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La guêpe rouge (Красная оса)
  • Текст добавлен: 4 октября 2016, 03:51

Текст книги "La guêpe rouge (Красная оса)"


Автор книги: Марсель Аллен


Соавторы: Пьер Сувестр
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Hélas, Bouzille n’avait pas menti. Comme la nuit tombait, Jérôme Fandor vit accourir vers l’automobile une grande bande joyeuse parmi lesquels il reconnut en effet Mario Isolino et la jolie Nadia, une bande de bohèmes qui s’empressaient autour de la voiture, et, avec de grands éclats de rire, ayant l’air de s’amuser follement, s’occupaient à la pousser, cependant que Bouzille, campé au volant, cornant sans discontinuer, hurlait de toutes ses forces :

– Pas si vite, pas si vite, je ne veux pas avoir d’accident !

***

Or, tandis que Fandor se rendait ainsi à Enghien dans l’intention d’interroger Sarah Gordon et, en fait, passait son après-midi à interroger Bouzille, à le surveiller, une scène tragique se déroulait au Palais de Justice.

Régulièrement saisi de l’instruction de Fantômas, M. le juge Germain Fuselier, conformément à la loi, faisait extraire le bandit du dépôt, dans l’intention de le soumettre à un interrogatoire de forme, à l’interrogatoire d’identité.

Encadré de six gardiens, précédé de quatre gardes municipaux, Fantômas avait été conduit de la souricière au cabinet du juge d’instruction.

– Monsieur le juge, déclara-t-il, en saluant le magistrat au moment où il entrait dans son cabinet, je suis fort heureux de vous voir et je vous prie de croire au plaisir que j’éprouve à ce que mes affaires soient confiées à vos soins.

– Fantômas, répondit le juge, je ne suis pas ici pour écouter vos plaisanteries, ou recevoir des félicitations. Je vous engage même vivement à changer d’attitude. Ignorez-vous qu’une bonne fois pour toutes, la Justice pense en finir avec votre triste personnage ?

– La Justice peut penser tout ce qu’elle veut, répliqua tranquillement le bandit, et je puis dire ce que bon me semble. Ne vous fâchez pas, monsieur le juge. D’ailleurs, j’ai l’intention de me confiner strictement dans mon rôle d’accusé. En conséquence, je ne sais rien de ce que l’on me reproche. Veuillez m’apprendre, monsieur, pourquoi j’ai été arrêté.

Fantômas souriait en parlant, car il était véritablement difficile à Fuselier de lui répondre. Il était incriminé de tant de forfaits, le génie du crime, qu’il eût fallu sans doute de longues heures pour expliquer les motifs de sa détention. Pourtant, M. Fuselier répondit sans se départir de son calme :

– Vous êtes arrêté, Fantômas, pour de nombreux assassinats, j’aurai à vous en parler en détail au cours de l’instruction, mais si vous tenez à savoir quel est le motif de l’inculpation que je vais relever en premier lieu, je ne vous le cacherai pas. Vous êtes l’assassin présumé de lady Beltham.

Or, à ces simples mots, Fantômas avait pâli. En dépit des gardiens qui l’entouraient, prêts à se jeter sur lui, à l’immobiliser cm moindre mouvement qu’il tenterait, il se leva :

– Monsieur Fuselier, hurla le bandit, vous pouvez m’inculper de tous les crimes qu’il vous plaira, mais je vous interdis une accusation aussi lâche, aussi mensongère ! Si je suis ici, si je suis prisonnier, c’est précisément parce que j’ai voulu prouver à Juve que je n’étais pour rien dans la mort de lady Beltham. Certes, j’ai de nombreux meurtres sur la conscience, je ne m’en cache pas, je ne nie rien. Je suis supérieur à la destinée et vous n’êtes pas encore près de m’entendre demander pitié. Mais il y a quelque chose que je ne saurais admettre, c’est que l’on m’accuse d’avoir tué une femme que j’aimais, une femme qui, jadis, a donné sa vie pour moi. Je suis un assassin, soit, je ne suis pas un lâche.

Il y avait quelque grandeur et de la sincérité dans la protestation de Fantômas. M. Fuselier le sentit si bien qu’il n’insista pas.

– Nous verrons, dit-il simplement, à étudier cela plus tard. Ce ne sont point les motifs d’accusation qui manquent.

– En effet, railla Fantômas. Et je crois, monsieur Fuselier qu’il se passera quelque temps avant que vous puissiez clore votre dossier.

Fantômas allait encore plaisanter, mais le magistrat, d’un geste l’interrompit.

– Il suffit, je vais procéder à l’interrogatoire d’identité. Votre nom ?

Or, à ces mots, Fantômas déjà changeait d’attitude, il eut un grand sourire :

– Monsieur Fuselier, s’il vous plaît, une question.

– Laquelle ?

– N’y a-t-il pas un article du code qui m’autorise à ne point vous répondre tant que je ne suis pas assisté d’un avocat ?

– En effet.

– Alors, faites-moi reconduire dans ma cellule, je n’ai pas choisi de défenseur.

Et comme M. Fuselier demeurait muet en face de cette exigence, des plus légales d’ailleurs, Fantômas ajoutait :

– Oh ne croyez pas, d’ailleurs, que j’aurai beaucoup de mal à me trouver un défenseur, monsieur Fuselier. Depuis hier soir, j’ai reçu exactement cent quarante-quatre lettres de jeunes avocats désireux de plaider pour moi, et de se faire ainsi une fructueuse publicité. Mieux, mon gardien, je le tiens de lui-même, a reçu sept gratifications de sept grands maîtres du Barreau, qu’il m’a d’ailleurs, tous, également recommandés. Enfin, je pense que le directeur de la prison, le directeur du Dépôt plutôt, ne s’est pas, pour rien, donné la peine de descendre me rendre visite. Il a prononcé un nom, le nom d’un des plus célèbres membres du Conseil de l’Ordre, je ne doute pas qu’il n’ait voulu rendre service à l’un de ses bons amis. Même vous, monsieur Fuselier, vous avez sans doute quelqu’un à me recommander ?

La raillerie était si forte, si dure, Fantômas semblait si bien rabaisser la dignité de l’ordre des avocats, en estimant que chacun désirait défendre sa cause pour se tailler une réclame, que M. Fuselier sentit la colère l’envahir :

– Assez, ordonna-t-il, taisez-vous ! Vous êtes ici un prévenu et vous ne devez parler que lorsque je vous interroge. Vous ne voulez me répondre qu’en présence d’un avocat, soit, c’est votre droit, mais mon droit est aussi de vous contraindre à prendre un défenseur. Je vous donne quarante-huit heures pour choisir qui vous voudrez. Si dans ce délai vous n’avez pas désigné un défenseur, Fantômas, je demanderai qu’il vous en soit commis un d’office.

– Ce sera bien inutile.

Il allait ajouter un mot de dédain encore. M. Fuselier ne lui en laissa pas le temps :

– Reconduisez l’inculpé en cellule, ordonna-t-il.

Les gardes entraînèrent Fantômas. Mais comme la porte du cabinet d’instruction s’ouvrait, le bandit se retournait vers le juge :

– Voyez, disait-il, toutes ces robes noires qui m’attendent.

Et Fantômas ne mentait point. Il y avait en effet, dans les couloirs, une nuée d’avocats, tous venus là dans l’espoir d’approcher le bandit et d’obtenir de lui d’être chargé de le défendre.

Fantômas, malheureusement pour ces avides orateurs, n’était pas homme à se décider à la légère. Il repoussa tous ceux qui tentaient de l’approcher, il eut un « non » sec et cassant pour toutes les sollicitations. Sans avoir rien promis, sans avoir écouté personne, il réintégra sa cellule.

Mais, à peine Fantômas était-il dans son cachot, à peine la porte verrouillée s’était-elle refermée sur lui, qu’il se prit à réfléchir.

– Parbleu, disait le maître de l’Épouvante, c’est évident, il faut que je prenne un avocat, mais à qui m’adresser ?

Il réfléchit longtemps, puis, un sourire passa sur ses lèvres :

– Je suis le roi des Bandits, avait murmuré Fantômas, il me faut le roi du Barreau.

4 – AU CABARET DES RACCOURCIS

– C’est entendu, monsieur Sunds, je vous laisse ce vase pour trois cent cinquante francs, y compris le prix de la copie que vous devez en faire, pour que mon mari ne s’aperçoive pas de la vente.

Le personnage à qui s’adressaient ces paroles était le Danois Érick Sunds, chineur de son métier, qui venait de traiter avec M me Faramont, femme du célèbre bâtonnier, un marché des plus avantageux pour lui.

M me Faramont, en effet, qui estimait que les objets d’art dont son mari aimait à s’entourer étaient ruineux, avait trouvé une combinaison tout à fait ingénieuse ; elle les revendait au Danois Érick Sunds pour des prix évidemment peu élevés. Mais M me Faramont préférait revendre à perte que de garder une collection artistique absolument inutile, à son avis.

Pour que M e Faramont ne s’aperçût de rien, le Danois, qui était très habile artiste, faisait une copie des objets d’art ainsi rachetés, et le bâtonnier, ravi de sa collection, vantait à tous ses précieux bibelots, qui n’étaient que des copies réussies.

– Alors, au revoir, monsieur Sunds.

Le Danois semblait hésiter à s’en aller, lorsque M e Henri Faramont entra lui-même dans la pièce :

– Tiens, bonjour, cher monsieur, fit-il s’adressant à Sunds, comment va ?

– Très bien, maître, je venais justement vous voir pour vous proposer une affaire intéressante.

M me Faramont, un peu gênée, car elle se sentait légèrement coupable vis-à-vis de son mari, se retira, et le bâtonnier, rapidement, se dirigea vers la salle à manger où l’attendait son déjeuner.

– Venez avec moi, monsieur Sunds, je suis horriblement pressé, nous parlerons, si vous le voulez, pendant que je déjeunerai.

Les deux hommes pénétrèrent dans la pièce et tout en offrant un siège au chineur, M e Faramont reprenait :

– Alors quelle est-elle, cette superbe affaire ?

– Voici, fit Sunds. En ce moment, je connais une potiche admirable dont le détenteur, ou plutôt la détentrice, se déferait à bon compte. Il s’agit d’un brûle-parfum ancien. Un chine de la famille verte de la plus belle et authentique espèce.

– Ah, s’écria M e Faramont fort intéressé, et où peut-on voir cette potiche ?

– Tout près de chez votre beau-frère, à Ville-d’Avray, dans une villa voisine de chez lui.

– Tiens, justement je dois y aller dîner après-demain, nous prendrons rendez-vous, si vous le voulez, et j’irai voir avec vous cette merveille. Vous me retrouverez à la gare Saint-Lazare.

– C’est entendu, maître, je vous attendrai au train de six heures, après-demain soir, nous ferons route ensemble.

Les deux hommes échangèrent une cordiale poignée de main et M e Faramont, ayant terminé son repas, se dirigea vers son cabinet de travail, où son fils Jacques, avocat depuis quelques jours, s’occupait à dépouiller le volumineux courrier du bâtonnier.

– Y a-t-il quelque chose d’intéressant, Jacques ? demanda M e Faramont.

– Deux lettres de l’avoué d’Orléans, répondit Jacques, puis voici un nouveau client, je ne connais pas son nom, il annonce sa visite pour demain, papa.

– Et cette lettre ? demandait l’avocat en voyant que son fils dissimulait une enveloppe de laquelle il venait de retirer un papier mauve.

Le jeune homme rougit jusqu’aux oreilles.

– Ce n’est pas pour toi, dit-il, mais c’est pour moi. C’est personnel.

Le bâtonnier sourit.

– As-tu donc déjà des clients ?

– Mais pourquoi pas ? fit Jacques. Je suis inscrit à l’assistance judiciaire.

– Ce ne sont pas les clients de l’assistance judiciaire qui vous envoient des lettres qui sentent aussi bon. Enfin, petit, cela te regarde, je ne suis pas un père sévère.

Jacques changea volontiers le sujet de la conversation, car la lettre qu’il avait découverte mêlée au volumineux courrier de son père, bien qu’elle lui fût destinée, provenait en effet de sa petite amie, Brigitte.

Elle lui demandait un rendez-vous et Jacques, tout en continuant à dépouiller le courrier paternel, cherchait un moyen de s’éclipser le soir même pour aller la retrouver, lorsque, brusquement, de ses doigts tomba une nouvelle lettre qu’il tenait.

– Ah par exemple, dit-il, voilà quelque chose, papa, qui n’est pas ordinaire !

L’avocat, qui précisément venait de se lever de son bureau pour aller à sa bibliothèque chercher dans un livre un renseignement de jurisprudence, ne s’étonna pas outre mesure de la surprise manifestée par son fils. Il savait par expérience que les avocats, et surtout le bâtonnier, reçoivent des lettres de toute nature.

Le bâtonnier prêta l’oreille, son fils venait d’annoncer :

– La lettre porte le cachet de la prison de la Santé.

Puis le jeune homme lut à haute voix :

Monsieur le bâtonnier.

Le roi des criminels doit être défendu par le roi des avocats. Hiérarchiquement, vous êtes leur chef suprême eu égard à votre qualité de bâtonnier, et c’est pourquoi j’ai estimé qu’il était correct de ma part de vous accorder l’honneur de m’assister à l’instruction de mon procès et de me défendre, s’il y a lieu, devant la cour d’Assises. Je vous recevrai volontiers quand il vous plaira de me rendre visite, à ma cellule de la Santé, où je viens d’être transféré.

L’avocat interrompit son fils.

– C’est une mauvaise plaisanterie, fit-il, et quel est l’impertinent qui se permet de m’adresser une semblable lettre ?

– Père, père, cette lettre porte la signature de Fantômas.

***

Quelques heures après, le soir même de l’arrivée de cette lettre bizarre, M e Faramont était assis dans son salon entre sa femme et son fils. On avait fini de dîner. Jacques n’était pas sorti, contrairement à ses intentions premières et avait envoyé un télégramme à Brigitte pour lui demander de remettre le rendez-vous au surlendemain.

L’heure était grave, en effet, et le jeune homme n’avait pas osé quitter la maison de ses parents. Pendant tout le dîner on avait parlé de choses vagues, insignifiantes, mais sitôt les domestiques éloignés, la conversation s’engagea entre les deux époux et leur fils sur le sujet qui leur tenait à cœur depuis le matin.

– Mon cher ami, risqua M me Faramont d’un ton un peu hésitant, si vous voulez que je vous donne un conseil, c’est de ne pas vous charger de cette cause.

M e Faramont hocha la tête.

– C’est en effet mon intention, je ne veux pas défendre Fantômas et, au surplus, il y a beaucoup d’autres avocats plus qualifiés que moi pour présenter la défense de ce monstre abominable.

Le bâtonnier ajouta en souriant :

– Je n’ai rien dit cet après-midi au Palais de la proposition que m’a faite ce bandit, mais j’ai appris que tous les avocats d’Assises passent leur temps depuis l’arrestation de Fantômas, soit dans les couloirs de l’instruction, soit au greffe de la Santé et font leurs offres de service à ce sinistre individu.

Le bâtonnier se retourna vers son fils :

– Et c’est même là, mon cher enfant, un exemple dont tu feras bien de t’inspirer pour ne pas le suivre. Rien n’est dégradant, incorrect même de la part d’un avocat, comme de solliciter des causes, même des causes importantes.

Jacques approuvait son père. Il objecta cependant :

– Le procès de Fantômas sera une cause célèbre et l’avocat qui sera chargé de sa défense passera du coup à la postérité.

– C’est exact, évidemment.

– Vraiment ?

– Fantômas, reprit le bâtonnier, est le plus grand criminel qui soit connu de nos jours et il ne semble pas qu’il puisse mériter la moindre pitié. Toutefois, le rôle de l’avocat chargé de sa défense sera beau entre tous. Il y aura vraiment des trésors d’éloquence à dépenser au sujet de cet assassin, mais de cet assassin génial et malgré tout, il faut l’avouer, véritablement supérieur comme intelligence et habileté.

– Papa, s’écria Jacques, pourquoi ne plaiderais-tu pas pour Fantômas, après tout ?

– Mais pour plusieurs raisons, mon enfant ! D’abord, je ne suis pas un avocat d’Assises mais bien un avocat d’affaires. Je ne tiens guère, en outre, à avoir un semblable client. Enfin, il ne manquera pas de collègues pour remplir ce devoir, et j’insiste sur le mot, car ce sera un « devoir » non un plaisir, que de plaider pour Fantômas.

M me Faramont intervint :

– J’en suis à me demander si vous ne devriez pas accepter. En somme, il vous a choisi. Et puis, si réellement ce procès est sensationnel…

– C’est vrai, reconnut le bâtonnier, il m’a choisi, mais il m’a plutôt choisi en qualité de bâtonnier qu’en qualité d’avocat.

– Eh bien, fit Jacques, n’est-ce pas là une preuve de délicatesse de sa part ? Je sais bien que sa lettre était un peu cavalière et que Fantômas semblait prétendre te faire un grand honneur en te désignant pour son défenseur, mais enfin, cela n’empêche qu’il n’a pas manqué de perspicacité.

M me Faramont revint à la charge :

– Il est d’ailleurs difficile de refuser ces choses-là. Oh, bien entendu, je comprends que vous n’alliez pas le solliciter, mais puisqu’il vient à vous, il faudrait peut-être accepter ? Et puis, poursuivait la brave femme, Fantômas est si puissant, si terrible… Peut-être vous voudrait-il du mal si vous refusiez de prendre sa cause en main ?

– Ce n’est pas là une considération qui pourrait me décider. Mais, si j’accepte cette cause, ce sera uniquement parce que je me considérerai comme ayant été désigné d’office. Fantômas, en somme, n’a pas de préférence et, au lieu de s’en rapporter au bâtonnier sur le choix de son défenseur, il demande à ce dernier d’être son avocat. Évidemment, il y a là une question de conscience qui me fait réfléchir.

– Henri, s’écria solennellement M me Faramont, vous venez de trouver l’argument juste, il va falloir défendre Fantômas !

***

– Allez, rappliquez, mam’zelle, il ne faut pas vous effrayer si c’est haut. Quand on est monté sur le toit de Paris, on n’a plus qu’à descendre. C’est égal, qu’est-ce qu’elles prennent, mes vieilles guibolles !

Soufflant, suant et geignant sans interruption depuis qu’il avait commencé l’ascension des escaliers qui mènent au Sacré-Cœur, Bouzille s’arrêtait en cours de route, à quelque distance du sommet de la butte.

Il était environ six heures du soir et la jeune femme qui l’accompagnait, en le voyant si essoufflé, ne pouvait s’empêcher de sourire :

– Mon pauvre Bouzille, murmura-t-elle, je suis vraiment désolée de t’imposer une promenade pareille.

Mais le vieux chemineau était aussitôt consolé par cette bonne parole. Un large sourire illumina sa face sur laquelle ruisselaient de grosses gouttes de sueur.

– Mam’zelle Hélène, fit-il, vous savez bien que pour vous j’irais jusqu’au bout du monde et que je grimperais par une corde lisse jusqu’au sommet de la tour Eiffel.

Il ajouta cependant :

– Et j’aime à croire que ce serait moins dur que de monter à Montmartre.

Après avoir soufflé un instant, les deux compagnons, cependant, achevèrent leur ascension.

La fille de Fantômas, ainsi qu’elle l’avait promis quelques jours auparavant à Bouzille, était venue lui rendre visite et le chemineau l’avait renseignée sur le sort de la voiture automobile confiée à ses soins :

– On est très bien arrivés, mam’zelle Hélène. Les copains et moi, on a déposé l’auto devant la Sûreté. Personne n’a voulu se charger de la rendre, alors j’ai préféré perdre la prime parce qu’on ne sait jamais, avec les types de la préfecture, vaut mieux éviter de leur rendre service. J’ai guetté et j’ai vu deux agents rentrer la voiture et pousser des cris d’ahurissement en reconnaissant que c’était l’auto de Nalorgne et Pérouzin.

Hélène, désormais rassurée sur le sort de l’automobile, allait quitter Bouzille, et prenait déjà congé du chemineau, lorsque celui-ci, aimablement, lui déclara :

– Si vous voulez accepter de dîner avec moi, mam’zelle Hélène, je connais un chic restaurant à Montmartre, où nous serons fort bien. Et ça me ferait plaisir de causer d’un tas de choses avec vous.

Hélène avait accepté. La jeune fille et le vieux chemineau arrivèrent à la rue des Saules, où Bouzille avait affirmé connaître un très chic restaurant.

Tout simplement un établissement fort modeste au nom quelque peu sinistre, le restaurant se nommait en effet : Cabaret des Raccourcis.

Malgré cette appellation équivoque, le Cabaret des Raccourcisn’était pas trop mal famé. Ceux qui venaient y prendre leur repas pour la somme modique d’un franc cinquante, étaient pour la plupart des artistes du quartier, des rapins, des modèles.

En entrant avec Hélène, Bouzille salua de droite et de gauche, avec une affectation d’élégance qui était de l’effet le plus comique.

– Eh bien ça va, Bouzille ? avait crié une voix.

C’était un homme très grand, robuste, aux cheveux clairs, qui n’était autre que le Danois Sunds, assis à côté d’une femme brune fort jolie.

Bouzille avait répondu « oui » de la tête, mais très correct et très digne, avait fait passer Hélène devant lui et s’était assis à côté de la jeune fille, à une table isolée.

Lorsqu’ils eurent commencé à dîner, Hélène, machinalement, regarda autour d’elle et soudain son visage blêmit à la vue de certains des personnages qui l’entouraient. Elle ne pouvait détacher son regard d’un petit homme brun, à l’allure et à l’accent étrangers et, soudain, un éclair de lumière se fit dans son esprit :

– Bouzille, demanda la fille de Fantômas, quel est cet homme ? Ce n’est pas Mario Isolino, l’Italien de Monaco ?

– Mais oui, mam’zelle Hélène. Vous voyez la femme qui a l’air de causer avec lui, eh bien, c’est Nadia la Circassienne, l’ancienne servante de la princesse Sonia Danidoff. J’crois même qu’elle veut lâcher Érick Sunds pour prendre un autre amant, je ne serais pas étonné que Mario Isolino soit dans ses vues.

Véritable gazette vivante, Bouzille entreprit alors de raconter à Hélène tous les commérages de ce monde de rapins et de faux antiquaires, auquel, depuis qu’il était passé chineur lui-même, il se trouvait mêlé.

Hélène n’écoutait que d’une oreille fort distraite les propos du brave chemineau et, bientôt, ayant terminé son repas, Hélène manifesta le désir de se retirer. Mais Bouzille, qui avait beaucoup de connaissances dans le Cabaret des Raccourciset désirait faire la causette, retint l’attention d’Hélène en lui disant :

– Tiens, v’là un camelot ! Qu’est-ce qu’il peut vendre, le frère ?

–  La Capitale, édition spéciale !

Bouzille, généreusement, donna deux sous au camelot, en lui disant de garder sa monnaie et s’empara de la feuille.

En larges lettres s’étalait un titre :

Fantômas a choisi un défenseur. C’est M e Henri Faramont, bâtonnier de l’Ordre des avocats.

Hélène était devenue blême.

Depuis qu’elle savait son père prisonnier, la pauvre jeune fille se trouvait ballottée entre divers sentiments.

Certes, Hélène avait Fantômas en horreur. Certes, la fiancée de Fandor ne pouvait avoir pour le criminel la moindre affection, le moindre respect. Et cependant Hélène, malgré elle, était envahie par un immense désespoir.

« Je ne peux pas laisser mourir mon père, avait pensé la jeune fille. Coûte que coûte, malgré tout, il faut qu’il échappe au châtiment, c’est mon devoir. Si dur et si terrible soit-il, je ne m’y déroberai pas. »

Hélène songeait que l’éloquence d’un avocat, fût-ce un maître du Barreau, serait vaine contre la liste des forfaits de Fantômas.

Tout à coup, Bouzille, que l’attitude de la jeune fille attristait, chercha à la distraire en lui montrant, à côté d’eux, les deux personnages qu’Hélène avait identifiés : Nadia la Circassienne et Mario Isolino.

Malgré elle, Hélène sourit, car le couple semblait au mieux, et malgré la présence de l’amant officiel, Érick Sunds, assis à leurs côtés, ils se parlaient à voix basse, semblant se faire les plus douces confidences.

Hélène, dont la chaise se trouvait presque adossée à celle de Nadia, malgré elle, entendit soudain la conversation de l’Italien et de la Circassienne.

– Io vous aime, susurrait le petit homme, ma zolie Nadia et io vous veux riche et parée. Nous resterons ensemble, vous serez ma femme, et pour cela, il faut que z’ai de l’argent. Tenez, écoutez, io vais vous dire quelque chose : z’ai très confiance en vous. Eh bien, prochainement, z’aurai beaucoup d’or, ma toute belle, vous connaissez de nom le bâtonnier Henri Faramont, il doit aller bientôt à Ville-d’Avray. Après-demain, il aura beaucoup d’argent sur lui, une fortune et…

Hélène avait entendu ce début de conversation et prêta l’oreille pour essayer de percevoir encore quelques phrases, mais l’Italien et la Circassienne, sans doute, avaient des raisons majeures pour ne pas être entendus, car ils s’éclipsèrent sitôt après.

Ils vont certainement faire un mauvais coup, pensa Hélène qui murmurait : « Henri Faramont, le bâtonnier, mais c’est le défenseur de mon père. Non, je ne veux pas, c’est impossible, il ne faut pas qu’il lui arrive malheur. Qui sait ? Cet Italien est capable de tout. »

Pauvre Hélène, ballottée au gré des aventures. Non seulement il lui fallait veiller sur sa propre vie, mais encore, autour d’elle, gravitaient des êtres qu’elle devait protéger comme son effroyable père. Sans cesse, elle était à l’affût des moindres incidents, des moindres événements pour pouvoir empêcher combien de catastrophes ? Alors qu’elle venait de dîner ainsi, tranquillement, avec Bouzille en qui elle avait la plus entière confiance, elle apprenait ainsi soudain le nom de l’avocat de son père, et du même coup elle surprenait les projets, à coup sûr criminels, qu’on ourdissait contre le bâtonnier. Incroyable, vraiment !

Hélène se leva de table et aperçut, entrant dans le cabaret, une mégère sordide et repoussante : la mère Toulouche.

– Pourvu qu’elle ne me voie point, pensait Hélène qui, rapidement, se sépara de Bouzille légèrement ivre. La jeune fille gagna la rue. Il était environ dix heures du soir lorsqu’elle sortit du Cabaret des Raccourcis. Profondément absorbée par ses pensées, elle se dirigea lentement vers la rue Ravignan où elle occupait un petit logement.

Montmartre était désert à cette heure-là, mais soudain Hélène tressaillit ; derrière elle se trouvaient deux individus qu’elle croyait bien avoir remarqués dans le cabaret. Les apostrophant avec une violence peu naturelle chez une femme comme elle, Hélène leur ordonna soudain :

– Allez-vous-en, ne restez pas ainsi sur mes traces !

– Quoi, répondit l’un d’eux, on n’est donc pas libre de marcher dans la rue ?

Hélène ne répliqua pas, mais, sortant de son corsage un revolver, elle le braqua dans la direction des individus.

– Demi-tour, ordonna-t-elle vivement, ou je tire.

Après quoi, elle reprit sa marche et gagna la rue Ravignan.

Les deux individus, deux apaches, avaient, rien qu’à la vue du revolver, tourné les talons. Toutefois, ils semblaient fort heureux de ce qui venait de leur arriver.

– Eh bien, mon vieux Bedeau, fit l’un, tu l’as reconnue ? Tu es sûr que c’est elle ?

– Probable, Bébé. Je te l’avais d’ailleurs déjà dit dans la taule du bistrot. Y a pas deux femmes au monde pour avoir cette façon de vous regarder. On dirait les mirettes d’un juge d’instruction.

– Enfin, c’est toujours ça et nous savons où est la fille de Fantômas.

– Oui, dit le Bedeau en riant, on s’en fout de cavaler derrière elle, on sait où l’oiseau perche, et si jamais on a besoin de le dénicher, la chasse sera facile.

5 – LES RENCONTRES

Encore émue de la rencontre qu’elle venait de faire, Hélène, qui avait pressé le pas, s’arrêta stupéfaite au seuil de son domicile.

Devant elle se dressait la silhouette d’une femme, jeune, élégante, à la toilette tapageuse : Sarah Gordon.

– Enfin ! dit l’Américaine, cependant que dans ses yeux brillait un éclair de triomphe.

– Que voulez-vous de moi ? Comment se fait-il que vous soyez ici ?

– Que vous importe ? J’ai simplement besoin de vous parler. Oserez-vous me recevoir chez vous ?

– Suivez-moi.

Quelques instants plus tard, les deux femmes étaient dans la modeste demeure de la fille de Fantômas.

C’était un appartement étriqué, petit, composé de deux pièces qu’Hélène avait louées meublées, et dans lesquelles s’affirmait nettement le mauvais goût banal d’un logeur qui visait à l’économie. L’Américaine croisa les bras et fixant Hélène de son regard soupçonneux chargé de colère, elle interrogea :

– Oserez-vous me soutenir encore, mademoiselle, que vous êtes la maîtresse de Dick ?

Hélène avait donné sa parole, et il lui était impossible de rompre le pacte mystérieux qu’elle avait conclu avec Dick. Sans regarder son interlocutrice, courbant les épaules et baissant les yeux, la jeune fille déclara :

– Dick est mon amant.

– Vous êtes odieuse, mademoiselle, d’avouer semblable chose devant moi. Moi qui suis aimée de Dick, moi qui l’aime.

– Je n’y puis rien, les faits sont là indiscutables, et le passé ne nous appartient ni à l’une ni à l’autre.

– Mademoiselle, aimez-vous Dick ?

Cette fois, à cette question, Hélène pouvait répondre honnêtement :

– Non, dit-elle de la façon la plus catégorique.

Sarah soupira profondément :

– Alors pourquoi êtes-vous sa maîtresse ?

– Parce que… parce que cela est, voilà tout.

– Vous êtes la maîtresse de Dick et vous ne l’aimez point ? Alors, je vous en prie, promettez-m6i de le quitter, promettez-moi que vous ne serez désormais plus rien pour lui. Si vous saviez combien je suis éprise. Tenez, je vous avais dit, l’autre jour, que j’étais décidée à retourner en Amérique, à partir avec ou sans lui, eh bien, j’y ai renoncé. Je n’ai pas pu le faire, je suis restée, lâchement.

Hélène, cependant, se sentait peu à peu gagnée par la douleur très sincère de cette malheureuse, à qui la richesse n’apportait évidemment pas le bonheur. Et elle faillit lui avouer qu’elle était toute prête à accéder à ses désirs. Elle aussi ne demandait qu’une chose, c’était de ne plus jamais voir Dick, de ne plus le rencontrer. Mais elle se souvenait du serment terrible qu’elle avait fait, quinze jours auparavant, lorsqu’elle était en tête à tête avec ce mystérieux personnage. Et puis, un doute lui venait. Comment Sarah Gordon se trouvait-elle chez elle ? Qui avait pu lui communiquer son adresse ? Quelle était la nouvelle machination que l’on ourdissait contre elle ? Et, résolue désormais à ne rien modifier aux promesses qu’elle avait faites, Hélène, dissimulant ses véritables intentions, déclara :

– Je ne peux rien vous promettre, mademoiselle, bien au contraire, et je continuerai à être la maîtresse de Dick, tant qu’il lui plaira d’être mon amant.

– C’est bien, proféra l’Américaine, la guerre est déclarée entre nous, mademoiselle.

– Comme il vous plaira.

– Puisque vous ne voulez pas céder, je ne céderai pas non plus. Je me suis abaissée, voici un instant, à vous supplier et vous m’avez montré que vous n’aviez point de cœur, tant pis ! Puisque la douceur n’agit pas sur vous, j’agirai par la force. Ah vous êtes bien la digne fille de votre père.

Hélène blêmit, mais se mordit les lèvres pour ne pas répondre. L’Américaine continua :

– Fantômas est en prison, tant mieux, mais vous y manquez et votre liberté, mademoiselle, je vous en préviens, ne durera pas longtemps. J’ai des motifs suffisants pour vous faire arrêter. Croyez que rien désormais ne pourrait m’en empêcher. Ah, vous ne savez pas ce que c’est que la ténacité d’une femme jalouse. Et ce que j’ai manqué à Enghien, je le réussirai à Paris.


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