Текст книги "Le pendu de Londres (Лондонская виселица)"
Автор книги: Марсель Аллен
Соавторы: Пьер Сувестр
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Иронические детективы
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18 – SUR UN AIR DE WHISKY
Sur le quai de Victoria Station à Londres, le célèbre policier Juve, et son collègue et ami, l’inspecteur Michel, causaient en faisant les cent pas.
Onze heures moins dix, le train à destination de Douvres n’allait pas tarder à prendre le départ.
***
Depuis que Juve avait perdu de vue lady Beltham, alors qu’elle s’embarquait sous la bonne escorte de French à Dieppe, sur le steamer Écosse, il était revenu à Paris, puis apprenant par son collègue et ami l’inspecteur Michel que le Bedeau était reparti pour Londres, Juve n’avait pas hésité à revenir en Angleterre, se félicitant de la coïncidence qui justifiait son retour à Londres, où il prendrait, non seulement l’apache en filature, mais encore où il allait réaliser le fameux projet pour lequel M. Havard, quelques jours auparavant, lui avait donné « carte blanche », mais en spécifiant bien que Juve voyageait à ses « risques et périls ».
Juve avait entraîné son collègue Michel jusqu’à Londres, et tous deux s’y trouvaient encore trois ou quatre jours après ce qu’ils appelaient l’« affaire de Bonnières ».
Toutefois, Michel ne bénéficiant que d’une courte permission, devait regagner son poste.
C’était précisément ce jour-là qu’expirait le délai, il importait de réintégrer la Préfecture et de faire une réapparition au quai des Orfèvres.
Juve, libre, restait à Londres.
Cependant, il avait tenu à accompagner jusqu’au train, son collègue et ami.
Michel avait posé sa valise, retenu sa place. En attendant le signal du départ, il continuait à se promener avec Juve, et les deux hommes continuaient à parler de leurs affaires.
Décidément, il restait des trous.
Pour la cinquantième fois, depuis quarante-huit heures, Michel demandait à Juve :
– Enfin, mon cher patron, que pensez-vous de la disparition du détective French ? Le fait qu’il n’est pas revenu à Londres, qu’il n’a point paru au procès de Garrick, me ferait plutôt croire que cet Irlandais détective était l’agent de Fantômas, plutôt qu’un représentant authentique du Conseil des Cinq ?
Juve haussa les épaules :
– Mon cher Michel, répondait-il, votre conclusion est détestable ; French n’était pas du tout un envoyé de notre effroyable adversaire… Je suis de plus en plus convaincu que s’il n’a pas mené à bonne fin sa mission, c’est qu’il en a été empêché par un cas de force majeure, un cas de force majeure terrible : la mort.
– Juve, vous croyez que French a été assassiné ?
– Je vous l’ai déjà dit, je ne le crois pas, j’en suis sûr.
– Mais par qui ? et pourquoi ? dans quel but ?
– Oh oh ! s’écria Juve, vous allez trop vite mon bon ami. Tout d’abord, il importe de scinder la question. Demandons-nous par qui French a pu être assassiné, cela nous permettra peut-être, lorsque nous aurons la réponse à cette première question, de solutionner la seconde, à savoir : Pourquoi French a-t-il été assassiné ?…
– Je ne comprends pas, Juve, mais je vous écoute.
– Écoutez-moi, Michel : French a été assassiné, c’est certain, par qui ? éliminons d’abord l’hypothèse d’un crime commis par Fantômas. Fantômas est en prison. En outre, il avait le plus haut intérêt à laisser French en vie, puisque French apportait à la justice la preuve de son innocence. Reste lady Beltham. Lady Beltham a-t-elle assassiné French pour ne pas être traînée de force devant la Cour criminelle d’Old Bailey ?… C’est assez invraisemblable, et je douterais en tout cas que cette grande dame ait pu mettre son projet à exécution. Un homme comme French, un détective, un membre du Conseil des Cinq, ne se laisse pas faire par une femme, même par lady Beltham.
– Alors, interrogea Michel, qui a tué ?
– Parbleu, dit Juve, c’est là toute la question… mais je serais tenté de croire que le coupable n’est autre qu’un certain voyou de mauvaise apparence, que j’ai bien cru voir, au moment du départ, à bord de l’Écosse. Mes idées ne sont pas assez nettes encore sur ce point pour que je puisse, même en pensée transformer mon hypothèse en certitude…, néanmoins, j’étudie la question, et d’ici quelques jours, j’espère être fixé.
Le train allait partir, on invitait les voyageurs à monter en wagon.
Michel s’installa dans son compartiment, mais, par la fenêtre, il interrogeait encore son maître et ami :
Il semblait que ces deux hommes qui, cependant, venaient de passer plusieurs jours en tête-à-tête, n’avaient pas encore eu le temps de se communiquer leurs impressions, et que c’était au moment de la séparation qu’ils avaient le plus de choses à se dire.
– Juve, demanda-t-il, que pensez-vous, au fond, de la condamnation de Garrick ? croyez-vous qu’elle soit définitive, se peut-il que Fantômas, puisque Garrick n’est autre que Fantômas, se soit laissé prendre ainsi comme dans une souricière, n’est-ce pas véritablement enfantin de sa part…, indigne de lui ?…
Juve, chaque fois que l’on prononçait le nom de Fantômas, baissait le ton, regardait machinalement autour de lui, comme s’il craignait d’être écouté, épié.
– Avez-vous remarqué, Michel, que sur dix Anglais, on rencontre huit policemen… Ce sont décidément les fonctionnaires les plus nombreux du Royaume-Uni, et j’aime à croire que la meilleure façon de passer inaperçu pour quelqu’un qui voudrait se cacher, serait de se faire recevoir dans le corps de ces sympathiques employés de Scotland Yard ?
– Répondez-moi, dit Michel.
– Mon cher Michel, j’ai comme vous la conviction que si Fantômas était sur ses gardes, s’il avait vraiment commis ce crime, et attendu d’être arrêté, la police aurait fait chou blanc Mais les choses ne se sont pas passées ainsi. Fantômas a été arrêté le plus facilement du monde parce qu’il ne cherchait pas à se cacher ni à se défendre. Pourquoi ? C’est à la fois simple et incroyable.
– Pourquoi ? Vous êtes impossible, Juve, permettez que je vous le dise. Ne voyez-vous pas que je meurs d’impatience.
– Fantômas a été arrêté parce qu’il n’avait pas commis ce crime. C’est l’ironie du Destin : Fantômas est innocent C’est la raison pour laquelle on l’a arrêté… Mais maintenant qu’il se trouve sur la paille humide des geôles, il doit se mordre les doigts. Il connaît la question, le régime des prisons anglaises, la façon dont on exécute les sentences rendues par les tribunaux. Vous me demandez ce qui va se produire ? De deux choses l’une, Michel, ou Mme Garrick paraît et on est bien forcé d’annuler, de le remettre en liberté, et on recommence. Ou Mme Garrick ne se montre pas et Fantômas est pendu haut et court.
– Ce n’était pas la fin que vous espériez pour Fantômas, n’est-ce pas Juve ?
– Non, Michel, non, je préférerais voir remettre Garrick en liberté, je préférerais voir Fantômas reprendre sa personnalité de Tom Bob… je préférerais démasquer le monstre aux yeux de tous. Mais tout n’est pas fini…
– C’est par les femmes, n’est-ce pas, Juve, que vous espérez encore réussir ?
– Par les femmes, reprit le maître policier d’un air énigmatique, oui, peut-être… À l’affaire concernant Garrick, se trouve jointe une autre affaire, encore plus compliquée que la police néglige à tort. Vous savez, Michel, que Françoise Lemercier pleure toujours la disparition de son petit garçon Daniel… Vous savez, aussi, que Nini Guinon exhibe partout avec une ostentation marquée un enfant qu’elle prétend être son fils, son fils Jack.
– Juve, murmura Michel, Juve, je vous en prie tenez-moi au courant, qu’allez-vous faire ?
Pour toute réponse, le policier prit la main de Michel, la serra cordialement. Le train lentement s’ébranlait, sans bruit, sans secousses. Et Juve prononça une dernière phrase :
– Je vous ai dit que le meilleur moyen pour passer inaperçu en Angleterre, c’était de devenir policeman… je vous répète, Michel, que j’ai mon idée…
***
– Comment t’appelles-tu ?
– Daniel…
À chaque fois, le bruit d’une gifle magistrale retentissait, à laquelle succédaient d’apitoyants petits sanglots d’enfant…
– Comment est-ce que t’as dit, sale môme… attends voir que je te dresse… obéiras-tu, nom de Dieu, dis voir comment tu t’appelles ?… dis que tu t’appelles Jack… Jack… C’est facile à comprendre, entends-tu bien… Daniel, ça n’existe pas… Toi, c’est Jack.
Il était minuit. Nini Guinon venait de rentrer dans l’immonde logis qu’elle occupait au cœur de Whitechapel, au N° 14 bis de Belmont Street. Cet immeuble à quatre étages était un hôtel meublé dans lequel on accédait par un étroit couloir, au haut duquel on parvenait par un escalier étroit et tortueux…
Deux bars interlopes occupaient les locaux du rez-de-chaussée. Au premier et au second étage étaient installés de vagues et misérables commerces, et au-dessus c’étaient de pauvres logis, où vivaient dans une promiscuité répugnante trop de gens mal vêtus, mal éduqués, incapables du moindre travail et ne vivant que de rapines. Le bouge dans toute son horreur !
C’était là que Nini Guinon était venue échouer.
L’épouse de lord Duncan-Ascott habitait, au quatrième, un logement composé d’une pièce et d’une cuisine.
En face du logis de Nini, sur le même palier, se trouvait une chambre misérablement meublée de deux grabats et d’une table. Cette chambre ou pour mieux dire ce repaire servait d’asile occasionnel et provisoire aux deux meilleurs amis de Nini Guinon, les apaches parisiens le Bedeau et Beaumôme qui, de temps en temps, venaient là, lorsqu’ils n’avaient rien de mieux à faire, lorsqu’ils ne s’endormaient pas, complètement ivres, sur les berges de la Tamise, ou ne couchaient pas au poste pour tapage nocturne.
Ce soir-là, quarante-huit heures après le départ de Michel pour la France, Nini Guinon était rentrée pompette et le cœur joyeux.
Elle avait, selon son expression, « bien rigolé toute la soirée ». Depuis cinq heures du soir, en effet, on n’avait pas arrêté de faire la bombe. Les hommes, qui par hasard avaient de l’argent, avaient offert un dîner princier, on avait bu ensuite pour fêter le retour du nègre Job, qui décidément ne pouvait s’habituer à sa nouvelle place… Encore un auquel, malgré sa couleur d’esclave, ne convenaient ni l’obéissance ni l’existence régulière qu’impose le service des bourgeois.
On avait donc bien ri et bien bu, mais on s’était surtout amusé de l’idée qu’avait eue Beaumôme de faire absorber un verre de whisky à l’enfant de Nini, au petit Jack.
Daniel avait failli étouffer, et même Nini avait un instant craint de le voir passer de vie à trépas.
Mais le gosse avait fait de telles grimaces qu’il aurait été impossible au plus morose de ne pas se tordre…
À cette abominable scène avait succédé l’orgie habituelle.
Hommes et femmes avaient absorbé verres sur verres, si bien qu’après avoir été mis à la porte du bar où l’on avait bu, c’est à peine si chacun avait pu regagner son domicile.
Pourtant Beaumôme et le Bedeau avaient accompagné Nini jusque chez elle. Il l’avaient aidée à remonter jusque chez elle.
Beaumôme comptant sur l’ivresse de la jeune femme ainsi que sur l’obscurité, avait espéré pouvoir enfin faire sa conquête définitive, devenir son amant. Une fois encore, Beaumôme en avait été pour ses avances. Nini, très gaie pourtant, n’avait pas le cœur à l’amour. Brusquement, au moment où Beaumôme se croyait sûr de la victoire, elle lui avait fermé la porte au nez, le laissant déconfit et titubant sur le palier, en tête à tête avec le Bedeau.
Poursuivant une idée fixe d’ivrogne, Nini Guinon, tout en dévêtant de façon malhabile le pseudo petit Jack, s’efforçait de persuader, l’enfant qu’il ne s’appelait pas Daniel.
Le pauvre gosse, tout écœuré encore par l’affreuse boisson qu’on lui avait fait avaler, s’obstinait à répéter son nom… Or, à chaque fois qu’il disait s’appeler Daniel, une taloche venait lui apprendre qu’il convenait de mentir pour n’être pas battu…
Hélas, l’enfant pouvait-il comprendre ce que voulait cette mégère ?
***
L’ivresse fait voir des choses qui sont ou ne sont pas, mais qui sont extraordinaires. Les vapeurs du whisky engendrent d’étranges images. On doit à l’eau-de-feu nationale de l’Angleterre, des rêves surprenants.
Rêve-t-on, à vrai dire, ou la réalité ne participe-t-elle pas au songe ?
À peine Nini Guinon s’était-elle endormie qu’elle sentit entre deux eaux, que quelque chose n’allait pas. Étendue sur le dos, la bouche ouverte, le souffle court et précipité, la tempe lui battait comme un soufflet de forge. Tous les muscles de son corps se contractaient. Des milliers de piqûres d’épingles viennent lui chatouiller l’extrémité des doigts, la plante des pieds. Elle rêve à son passé : le logement de la rue Saint-Fargeau, l’assassinat du garçon de recette par Paulet, son amant, le mariage avec Ascott, la naissance de l’enfant… Oui, ce sont les douleurs de l’accouchement… Elle ouvre les yeux. Où se trouve-t-elle ? Mais dans sa chambre de Belmont Street, au quatrième. Un léger courant d’air passe sous le battant de la fenêtre et le rayon de lune orne l’apparition de reflets argentés. À coup sûr, c’est une forme humaine. Un fantôme de femme, dirait-on, tout noir, un éclat doré à hauteur de la nuque. Elle se glisse très lentement vers le lit où repose Nini.
– À boire, crie Nini, qui a voulu dire autre chose, mais sans y parvenir.
Plainte sourde du petit Daniel. Nini se dit : je me rendors. Mais comment se fait-il qu’elle puisse voir, si elle dort, l’apparition s’approcher de l’enfant, relever le petit Daniel, le serrer contre elle, avec des gestes câlins… La plainte se transforme en gazouillis, en chant attendri ?
– Ce n’est pas Daniel, c’est le petit Jack, pense Nini. Pourvu qu’Ascott ne sache rien.
– Malheur ! crie Nini.
Pourquoi ? Parce qu’il lui semble que l’apparition est repartie par où elle est venue : la fenêtre.
Et la femme du noble lord se réveille, glacée.
– Daniel, appelle-t-elle, le cœur serré par son rêve. Rien.
Elle se lève. Elle allume la lampe à pétrole. Le logement est vide. Le petit Daniel a disparu. Nini Guinon s’est laissé voler son enfant.
– Ah ! nom de Dieu de nom de Dieu, crie-t-elle.
***
Quelques instants plus tard les cris de l’ivrognesse réveillaient le voisinage.
Beaumôme et le Bedeau surgissent, la mine effarée, demandent de quoi il s’agit…
Nini Guinon hurle :
– On m’a volé mon fils… mon Jack… je vais me plaindre à la police, je veux qu’on le retrouve…
– Ça va bien, murmure à l’oreille de Nini le colossal Bedeau, tâche donc de la boucler… tout à l’heure il fera jour, on s’occupera de retrouver ton salé…
– Bouge pas, dit Beaumôme, ça ferait du vilain si jamais les policemen montaient ici, rapport à ce que, entre nous soit dit, le môme qu’on t’a soufflé et ton fils, le petit Jack, c’est pas tout à fait la même chose… des fois que la justice s’aviserait…
Nini approuve du geste le pâle voyou.
Elle a compris.
Il faut se taire, en effet…
Dévorant sa colère, ne sachant à qui s’en prendre, furieuse à la fois contre elle-même et contre les événements, Nini Guinon, pensive, retourne dans son bouge.
Derrière elle, à pas de loup, se glisse Beaumôme… Nini Guinon est si absorbée qu’elle ne l’a pas entendu entrer…
Le pâle voyou a cru l’occasion bonne. Audacieusement, il pince la taille de celle dont il convoite les charmes depuis longtemps.
Hélas, ce n’est pas encore l’heure où ses vœux seront exaucés…
Nini est moins que jamais disposée à subir les fantaisies de Beaumôme… Elle se retourne tout d’une pièce, et d’un violent coup de poing met en capilotade l’œil et le nez de son amoureux…
Celui-ci en maugréant, prend la porte à toute allure.
Nini demeure seule chez elle. Le jour se lève. Machinalement, la mégère se penche à la fenêtre, scrute des yeux la mer des toits innombrables qui s’étendent à perte de vue devant elle, espérant qu’elle y découvrira quelque trace, quelque indice du petit Daniel…
19 – LE POLICEMAN 416
– Hop ! policeman… que diriez-vous policeman, si l’on vous demandait de lever les yeux jusqu’à ce mur qui est devant vous, et de donner votre opinion ?
– Je dirais, gentleman, que c’est là une question saugrenue, qu’il ne m’est pas nécessaire d’examiner…
– Que diriez-vous, policeman, si on vous faisait remarquer que ce mur immensément vieux est muni, dans sa partie supérieure, de crampons qui forment une véritable échelle, par laquelle on peut monter sur les toits ?…
– Je répondrais que ce n’est pas là un chemin d’honnête homme, et je conseillerais à qui me parle de passer son chemin…
– Que diriez-vous, policeman…
– Que diriez-vous, gentleman, si je vous invitais à faire demi-tour et à déguerpir ?
– Que diriez-vous, policeman, si je refusais de partir…
– Que diriez-vous, vous même alors, si je vous arrêtais ?…
Cette étrange conversation avait lieu dans une rue écartée de Whitechapel, précisément dans Belmont Street, entre un robuste policeman – le « 416 » – et un gaillard aux apparences non moins solides, modestement vêtu…
Il était aux environs de quatre heures du matin. Une aube pâle pointait au-dessus des toits noirs de la ville, qui se silhouettaient sur le ciel jaune, en allure d’ombres chinoises.
Un silence absolu régnait alentour. À peine, de temps en temps, une rumeur sourde se percevait-elle au loin, ou encore le bruit d’une course effrénée, d’une bataille que les chats de la Cité livraient aux innombrables rats qui pullulent dans le quartier pauvre et populeux de Londres.
Le policeman et le civil s’étaient rapprochés l’un de l’autre, et tout en parlant à mi-voix, comme s’ils redoutaient d’être entendus, ils s’étaient toisés du regard. Désormais, les deux hommes étaient à se toucher, s’observant les yeux dans les yeux, cherchant à se comprendre.
La menace du policeman n’avait pas paru effrayer outre mesure son interlocuteur.
Ce personnage ironique, qui semblait insuffisamment respecter l’autorité, synthétisée par l’uniforme, avait sans doute l’habitude de se faire arrêter, et ne craignait rien.
Ou alors avait-il droit à l’indulgence de la police ?
Cette dernière hypothèse devait être la bonne. Le civil se pencha à l’oreille du policeman, et d’une voix railleuse, souffla :
– Que diriez-vous si j’étais Shepard ? détective, membre du Conseil des Cinq ?
Le policeman ne sourcilla pas :
– Je vous dirais de montrer votre carte, déclara-t-il.
Il achevait à peine sa phrase que son vœu était exaucé.
Le policeman, aussitôt rectifia la position, esquissa un salut : c’était bien le chef, celui qu’il avait devant lui.
Mais à peine avait-il fait cette démonstration de politesse que le visage du policeman, qui venait de s’empourprer d’une rougeur subite, affectait à son tour une expression d’ironie :
– Que diriez-vous à votre tour, Monsieur Shepard, si moi-même j’étais…
Mais le mystérieux gardien de l’ordre public s’arrêta net, sans doute ne jugeait-il pas opportun de sortir de l’anonymat que lui concédait l’uniforme.
Shepard, au surplus, avait reculé de quelques pas. Il avait gagné l’angle de la rue, rasant les murs, frôlant les façades, en homme habitué à marcher sans bruit…
Soudain il revenait précipitamment, interpellait à nouveau le policeman :
– Hum, murmurait-il, ça sent le gibier par ici, vous allez m’aider…
Celui-ci se gratta le menton et objecta :
– C’est que, monsieur Shepard, je ne suis pas de service… ça n’est pas mon quartier… tout de même je vous donnerais bien volontiers un coup de main… mais excusez-moi si je ne suis pas un aussi bon guide que je le voudrais, je vous répète, ce n’est pas mon secteur…
– En effet, reconnut Shepard qui venait de constater en considérant d’un coup d’œil rapide la manche du policeman, que celui-ci ne portait pas en évidence le brassard bleu et blanc caractéristique du gardien de la paix en service, en effet, je m’en aperçois, mais que faisiez-vous donc par ici ?… à cette heure ?… dans ce quartier perdu ?
Le policeman eut un sourire. Shepard rit à son tour :
– Parbleu, je comprends, fit-il, vous sortez au moins de chez votre petite amie…
– Hé ! hé !…
Mais le membre du Conseil des Cinq avait mieux à faire que de s’inquiéter des amours du policeman. En deux mots il lui expliquait :
– Je cherche dans ce coin un individu suspect dont je tiens à connaître les moyens d’existence et dont il importe que j’identifie le domicile. Cet homme habite un hôtel meublé dont la porte est à cinquante mètres de nous… la voyez-vous là… à droite ? tout à côté du bar ?
– En effet, détective, je vois la maison que vous désignez…
– Cet individu, poursuivit Shepard, est un Français. On l’appelle le Bedeau… je n’ai pas besoin de vous en dire plus. Il m’a semblé tout à l’heure que précisément les toits de la maison où il demeure présentaient une activité anormale…
Le policeman interrompit le chef :
– Bien que n’étant pas de service, je crois monsieur Shepard, avoir fait la même remarque que vous, il m’a semblé, voici dix minutes environ, voir quelqu’un se glisser le long de cette corniche…
– Une femme, n’est-ce pas ? interrogea Shepard…
– Une femme ? non, répliqua le policeman après une légère hésitation, je crois plutôt que c’était un nègre…
– Policeman, reprit le détective, ne perdons pas une minute, suivez-moi… Êtes-vous armé ?
– Bien que n’étant pas de service, répondit le policeman, j’ai toujours mon revolver chargé de six balles.
Se hissant sur un muretin haut de deux mètres environ, et profitant des crampons de fer dont le détective Shepard avait signalé l’existence quelques instants auparavant, les deux représentants de la police londonienne atteignirent rapidement le niveau des toits.
Cette ascension achevée, ils se trouvèrent à la hauteur d’une multitude de cheminées qui se dressaient vers le ciel, isolées au milieu des toitures de tuiles, ou alors adossées à des fenêtres mansardées qui s’ouvraient, soit sur la rue, soit sur des courettes intérieures.
Shepard devait savoir exactement où il voulait aller, car, avec une adresse d’acrobate, il passait d’un immeuble à l’autre, montait sur des charpentes pointues, s’accrochait à des gouttières, avec une habileté toute professionnelle.
Le policeman, nullement gêné dans son lourd uniforme, le suivait sans la moindre difficulté.
Le membre du Conseil des Cinq s’en aperçut et se félicita que le hasard l’eût mis en présence d’un second aussi habile à se promener dans ces parages qu’à monter la garde sur un refuge au milieu du Strand.
Combien de temps cette promenade aérienne allait-elle durer ?
Shepard, soudain, fit un signe de la main à son compagnon, lui signifiant de s’arrêter.
Le détective s’accroupit derrière une fenêtre, prêt à bondir si d’aventure quelque chose surgissait.
Une fenêtre venait de se relever : un individu à la face patibulaire avait passé le haut du corps par cette fenêtre, et considéré d’un air méfiant les toits sur lesquels elle donnait.
À peine toutefois avait-il fait ce geste qu’il avait eu un brusque recul en arrière, étouffa un cri, tenta de disparaître. Trop tard !
Shepard, plus vif que l’éclair, l’avait appréhendé par le poignet, avait sauté avec lui à l’intérieur de la maison, le maintenant vigoureusement.
Quant au policeman qui avait suivi le mouvement de son chef, il avait bondi à son tour par la croisée entrebâillée dans la pièce qu’elle faisait communiquer avec les toits.
Les deux policiers se trouvaient dans la mansarde, à peine éclairée par une lampe fumeuse. Deux lits sordides constituaient le seul ameublement de cette pièce, avec une grande malle noire et plate, dont le couvercle ouvert montrait un intérieur sordide, encombré d’objets hétéroclites : vieux vêtements, bouteilles vides, objets de toilette, chaussures dépareillées…
Shepard qui n’avait toujours pas lâché son homme, venait d’allumer sa lanterne de poche qu’il braqua en plein sur le locataire de la mansarde. Le policier eut un geste de désappointement :
– Ce n’est pas lui, murmura-t-il…
Mais, chose curieuse, en même temps qu’il marquait son dépit, le policeman qui l’accompagnait avait laissé échapper une exclamation de satisfaction :
– Comment vous appelle-t-on ? interrogea Shepard en secouant son prisonnier…
Celui-ci articula lentement :
– Beaumôme.
L’interrogatoire se poursuivit :
– Qui est votre compagnon de chambre ?
– Le Bedeau.
– Où est-il ?
– Je ne sais pas.
Shepard, un peu interloqué par la netteté des réponses qui lui étaient faites, s’arrêta. Beaumôme s’enhardit alors. Il avait compris qu’on ne lui en voulait pas à lui personnellement, dès lors il était tout prêt à se montrer aimable avec la police dans l’espoir que celle-ci ne tarderait pas à s’en aller…
– Le Bedeau, affirma-t-il effrontément, est parti depuis une dizaine de jours pour la France. Depuis il n’est pas revenu… J’en suis même fort ennuyé car il ne m’a pas laissé sa part de loyer, et je me demande comment je paierai le logeur à la fin de cette semaine…
Beaumôme mentait.
Son interrogatoire avait lieu précisément une demi-heure à peine après la scène au cours de laquelle il avait essayé d’aller consoler Nini dont l’enfant venait de disparaître… En rentrant dans leur chambre il n’avait pas retrouvé le Bedeau.
Peu importait, du reste, à Beaumôme, pourvu qu’on le laissât tranquille.
Beaumôme poussa un soupir de satisfaction.
Le détective venait de le lâcher.
À mots précipités, il murmurait à l’oreille du policeman :
– L’individu que je cherche n’est peut-être pas très loin… nous allons fouiller l’étage, faites-moi le plaisir de visiter les logements du côté gauche, moi je verrai le reste… Le Bedeau est un homme gros, glabre et chauve… arrêtez-moi tous ceux qui répondront plus ou moins à ce signalement… Quant à vous, poursuivit le détective en s’adressant à Beaumôme, défense de quitter votre logement jusqu’à nouvel ordre.
Beaumôme pour toute réponse alla s’étendre sur son grabat…
Les deux policiers s’étaient séparés.
Sans la moindre vergogne, l’un et l’autre effectuaient leurs perquisitions domiciliaires.
Elles avaient quelque chose de sinistre et de déconcertant, de macabre, leurs incursions dans ces misérables logis où grouillait une foule innombrable d’individus dépenaillés…
Shepard d’un côté, le policeman de l’autre, lorsqu’un coup violent frappé à la porte ne leur suffisait pas pour se faire ouvrir, crochetaient froidement les serrures, projetaient à l’intérieur des mansardes la lueur aveuglante d’une lanterne sourde, puis refermaient les portes s’ils n’avaient rien découvert de suspect, avant même que les habitants surpris dans leur sommeil aient pu s’apercevoir de ce dont il s’agissait…
Cependant, le policeman, qui venait de frapper à un logement dont l’entrée se trouvait tout au fond du couloir vit, derrière la porte qui s’entrebâillait, surgir un énorme nègre, gris de peur.
– Bon monsieur, dit le nègre, moi pas méchant. Moi rien fait. Moi pas aller en prison. Ici personne.
Le policier l’écarta sans l’écouter et s’introduisit dans le logement.
Une femme devait habiter ici : des jupes pendaient au mur, des chapeaux à plume étaient accrochés aux clous. Des bottines sans boutons voisinaient sur la table-toilette avec un peigne édenté, le savon encore humide où collaient les épingles à cheveux… Partout, un désordre à l’avenant. Le policier paraissait prodigieusement intéressé, en proie à une sorte de passion, presque. Tellement, qu’il en parlait à mi-voix, répétait un nom comme une litanie :
– Nini… Nini… Nini Guinon…
Un peu après, il ajouta :
– La misérable !… Quelle déchéance !
Puis, après cette minute d’émotion, il manifesta une surprenante activité, ouvrant les placards, fouillant les tiroirs sans rien négliger, inventoriant jusqu’au moindre recoin de la pièce.
Au moment où il avait mis la main sur un petit coffre noir, le nègre resté silencieux devant la porte, avait poussé un gémissement de terreur, et gémit :
– Non… Non… C’est pas moi… Job pas voleur…
Puis il avait bondi hors de la mansarde et plongé dans l’escalier noir… au bas duquel un grand cri avait éclaté… En se sauvant, le pauvre Job devait avoir fait une chute grave.
Sans broncher, le policier avait ouvert le coffret, il en avait extrait une pellicule photographique aussitôt glissée dans la poche intérieure de sa tunique. Son visage était transfiguré, il rayonnait.
– Par exemple, murmura-t-il, c’est un coup de veine ou je ne m’y connais pas. Non, véritablement, c’est de la chance…
Mais une porte s’entrebâillait.
Était-ce le Bedeau, pourchassé par Shepard, qui, ayant échappé aux premières recherches, tentait de fuir ?
D’un bond, le policeman fut à l’endroit d’où le bruit partait. Une porte, en effet, s’était ouverte, celle de la mansarde par la fenêtre de laquelle le détective et le policier étaient entrés quelques instants auparavant…
Mais ce n’était pas le Bedeau que le policeman aperçut, mais Beaumôme, Beaumôme attiré par le bruit de la chute de Job, et qui venait aux renseignements.
Le policeman posa la main sur l’épaule de l’apache.
Décidément, c’était un policeman bizarre, voilà qu’il s’exprimait dans le plus pur des argots de Paris :
– La Nini Guinon… elle s’est débinée de sa piaule ? Tu dois savoir ousqu’elle a cavalé ? Jaspine…
Subjugué, Beaumôme répondit sans barguigner :
– La Nini, fit-il lentement, comme à regret, all’ s’est pourtant ramenée ici ce soir, vers les douze plombes… même qu’elle était fin saoule… Puis, comme ça sur le coup de deux heures, on l’a entendue qui gueulait tant que ça peut…
– Pourquoi ?
– Est-ce que je sais, moi…
– Allons… allons… poursuivit le policeman, ne fais pas de magnes, autant te mettre à table tout de suite… c’est peut-être le meilleur moyen pour éviter la boîte…
– Je crois que la Nini gueulait rapport à ce qu’on lui a chauffé son gosse…
– Chauffé son gosse ?
– Oui, le mignard s’est barré… or, probable qu’il ne s’est pas carapaté tout seul comme ça, dans la nuit… faut croire plutôt que c’est quelqu’un qui aura eu envie de se payer un salé sans avoir la barbe et l’honneur de le mettre au monde…
– Qu’est-ce qu’elle est devenue ensuite ?
– Probable qu’elle cavale après le salé…
La conversation s’interrompit.
Shepard, de l’étage inférieur, appelait impérativement :
– Policeman ?
L’interpellé rompit aussitôt l’entretien qu’il avait avec Beaumôme, laissant libre l’apache étonné de tant de condescendance, puis, à pas pressés, descendit l’escalier pour rejoindre son chef…
– Un petit whisky chaud, policeman ?
– Ma foi, monsieur Shepard, ça n’est pas de refus ; bien que n’étant pas de service, je n’ai pas mal travaillé.
Les deux policiers, qui, une demi-heure auparavant, étaient encore dans l’immeuble louche et mal fréquenté de Belmont Street, profitaient désormais du petit jour levé, et de l’ouverture de quelques boutiques pour se réconforter.








