Текст книги "La Chimère d’or des Borgia"
Автор книги: Жюльетта Бенцони
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Des coups d’épée dans l’eau ?
Avant d’aller se coucher, Aldo et Adalbert sacrifièrent à leur vieille habitude de faire quelques pas en fumant un cigare, surtout à l’issue d’un bon repas. D’un accord tacite, ils choisirent le chemin qui menait au château. Après l’information que le professeur venait de lâcher, il les attirait plus que jamais. Cependant, ils cheminèrent en silence jusqu’à la sortie d’un petit bois d’où ils purent le contempler dans toute sa beauté, grâce au quartier de lune accroché dans un ciel sans nuages, ce qui était plutôt rare au mois de novembre.
Aucune lumière n’y brillait, la noble demeure semblait sortie d’un conte de fées ou d’un rêve.
– Tu ne m’ôteras pas de l’idée que tout vient de là ! émit Adalbert en désignant le bâtiment du bout de son « puro ».
– J’essaierai d’autant moins que je pense comme toi, mais quel moyen d’entrer là-dedans ? Sous quel prétexte ?
– On pourrait commencer par poser quelques questions à Monsieur le maire ? C’est lui qui en a la gestion puisque Van Tilden l’a légué à la commune sous certaines conditions et je me demande si la location, meublée en outre, en faisait partie… On pourrait l’interroger ?
– À quel titre ? Il nous enverra promener et on ne pourra pas lui donner tort !
– Exact ! En revanche, on devrait soumettre notre aubergiste à la question ! Ne nous a-t-il pas dit qu’il était conseiller municipal ? On en a forcément débattu autour de la table du conseil puisque la location du château n’était pas prévue au testament Van Tilden !
– On va même lui en parler tout de suite, décida Aldo en faisant demi-tour. On rentre, on lui fait sortir sa bouteille de poire et on cause !
– Ça me paraît judicieux, l’heure étant propice aux confidences…
Sans presser le pas, ils retournèrent vers leur hôtel. Sans mot dire d’abord, puis Aldo :
– Toi, je ne sais pas, mais pour moi, mon siège est fait. Le Catannei a dû offrir une somme alléchante et je parierais mon palais contre une cabane à lapins que ce grand malade, arrivé en ambulance pour que cela fasse plus vrai, tient surtout à ce qu’on lui fiche la paix afin de chercher tranquillement la Chimère. Tu as entendu le professeur : Van Tilden l’avait séparée du reste de sa collection et mise en lieu sûr afin d’être certain qu’elle resterait auprès de lui après une mort qu’il voyait venir. Or il est vaste, le château.
– Le château, mais pas la chapelle où il s’est fait enterrer et, s’il a voulu garder le joyau pour lui, c’était sans doute au plus près. Donc elle est quelque part dans la chapelle… et pourquoi pas dans son tombeau ? Nous sommes bien placés pour savoir que ça peut arriver, non ?
– Oh, oui ! Et je n’ai pas la moindre envie de faire une habitude d’explorer des sépultures, dit Adalbert en réprimant un frisson qui fit sourire son ami.
– Que fait-on d’autre quand on est égyptologue ?
– Celle-là, je l’attendais ! Je t’ai pourtant expliqué qu’entre fouiller une pyramide vieille de quelques milliers d’années et rouvrir une tombe fraîche, ce n’est pas du tout la même chose ! Après ce qu’on a vécu en Bohême et plus tard à Versailles, sans compter la séance de Lugano !…
– Tu as oublié la Reine inconnue ? Il ne me semble pas que tu en aies conservé un si mauvais souvenir, murmura Aldo en posant une main sur l’épaule de son ami.
– Non, tu as raison : c’est un souvenir inoubliable et que je veux garder intact ! Et c’est la raison pour laquelle je me refuse d’y ajouter une violation de sépulture fraîche qui pourrait être abominable ! D’ailleurs, si le Catannei est ce que nous pensons, il est probable qu’il n’a pas dû avoir les même scrupules. Conclusion : nous perdons notre temps… à moins que tu ne tiennes essentiellement à risquer ta peau – et la mienne ! – pour faire plaisir à ton cow-boy barbu ?
– Non. On n’est pas là pour ça, mais pour essayer de retrouver Berthier. Or, s’il n’est pas mort, il doit être coincé dans ce foutu château. Et nous, on se retrouve à notre point de départ !
– Tu as raison ! Direction l’auberge et sa vieille poire !
Maître François n’ayant plus grand-chose à faire ce soir-là se contentait d’attendre le retour de ses clients pour fermer les volets, et ne vit aucun inconvénient à les accompagner dans leurs ultimes libations de la journée. On parla d’abord de tout et de rien. Par exemple, du professeur auquel il portait un respect curieusement mâtiné d’une sorte de crainte. Ainsi il avait été très content de le voir à l’une de ses tables, car il le considérait comme le témoin d’un passé prestigieux et un homme de grand savoir.
– Vous avez de la chance d’être de ses amis parce que personne ne connaît Chinon et sa région aussi bien que lui. Il en sait même tous les secrets !
– Il y en a tant que ça ? demanda Adalbert avec bonne humeur.
– Oh, oui ! soupira l’aubergiste en levant les yeux au plafond comme s’il s’attendait à en voir descendre quelque apparition céleste. En plus il a les « pouvoirs »…
– Les pouvoirs ? Les pouvoirs de quoi ?
– Je ne saurais pas vous expliquer. Les pouvoirs, quoi ! Il sait toujours tout ce qu’il veut savoir…
– Ça ne se dirait pas ! ronchonna Morosini que ce genre de discours avait tendance à agacer. Mais, à propos de savoir, vous nous avez bien dit que vous étiez conseiller municipal ?
– Bien sûr que je le suis !
– Alors racontez-nous comment vous en êtes venus à louer le château, avec tout ce qu’il y a dedans, à cet étranger ? Je ne suis pas certain que ce genre d’arrangement ait fait partie des clauses testamentaires de M. Van Tilden.
– Sans doute qu’il n’y avait pas pensé. Le château revient très cher à entretenir, vous savez, et il nécessite beaucoup de personnel. Ce M. Catannei, qui d’ailleurs est malade, offrait un gros prix et amenait le monde qu’il fallait. En outre, il a dit qu’aux temps jadis un de ses ancêtres y avait séjourné un moment et même y avait été heureux. On n’avait donc aucune raison de refuser… Qu’est-ce que vous voulez répondre à ça ?
– Que vous auriez pu, peut-être, demander l’avis de Maître Baud, l’exécuteur testamentaire ?
– Pour quoi faire ? Il est à nous, ce château, oui ou non ? En plus la seule chose qu’on a juré, c’est de ne jamais le vendre. Quant à la location, personne n’y avait pensé…
La moutarde commençait à monter au nez sensible de Morosini qui trouvait cette affaire de plus en plus louche. Surtout après ce que le professeur leur avait appris au sujet de la Chimère. Il aurait juré que ledit Catannei et sa bande n’étaient dans les lieux que pour la trouver, mais ce fut Adalbert qui posa la bonne question :
– Vous l’avez déjà vu, ce Catannei ?
– Même pas aperçu ! Je vous ai déjà dit qu’il était arrivé en ambulance. En plus, quelques jours plus tard, le conseil municipal a jugé convenable d’aller lui souhaiter la bienvenue. On y était tous mais seul Vincendon, le maire, l’a approché après l’avoir attendu une grosse demi-heure à cause des soins… Enfin il a été introduit dans la chambre du maître où il ne faisait pas très clair, et où le lit était enveloppé d’une moustiquaire. Paraîtrait que le malade aurait été piqué par des insectes en Afrique.
– S’installer à la jonction d’un fleuve et d’une rivière quand on a la malaria, ça me semble effectivement judicieux ! remarqua Morosini.
– … Toujours est-il que Vincendon ne l’a pas bien distingué : simplement une forme couchée dans le lit qui ne soulevait pas beaucoup les draps. Il a entendu une voix qui émettait un son de papier froissé et qui l’a remercié de sa visite en le priant d’offrir ses excuses à ceux que l’on ne pouvait recevoir. On a terminé par une promesse d’invitation au château quand on se sentirait un peu mieux !
– Autrement dit, jamais ! Le bruit de papier froissé est un symptôme de la tuberculose milliaire, la plus dangereuse et, jointe à la malaria par-dessus le marché, il ne devrait plus en avoir pour longtemps, votre locataire, conclut Vidal-Pellicorne. Alors, à votre avis ? Que se passera-t-il ? On emmènera le corps ou on l’enverra rejoindre Van Tilden dans la chapelle ?
– Ah non ! Ça, on ne l’accepterait pas !
– Non ? Et le fait accompli, vous connaissez ? On pourrait l’y mettre sans vous demander votre avis.
Là-dessus, on monta se coucher, laissant Maître François à ses réflexions… Ou, du moins, on regagna les chambres mais on n’y resta pas. Quelques secondes à méditer et l’on en ressortait avec un bel ensemble pour se retrouver nez à nez.
– Tu ne crois pas…, commença l’un.
– Qu’on devrait téléphoner à Caroline ? Elle doit se faire un sang d’encre !
– Oui, mais pour lui apprendre quoi ? Que son mari a disparu, qu’il est accusé de meurtre et que, de toute façon, il y a lourd à parier qu’il ne soit plus de ce monde ?…
– Alors on attend demain ? Elle mettra peut-être le téléphone sur son lit avec une chance de s’endormir, mais si on lui dit où on en est, elle va sangloter durant toute la nuit…
– Tu as raison, appelle-la demain et, si elle peut donner son bébé à garder, on la fait venir.
– Pour reconnaître le corps ? Je ne suis pas sûr que ce soit une idée géniale ! Écoute, la sagesse populaire dit que la nuit porte conseil et on aura peut-être du nouveau demain. Si c’est mauvais, la solution sera d’appeler Tante Amélie ou plutôt Plan-Crépin, puisque c’est elle qui répondra, et de les expédier à Versailles toutes affaires cessantes !
– Ça me paraît raisonnable ! Bonne nuit ! Enfin… tâche de dormir !
– Toi aussi !
Vœu pieux qui ne se réalisa que de façon unilatérale. Seul Adalbert, qui avait la faculté de pouvoir s’endormir sur commande et dans n’importe quelle position, réussit à trouver le sommeil. Aldo, de complexion plus nerveuse, fuma cigarette sur cigarette et ne ferma l’œil que peu avant le lever du jour.
– Tu as une mine épouvantable ! constata Adalbert occupé à beurrer une tartine quand ils se retrouvèrent pour le petit déjeuner.
– Je sais !… Et je ne suis pas certain que ça va s’arranger !
Le dialogue s’arrêta là. Mme Maréchal venait prévenir M. Vidal-Pellicorne qu’on le demandait au téléphone et il se hâta de la suivre. Mais ce fut pour revenir presque aussitôt conseiller à son ami d’avaler une tasse de café pendant qu’il allait chercher la voiture : le coup de téléphone émanait du professeur et il les attendait. Dix minutes plus tard ils roulaient vers Chinon.
– Il t’a dit quoi ? demanda Aldo qui avait repris le volant.
– Rien ou presque… sinon qu’il y a du neuf !
– C’est tout ?
– De sa part, c’est déjà beaucoup ! Surtout quand il est pressé !
Ils le trouvèrent en effet enveloppé de ses tweeds gris et une canne à la main debout au seuil de sa maison, l’une des plus belles et des plus anciennes du Grand Carroi, centre névralgique de la vieille cité.
– Où allons-nous ? demanda Morosini tandis qu’après un rapide échange de bonjours le professeur s’installait à la place d’Adalbert déjà réfugié à l’arrière.
– Dans la forêt ! Je vous indiquerai !
Comme il semblait décidé à ne rien dire de plus, on roula en silence. Il faisait un temps doux et maussade, légèrement brumeux qui, lorsqu’on y pénétra, conféra aux grands troncs jaunis par l’automne une atmosphère un peu mystérieuse. Les feuilles se raréfiaient sur les vieux arbres dont certains chênes aux énormes branches tordues par le temps étaient plusieurs fois centenaires. Quand la voiture stoppa dans une clairière dont le centre était occupé par une pierre plate posée sur deux autres plus petites formant un banc ou une table basse, l’air sentait la terre humide et la végétation pourrissante ainsi qu’une vague senteur de bois et d’encens… Enfin, gisait sur la pierre une longue forme étendue.
– Qu’est-ce que c’est ? s’exclama Adalbert. On dirait… un corps !
– C’en est un ! C’est même l’homme que vous cherchez. Amenez la voiture jusqu’auprès !
– Il est… mort ? souffla Aldo.
– Je ne pense pas. Pour ce que j’en sais, il est encore vivant !
– Mais comment…
– Plus tard, les explications ! La police va arriver !
Sans attendre que la voiture s’arrête, Adalbert avait sauté à terre et couru vers la pierre. Un instant, il resta là, contemplant avec stupeur le long paquet de couvertures d’où émergeait une tête enveloppée d’un bandage fort soigneusement exécuté et posée sur un coussin. Une tête qui parlait faiblement :
– Monsieur Adalbert ? Mais… pourquoi ?… Où est-ce que… je suis ?
– Ne posez pas de questions… Vous êtes blessé, on dirait ?… Que ressentez-vous ?
– J’ai… mal partout…
Aldo, qui avait garé sa voiture n’importe comment, surgissait derrière le professeur qui se penchait sur le journaliste, lui tâtait le pouls et lui demandait comment il se sentait.
– Fatigué… Tellement fatigué !… Et je n’ai pas compris… ce qui m’est arrivé… Tous ces gens ! Les uns voulaient me tuer et… les autres… Ils se sont battus, il me semble…
– Du calme ! Taisez-vous ! Vous vous fatiguez trop ! La police va arriver avec une ambulance pour vous conduire à l’hôpital ! Les questions viendront plus tard, mais elles risquent de faire monter la fièvre. On vous aidera autant qu’on pourra…
– Qui êtes-vous ?
– Ce n’est pas le moment des présentations ! Vous connaissez ces deux-là, je crois ? C’est votre épouse qui les a envoyés à votre recherche.
– Caroline ! Elle doit être…
– Folle d’inquiétude, compléta Morosini, mais on va la rassurer dès qu’on sera rentrés en ville. Tenez-vous tranquille et économisez vos forces le plus que vous pourrez !…
Deux voitures en effet débouchaient en trombe dans la clairière. En trombe mais en silence, ce qui était rare chez l’une et plus encore chez l’autre.
– Comment se fait-il que vous soyez déjà là ? brama Savarin à l’intention du professeur.
– Parce que j’ai reçu un coup de téléphone anonyme m’annonçant où l’on pourrait trouver ce malheureux garçon. Et c’est moi qui vous ai appelé. Bonjour, commissaire !
Celui-ci n’eut pas le temps de répondre, car Savarin poursuivait sa philippique :
– Et ces deux-là ? La raison de leur présence ?
– C’est toujours moi ! Vous ne croyez pas qu’ils sont intéressés au premier chef puisqu’il s’agit d’un de leurs amis ?
– Admettons, mais c’est tout de même bizarre…
– Commissaire ! coupa Combeau-Roquelaure, agacé, dites à votre molosse de reporter sa crise de nerfs à une date ultérieure ! Cet homme doit être hospitalisé et en priorité radiographié d’urgence ! Ceux qui l’ont recueilli ont fait de leur mieux mais, outre la tête, il est blessé en plusieurs endroits !…
Sans s’occuper d’eux d’ailleurs, les infirmiers emportaient le blessé vers l’ambulance dans laquelle ils l’installèrent, puis démarrèrent après avoir déclenché leur sirène. Desjardins cependant poursuivait :
– Savarin ! Vous et vos hommes allez me passer cette clairière au peigne fin pour en apprendre le plus possible sur celui ou ceux qui l’ont amené ici ; moi, je vais suivre l’ambulance avec ces messieurs et je vous communiquerai ce que j’aurai appris ! Exécution !
Si obstiné qu’il soit, l’inspecteur savait qu’il était préférable de ne pas le contrarier quand il employait un certain ton. Il s’abstint donc de tout commentaire et se mit au travail après avoir distribué leurs objectifs aux deux autres. Pendant ce temps, Desjardins et le professeur prenaient place à l’arrière de la Talbot à laquelle Aldo avait fait faire demi-tour.
– À présent, émit le policier en se carrant au fond des coussins, dites-m’en un peu plus, Monsieur le professeur. Qui sont ces gens qui vous ont alerté ?
– Je n’en sais pas davantage que tout à l’heure : une voix de femme que je ne connais pas m’a appelé chez moi vers 8 heures pour me dire où je pourrais trouver Michel Berthier, précisant que chez elle on avait fait le maximum pour le tirer d’affaire mais que ses blessures nécessitaient des soins hospitaliers. Sans cela, on ne se serait jamais risqué à prévenir une police qui s’obstinait à voir en lui un coupable alors qu’il était une victime autant que le pauvre Dumaine.
– C’était pourtant la meilleure preuve de son innocence, il me semble ?
– Pas pour cette femme ; il fallait d’abord, et à tout prix, que ceux qui l’avaient attaqué et le croyaient mort continuent à couver cette idée réconfortante !
– Et le danger eût été moins grand en laissant passer le temps ?
– Oui, parce que cela laissait dans l’obscurité ceux qui l’avaient recueilli. Si la mort était intervenue peu après, on se serait contenté de le remettre à l’endroit où on l’avait découvert… C’est un raisonnement logique, n’est-ce pas ?
– Votre correspondante aurait-elle une idée de l’identité des auteurs du meurtre de Dumaine et du rapt de cet homme ?
– Elle prétend que non. Je dis bien elle « prétend »…
– Mais vous n’en croyez rien ?
– Elle parlait peut-être au nom d’amis qui entendent préserver leur anonymat et il se peut qu’elle-même l’ignore.
– Et naturellement, vous n’avez pas reconnu cette voix ?
– D’autant moins qu’elle était déguisée, j’en jurerais !
Ni Aldo ni Adalbert ne soufflaient mot, attentifs à ne pas perdre une miette des propos qui s’échangeaient derrière eux. Leur silence finit par indisposer vaguement le policier :
– Et vous, Messieurs ? Vous n’avez rien à dire ?
Ce fut Vidal-Pellicorne qui se chargea de la réponse :
– On en sait encore moins que le professeur puisque c’est sur son appel « urgent » qu’on est venus le chercher !
– Vous ne pensez pas qu’il eût été plus normal que l’on nous avertisse, nous, en priorité ?
– Si elle ne voulait pas dévoiler son identité, la femme a dû juger préférable de s’adresser au professeur et, comme celui-ci savait à quel point nous nous tourmentions pour Berthier, il a fait spontanément appel à nous, en sachant d’autre part que nous disposions d’une voiture plus rapide… et moins bruyante que la sienne.
– Qu’allez-vous faire à présent ? Repartir ?
– D’abord essayer de rassurer sa femme, reprit Morosini, et mettre fin à son angoisse et, si elle décide de se déplacer, nous mettre à son service. J’espère que vous n’y verrez pas d’inconvénients ?
– Aucun. Il me semble même me rappeler vous avoir priés de rester encore un peu en notre compagnie ! Au cas où j’aurais quelques questions à vous poser.
– Si vous voulez, émit Adalbert après un reniflement de mauvais augure : cela signifiait qu’il commençait à perdre patience. Mais si j’étais vous, je crois que je dirigerais mes recherches du côté du château. C’est à sa domesticité que Dumaine appartenait, non ?
– Calmez-vous, Adalbert ! enjoignit le professeur. Le commissaire connaît son métier !
– Je n’en doute pas un seul instant mais…
– Il y a une chose que, moi, j’aimerais comprendre, coupa Aldo, c’est pourquoi on a envoyé la voiture dans la Loire et pourquoi, lui, on l’a abandonné je ne sais où encore vivant ?
– Il fallait que la voiture disparaisse pour accréditer la fuite de Berthier.
– Mais la Loire n’a pas de grandes profondeurs !
– À certains endroits, si, répondit Desjardins. Il faut les connaître ; c’est donc quelqu’un du pays qui l’y a expédiée…
– D’accord ! Mais alors pourquoi n’avoir pas laissé Berthier dedans ?
– Justement pour que l’on ne risque pas de trouver son cadavre à l’intérieur, au cas où l’auto remonterait, avança le professeur. Ou alors, ils comptaient l’enterrer et ils ont été dérangés par ceux qui ont porté secours à la victime qu’ils supposaient morte.
– C’est une explication en effet, soupira Desjardins. C’est la raison pour laquelle j’aimerais tant savoir pourquoi ces gens-là ne se sont pas fait connaître ! Sauver quelqu’un n’est pas un crime, que je sache.
– C’est peut-être une société secrète qui n’a pas envie de faire parler d’elle en bien… ou en mal ? hasarda Adalbert. Allez donc savoir !
– Et quoi encore ? grogna le professeur. Vous avez passé l’âge de lire Les Pieds Nickelés, mon ami ! Une société secrète ! Vous rêvez ?
Surpris par le ton, Aldo jeta un rapide coup d’œil à son rétroviseur et put constater que son cousin – puisque cousin, il y avait ! – avait rougi violemment sous une poussée de colère bien inattendue. Le propos d’Adalbert – la plaisanterie plutôt, destinée à détendre un peu l’atmosphère – ne méritait pas une telle réaction. Il voulut en savoir davantage et risqua :
– Ne nous disiez-vous pas vous-même, professeur, et cela pas plus tard qu’hier, que Chinon, chargée d’une histoire à la fois glorieuse et trouble, était la ville de tous les mystères dont certains s’étendaient jusqu’à la Croix-Haute ? L’hypothèse d’Adalbert n’est peut-être pas si folle après tout ?
Mais s’il pensait mettre de l’huile sur le feu et accentuer l’irritation du vieil homme, il se trompait. Peu à peu, sa figure reprenait au contraire sa couleur naturelle. Les sourcils se décrispèrent et Aldo entendit :
– Oh, finalement, pourquoi pas ? Comme vous dites, on peut s’attendre à tout ici ! En tout cas, on ne m’ôtera pas de l’idée que tout le mal vient de ce foutu château qui semble n’attirer à lui que des gens bizarres ! Je donnerais cher pour pouvoir l’explorer !
– Ce ne devrait pas être si inaccessible pour vous d’y être au moins reçu étant donné votre personnalité, vos titres, votre notoriété et aussi le fait que vous étiez ami avec Van Tilden ?
La réponse ne vint pas sur-le-champ mais, enfin, Combeau-Roquelaure lâcha avec un soupir :
– Oh ! À vous dire le vrai, j’ai essayé. J’ai envoyé ma carte alléguant mes qualités !
– Et on ne vous a pas répondu ?
– Si ! Quelques mots d’un secrétaire me remerciant et déplorant l’état de santé du maître. Quand il irait mieux, évidemment, on ne manquerait pas de me convier. On en est restés là !
Desjardins eut un geste d’agacement.
– Je vous garantis bien que, moi, je vais y entrer… et avec une commission rogatoire j’ai l’intention de demander l’exhumation de Van Tilden !
Aldo retint un soupir de soulagement : on y aurait mis le temps, mais au moins on allait peut-être trouver, enfin, un bout de fil conducteur dans ce qui menaçait de tourner à l’histoire de fous. Quant au professeur, Aldo n’arrivait pas à se tirer de l’idée qu’il ne disait pas toute la vérité. Si même il en disait une partie. Exemple : le coup de téléphone de la prétendue inconnue ! Il y avait gros à parier qu’il la connaissait fort bien, sinon pourquoi se serait-elle adressée à lui ? Au fond, le commissaire n’avait pas vraiment tort d’être surpris qu’on ne l’ai pas appelé, lui, en premier lieu, ce qui aurait amené automatiquement un médecin ! Vu l’état de Berthier, c’eût été plus normal ! Et cette curieuse mise en scène : coucher ce malheureux sur une pierre perdue au milieu de la forêt ? Il aurait été tellement plus simple de l’abandonner à la porte d’un hôpital ! Et s’il était mort…
Adalbert se pencha pour lui glisser à l’oreille :
– Si tu continues ainsi, tu vas nous envoyer dans le décor. Conduis, sacrebleu ! Tu penseras plus tard !
Présentant une sérieuse blessure au crâne, une hanche et une clavicule fracturées, Michel Berthier avait un besoin urgent des services d’un hôpital. Ce fut ce qu’expliqua sur le mode vigoureux le médecin directeur de celui de Chinon à ceux qui l’accompagnaient :
– … et encore, pas n’importe quel hôpital ! Ici, on n’est pas appareillé pour et il faut le conduire à Tours ! Mais qu’est-ce qui m’a fichu une bande d’ahuris pareils ! Il a perdu une grande quantité de sang, il est à moitié mort et vous l’amenez seulement maintenant ?
– On l’a amené quand on l’a trouvé, docteur ! se rebiffa Desjardins. On l’avait déposé sur la Pierre aux Fées, dans la forêt, avant de nous alerter ! Alors je ne vois pas bien ce que nous aurions pu faire !
– D’accord ! Rembarquez-le ! Je préviens Tours !
Une heure plus tard, Berthier était enfin entre des mains compétentes, le commissaire reparti pour Chinon avec l’ambulance, Adalbert dans une cabine téléphonique d’un café voisin pour avertir Langlois des derniers développements de l’affaire et Aldo dans le hall d’entrée de l’hôpital en train d’en faire autant avec Caroline Berthier. Quant au professeur, oubliant qu’il avait invité Aldo et Adalbert à déjeuner, il était reparti avec Desjardins.
La jeune femme commença par exploser :
– Pourquoi n’avoir pas appelé plus tôt ? Je suis malade d’inquiétude !
– Je l’ai fait quand nous sommes arrivés et je vous ai dit qu’il n’était plus à Chinon mais qu’on le cherchait ! Je n’allais tout de même pas vous asséner qu’il était accusé de meurtre et avait la police à ses trousses ! Maintenant on l’a récupéré, il est amoché mais entre de bonnes mains et l’accusation est tombée d’elle-même… Il est au bloc opératoire !
– On va l’opérer ? De quoi ?
– Dans le détail, je ne saurais vous le dire ! Je sais qu’il a une hanche fracturée, ce qui va vous permettre de le dorloter pendant une assez longue convalescence. Allons, Caroline, reprenez courage ! Je vais prévenir le journal et vous tiendrai au courant heure par heure, s’il le faut, mais…
– Inutile ! Je viens demain matin par le premier train !
Ça, c’était à prévoir quand on connaissait un peu l’ex-Caroline Autié et Aldo savait d’expérience qu’elle n’était pas des plus faciles à manier. Après ce qu’elle avait souffert (11), elle avait évidemment quelques excuses mais, bien que mariée, mère d’un petit garçon et heureuse, elle demeurait nerveuse.
– Qu’allez-vous faire de votre fils ? Vos beaux-parents habitent Toulouse…
À sa surprise elle eut un petit rire.
– Vous oubliez les Karloff ! Liouba et Nicolas adorent François et, croyez-moi, ils font une paire de grands-parents à la mode de Bretagne tout à fait convenables ! Alors, à demain Aldo ! Mes amitiés à Adalbert et encore merci !
– Il n’y a pas de quoi. On viendra vous prendre au train…
– Tu devais bien t’attendre à quelque chose comme ça ? fit Adalbert quand Aldo le rejoignit. C’est on ne peut plus normal qu’elle veuille s’installer à son chevet !
– Oui, mais elle va vouloir loger à l’hôtel le plus proche et moi, outre que je considère notre mission comme terminée, je préfère rester encore un peu à Chinon : il y a des détails que je voudrais creuser !
– Quoi, par exemple ? Tu n’aurais pas dans l’idée de confesser ton nouveau cousin… parce qu’il ne te paraît pas très net ?
– Si. En plein dans le mille ! Désolé si je m’en prends à tes souvenirs d’adolescent, mais il était comment comme professeur ?
– Fantastique ! Il faisait revivre l’Histoire. On pouvait se demander s’il n’avait pas vécu lui-même certaines périodes. Le haut Moyen Âge surtout… mais enrichi d’un plus pour l’histoire celte ! Pendant ses cours, je te prie de croire qu’on n’en restait pas à « Nos ancêtres les Gaulois » ; il se lançait dans des considérations sur leurs mœurs, leur façon de vivre, et nous passionnait pour l’aventure de Vercingétorix ! Déjà entendu parler des empereurs gaulois, Luern et autres ?
– Ah non ! Ça, jamais !
– Eh bien, moi, si ! Grâce à lui ! Et avec quel panache ! Il n’avait pas besoin de faire régner l’ordre dans sa classe. Les pires cancres l’écoutaient, bouche bée.
– C’est là que tu as entendu parler de ce cri que l’écho près du château de Chinon répercute à dix exemplaires, le « Ho Hue » ?
– C’est exactement ça ! Tu ne peux pas imaginer l’ambiance ! On l’avait même surnommé le Druide ! Il ne lui manquait que le froc blanc, la faucille d’or et la harpe irlandaise…
Emporté par son enthousiasme, Adalbert en avait oublié son ami qui cependant l’écoutait avec un intérêt croissant puis, soudain, il plongea dans une profonde réflexion.
– En dehors de ça, concluait l’orateur, il dédaignait superbement Louis XIV et Napoléon ! Oh, il n’ignorait pas leur histoire mais elle l’indifférait… mais tu ne m’écoutes même pas !
– Si… seulement je réfléchissais et je m’interrogeais sur l’origine et la finalité de cette table de pierre où les sauveteurs inconnus ont déposé Berthier. N’avez-vous pas dit hier que la forêt de Chinon avait été un haut lieu des Celtes ?
Adalbert approuva d’un hochement de tête.
– C’est vrai ! Comment n’y ai-je pas pensé plus tôt ? Tu crois que… Ça expliquerait cette grande discrétion observée par ceux qui ont secouru Berthier. La « société secrète » à laquelle j’ai fait allusion en rigolant… j’ai maintenant une furieuse envie de lui poser la question !
– Il y a peut-être moyen de savoir en passant par la bande.
– Tu penses à quoi ?
– À notre habituel service de renseignements, parbleu ! Notre chère Plan-Crépin qui est une encyclopédie vivante de tous les arbres généalogiques de la famille. Quelqu’un qui qualifie Tante Amélie de « vieux chameau », tu ne peux pas douter qu’elle ne sache de qui il s’agit ! conclut-il en quittant la table du café où ils s’étaient installés pour boire un verre…
– Où vas-tu comme ça ?
– Téléphoner rue Alfred-de-Vigny ! S’il y a de l’attente, on en profitera pour se faire servir un en-cas puisque le cousin nous a oubliés !
Cependant le trajet fut court. Constatant que le téléphone était dans une sorte de guérite près de la caisse, il fit demi-tour et revint s’asseoir.
– Non, tout compte fait, cela peut attendre. Tu as vu où est l’appareil ?
– Là-bas dans le coin, oui ! Et alors ?
– Entre la caissière et ces gens qui vont et viennent, ça fait pas mal de monde et pour ce genre de conversation, je préfère un brin de discrétion. Surtout si j’en crois l’aventure de Berthier ! Il est plutôt malsain, le téléphone, dans la région…
– Tu n’as peut-être pas tort ! Mais que ça ne nous empêche pas de déjeuner ! J’ai faim, moi !
Caroline Berthier arriva par le train de 10 h 30. En dépit de sa visible anxiété, elle était plus ravissante que jamais dans un ensemble bleu foncé – robe en lainage agrémentée d’un col et de manchettes de satin blanc, loden de voyage, attendrissante cloche de feutre enfoncée sur ses cheveux blonds, gants, sac et escarpins en daim assortis, le tout d’une sobre élégance composant une image parfaite pour l’épouse d’un journaliste de renom, et Aldo se souvint avec un plaisir secret de ce matin où, dans les jardins de Trianon, elle lui avait laissé entendre qu’elle l’aimait. Pour l’oublier aussi vite d’ailleurs, devant l’attitude presque distante qu’elle lui offrit. Et puis elle n’était pas seule, un confrère de Berthier l’accompagnait : Frédéric Simonnet, du Figaro, venu « couvrir l’événement » et escorter une jeune femme qui n’avait pas l’air de lui déplaire si l’on en jugeait par l’attitude protectrice qu’il affichait.
– On vous conduit à l’hôpital tout de suite ou préférez-vous passer d’abord à l’hôtel ? proposa Aldo.








