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La Chimère d’or des Borgia
  • Текст добавлен: 4 октября 2016, 02:15

Текст книги "La Chimère d’or des Borgia"


Автор книги: Жюльетта Бенцони



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La collection Van Tilden

Jamais Morosini n’avait vu autant de policiers aux abords de l’hôtel Drouot. La célèbre salle des ventes semblait en état de siège. Il est vrai qu’il y avait de quoi, puisqu’on allait disperser la plus importante collection de joyaux Renaissance qui soit – peut-être ! – au monde, et bien peu de privilégiés pouvaient se vanter de l’avoir vue.

Depuis plusieurs années elle avait grandi dans la maîtresse tour transformée en coffre-fort d’un beau château du Val-de-Loire où le milliardaire américain Lars Van Tilden avait décidé de vivre pour elle seule quand il avait à peine trente ans à son retour de la guerre. Pas de femme, pas d’enfants, il avait fait de sa vie un long tête-à-tête avec ces scintillants témoins d’un âge qu’il avait découvert à dix-huit ans lorsqu’il avait effectué le traditionnel tour d’Europe dont se couronnait obligatoirement l’éducation d’un garçon bien né. Il en était revenu ébloui et décidé à consacrer une existence où il n’avait pas grand-chose à faire, étant l’unique héritier d’un empire – qu’il ne perdait jamais de vue d’ailleurs ! – que gérait pour lui une escouade de gens hautement qualifiés. Tout comme les deux ou trois rabatteurs qui écumaient à son profit antiquaires, ventes privées ou publiques. Voire peut-être receleurs… Et comme il était aussi très généreux, il était plutôt bien servi.

Il ne recevait personne – ou si peu ! – en dehors des gens du village dont il se voulait le seigneur attentif. Il n’avait rien d’un sauvage pourtant et ceux qui le connaissaient vantaient sa courtoisie, son absence totale de méchanceté, sa main toujours prête à s’ouvrir en cas de détresse. Alors qu’il atteignait tout juste la quarantaine, il avait assuré, par testament, la vie de ses serviteurs, fait des legs conséquents à ses rares amis, remis son empire financier au gouvernement des États-Unis, son château à la commune dont il dépendait, accompagné d’une rente pour l’entretenir et quelques précisions dont la principale était son désir de reposer dans « sa » chapelle, ordonné la vente de sa précieuse collection aux enchères publiques, le produit devant être partagé entre deux œuvres charitables… puis par une belle nuit étoilée qui était celle de la Saint-Barthélemy, il s’était enfermé dans sa bibliothèque, revêtu de son costume Renaissance, et il s’était empoisonné afin de couper court aux souffrances d’un cancer en son début.

Cette fin tragique, jointe au fait que l’on ne savait pratiquement rien sur lui, faisait le bonheur d’une presse qui s’en donnait à cœur joie. C’était à qui ferait preuve de la plus délirante imagination. Autant dire que l’on écrivait n’importe quoi, le défunt étant comparé – par exemple ! – au marquis de Carabas, ce qui donnait à penser que le Chat Botté n’était pas loin…

Ce fut ce qu’en arrivant à Drouot Morosini reprocha à Berthier, le reporter du  Figaro qu’il connaissait depuis l’affaire des « Larmes de Marie-Antoinette ». Celui-ci protesta aussitôt.

– Cela signifie que vous ne m’avez pas lu, prince, sinon vous sauriez que je n’ai jamais rien écrit dont je ne fusse pas sûr. Et je suis l’un des rares à m’être approché de Van Tilden. C’était peut-être un original mais aussi le meilleur garçon de la terre. Son village, où il ne comptait que des amis comme le médecin, l’instituteur, le curé et le notaire, le pleure autant et plus que s’il était l’un des leurs. Ils sont heureux d’ailleurs qu’il ait choisi d’être enterré dans la chapelle de son château, ainsi ils ne le perdront pas tout à fait. Cela posé, il vivait plutôt simplement entre son jardin – il avait une passion pour les roses ! –, sa bibliothèque, ses chiens et, bien entendu, sa collection.

– Vous l’avez vue, vous ?

– Sa collection ? Non. Tout ce que je sais à ce sujet c’est qu’elle est impressionnante et, lorsqu’il la visitait dans son donjon coffre-fort, c’était de nuit et il s’habillait à la mode du roi Henri III auquel il parvenait à ressembler grâce à sa barbiche et sa moustache en pointe, sans oublier pourpoint, chausses, toquet de velours noir, fraise blanche et collier de l’ordre du Saint-Esprit sur la poitrine.

– Pourquoi pas, après tout ? Mais je ne vous ai pas demandé des nouvelles de la famille ! Comment vont Caroline et le bébé ?

– À merveille ! J’espère qu’il en est de même pour Mme la marquise de Sommières et Mlle du Plan-Crépin ?

– Absolument. Je leur dirai que je vous ai vu… mais je crois que, maintenant, il faut entrer !

Récupérant Wishbone dont il prit le bras, il se dirigea vers la porte où un piquet de « Savoyards (4) » en vestes bleues à cols rouges filtraient les invitations non sans déployer quelque vigueur, car on avait un peu tendance à se marcher sur les pieds. Deux d’entre eux saluèrent Morosini qu’ils connaissaient bien.

– Vous devez être au deuxième ou troisième rang, Excellence ! Vous vouliez deux places et on n’a pas pu faire mieux !

– Ça ira très bien ainsi ! Qui occupe le front ?

– L’Aga Khan, tous les Rothschild, de Londres, de Paris et de Vienne…

– Ah, le baron Louis est là ? J’en suis ravi !

Le chef de la branche autrichienne était en effet, pour lui, un excellent ami qu’il se réjouissait de retrouver. C’était même sur son yacht qu’il avait fait son voyage de noces avec Lisa (5). Il fut d’ailleurs reçu joyeusement par le « clan » et, pendant un instant, l’homme du Texas flotta quelque peu au milieu de ces barons portant tous le même nom. Seul l’Anglais, lord Rothschild, se différenciait sensiblement. Enfin on s’installa et Wishbone se plongea dans le luxueux catalogue que son hôte venait de lui offrir, tandis que celui-ci repartait saluer le commissaire-priseur, Maître Lair-Dubreuil, qui officierait, assisté comme souvent par MM. Falkenberg et Linzener.

Il fut accueilli en vieille connaissance. Ce n’était pas la première fois, il s’en fallait de loin, que l’on se retrouvait, mais la vente était sur le point de commencer et on eut tout juste le temps d’échanger quelques mots. Aldo eut cependant celui de présenter Wishbone en ajoutant qu’il cherchait la Chimère des Borgia, ce qui fit rire.

– Ah, ce joyau est passé définitivement à l’état de chimère dans toute l’acception du terme ! Les profondeurs océanes l’ont fait entrer dans la légende, et je ne suis pas certain que ce soit une mauvaise chose !

– Superstitieux, vous ? ironisa Aldo. Allons donc !

– Pas vraiment, mais c’était le joyau préféré du sulfureux César. Cela dit tout ! En revanche, nous avons ici des merveilles et nous nous attendons à réaliser une vente superbe !

– Pas beaucoup de femmes, on dirait ?

– Non et c’est normal. Ce sont pour la plupart des bijoux importables. Celles qui sont présentes le sont par curiosité. Veuillez m’excuser, mon cher prince, mais nous allons commencer !

La salle, en effet, étant comble, Morosini et son protégé se hâtèrent de regagner leurs places. Et le silence se fit.

Justifiant l’optimisme du commissaire-priseur, les premières pièces partirent à des prix dépassant les prévisions du catalogue. Une bague au chaton composé d’un saphir dont les entrelacs d’or cachaient un réceptacle à poison atteignit un prix inespéré. Puis vinrent une paire de bracelets d’or ornés de perles et de petits rubis, et de ces devises d’amour comme on aimait tant à en échanger à l’époque. Ceux-là avaient appartenu à Lucrèce Borgia, alors duchesse de Ferrare, et le tendre message en latin provenait sans doute du poète vénitien Pietro Bembo qui avait été peut-être son plus grand amour… Et là, Aldo assista, médusé, à une joute telle qu’il ne l’aurait jamais imaginée : son phénomène texan, le chapeau en bataille, affronté au baron Edmond de Rothschild en personne, enchérissant sur lui avec une sorte d’automatisme confondant et une volonté affichée de l’emporter.

Il tenta de le calmer :

– Vous êtes fou ! Vous allez payer ces bracelets plus cher qu’ils ne valent !

– Certes, mais Miss Torelli sera contente ! Ça permettra d’attendre la… la…

– Chimère ! souffla Aldo, agacé. Mais vous êtes en train de casser les prix ! Qu’est-ce que ce sera quand on arrivera au collier de la reine d’Espagne, Élisabeth de Valois ?

– Ça non ! Je n’achète pas ! Sans intérêt ! Lucrezia Borgia, oui !

Et il renchérit jusqu’à ce que le baron, découragé, baisse les bras, et que Maître Lair-Dubreuil, après avoir laissé retomber son marteau, proclame :

– Adjugé à Monsieur…

– Wishbone, Texas ! claironna le vainqueur avec un radieux sourire. Je suis très content !

– À Monsieur Wishbone… un aimable visiteur américain… pour la somme de cinquante mille dollars… soit deux cent mille francs !

Et la salle d’applaudir ! Même le baron Edmond, beau joueur et se réservant pour autre chose. Les enchères se poursuivirent. Aldo pour sa part acheta une « enseigne (6) » d’or émaillé de perles représentant Apollon et les chevaux du soleil, et un très beau pendentif composé de rubis carrés, de deux émeraudes et d’une perle en poire… Non sans peine : échauffés par l’emplette de Wishbone, le clan Rothschild et l’Aga Khan se livraient à une lutte acharnée et raflaient presque tout ce que montrait Lair-Dubreuil.

Cependant les pièces les plus importantes, colliers de buste, ceintures et couronnes, n’avaient pas encore été présentées alors que la salle bouillait déjà comme un chaudron sur le feu, quand on apporta, dans un imposant écrin en maroquin rouge frappé aux armes d’Espagne et de France, une parure composée d’un grand collier assemblé de médaillons ciselés et sertis de perles, de diamants et de rubis, soutenant un pendentif terminé par trois perles en poire et de pendants d’oreilles assortis. Un murmure admiratif parcourut la foule comme un frisson. Certains se levèrent pour mieux voir.

– Voici, Mesdames et Messieurs, la première des pièces importantes de la collection Van Tilden, parure ayant appartenu à…

Une voix tonitruante lui coupa la parole et fit tourner toutes les têtes vers la porte :

– Arrêtez ! Ce joyau doit être retiré de la vente !

Cette voix était celle de l’un des trois hommes qui venaient de surgir et traversaient la salle en courant.

Avec stupeur, Aldo reconnut, derrière un huissier de justice, le commissaire principal Langlois – déjà un vieil ami pour lui ! –, et en particulier quelqu’un qu’il n’aurait jamais pensé voir là : le chef de famille du clan Belmont, de New York, John-Augustus, dont le domaine avait servi de cadre à un séjour mémorable, pour Adalbert et surtout pour lui-même, durant la « Season » de Newport… Le retrouver en costume de voyage, un attaché-case de cuir à la main, lui fit l’effet d’une anomalie : dans ses souvenirs, il était en maillot de bain rayé ou en tenue de marin-pêcheur décontracté, rarement de yachtman. Il avait une façon bien à lui de donner son opinion en commençant ses phrases par « Nous autres, les Belmont ». Doué d’un solide sens de l’humour, c’était l’un des rares hommes à qui Aldo vouait une véritable amitié…, et il se sentit tout à coup incroyablement heureux de le revoir. Et se hâta de rejoindre le bureau du commissaire-priseur tandis que la salle commençait à s’agiter.

Quand il arriva, le policier et l’huissier, Maître Danglumé, s’efforçaient d’expliquer que le collier et une autre pièce de la vente devaient en être retirés sur demande de la justice de l’État de New York : jusqu’à sa disparition dans la catastrophe du  Titanic, ces joyaux appartenaient à la comtesse d’Anguisola, tante de M. Belmont ici présent, tout frais débarqué des États-Unis pour s’opposer aux transactions.

– C’est impossible, Messieurs ! protesta Maître Lair-Dubreuil. Il s’agit sans doute d’un bijou semblable. Vous venez de le dire vous-même, Mme d’Anguisola a disparu corps et biens avec toutes les victimes que l’on n’a pu sauver.

– Elle a disparu en effet mais pas engloutie dans l’océan : assassinée afin de lui voler les bijoux dont elle ne se séparait jamais et que, d’ailleurs, se sentant vieillir, elle avait l’intention de remettre à sa nièce et filleule la baronne von Etzenberg, sœur de M. Belmont !

Cependant Lair-Dubreuil n’était pas convaincu.

– Loin de moi l’intention de mettre en doute sa parole, mais je crains fort que ses allégations ne soient irrecevables ici : nous sommes chargés de vendre la collection Van Tilden après décès et nous ne pouvons pas prendre en considération l’origine de chaque objet ! L’honorabilité du défunt ne saurait être contestée…

– Aussi n’en est-il pas question, concéda l’huissier, mais s’agissant de bijoux volés à la suite d’un meurtre, ils doivent être mis sous séquestre et…

– Encore faudrait-il la preuve qu’il s’agit bien des mêmes parures, or sur quoi vous appuyez-vous pour l’affirmer ?

– Ceci !

Belmont avait extrait un dossier de sa serviette et l’ouvrait aux pages marquées d’avance : c’étaient des reproductions des pièces en litige, dessinées à la plume et coloriées, et également photographiées.

– Le doute ne me paraît pas possible, émit Aldo qui, grâce à sa haute taille, regardait par-dessus l’épaule de Lair-Dubreuil. Il y a sur l’un des médaillons une écorchure que l’on voit nettement sur les deux documents.

Son entrée en scène fut diversement appréciée. Langlois fronça légèrement le sourcil, mais lui tendit la main.

– Tiens, vous êtes là ? Je me demande s’il faut vraiment s’en féliciter, fit-il, mi-figue mi-raisin. Votre compétence est indiscutable mais, quand je vous vois, je me demande toujours quelle affaire bizarre vous amène !

– Mon métier, simplement ! Je suis venu acheter, mon cher ami.

La figure de John-Augustus, elle, s’était illuminée. Et il lui tomba dans les bras.

– Morosini ! Ça, c’est un morceau de chance ! J’avais bien dans l’idée puisque je suis en Europe de pousser jusqu’à Venise… et vous voilà !

– L’un n’empêche pas l’autre !…

– Je vous en prie, Messieurs ! coupa Lair-Dubreuil. Remettez à plus tard retrouvailles et mondanités ! Nous sommes confrontés à un cas épineux. Il semblerait en effet que ces pièces aient survécu au naufrage. Et vous avez, Monsieur Belmont, évoqué un assassinat ? Vous comprendrez aisément…

– Il vous fallait une preuve : la voici, mais si vous désirez aussi un témoin oculaire, j’ai ça aussi ! Nous autres, Belmont, ne nous embarquons jamais sans biscuits !

– Un témoin ? s’étonna Langlois. Sur un navire en perdition ?

– Une des femmes de chambre du  Titanic qui avait en charge la suite de ma tante et celle de John Jacob Astor. Elle a vu une jeune fille inconnue sortir de chez notre parente et fermer en emportant la clef. Elle emportait un sac de cuir apparemment lourd. Intriguée, inquiète aussi, Helen – c’est son nom – s’est servie de son passe pour entrer : elle a découvert ma tante Diane poignardée devant le coffre ouvert. Elle a voulu appeler au secours, dénoncer la meurtrière, mais le bateau était pris de folie. On évacuait les femmes et les enfants – du moins on essayait ! Elle est alors tombée sur Astor qui avait pu apprécier ses services et qui lui a confié sa toute jeune épouse – enceinte par-dessus le marché –, puis Helen n’a pas revu sa meurtrière. Elle est restée longtemps au service de Madeleine Astor, même après son remariage, mais les choses se sont gâtées par la suite et voici peu, apprenant que ma sœur Pauline avait perdu sa femme de chambre, elle s’est présentée et, bien sûr, elle a été engagée aussitôt. Elle connaît admirablement son métier. Or, chez Pauline, elle a remarqué une photographie de notre tante d’Anguisola. C’est alors qu’elle a révélé ce dont elle avait été témoin la nuit du naufrage : la tante assassinée, les bijoux enfuis… Naturellement j’ai été prévenu et je suis allé demander l’avis de Phil Anderson, le chef de la police métropolitaine qui est un ami. Mais après tant d’années, où aller dénicher la meurtrière ?

– Pourquoi la femme de chambre n’a-t-elle pas parlé immédiatement après le drame ? demanda Aldo.

– Elle a essayé, mais vous n’imaginez pas la surexcitation qui régnait alors à New York ! Chacun y allait de sa version plus ou moins crédible. Et puis Madeleine Astor a voulu s’installer immédiatement et à l’écart pour avoir son bébé en paix. Elle a emmené Helen dans le Connecticut et le temps a passé ! Helen a fini par n’y plus penser jusqu’à ce qu’elle tombe sur la photo de notre tante. Je me suis consacré à des recherches pour en savoir davantage, mais après toutes ces années ! Jusqu’à ce qu’un ami m’entende parler de la vente de la collection Van Tilden et ne me montre le catalogue qu’il s’était procuré parce que ça l’intéressait, lui aussi. On a juste eu le temps de sauter dans un paquebot et me voilà !

– Vous n’imaginez pas à quel point cela m’enchante ! le conforta Aldo.

Cependant, l’agitation de la salle devenait houleuse. En rang serré, les Rothschild venaient aux renseignements. Mis au fait, le baron Edmond proposa :

– Ce n’est pas mon intérêt immédiat puisque je comptais acheter cette parure, mais je pense que le mieux serait de retirer les deux pièces… je dirais, suspectes, de les mettre sous séquestre jusqu’à nouvel ordre et de continuer la vente.

– Qu’en dites-vous, Monsieur Belmont ? s’enquit le commissaire-priseur.

– Je n’ai rien contre. Désolé seulement de n’être pas arrivé plus tôt, mais nous avons essuyé un grain au large de l’Irlande.

Tandis que Maître Lair-Dubreuil improvisait une annonce destinée à calmer le tumulte grandissant, et que le policier se retirait en faisant part à Morosini et à Belmont qu’il suivait l’affaire et les reverrait plus tard, chacun regagna sa place. Aldo réussit à caser le nouvel arrivant entre Wishbone et lui après avoir, comme il se doit, présenté les deux Américains l’un à l’autre. Les enchères repartirent. C’est alors que Cornélius chuchota, désignant la serviette que Belmont avait posée sur ses genoux :

– Si les bijoux n’ont pas fait naufrage, est-ce qu’il n’y aurait pas une chance pour que le… la Chimère soit parmi eux ?

Ce fut John-Augustus qui lui répondit :

– La Chimère des Borgia ? Évidemment qu’elle y était !

Puis ressortant le dossier qu’il feuilleta rapidement :

– Tenez, la voilà ! triompha-t-il en montrant dessin et photographie. Elle vous intéresse ?

– Oh, oui !

Et, revenant à Aldo, soudain rayonnant :

– Il faut la retrouver tout bêtement !

– Tout bêtement ? Et où voulez-vous chercher ?

– Moi, je ne sais pas mais, vous, si ! Vous faites ça tout le temps !

– Ce que c’est que la renommée ! apprécia Belmont, ironique. On vous connaît jusqu’au fin fond du Texas !

– Maintenant oui, grogna Aldo. Jusqu’à présent, ma réputation n’allait pas beaucoup plus loin que New York ! Mais, sacrebleu, je ne suis pas un chien de chasse !… Et j’ai autre chose à faire !

Son indignation était feinte comme son ton manquait de justesse parce que, déjà, son vieux démon de l’aventure montrait le bout de l’oreille. Peut-être aussi parce que l’apparition inopinée de John-Augustus l’enchantait vraiment… et que la femme de chambre accusatrice était celle de Pauline. Pauline ! Son si doux… et si torturant secret ! Avec laquelle il avait partagé deux moments inoubliables : une rapide étreinte à la suite d’un bal masqué dans la bibliothèque des Belmont à Newport et, surtout, un an plus tard, une nuit passionnée dans une chambre du Ritz ! Pauline, fantasque et ardente ! Pauline, ses yeux couleur de nuage, ses longs cheveux de laque noire dénoués sur son corps envoûtant ! Pauline, dont il savait qu’elle l’aimait !…

Chaque fois, ils s’étaient promis de ne pas recommencer, et de ne s’accorder que les joies sages de l’amitié afin qu’en se croisant leurs regards restent clairs ! Sans s’inquiéter de ce qu’il en serait en réalité si leurs chemins se rencontraient à nouveau ! Oh, certes, ils étaient sincères à ce moment-là… une fois apaisée la faim qu’ils avaient l’un de l’autre !

D’une voix qui lui parut curieusement impersonnelle, il demanda :

– Comment se portent votre femme et la baronne ?

– Bien, je pense ! Du moins en ce qui concerne Cynthia qui est allée faire je ne sais quoi à San Francisco. Pour Pauline, je suis affirmatif : elle est venue avec moi et doit faire le tour des couturiers ! Et sera ravie de vous revoir !

Et lui donc ! Il y avait bien, tout au fond de lui-même, son ange gardien – un peu enroué à force de s’être trop souvent égosillé dans ce désert ! – qui lui soufflait que la seule solution intelligente à ce dilemme serait de « secouer les mains » de son Texan, de filer embrasser Tante Amélie et Plan-Crépin, et de prendre dare-dare le premier train pour Venise, mais comme il ne l’écoutait jamais, ce brave type si mal partagé par le sort, il savait pertinemment qu’il n’en ferait rien ! Et puis il y avait Wishbone qui n’abandonnait pas la partie.

– Vous n’allez pas avoir la cruelty… euh… cruauté de me laisser tomber ? gémit-il avec un regard de cocker inquiet. Qu’est-ce que je deviendrais sans vous ?

– Et moi ? Où pensez-vous que je vais pouvoir orienter mes recherches ? Il faudrait savoir d’abord à qui Van Tilden a acheté ces bijoux et je verrais volontiers un receleur difficile à faire parler – et ils le sont tous, en particulier à ce niveau-là ! À quel endroit ? La femme de chambre de la baronne von Etzenberg pourrait me donner un signalement, mais je vous avoue qu’une traversée de l’Atlantique en ce moment ne me tente guère !

– Helen ? intervint Belmont. Mais elle est au Ritz ! C’est moins loin et vous la verrez quand vous voudrez !

Rien à faire, décidément ! Aldo était battu et le savait. Et le plus dramatique était qu’il n’en était pas mécontent ! Dégoûté, l’ange gardien retourna se coucher en le traitant d’hypocrite ! Quant à l’intéressé, il rendit les armes…

– Entendu ! soupira-t-il. Je vais essayer… faire mon possible, mais ne vous attendez pas que j’y consacre des années.

– Je suis persuadé que vous réussirez ! exulta Cornélius. Vous avez carte blanche… Je paierai ce qu’il faudra !

– Je n’en doute pas, mais sachez auparavant que je ne vois vraiment pas par quel bout attraper cette affaire. Van Tilden est mort et j’ignore qui pourrait me dire qui lui a vendu les joyaux de la Reine !

Tout en parlant, son regard accrocha la tête blonde de Michel Berthier occupé à prendre des notes. Celui-là pourrait peut-être l’aider ? Il avait rencontré le milliardaire et il était possible qu’il puisse lui fournir un indice. Avec lui, aucun risque d’embrouille ! C’était un garçon sérieux bien que non dépourvu d’humour et il connaissait son métier. Il était aussi plus que probable que le lièvre soulevé par l’intervention de Langlois, de l’huissier et de Belmont présentât pour lui un vif intérêt.

À cet instant, Berthier releva la tête et leurs regards se croisèrent. Un bref échange de signes conforta l’impression d’Aldo : on se verrait après la séance.

La vente achevée et les achats réglés, on trouva le journaliste qui faisait les cent pas dans la rue. Flanqué de ses deux Américains, Aldo le rejoignit.

– Si vous n’avez rien d’autre en perspective, lui proposa-t-il, allons prendre un verre ! Il faut qu’on parle !

– Vous, fit-il en riant, j’ai dans l’idée que vous aimeriez en savoir plus sur les bijoux mis sous séquestre ! Moi aussi entre parenthèses, mais si vous le permettez, remettons le verre à demain. Il faut que je rentre à Versailles chercher Caroline : nous allons à l’Opéra ! C’est notre anniversaire de mariage.

– Bravo ! Demain alors ? Venez vers 5 ou 6 heures chez ma tante de Sommières ! Vous connaissez l’adresse ?

– Aucune chance que je l’oublie. À demain…

Un moment plus tard, un taxi emportait Morosini et Wishbone vers la rue Alfred-de-Vigny. Le premier avait refusé l’invitation à dîner de John-Augustus sous le prétexte qu’il n’était pas libre. Il avait besoin de prendre du recul et d’essayer d’y voir plus clair en lui-même. Si l’arrivée théâtrale de Belmont flanqué de Langlois lui avait valu une bouffée de joie, il s’avouait honnêtement qu’il n’était pas prêt à rencontrer Pauline. C’était inévitable puisqu’il allait devoir interroger sa femme de chambre, mais il avait besoin de s’y préparer. Naturellement, il n’articula pas une parole durant le trajet et Cornélius eut le bon goût de respecter son silence et de garder pour lui la sensation de béatitude qui s’était emparée de lui en apprenant que la Chimère ne reposait pas au milieu des débris du  Titanic. Il nageait en pleine euphorie et se sentait tout disposé à se délester de millions de billets verts, à faire trois fois le tour du monde ou davantage si nécessaire pour acquérir la merveille qui lui ouvrirait la porte du bonheur ! Parce qu’il n’imaginait pas un instant que l’on pût échouer et, assis bien droit dans la voiture, il posait un sourire ravi sur les rues et les gens alentour.

Il souriait encore quand on fut à destination, ce qui plongea Cyprien dans un abîme de réflexions et, après avoir annoncé qu’il montait faire un brin de toilette en vue du dîner, il grimpa l’escalier en sifflotant.

– Ce monsieur semble vraiment content, remarqua le vieux majordome en débarrassant Aldo de ses vêtements de sortie. Cela fait plaisir à voir.

– Ça en fait au moins un ! Notre marquise a fini son champagne ?

Détestant le thé qu’elle traitait de tisane infâme, elle le remplaçait à partir de 5 heures par une bouteille millésimée qu’elle partageait volontiers avec sa lectrice et quiconque se présentait.

– Pas encore, il n’est que…

– Aucune importance ! Apportez-moi une fine à l’eau… sans eau et bien tassée ! J’en ai besoin !

Assise telle une reine dans son grand fauteuil de rotin blanc dont le haut dossier en éventail évoquait un trône, Tante Amélie buvait son champagne tandis que Marie-Angéline installée à une petite table se consacrait à une réussite. Avec ensemble, elles saluèrent l’entrée d’Aldo de la même interrogation :

– Alors ?

– Alors quoi ? répondit celui-ci en embrassant la vieille dame.

– Cette vente s’est bien passée ? Tu as eu ce que tu voulais ?

– Moi, oui. Je vous les montrerai tout à l’heure. Quant à la vente, on ne peut pas dire qu’elle se soit mal passée, mais elle a été plus mouvementée que prévu. Nous avons eu droit à une intervention de la justice – en l’occurrence, le cher Langlois en personne relayant Phil Anderson, le patron de la police new-yorkaise, accompagnant un huissier en charge de l’affaire. Ils ont fait retirer de la vente des joyaux ayant appartenu à la marquise d’Anguisola et que l’on croyait au fond de l’océan.

– Comment est-ce possible ?

– Durant la pagaille causée par le naufrage du  Titanic, la marquise a été assassinée et on lui a volé ses joyaux. Il y a eu un témoin !

– Il en aura mis du temps à se manifester, le témoin ! remarqua Plan-Crépin. Une vingtaine d’années !

– C’était une jeune femme de chambre qui s’occupait à la fois de la marquise et du ménage Astor. Quand elle s’est précipitée sur le pont pour avertir le commandant, on allait embarquer la jeune Mme Astor, et son époux a supplié cette fille de prendre soin de sa femme terrifiée et enceinte. Un instant plus tard, elles étaient toutes deux dans la chaloupe et, à New York, il ne lui a pas été possible de se faire entendre dans l’espèce de folie qui régnait. Elle était d’ailleurs épuisée et a suivi Madeleine Astor dans le Connecticut. Elle ne l’a quittée que depuis six mois pour entrer au service d’une autre dame chez qui elle a vu une photo de Mme d’Anguisola et c’est là qu’elle a tout révélé ! Du coup, les joyaux en question ont été retirés de la vente… à la grande joie de notre Texan !

– Pourquoi ?

– Mais parce que la Chimère n’est pas restée plus que les autres au fond de l’Atlantique Nord…

Il s’interrompit pour prendre le verre que Cyprien lui présentait sur un plateau d’argent et en avala un bon tiers, sous l’œil surpris de Mme de Sommières dont il avait refusé le champagne.

– Bigre ! On dirait que tu avais besoin d’un remontant !

– Un peu, oui… en plus il faisait un froid de canard à Drouot !

– Ils ont l’habitude de chauffer pourtant ! Et avec une salle sans doute bondée…, remarqua Plan-Crépin toujours occupée de ses cartes.

Voyant le regard de son neveu virer au vert, ce qui était en général mauvais signe, la marquise se hâta d’intervenir :

– Vous oubliez qu’il a les bronches fragiles, Plan-Crépin ! Et c’est bourré de courants d’air là-bas ! À propos, qu’as-tu fait du cher Cornélius ?

– Il est monté se faire une beauté ! Le voilà, d’ailleurs !

Le parquet précédant le jardin d’hiver grinçait en effet sous ses pas et il effectua une apparition quasi rayonnante.

– Vous semblez avoir appris une bonne nouvelle aujourd’hui, Monsieur Wishbone ? dit aimablement son hôtesse. Un peu de champagne ?

Louchant visiblement sur le verre d’Aldo, il émit en s’empourprant :

– C’est que…

– Vous aussi aimeriez mieux quelque chose de plus énergique ? fit-elle en riant. N’ayez pas peur de demander… nous avons même du whisky ! Cyprien !

Son sourire s’épanouit.

– Oh oui !… Et c’est vrai que je suis très, très, très content ! Monsieur Morosini… euh, Monsieur le prince…

– Laissez tomber ! coupa Aldo.

– Merci !… Enfin, je crois qu’il va chercher la Chimère pour moi !

– Hé là, doucement ! protesta l’intéressé. Je vais essayer de savoir s’il est possible de relever une piste mais vous devez comprendre, cher ami, que je n’ai pas beaucoup de temps libre… C’est le travail de la police et le commissaire divisionnaire Langlois déteste laisser une affaire importante sans solution.

– J’en suis très, très persuadé mais je pense qu’en dehors de ma modeste personne vous devez désirer venir en aide à votre ami, ce M. Belmont que je…

Les cartes échappèrent définitivement des mains qu’elles occupaient tandis que le visage de leur propriétaire devenait d’un dangereux rouge écarlate.

– Monsieur quoi ?

Sentant le vent du boulet, Mme de Sommières ne perdit pas un instant pour monter en première ligne. Sèchement elle asséna :

– Bel… mont ! Cette charmante famille américaine chez qui Aldo et Adalbert ont fait un séjour si pittoresque il y a deux ans dans leur château de Newport quand ils traquaient les joyaux de Bianca Capello ! Vous n’avez pas oublié au moins ?

Impérieux, ses yeux vert clair interdisaient toute considération hors de saison et Marie-Angéline ramassa ses cartes, piqua du nez et se contentant d’un :

– Ooh ! Je me souviens !

– Ainsi il était là ? reprit la marquise souriant à son invité, mais ce fut Aldo qui répondit :


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