Dumaine était déjà mort quand Berthier est arrivé chez lui ! Juste à temps pour faire un coupable idéal ! Lui aussi a été éliminé ! Ensuite on a dû se débarrasser de son corps et de sa voiture séparément !

– Pourquoi séparément ? bougonna Savarin. Je veux dire, pourquoi pas l’un dans l’autre ?

– Mais pour laisser planer un doute, voyons ! expliqua Adalbert. En admettant toutefois que ça puisse avoir un sens ! Se débarrasser d’une auto rapide au lieu de filer avec ne relève pas d’une vive imagination !

– Comme on ne sait pas en quoi consistait la preuve annoncée, cela peut être un objet précieux valant la peine de disparaître pour un certain laps de temps.

– Écoutez, s’indigna Aldo au bord de l’explosion, il me semble urgent de prendre vos lorgnettes par le bon bout, d’essayer de voir les faits comme ils se sont vraiment passés et chercher une victime plutôt qu’un coupable ! Berthier n’est ni un truand, ni un criminel, sacrebleu ! C’est l’une des plus brillantes plumes du  Figaro. En outre, marié à une ravissante jeune femme qu’il adore, il vient d’être père d’un petit garçon. En répondant à ce coup de téléphone bizarre, il n’a fait que son métier et vous voulez lui coller un meurtre sur le dos ?… Réveillez-vous, bon sang ! Je jurerais qu’il a trouvé votre Dumaine déjà refroidi. Qu’a révélé l’autopsie ?

Le commissaire toussota et se mit à tripoter les papiers épars sur son bureau.

– Notre médecin légiste est malade et celui de Tours est débordé. Il sera là demain à la première heure !

– C’est le Moyen Âge ici ! relaya Adalbert. Au fait, pendant que vous y serez profitez-en pour faire exhumer Van Tilden !

– Pour quoi faire ? Il s’est suicidé en laissant une lettre de sa main !

– Et on n’a pas pratiqué d’expertise médicale ? Quand il y a suicide, c’est obligatoire !

– On s’est contenté d’un prélèvement stomacal. Van Tilden appartenait à une secte pour qui l’ouverture d’un corps est une intolérable profanation. Son secrétaire et plusieurs membres du personnel appartiennent à la même association. Ils étaient en larmes. On n’a pas jugé utile de les blesser dans leurs croyances. Pour quelle raison d’ailleurs ?

– Pour apprendre, intervint le professeur, qu’entre un suicidé volontaire et quelqu’un que l’on y contraint, il existe toujours de menues différences. Et comme les fidèles serviteurs ne sont plus dans les parages, vous pourriez au moins demander un nouvel examen. Cela vous renseignerait si Dumaine avait une chance de posséder une preuve… et d’attirer votre journaliste dans un piège, non ?

– Possible, mais cela va déclencher tout un tintouin. Il faut des autorisations judiciaires. En outre, si M. Van Tilden repose dans sa chapelle, le château est occupé par un étranger, malade de surcroît, qui peut ne pas apprécier de voir sa maison envahie…

Le commissaire Desjardins fut interrompu par le téléphone qu’il décrocha d’un geste excédé.

– Allô !… Oui, c’est moi !

Un silence puis soudain le ton se fit beaucoup plus amène.

– Je comprends entièrement votre point de vue, Monsieur le principal, et je peux vous assurer… oui… oui… Tout à fait… Ils sont là et… Je vois !

La conversation se poursuivit, mais Aldo et Adalbert avaient échangé un coup d’œil satisfait : le principal en question ne pouvait être que le cher Langlois qui, après mûre réflexion, avait décidé d’étendre son aile tutélaire sur ses deux éclaireurs occasionnels. S’ils l’agaçaient souvent, ils ne lui en avaient pas moins rendu de petits services non négligeables.

La communication terminée, Desjardins trouva un sourire pour annoncer à ses visiteurs, sans d’ailleurs s’expliquer davantage sur son correspondant, qu’il leur rendait leur liberté, en les priant toutefois de rester jusqu’à nouvel ordre à sa disposition. Ce qu’ils acceptèrent volontiers.

– Nous vous demandons seulement, Monsieur le commissaire, d’avoir l’amabilité de nous ramener à notre auberge.

– N’en faites rien, mon ami, intervint le professeur. J’ai ma voiture dans la cour et je vais emmener ces messieurs afin de pouvoir bavarder avec eux !

– S’ils aiment vivre dangereusement, pourquoi pas ? Donc, ajouta-t-il s’adressant aux deux hommes, vous nous restez ?

– Rassurez-vous, Monsieur le commissaire, c’était bien dans nos intentions, dit Morosini. Nous ne partirons pas avant d’avoir une certitude sur le sort de notre ami…

En entendant Desjardins émettre l’idée qu’il y avait un danger quelconque à se faire transporter par le professeur, Aldo pensait qu’ils allaient confier leurs vies à l’un de ces fous de la vitesse qui, une fois un volant entre les mains, foncent droit devant eux avec un parfait mépris des obstacles, et il ne se trompait pas tout à fait. À ceci près que le véhicule en question était une vénérable Delaunay-Belleville qui devait être contemporaine de la Panhard-Levassor de Tante Amélie, et bénéficiait de soins tout aussi attentifs. Pas une éclaboussure, pas un grain de poussière sur la carrosserie gris Trianon et les accessoires de cuivre brillants comme de l’or. Elle était garnie de cuir noir sans la moindre égratignure. Son propriétaire en était d’ailleurs assez fier !

– Qu’en pensez-vous ? Voilà ce que j’appelle une voiture ! Prenez place, Messieurs, et vous pourrez constater qu’elle est aussi des plus confortables…

C’était indéniable et les deux compères s’installèrent sur la banquette arrière avec un sourire indulgent. Qui s’effaça vite quand, après avoir mis en marche d’une manivelle autoritaire, le professeur, le nez chaussé de grosses lunettes, se lança dans la circulation – heureusement relativement réduite ! – de la ville. Ses passagers eurent juste le temps de se cramponner aux luxueuses dragonnes de passementerie pour ne pas être précipités à genoux sur le tapis, et aussi de recommander leurs âmes à Dieu.

– Tu es sûr qu’il ne cousine pas plus ou moins avec le cher colonel Karloff ? demanda Adalbert. C’est tout à fait son style : « Droit sur l’obstacle et advienne que pourra ! »

– Pour la parenté, ça m’étonnerait, mais pour la manière, il y a de ça ! répondit Aldo qui se souvenait de parcours terrifiants dans le taxi de l’ancien colonel des cosaques du Tsar. Vu l’âge, ils ont dû avoir le même moniteur ! On peut toujours adresser une prière à saint Christophe !

Craintes inutiles ! Aussi habile – ou chanceux ! – que le Russe, le Français déposa – ou pour être plus exact, vida – le contenu de sa machine infernale pile devant la porte de l’auberge.

– Alors ? Elle marche, hein ? fit-il, une note de triomphe dans la voix.

– À… à merveille ! Et même plus, à miracle ! approuva Adalbert. J’ignorais qu’on pouvait atteindre cette vitesse avec ce genre de machine !

Le professeur eut un geste désinvolte.

– Question de réglage !… Mais il est déjà tard, ajouta-t-il en consultant un gros oignon en or, et il est temps que je vous laisse.

– Vous ne voulez pas rester un peu et dîner avec nous ? proposa Aldo. Vous vivez ici et je ne connais pas beaucoup, sinon pas, la région.

– Quoi ? Jamais visité les châteaux de la Loire ? Alors que vous êtes à moitié français ?

– Jusqu’à la guerre, l’occasion ne s’en est pas trouvée et après je n’en ai plus eu le loisir.

– On va y remédier ! En attendant, je dînerai volontiers avec vous…

Maître François qui s’était fait quelques soucis pour ses clients en les voyant partir avec le redoutable Savarin, et ravi d’un convive supplémentaire – qu’il connaissait d’ailleurs ! –, se montra aux petits soins. Il les installa près d’une fenêtre dominant la vallée de la Vienne, non loin de la vaste cheminée où crépitait un bon feu. Le temps d’automne était beau mais il commençait à faire frais…

On avait à peine entamé le vouvray de l’apéritif qu’Aldo lâchait la question qui lui brûlait les lèvres depuis un moment déjà :

– Tout à l’heure, lorsque j’ai répondu au commissaire qu’à Paris je logeais chez la marquise de Sommières, vous avez, il me semble, émis une sorte de… ricanement. Me suis-je trompé ?

– Non ! J’ai en effet ricané. C’était difficile de faire plus.

– Vous la connaissez donc ?

– C’est peu de le dire… Elle était ma belle-sœur ! J’avais épousé sa sœur, si vous préférez ! Dites-moi, mon garçon, vous ne me paraissez guère au courant des alliances familiales ! Ce n’est pourtant pas le bout du monde, votre sublime Venise ! Ou serait-ce que le vieux chameau m’aurait définitivement rayé de son carnet d’adresses ?

Le « vieux chameau » ne passa pas. Aldo s’étrangla dans son verre de vin et se fût étouffé si le coupable n’était venu à son secours en lui assénant dans le dos quelques tapes à assommer un bœuf.

Du coup il ne trouva plus à son service qu’un filet de voix à peine audible qu’Adalbert se hâta de relayer :

– Évidemment, vous ne pouviez pas savoir, professeur, mais Morosini a beaucoup d’affection pour Mme de Sommières. Affection que je partage d’ailleurs, précisa-t-il en manière d’avertissement. C’est, en vérité, une merveilleuse vieille dame, encore très belle malgré son âge et, en outre, elle est douée d’un solide sens de l’humour !

– J’en viens à me demander si nous parlons bien de la même personne ! Marie-Amélie de Feucherolle, devenue par mariage marquise de Sommières, mère d’un fils…

– … qu’elle a eu la douleur de perdre il y a quelques années. Si vous ajoutez qu’elle habite, rue Alfred-de-Vigny, un magnifique hôtel hérité d’une grande cocotte qu’un oncle aimant s’amuser avait eu l’audace d’épouser.

– C’est bien ça ! Et maintenant je m’interroge : me serais-je trompé ?

– De quoi ? croassa Aldo qui retrouvait à la fois son souffle et sa couleur habituelle.

– De sœur ! Feu mon épouse Cécile – Dieu ait son âme et grand bien lui fasse ! – était jolie, timide, douce et adorait chanter des romances en s’accompagnant de la harpe. Elle est devenue au fil des années acariâtre, méfiante, sotte à pleurer et effroyablement bigote ! J’avoue l’avoir un brin trompée – en particulier par la pensée avec ma sublime cousine Isabelle Morosini ! –, pas assez pleurée quand elle est morte. C’est à ce moment-là qu’Amélie m’a fait entendre ce qu’elle pensait de moi et m’a interdit à jamais l’entrée de ses demeures ainsi que toutes occasions de lui adresser la parole. Comme il se doit, je me suis révolté et voilà où nous en sommes. Maintenant, conclut-il en se levant, j’aimerais savoir si je vais finir de dîner chez moi !

– Je vous en prie ! le calma Aldo en se levant à son exemple pour poser une main apaisante sur son bras. C’est à moi de m’excuser d’une réaction vaguement ridicule. N’y voyez qu’un reflet de la tendresse que je lui porte, assez floue au début lorsque j’étais enfant, même adolescent, mais qui s’est développée depuis quelques années. Aussi comprenez à votre tour que c’est la première fois que j’entends quelqu’un en dire du mal…

– En ai-je vraiment dit du mal ? Étant donné l’étendue de mon répertoire, il me semble même avoir usé d’un euphémisme ! Suis-je pardonné ?

– Vous l’êtes ! Buvons à sa santé !

Ce qui fut fait, debout et avec une solennité respectueuse. Après quoi, Adalbert en vint à ce qui lui semblait un sujet particulièrement brûlant : ce qui s’était passé dans la maison de Dumaine quatre jours auparavant.

– Je ne comprends pas pourquoi la police s’obstine à voir dans Berthier le meurtrier de ce Dumaine. Et ce que je comprends encore moins, ce sont les autopsies que l’on traite ici avec désinvolture ! Dans le cas Dumaine, l’heure est essentielle puisque notre aubergiste a vu arriver Berthier !

– Vous savez, Chinon n’est pas une ville comme les autres. Elle est tellement chargée d’Histoire ! -j’entends celle avec un H majuscule – que l’on s’efforce d’en conserver l’atmosphère… ou plutôt la magie, en la préservant autant que possible des réalités par trop vulgaires que sont les meurtres crapuleux. Cela attire la presse, les curieux, cette ingérence brutale de la vie moderne. Chez nous, ceux qui parcourent nos vieilles rues sont d’une tout autre qualité. La ville, où bien peu de choses ont changé, vit agenouillée dans l’ombre de la ruine formidable d’un château qui l’était plus encore à l’époque où les Plantagenêts le hantaient après l’avoir agrandi. Il a entendu les querelles d’Henri II d’Angleterre contre Beckett, les conspirations de ses fils : le Cœur de Lion dont il avait mis la fiancée dans son lit, le Sans Terre qui le caressait dans le sens du poil pour devenir le plus aimé, le mieux apanagé. Il a retenti des fureurs de leur mère Aliénor, l’Aigle des deux royaumes, qu’Henri tenait en prison en Angleterre mais faisait parfois venir pour en tirer une soumission qu’elle ne lui accorda jamais. La tour du Coudray conserve sur ses murs ce qu’y ont écrit les Templiers incarcérés par Philippe le Bel, à commencer par le Grand Maître, Jacques de Molay, et les plus hauts dignitaires qui n’en sortirent que pour le bûcher de l’île aux Juifs à Paris… Puis après tant d’ombres, de colère et de haine, Chinon a vu venir la fille de lumière, Jeanne d’Arc, apparue un beau jour pour « bouter » l’Anglais hors de France et rendre courage à un malheureux roitelet, renié par sa mère Isabeau la putain, isolé dans un royaume qui rétrécissait comme peau de chagrin et qui d’ailleurs se croyait bâtard. « Je suis venue te dire de la part de Messire Dieu que tu es héritier de France et vrai fils de roi !… », ouvrant aussi devant lui les portes d’Orléans et tant d’autres cités sur le chemin de la cathédrale de Reims, du sacre et de la victoire finale. Qu’elle ne verrait pas, puisqu’une Église criminelle l’enverrait mourir au milieu des flammes où elle ne poussa qu’un cri : « Jésus ! »…

– Certes, Chinon est une ville différente, reprit Adalbert. J’ai lu quelque part qu’on la disait fondée par Caïn, que son nom d’origine était Caynon. Elle posséderait un écho étonnant. Si l’on s’éloigne du château de quelques minutes et que l’on lance le vieux cri des druides… « Ho hue », si je ne me trompe, il se répercutera dix fois !

– Pourquoi ce cri-là et pas un autre ? se passionna Aldo.

– Je n’ai jamais dit que ça ne marchait pas avec un autre mais celui-là est resté dans les mémoires parce que la forêt voisine était un site important du druidisme. Je me demande même, professeur, si je n’ai pas appris cela à l’un de vos cours.

– Oh, c’est possible ! Je vous ai raconté une telle flopée d’anecdotes, qui me venaient parfois spontanément, fit celui-ci avec un geste désinvolte avant de retourner à son sujet : De toute façon, l’histoire de cette ville que j’adore ne s’arrête pas à Jeanne d’Arc.

– Bien sûr, il y a eu l’illustre Rabelais ! Et son manoir de La Devinière n’est pas loin…

– Sans doute mais, entre-temps, il y eut quelqu’un d’autre et, après l’ange, le démon : César Borgia !

– Il est venu ici ? s’écria Morosini.

– Vous l’ignoriez ?

– Mon Dieu, oui ! Je savais qu’il était venu en France pour apporter à Louis XII l’annulation de son mariage avec la pauvre Jeanne de France, fille de Louis XI, une sainte mais laide et contrefaite, afin d’épouser Anne de Bretagne, veuve de son cousin Charles VIII, en échange de quoi il voulait obtenir la main d’une fille de sang royal et un titre français, mais je ne savais pas qu’il était venu ici. Louis XII habitait plus volontiers son château de Blois.

– … où il faisait effectuer alors d’importants travaux. D’où Chinon. Et le souvenir de l’arrivée de Borgia est resté gravé dans l’esprit des bonnes gens de l’époque. Ils en ont gardé un souvenir aussi effaré que s’ils avaient assisté à celle du Grand Turc. Jamais on n’avait compté autant de mulets chargés de bagages, autant de serviteurs, ménestrels, tambourinaires, musiciens ou valets de chiens ou d’écuries, pages ou chambriers, tous vêtus d’or frisé et de pourpre. Quant à César lui-même, il était enguirlandé d’une telle profusion de cordons de perles, de pierreries et d’or, qu’il ressemblait à un arbre de Noël avant que cela ne soit connu en France. Au retroussis de son chapeau était piqué un joyau étrange, fabuleux, fascinant : une Chimère d’or émaillée de rouge et de blanc dont le corps était constitué d’une magnifique émeraude. D’autres émeraudes et des rubis servaient de cadre à une très grosse perle baroque figurant un rocher et où s’appuyait la griffe de l’animal. Ce n’était pas, et de loin, le seul bijou, mais c’était le plus frappant. Toute cette richesse cependant suscita autant de sourires que de regards émerveillés : elle sentait trop le parvenu, car cet homme que Louis XII venait de faire duc de Valentinois n’était rien d’autre qu’un cardinal défroqué aux mains rouges de sang – à commencer par celui de son propre frère –, sans oublier qu’il était aussi le fils du pape Alexandre  VI. Des remparts du château, le roi contemplait avec stupeur l’incroyable mascarade et commençait à se demander si accueillir ce fanfaron n’était pas cher payer sa bulle d’annulation et s’il viendrait à bout des exigences du personnage. Le duché de Valentinois n’était que broutille à côté de l’autre prétention : épouser une fille de roi. Déjà, l’une des deux possibles, Catherine d’Aragon, avait refusé en se moquant, disant qu’elle ne voulait pas être appelée « la Cardinale » ! Restait Charlotte d’Albret et elle aussi refusait de joindre sa main à celle d’un meurtrier notoire… Ce furent d’interminables palabres, mais finalement, la jeune fille accepta. En janvier 1499, Louis XII épousait sa chère Bretonne et, le 12 mai, Charlotte disait enfin oui à César, mais Chinon ne vit pas le mariage qui eut lieu à Blois fraîchement restauré. Ensuite le couple partit pour le petit château de La Motte-Feuilly où Charlotte resta seule dans l’attente de son enfant. En septembre, César repartait pour l’Italie afin d’aider Louis XII à conquérir le Milanais qu’il estimait sien par l’héritage de sa mère, Valentine Visconti. Et Charlotte ne revit jamais son fugitif époux… Le regretta-t-elle, c’est ce que l’Histoire ne dit pas… Mais le souvenir du Borgia est resté tenace, ici.

– Où logeait-il ? demanda Aldo.

– Au début, dans la tour du Coudray… que Jeanne d’Arc avait habitée avant lui, mais il se peut qu’il ait aussi résidé à la Croix-Haute. La Chimère d’or, elle, y est revenue, je peux le certifier ! acheva tranquillement Combeau-Roquelaure.

Morosini tressaillit mais ce fut Adalbert qui, plus rapide que lui, s’étonna.

– Comment le savez-vous ?

– Mais parce que je l’y ai vue ! Allons, ne me regardez pas comme ça de ces yeux effarés ! Dirait-on pas que j’avance là une nouvelle incroyable ?

– Mais elle est incroyable ! répliqua Aldo. Puis-je vous demander quand était-ce ?

– Oh !… Il y a deux ou trois ans ! Au hasard d’une promenade dans la forêt voisine j’avais lié connaissance avec Lars Van Tilden qui, lui aussi, appréciait son calme et sa beauté. Nous partagions la même passion de l’Histoire, surtout des pays de Loire…

– Là, vous exagérez, professeur ! protesta Adalbert. À Janson vous ne vous êtes pas limité à cette région ! Et pas davantage au XVIe siècle ! En dehors de ce dernier et de son prédécesseur, j’ai conservé le souvenir de cours… magistraux, dans toute l’acception du terme, sur la civilisation celte… mais revenons, si vous le permettez, à Van Tilden. Il lui est arrivé de vous inviter au château ?

– Naturellement et je ne vois pas en quoi c’est étrange !

– On nous a dit, assura Aldo, qu’en dehors des quelques notabilités du village il ne voyait personne ! Je le tiens de son notaire, Maître Baud !

– Il n’a aucune raison d’être au fait de notre amitié. Au village d’ailleurs, on n’en savait pas beaucoup plus. C’était le soir, le plus souvent, que je grimpais à son refuge. À mon grand regret, Van Tilden ne venait jamais chez moi parce qu’il tenait à sa légende claustrophobe. N’essayez pas de comprendre, ajouta-t-il avec une sorte d’indulgence. Van Tilden compartimentait ses amitiés. Il n’était vraiment pas comme tout le monde !

– On veut bien vous croire, concéda Morosini, mais, par exemple, le journaliste accusé de meurtre et recherché, vous l’aviez déjà vu ?

– Non. Et pas davantage le notaire, ni le maire, ni le pharmacien, ni le curé ! Notre amitié était secrète : il la voulait ainsi !

Adalbert offrit à son ancien maître un sourire épanoui.

– Loin de moi le désir de vous vexer, mais je vous admire de pouvoir conjuguer une amitié discrète avec le vacarme que génère votre voiture. Quand elle montait au château, tout le village devait être sinon aux fenêtres, du moins renseigné ?

– Je ne m’en suis jamais servi. Van Tilden avait horreur de tout autre bruit que celui de la musique. Aussi m’envoyait-il une de ses voitures, la plus silencieuse. Elle m’emmenait et me ramenait, pas plus compliqué !

Aldo aurait volontiers objecté que le professeur harnaché de ses vastes tweeds flottants était aussi facile à remarquer que le nez au milieu de la figure, mais garda ses réflexions pour lui… Adalbert, d’ailleurs, reprenait :

– À présent, si vous nous parliez de la collection. Vous l’avez vue, n’est-ce pas ?

Un sourire indulgent répondit au sien.

– Rarement mais quelques fois tout de même. Nous ergotions à perte de vue sur telle ou telle pièce possédant une véritable histoire et j’ai passé, auprès de lui, des heures captivantes. En particulier quand la Chimère était sur le tapis. Il adorait réellement ce superbe joyau qui exerçait sur lui une espèce de fascination.

– Donc elle faisait bel et bien partie de la collection ? conclut Morosini. D’où vient alors qu’au moment de la vente elle ait disparu ? Quelqu’un l’a volée entre le château et l’hôtel Drouot ? Ou l’aurait-il donnée… ? mais non ! Je dis des stupidités puisque vous assurez qu’elle le fascinait.

– Oh ! C’est élémentaire pourtant. Elle n’a jamais quitté le château !

Suffoqués, les deux autres le regardèrent comme s’il tombait du ciel.

– Comment le savez-vous ?

– Parce qu’il me l’a confié. Je vais essayer de vous faire comprendre : quand il a acheté la Croix-Haute, ce n’était pas par hasard ou pour faire plaisir à son notaire, comme celui-ci le croit, mais parce qu’il savait que César Borgia y avait résidé un temps. Je n’ai jamais compris ce qui pouvait l’attirer dans ce fils de pape qu’aucun crime ne faisait reculer… pas même l’inceste puisque ce personnage trouble que l’on connaît sous le nom d’Infant romain serait né de ses amours avec Lucrèce ! Lucrèce, à cause de qui il a tué leur propre frère, Juan de Gandia, et dont il a assassiné le second époux, Alfonso d’Aragon, presque dans ses bras. Je vous rappelle en passant que le premier époux, Jean Sforza, n’avait jamais touché son épouse, un peu jeune il est vrai, et qu’on l’avait écarté de son lit au moyen d’un procès pour impuissance !

– Charmant garçon, apprécia Adalbert qui, jusque-là, ne s’était pas intéressé aux Borgia en général. Et vous dites que Van Tilden était hypnotisé par ce monstre ?

– Positivement, mais j’insiste sur la beauté exceptionnelle de la Chimère. L’art du ciseleur y atteint au sublime et les pierres – les émeraudes surtout ! – semblent irradier la lumière… Or, mon ami Lars était conscient qu’il n’atteindrait pas un âge avancé. Il avait donc pris les dispositions que tout le monde connaît maintenant : le château légué à la mairie avec défense de le vendre, la collection mise aux enchères pour alimenter une œuvre. Quant à la Chimère, elle devait rester  ad vitam aeternam dans sa cachette… et où elle doit être toujours !

– Et dont vous n’avez pas la moindre idée ?

– Pas la moindre… et je ne chercherai pas, car ce serait aller contre sa volonté !

– On ne peut que vous approuver, soupira Aldo. Cependant, j’aimerais vous poser encore une question, si vous y consentez ?

– Mais je vous en prie !

– Vous a-t-il confié le nom de celui qui la lui a vendue… ainsi que les deux autres pièces provenant des biens de la comtesse d’Anguisola ?

– Non, rien ! Et pas davantage sur les autres pièces de sa collection. Uniquement l’Histoire, pas le côté mercantile… Mais il se fait tard, Messieurs, et il serait temps, pour moi, de rentrer à la maison. Viendrez-vous y déjeuner demain en ma compagnie ? Cela me ferait un immense plaisir et, sans être un cordon-bleu confirmé, ma vieille Sidonie ne se débrouille pas si mal avec ses casseroles !

Ils acceptèrent naturellement et raccompagnèrent le professeur jusqu’à sa vénérable « automobile » qu’il mit en marche avec le cérémonial que l’on sait. Tout en enfilant ses gants, le conducteur hurla pour dominer le vacarme généré par son engin :

– Dans le feu de la conversation, nous avons oublié de parler de ce jeune homme que vous cherchez. Vous avez une idée quelconque de ce qu’il a bien pu fabriquer ?

– Aucune, déplora Aldo. Plus exactement, rien de plus que la trouvaille dont on a parlé au commissariat : une voiture immergée dans la Loire. Et dont nous ne connaissons ni la marque ni le numéro minéralogique.

– Ça, c’est l’affaire de Desjardins. Il pourra vous renseigner… s’il est de bon poil ! S’il est avéré que c’est celle du journaliste, c’est qu’on lui aura fait un mauvais parti. Si j’étais vous…

Il prit un temps un doigt en l’air comme s’il attendait une inspiration du Ciel puis énonça :

– Vous devriez essayer d’en savoir un peu plus sur les nouveaux habitants du château !

– Ce… Catannei ? Vous pensez qu’il pourrait être… un mafioso, par exemple ?

– Pas vraiment mais il y a un détail qui me laisse à penser.

– Lequel ?

– Ce nom de Catannei. La mère de la tribu Borgia – donc de César ! – s’appelait Vanozza Catannei. Je vous souhaite une bonne nuit !

Et l’ancestrale machine démarra dans un boucan du diable…


    Ваша оценка произведения:

Популярные книги за неделю