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Le pendu de Londres (Лондонская виселица)
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Текст книги "Le pendu de Londres (Лондонская виселица)"


Автор книги: Марсель Аллен


Соавторы: Пьер Сувестр
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24 – LA CAPTURE DE BEAUMÔME

La maison qu’habitait la malheureuse Françoise Lemercier, dans la cité de Londres, comportait, comme la plupart des demeures anglaises, deux issues bien distinctes.

L’une, la principale, qui faisait communiquer les appartements avec Jewin Street, l’autre, réunissant l’immeuble à une courette intérieure qui elle-même aboutissait sur un passage étroit, passage par lequel les fournisseurs, porteurs de charbon, etc., avaient coutume de faire leurs livraisons.

Françoise Lemercier était morte vers quatre heures de l’après-midi. Il était maintenant huit heures du soir, et depuis que la malheureuse jeune femme avait rendu le dernier soupir, une activité fébrile n’avait cessé de régner dans le voisinage.

Tout d’abord, c’étaient les commères, les voisines, qui, flairant la sinistre issue de la maladie, épiant aux portes depuis déjà quelques heures, s’étaient introduites dans l’appartement sitôt la nouvelle connue.

Mines patelines, figures désolées, elles avaient curieusement considéré le modeste intérieur, frémi à la contemplation du cadavre encore chaud, et aussi, par manière de politesse, adressé des condoléances plus ou moins sincères à l’unique amie que la défunte avait eu à ses côtés pendant les quelques jours qu’avait duré sa maladie.

Cette unique amie, c’était Nini, Nini Guinon, la mystérieuse femme de lord Duncan, mais dont nul ne connaissait la qualité.

Nini était là, le regard fixe, l’œil sec, les membres légèrement tremblants. Elle surmontait son émotion, mais on s’étonnait presque de la voir si forte, si résignée. On l’applaudissait, on l’admirait de ne pas se livrer à un désespoir bruyant.

– Cette Française, disaient les voisines, a décidément tout le flegme, tout le calme d’une Anglo-Saxonne…

Et à coup sûr, par son attitude, Nini Guinon qui en imposait déjà aux Anglaises, aurait pu se glorifier de sa fermeté, de son sang-froid si l’on avait su, soupçonné même les tragiques circonstances qui faisaient que sa compatriote était morte, et les motifs qui faisaient qu’elle avait passé de vie à trépas…

Après les commères, c’était le tour d’un personnage tout vêtu de noir qui venait faire à Nini ses offres de service pour la rédaction des faire-part, l’organisation des obsèques.

Nini affirma qu’elle n’avait aucune qualité pour passer la commande, mais, néanmoins, elle engageait l’employé des pompes funèbres à se charger des démarches. La famille paierait sûrement, par la suite.

Quelques instants après, cet homme survenait, assisté d’un officier de police, un médecin de la Ville chargé de constater le décès. Il confiait à Nini le permis d’inhumer, recommandait de prendre certaines précautions sanitaires, eu égard à la mort de Françoise Lemercier, décédée, feignait-on de croire à la suite d’une fièvre d’un caractère épidémique peut-être.

Puis, c’étaient des fleurs qu’on avait apportées : les voisines étaient intervenues, s’offrant à faire la toilette de la morte, et Nini avait consenti…

Pendant qu’on y procédait, la soi-disant amie de Françoise Lemercier s’était retirée dans une pièce voisine où on avait entassé pêle-mêle la plupart des objets, des linges, des vêtements qui avaient servi à la défunte pendant les derniers jours de son existence.

Avec un soin minutieux, Nini tria ces objets, en fit plusieurs paquets.

Ce travail était si absorbant qu’elle s’y adonnait encore longtemps après le départ des femmes qui s’étaient occupées d’installer la morte sur son lit de repos.

La nuit était tombée. Nini, machinalement, avait allumé une lampe. Désormais elle était seule et malgré sa force de caractère, elle éprouvait une vague inquiétude, elle ressentait un certain effroi à l’idée qu’elle allait peut-être passer la nuit en tête à tête avec celle qui, désormais, dormait son dernier sommeil… avec sa victime.

Rester dans la chambre de la morte ! Jamais. Il y avait bien une pièce voisine, une sorte de petit salon où Nini se serait volontiers installée, mais elle redoutait également de s’y établir car, depuis une heure environ, les hommes qui, le lendemain, devaient effectuer la mise en bière, étaient venus y déposer un cercueil…

Nini, superstitieuse malgré tout, inquiète, ne voulait pas non plus passer la nuit à côté de cette boîte oblongue qui demeurait ouverte et béante, paraissant immense dans la petite pièce.

Et Nini se réfugiait dans la cuisine, préférant y rester toute la nuit plutôt que de choisir entre l’une des sinistres compagnies qui s’offrait à elle, lorsqu’un grattement léger se fit entendre à la porte qui donnait sur le couloir.

La mégère tressaillit, puis alla ouvrir.

Un minable individu se présentait devant elle qu’elle accueillit d’un cri de joie étouffé.

C’était Beaumôme.

– Ah ! s’écria Nini sitôt qu’elle eut fait entrer l’apache dans l’appartement, je t’attendais depuis ce matin… tu sais ce qui est arrivé…

– Oui, répliqua Beaumôme, j’ai appris cela dans le quartier, alors ça y est…

Ils se regardèrent. L’un et l’autre avaient pâli. Beaumôme interrogea :

– Rien à boire ici ? j’ai couru pour venir, il fait soif…

Nini prit dans le placard une bouteille de gin à demi pleine, en versa une rasade à son amoureux sinistre, elle-même en prit une bonne rasade :

– Ça remonte, murmura-t-elle.

Beaumôme voulut boire encore puis, lorsque l’eau-de-feu eut étanché sa soif ardente, il se préoccupa des détails pratiques :

– Le linge, fit-il, faudrait voir à s’en débarrasser, des fois que les « curieux » de par ici voudraient y fourrer leur nez…

– C’est juste, observa Nini, j’y avais déjà pensé, j’ai déjà fait un paquet avec les draps…

– Faut les détruire au plus vite…

L’apache et celle qu’il espérait voir devenir un jour sa maîtresse s’étaient enfermés dans la cuisine, et s’efforçaient de bourrer le fourneau avec l’énorme quantité de linge qu’ils prétendaient faire disparaître…

Mais ils étaient à la fois maladroits et pressés.

En dépit de leurs efforts, le tirage s’effectuait mal, le linge, humide probablement, ne voulait pas se consumer, il dégageait une fumée épaisse, âcre, suspecte…

– Mon Dieu, murmura Nini alarmée, on va se demander ce que nous faisons…

Elle s’arrêta, indécise, cessant d’attiser le feu.

Mais Beaumôme était l’homme des décisions promptes. Il arracha du fourneau le paquet de linge, le jeta sur le carreau de la pièce, s’empara d’une toile grise qu’il venait de trouver dans un coin, fit un volumineux ballot du tout.

– Qu’est-ce que tu comptes faire ? interrogea Nini…

Beaumôme expliqua :

– Je vais aller foutre tout cela quelque part… ailleurs… dans un égout, un terrain vague, ou peut-être bien du haut du pont de Londres au milieu de la Tamise…

– Quand cela ?

Beaumôme avait déjà chargé le paquet sur son épaule :

– Tout de suite, déclara-t-il sombrement, faut pas hésiter à se débarrasser de machines aussi compromettantes…

Nini comprenait qu’il avait raison, mais elle demeurait perplexe à l’idée que Beaumôme allait l’abandonner :

– Reviendras-tu bientôt ? demanda-t-elle…

– Ça dépend, dit l’apache, dans dix minutes ou demain matin…

Il comprenait que Nini avait peur de rester seule dans l’appartement entre le cercueil d’une part, et la morte de l’autre.

Méchamment, il demeurait énigmatique :

« C’était bien son tour, pensait-il, de la faire enrager…

Nini se rendait compte des sentiments qui animaient la vilaine âme de Beaumôme. Elle était furieuse contre lui, elle l’aurait volontiers étranglé, mais souple comme toutes les femmes, experte à dissimuler ses sentiments, elle se fit enjôleuse et câline :

– Beaumôme, supplia-t-elle d’une voix douce, tu n’es pas gentil de me laisser seule ainsi, de ne pas me promettre de revenir tout de suite, et cela lorsque j’ai peur, lorsque que j’ai du chagrin…

Beaumôme éclata de rire :

– Du chagrin, répéta-t-il, non, mais des fois, Nini, faudrait pas me la faire… quant à ce qui est d’avoir peur, je ne dis pas non, mais on peut s’arranger, s’il faut un gardien à madame, elle l’aura, seulement, ces choses-là, ça se paye…

Nini avait compris que le moment était venu où Beaumôme ne se contenterait plus de promesses, il faudrait lui céder.

Soit, elle lui céderait :

– C’est entendu, proféra-t-elle, reviens, Beaumôme, et tu seras récompensé…

L’apache eut encore un sourire gouailleur :

– Un acompte, fit-il impérativement…

 Pour toute réponse Nini s’approcha de Beaumôme, leurs lèvres s’unirent en un long baiser.

***

Lorsque, quelques jours auparavant, il avait dit à Michel que la catégorie la plus nombreuse à Londres était, sans contredit, les policemen, Juve exagérait à peine. La nuit en particulier, et de préférence dans les quartiers mal famés de Londres, les agents de police pullulent, encore qu’il soit difficile aux passants attardés dans les quartiers déserts de s’apercevoir de leur présence. Mais dès qu’un fait suspect se produit, les policemen surgissent de partout et viennent se rendre compte de ce qui semble avoir troublé l’ordre et la sécurité…

Beaumôme, à pas de loup, descendit l’escalier, tout grisé encore de la tendre caresse que venait de lui accorder Nini.

L’apache, enfin convaincu qu’il allait atteindre le plus cher de ses rêves, chantonnait, tout joyeux, en traversant la courette intérieure de l’immeuble.

Puis il se glissa dans l’étroit passage derrière la maison.

Il longea les murs avec précaution, arriva dans une rue un peu plus large, la considéra un instant avant de s’y engager.

Elle était déserte et silencieuse.

Beaumôme s’avança, son paquet sur le dos, cherchant des yeux tout alentour un endroit propice pour se débarrasser de cet encombrant fardeau.

Mais Beaumôme n’avait pas fait cent mètres, qu’il entendait soudain retentir trois coups de sifflets stridents.

Il connaissait ce signal, il maugréa :

– Bon Dieu de sort ! c’est encore les flics qui vont venir me barber… faut-il qu’ils soient curieux, ces gaillards-là.

Beaumôme était homme d’expérience.

Il ne s’était pas trompé : devant lui apparut un colosse, un sergent de police, puis, comme pour prêter main forte à ce chef, si la nécessité s’en faisait sentir, de toutes parts surgirent des policemen.

Le sergent, d’un signe de la main, arrêta Beaumôme :

– Où allez-vous ? fit-il…

– Chez moi, répliqua l’apache…

– Où demeurez-vous ?

Beaumôme donna son adresse à Whitechapel, et se préparait déjà à reprendre sa marche interrompue, mais le sergent n’était sans doute pas suffisamment renseigné :

– Que portez-vous dans ce paquet ? demanda-t-il…

– Du linge… du vieux linge sale…

– D’où vient-il, ce linge ?

– De chez une de mes amies dont la copine est morte… elle habite tout à côté…

Les réponses de Beaumôme étaient si catégoriques, elles étaient faites sur un ton si naturel, que le sergent hésitait à poursuivre l’interrogatoire, à empêcher cet homme libre de continuer sa promenade. Après tout, c’était son droit de transporter, même à cette heure tardive, des paquets de linge dans les rues de Londres.

Après avoir un instant hésité à laisser partir ce personnage aux allures à peine suspectes, le sergent s’y décida :

– Passez votre chemin, fit-il…

Beaumôme ne comptait pas se faire donner l’ordre deux fois. Déjà il se glissait entre la haie de géants aux uniformes sombres qui, soudain avaient fait le cercle autour de lui, et s’applaudissait de n’être pas plus longuement inquiété, lorsqu’un homme se dressa devant lui, un civil.

Beaumôme, à sa vue, laissa tomber son paquet de linge.

Cet homme Beaumôme venait de le reconnaître. C’était Juve.

Juve qui le dévisageait, Juve qui se plaçait en face de lui, Juve qui voulait l’empêcher de passer…

Certes Beaumôme n’avait rien à faire avec le policier français, il ne redoutait qu’indirectement son intervention. Il la redoutait néanmoins.

Sa conscience chargée de vols et de crimes était perpétuellement troublée.

Que pouvait donc lui vouloir Juve ?

Beaumôme ne tarda pas à le savoir !

Le policier avait fait signe au sergent de police, et un rapide colloque s’engagea entre les deux hommes.

Juve insistait, très nerveux :

– Monsieur le sergent, disait-il, je vous en prie, emparez-vous de cet individu, c’est un coupable, un criminel, il faut absolument l’arrêter, l’interroger…

– Pardon, monsieur, répliquait le sergent, mais je ne vous connais pas, de quel droit intervenez-vous ?

Juve cherchait des références, mettait en avant des noms familiers au sergent, il parlait de Shepard, il nommait l’individu qu’il voulait faire appréhender.

– C’est un gaillard, dit-il, qui a commis un crime, il s’appelle Beaumôme… Il a assassiné le détective French…

Juve parlait avec tant d’assurance que le sergent parut un instant ébranlé. Précisément à ce moment Beaumôme qui n’avait rien perdu de cette conversation, très inquiétante pour lui, essayait de repartir, abandonnant son linge, ne songeant qu’à trouver le salut dans la fuite.

Escomptant son agilité, il s’élança… mais cette maladresse devait lui être fatale.

Trois policemen, trois hercules, plus rapides que l’éclair se jetèrent sur lui, l’immobilisèrent, toute résistance était impossible.

Cette tentative d’évasion succédant aux déclarations de Juve, avait convaincu le sergent.

– Ma foi, dit-il à Juve, si cet individu se sauve c’est évidemment qu’il n’a pas la conscience tranquille… Toutefois, monsieur, je ne vois pas à quel titre opérer son arrestation ?… Vos imputations sont vagues… Il n’y a pas flagrant délit…

– Il n’y a pas flagrant délit, reprit-il, tout en considérant le paquet que Beaumôme venait de laisser choir, ça n’est pas certain… Voyons, sergent, voulez-vous faire mener cet homme au poste, et l’y maintenir pendant deux heures ? si dans ce délai je viens vous apporter des précisions suffisantes, j’imagine que vous pourrez le garder définitivement ?…

Le visage de Juve reflétait une telle anxiété, un tel désir de convaincre que le sergent hésita.

Beaumôme, cependant, tempêtait, jurait ses grands dieux qu’il était innocent, qu’il n’avait rien à se reprocher, qu’il ne comprenait pas ce qu’on lui voulait…

Mais le sergent de police n’eut cure de ses déclarations. En considérant Juve, en voyant de quel ton assuré cet homme venait de lui parler, il était prêt de soupçonner qu’à coup sûr, le policier ne parlait pas au hasard…

– Je le ferais bien, répondit-il enfin, ce que vous me proposez, monsieur… car cet homme m’apparaît, en effet, avoir des procédés équivoques… mais… je ne vous connais pas ? Vous demandez deux heures avant de m’apporter des précisions… vous allez donc faire une enquête ?… Si j’accepte votre offre, je vous préviens que je vais vous faire accompagner par un de mes hommes, car, si, d’aventure, vous vous moquiez de la police, il serait bon que vous en soyez puni et sévèrement.

Juve réprima un geste de nervosité.

Certes, il ne prétendait pas se moquer de la police, tout au contraire, mais il avait besoin d’être seul pour réaliser le projet qu’il méditait.

D’autre part comment se débarrasser du sergent et surtout du policeman qui allait s’attacher à ses pas, sans éveiller les soupçons de ces hommes, sans les inciter à croire qu’il n’était qu’un mauvais plaisant, et par suite les pousser à relâcher Beaumôme ?

Juve, encore qu’il eût désiré le cacher le plus possible, n’hésita plus. Il se souvint qu’il était lui aussi policeman et, aux yeux stupéfaits du sergent, il exhiba sa carte d’identité, les preuves indiscutables de l’emploi qu’il occupait.

– Vous êtes des nôtres, s’écria le sergent, alors ça va bien, je vous donne rendez-vous dans deux heures au poste de police. On décidera s’il y a lieu ou non de maintenir en état d’arrestation l’individu que vous avez fait appréhender.

25 – LE TRIOMPHE DE JUVE

Deux heures.

Juve avait deux heures devant lui.

À peine s’était-il écarté du petit groupe qui entraînait Beaumôme, que le policier sautait dans un taxi et se faisait conduire à la prison.

Ce que Juve voulait tenter était assurément bien extraordinaire, presque invraisemblable, car il était tout frémissant lorsque dans la petite chambre qui lui était réservée dans le pavillon précédant le greffe, il revêtit son uniforme de policeman. Quel pouvait donc être le but que poursuivait cet homme ? et pourquoi mettait-il, une fois habillé, un tel empressement, une hâte fébrile à traverser la cour, à faire constater sa présence au bureau des gardiens-chefs, et à se diriger vers la cellule de Tom Bob ?

Cela tenait tout simplement à ce que Juve, ou pour mieux dire le policeman 416, était de service auprès du prisonnier Garrick, et qu’il était plus que temps de rejoindre son poste.

Telle était du moins l’opinion qu’auraient pu avoir la plupart des gens, en voyant le policeman se dépêcher à travers les couloirs.

Mais quiconque aurait entendu la conversation qu’il engageait quelques instants après avec le détenu, aurait estimé que le souci d’être à l’heure n’était pas la seule préoccupation qui hantait le cerveau de Juve.

Garrick et le policeman, en présence du gardien, s’étaient salués presque cordialement, affectant de se donner l’un à l’autre leurs qualifications officielles.

– Bonsoir Garrick, avait dit Juve…

– Bonsoir « 416 », avait répliqué Fantômas…

Mais sitôt qu’ils furent seuls, l’entretien changea de tournure. Rompant avec les banalités du début, car avec angoisse il sentait s’écouler les minutes, Juve déclara :

– Fantômas, je viens d’enquêter chez votre malheureuse amie Françoise.

– Eh bien ?

– Eh bien j’avoue que si j’ai quelque idée, et je suis bien persuadé que ceci ne vous étonnera pas, relativement à la culpabilité de Nini, je ne m’imagine point encore, comment, pratiquement, elle a pu empoisonner votre maîtresse… Pourtant je viens de faire une rencontre… Sortant de chez Françoise j’ai croisé Beaumôme, l’apache Beaumôme que j’ai fait arrêter provisoirement…

Fantômas paraissait profondément troublé :

– Vous avez arrêté Beaumôme, pourquoi Juve ?

– Il fuyait, emportant un paquet de linge…

– Un paquet de linge…

C’était d’une voix torturée, hésitante, que Fantômas venait de répéter les derniers mots du policier…

Juve ne s’y trompait pas. Certes, il ne comprenait pas encore l’importance exacte du paquet qu’il avait vu emporter par Beaumôme, mais il se doutait qu’en le signalant à Fantômas, rapidement il arriverait à savoir la vérité, la vérité que le bandit devinait, devait deviner, c’était sûr.

Fantômas, d’ailleurs, blême, décomposé, paraissait en proie au plus grand trouble. Après avoir tardé à reprendre l’entretien, il interrogea soudain, brutal :

– Eh bien, qu’attendez-vous de moi, Juve ?

– Une explication, Fantômas !… Vous m’avez dit de vous venger, de venger Françoise… Je suis persuadé que maintenant vous avez les moyens de m’y aider. J’ai fait retenir au poste Beaumôme, avant d’aller solliciter du Coroner un mandat d’arrêt, en ma qualité de policeman. J’ai voulu vous voir pour obtenir de vous une collaboration. Voyons, Fantômas : comment Nini et Beaumôme, car ils doivent être complices, ont-ils pu empoisonner Françoise ?

Une nouvelle hésitation se peignit sur le visage de Fantômas. Le bandit répugnait à aider Juve. Pourtant il se décida :

– Juve, déclarait-il, s’il ne s’agissait de venger Françoise, vous n’obtiendriez rien de moi. Mais on l’a tuée, elle qui était innocente, elle que j’aimais. En s’en prenant à elle, c’est à moi que l’on a déclaré la guerre… Soit. Ce n’est pas impunément que l’on me brave. Vous voulez l’explication de ce crime ? la voici. Nul ne comprend comment Françoise a pu être empoisonnée, je vais vous le dire, car je sais ce que Fantômas a fait jadis. Juve, poursuivit son interlocuteur, Fantômas jadis a eu l’occasion de tuer ou pour mieux dire de faire mourir par le poison quelqu’un dont il voulait se défaire, il s’est contenté pour cela de saupoudrer de façon répétée, les draps du lit de sa future victime avec de l’arsenic en poudre… Cette poudre par les pores de la peau, peu à peu, lentement a pénétré dans l’organisme. La victime, condamnée par Fantômas, est morte sans qu’on ait jamais su pourquoi… Juve, quelque chose me dit qu’on a empoisonné la pauvre Françoise Lemercier de la même manière… Juve, si vous m’en croyez, faites analyser les draps du lit dans lequel a expiré cette malheureuse.

Haletant, incapable de dissimuler son émotion, Juve, muet d’horreur, buvait littéralement les paroles de son adversaire.

Et, soudain, le voile se déchira. Il comprit que l’atroce machination dont avait été victime l’infortunée Françoise, devait avoir été manigancée, préparée comme le disait Fantômas. Fantômas, mieux que personne, savait toutes les manières de tuer. Ah, décidément, c’était un adversaire confondant, admirable, ça n’était pas seulement l’insaisissable Fantômas, c’était encore et toujours le Génie du Crime.

Il se ressaisit néanmoins.

– J’ai compris, Fantômas, merci. Je vais pouvoir faire maintenir Beaumôme en prison, vous serez vengé.

Et comme s’il eût été douloureux de n’arrêter l’apache que pour venger Fantômas, Juve ajouta :

– D’ailleurs, Beaumôme est aussi l’assassin de French. J’en suis sûr, j’en ai la preuve.

– La preuve !… Êtes-vous certain de ce que vous avancez, Juve ?

– Oui, certain…

Juve prit dans son portefeuille les documents qu’il avait volés chez Nini Guinon, les photographies prises par French, et qu’avait déjà dérobées, chez le photographe Sigissimons, le nègre Job, ce complice de la bande…

Or, sur ces photographies que Fantômas considérait anxieusement, apparaissait, à côté de lady Beltham, la silhouette caractéristique de l’apache Beaumôme. C’était ce voisinage, joint à mille autres détails, qui avait déterminé Juve à voir en Beaumôme l’assassin de French…

– Vous avez raison, dit Fantômas. Juve, vous êtes fort, très fort… presque aussi fort que moi. Je vous félicite de la manière dont vous avez mené cette enquête et réussi à démasquer le coupable, l’auteur de l’assassinat de French. Je vous félicite encore…

Mais Juve n’avait que faire de ces railleries.

– Suffit, coupa-t-il. Je suis maintenant armé pour faire définitivement le procès de Beaumôme, je vous quitte…

Juve allait, en effet, sortir de la cellule pour se précipiter au poste de police, lorsque Fantômas le retint :

– Un instant, Juve, vous oubliez nos bonnes conventions : donnant, donnant… Je viens de faciliter votre rôle et de vous mettre à même de maintenir sous les verrous un assassin que, d’ailleurs, je ne suis pas fâché de voir appréhender, il me faut un service en échange. Vous m’aviez promis de retrouver lady Beltham, vous ne l’avez pas fait…

– Pas encore, dit Juve, mais bientôt…

– Je veux mieux que cela ! répliqua Fantômas… Lorsque vous aurez trouvé lady Beltham, Juve, il faudra l’amener ici, ici même… Ne vous inquiétez pas des autorisations, je me charge de les obtenir par mes collègues. Lorsque lady Beltham sera là, nous déciderons elle et moi… entendez-vous bien, Juve, elle et moi, si elle doit ou non déclarer qu’elle est Mme Garrick…

Juve hésitait.

Certes, il comptait bien retrouver lady Beltham dans le plus bref délai, mais pouvait-il accepter de la conduire auprès de son amant ? Devait-il réunir les deux bandits ?

C’était là favoriser la libération ou l’évasion de l’un, l’impunité de l’autre…

Car assurément, si Fantômas voulait voir lady Beltham, la voir dans la prison, c’est qu’il préparait Dieu sait quoi.

Juve hésitait…

Mais Fantômas, d’un dernier mot, leva ses scrupules.

– Juve, déclara-t-il, en me mettant en présence de lady Beltham, en me facilitant un entretien avec elle… c’est l’unique chance qu’il vous reste de retrouver Jérôme Fandor, décidez-vous ?…

– C’est entendu, déclara-t-il, j’amènerai lady Beltham…

Et Juve comprit que, de la sorte, il serait l’instrument qui permettrait à Fantômas de prouver son innocence, d’obtenir sa libération.

Fantômas ne manquerait évidemment pas de décider lady Beltham à reconnaître qu’elle était Mme Garrick.

Toute l’accusation, dès lors, s’effondrerait et le monstre, pour une fois innocent et prisonnier, serait rendu à la liberté.

C’était indiscutable, évident.

– Eh bien, soit, s’était dit Juve, aussi bien vaut-il mieux que Fantômas ne soit pas exécuté sous le nom de Garrick… J’accepte le défi, Garrick libéré, innocenté, Tom Bob reprendra plus que jamais son importance, et je serai sur ses pas et, dès lors, je saurai le démasquer…

En hâte, Juve courut revêtir des vêtements civils, puis, avisant une voiture qui rôdait à l’extérieur de la prison, il se fit conduire, aussi vite que possible au poste de police où l’attendait le sergent qui avait arrêté Beaumôme…

***

– …Encore un verre… Bah ! une nuit en prison, c’est vite passé, surtout quand on vous sert à boire, pas vrai, vieux frère !… Oui, je vois que tu ne comprends pas un mot de ce que je te dis, mais ça m’est égal… j’ai comme qui dirait envie de jaspiner et, quand je suis saoul, il faut que je dégoise, c’est dans ma nature…

Beaumôme menait un tapage du diable au poste où on l’avait enfermé.

Après quelques instants de prostration, il s’était ressaisi. Sa nature insouciante et gouailleuse avait repris le dessus et, grâce à une bonne bouteille de gin qu’un compagnon de cellule avait généreusement partagée avec lui, il voyait l’existence s’annoncer sous un jour meilleur.

Et ce qui l’amusait prodigieusement, c’était de penser que Nini Guinon devait être aux cents coups, terriblement inquiète de ne pas le voir revenir, redoutant peut-être pour lui une aventure fâcheuse, mais terrifiée surtout à l’idée qu’il lui fallait passer la nuit, toute seule entre un cercueil et le cadavre de Françoise Lemercier.

Le cachot dans lequel on avait mis Beaumôme avait déjà un habitant, un garçon à la figure de brave homme qui dormait à moitié, mais s’était peu à peu réveillé au vacarme du nouvel arrivant.

Les deux gaillards, fraternellement s’étaient fait des politesses avec la bouteille de gin.

Toutefois, tandis que Beaumôme absorbait de copieuses rasades, son compagnon se contentait du simulacre et, au fur et à mesure que Beaumôme s’enivrait, l’individu l’observait, prenait le dé de la conversation.

Insensiblement, il s’était mis à parler de vols, de crimes, d’assassinats.

– Moi, déclarait-il, j’ai déjà descendu deux pantes dans ma vie, et je t’assure que c’est du beau travail…

– Moi, rectifiait vaniteusement Beaumôme, j’ai fait mieux…

À ce moment, les gardiens introduisirent un troisième personnage dans la cellule des deux buveurs.

Quiconque aurait été de sang-froid aurait bien reconnu, sous la perruque bouclée et la barbe épaisse qui embroussaillait son visage, la physionomie caractéristique de Juve, mais Beaumôme était bien trop ivre pour reconnaître l’inspecteur de la Sûreté qui, deux heures auparavant, avait obtenu son incarcération.

Juve, affectant les allures d’un mendiant ramassé pour vagabondage, salua aimablement la compagnie, cependant qu’il faisait un signe d’intelligence au compagnon de Beaumôme, autre agent de police.

– Continuez donc à causer, dit-il, ne vous gênez pas pour moi…

Et Juve feignit de s’installer pour dormir. Le premier compagnon de Beaumôme continua la conversation.

– Bah, dit-il à Beaumôme, on t’accuse d’avoir descendu le détective French, mais j’en doute… tu n’as pas l’air assez costaud pour cela…

Beaumôme bondit sous l’outrage.

– Pas assez costaud… non, mais tu ne m’as pas regardé… Sais-tu que j’ai du cœur au ventre, et pas froid dans les yeux, surtout quand j’ai quelqu’un dans le nez… J’en avais ma claque, de ce French… deux ou trois fois il m’avait poissé pour des bêtises de rien… Aussi, quand la Nini Guinon m’a dit : « Faudrait voir à lui faire un sort, à c’t’homme là », je n’ai pas hésité à le débarquer par-dessus bord pour le donner à nourrir les poissons… Ah, ça n’a pas été long… quel plongeon il a fait, du haut du bateau, dans la grande tasse…

– Du boniment, dit l’autre, des histoires.

Beaumôme qui continuait à boire, ne l’entendait pas de cette oreille.

– Non, mais de quoi ?… c’est-y que je n’ai pas l’air d’un mec à la redresse ?… Flanquer un homme à l’eau… ça n’est rien, un enfant qui vient de naître vous arrangerait cela… D’ailleurs, poursuivait-il, on a fait du plus beau travail, nous deux Nini…

Juve qui, jusqu’alors, avait semblé dormir, s’étira lentement, comme s’il se réveillait…

– Du plus beau travail ?… c’est à savoir… t’en serais capable ?

C’en était trop.

Beaumôme, lancé, grisé et de plus en plus content de lui, raconta avec la plus parfaite imprudence tout ce qu’il savait.

Il vida la bouteille d’abord, puis d’une voix pâteuse, s’embarrassant dans des phrases trop longues, mélangeant le français et l’anglais, escamotant les mots difficiles à prononcer, il raconta jusque dans ses plus infimes détails, le lent empoisonnement de la malheureuse Françoise Lemercier, crime dont il s’attribuait la plus grande part pour se donner une importance, mais dont le principal auteur était, en réalité, Nini Guinon.

Juve avait écouté, avec la plus grande attention le monologue de Beaumôme.

Il lui posa une dernière question :

– Mais pourquoi avez-vous refroidi la Françoise Lemercier ? c’est-y qu’elle te gênait ou qu’elle embarrassait Nini Guinon ?

Beaumôme prit un air mystérieux pour répondre :

– C’est là des choses que tu ne peux pas comprendre… des affaires compliquées, mais je peux bien te dire que si la Nini Guinon a démoli la Françoise, c’est rapport au salé… Une gonzesse de la haute avait écrit à la Lemercier qu’elle allait lui restituer son gosse… Or, le gosse de la Lemercier, le môme Daniel, c’était comme qui dirait, depuis la mort de l’enfant de Nini, son remplaçant… le remplaçant du petit Jack… Mais ce n’est pas la peine que je t’explique… tu ne peux pas comprendre… l’autre non plus…

Ce que disait Beaumôme était exact en ce qui concernait l’agent de police chargé de l’espionner. Il ne comprenait rien, en effet, à cette histoire embrouillée, mais Juve, lui, avait très bien saisi, et la lumière se faisait dans son esprit…

Parbleu, l’affaire était claire, et « la gonzesse de la haute » qui allait rendre à Françoise Lemercier son enfant ne pouvait être que la mystérieuse personne qui, quelques jours auparavant, était venue enlever chez Nini Guinon le petit Daniel, que la misérable épouse de lord Duncan faisait passer pour son fils Jack.

Juve se sentait ému, brusquement, la clef du mystère allait être en sa possession.


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