Текст книги "La guêpe rouge (Красная оса)"
Автор книги: Марсель Аллен
Соавторы: Пьер Сувестр
Жанр:
Иронические детективы
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– Surpris debout ? répéta M e Faramont. Ah ça, que que voulez-vous dire ? Qui êtes-vous ?
Durandpaul, puisque tel était le nom du personnage, salua et déclina ses qualités :
– Inspecteur de police, pour vous servir, monsieur Faramont, inspecteur aux gages de la société L’Épargne.
Comme si un courant électrique l’avait galvanisé à l’improviste, M e Faramont se redressa.
– De la Société L’Épargne ?
Vous avez touché une assez forte somme à nos guichets aujourd’hui et en conséquence, j’ai été chargé de vous suivre depuis la Compagnie jusqu’à votre domicile afin de veiller à votre sécurité et d’éviter que l’on ne vous volât les cinq cent mille francs touchés.
– Par exemple, s’exclama l’avocat, et moi qui avais si peur ! Ah, c’est extraordinaire, votre compagnie est véritablement la meilleure des compagnies. Cette précaution me touche infiniment. Elle a été inutile puisque…
– Elle n’a pas été inutile. Vous avez été volé, monsieur Faramont.
– Volé ? Volé ? répétait-il. Non, non, vous vous trompez. Je n’ai pas été volé. En arrivant j’ai immédiatement compté et recompté mes billets, avant de les enfermer dans le coffre-fort que voici. Vous vous trompez.
Mais Durandpaul, gravement, déclarait :
– Je ne me trompe pas, monsieur le Bâtonnier, vous avez été volé, bien volé, on vous a pris les cinq cents billets de mille francs qui vous ont été remis à nos guichets. Oh rassurez-vous, le voleur est arrêté, c’est même parce que je me suis occupé de son arrestation que je viens vous avertir en retard. Mais vous avez été volé, bel et bien volé.
Durandpaul, visiblement, était convaincu de ce qu’il disait. La bâtonnier haussa les épaules, amusé :
– Allons donc, répéta-t-il, je suis sûr que vous vous trompez et vous avez dû faire une arrestation injustifiée. Les billets sont là, là, vous dis-je. Dans mon coffre-fort.
– Les billets ne sont pas là, assura tranquillement l’inspecteur, ou plutôt les billets qui sont là, Maître Faramont, sont faux. Le coup a été merveilleusement fait. On ne s’est pas contenté de voler votre pochette à billets, ce dont vous vous seriez évidemment aperçu, on a fait mieux, on l’a remplacée par une autre bourrée de papiers de la Sainte Farce. Les billets qui sont dans votre coffre sont faux, car les vrais se trouvent en ce moment au commissariat de police d’où je viens.
– Ce n’est pas possible. Et d’ailleurs nous allons bien voir !
Il avança vers son coffre-fort, se mit en devoir d’ouvrir celui-ci cependant que l’inspecteur de police, sûr de son fait évidemment, répétait lui aussi, imperturbable :
– Nous allons voir en effet, M e Faramont, qui de nous deux est dans l’erreur.
Les serrures du coffre grincèrent. M e Faramont prit le coffret où il avait, quelques instants plus tôt, serré les billets de banque. Il souleva le couvercle en demandant :
– Vous n’allez pas me soutenir, voyons, que ces billets ne sont pas de vrais billets de banque ?
Mais l’avocat n’en croyait pas ses oreilles :
– Imbécile ! venait de lui dire Durandpaul.
D’ailleurs, Faramont père ne devait pas en entendre davantage.
L’inspecteur de police s’était précipité sur lui. M e Faramont n’eut pas le temps de comprendre ce qui se passait qu’un bâillon se serrait autour de son visage, qu’une mince mais solide cordelette de soie lui liait mains et pieds.
Incapable de se défendre désormais, le bâtonnier gisait sur le sol de son cabinet de travail et alors, de ses yeux que la peur congestionnait, M e Faramont assista au plus extraordinaire des spectacles.
– Imbécile, répétait Durandpaul, le piège le plus grossier suffit.
Durandpaul, à ce moment, tirait sur sa barbe qui se détachait, arrachait sa perruque, ses sourcils postiches et, prenant son mouchoir, enlevait de son visage une couche épaisse de maquillage.
– Me reconnaissez-vous, maître Faramont ?
Ah certes oui, il la reconnaissait cette face glabre, énergique, ce masque dur et volontaire, ce visage d’homme penché sur lui.
– Fantômas ! souffla sous son bâillon le malheureux bâtonnier.
– Oui, maître Faramont, je suis bien, en effet, votre ancien client. Mes félicitations, vous allez bien ? Mon Dieu que vous faites donc sotte figure en ce moment.
Sans un mot, le bandit avait pris dans le coffret les billets de banque qu’il s’était fait si habilement remettre par l’avocat en le contraignant à ouvrir son coffre-fort et les avait empochés tranquillement. Son vol accompli, il se redressa et regarda autour de lui, sans se presser.
– Décidément maître Faramont, dit-il, vous ne m’aviez point menti lorsqu’en prison vous me disiez que vous adoriez les objets d’art. Il est très gentiment meublé, votre cabinet de travail. Non, ne protestez pas, je parle sincèrement, c’est gentil. Dommage que vous ayez tant d’objets faux, mais peut-être n’avez-vous pas le goût très sûr ?
Le bandit allait et venait dans la pièce, examinait les toiles pendues au mur, la tapisserie des fauteuils, les candélabres de la cheminée, les bronzes du bureau.
– Pas mal, répétait-il, pas mal !
Brusquement il revint vers la porte :
– Écoutez donc, maître Faramont. Si j’étais méchant, j’imagine que je n’aurais pas grand-peine à vous tuer en vous saignant tranquillement. Mais je ne suis pas méchant, votre bêtise vous protège d’ailleurs, je vous tiens pour un pauvre brave homme. Je vais donc vous épargner. Je vous épargnerai d’autant plus volontiers qu’en réalité ça ne me rapporterait rien de vous faire passer de vie à trépas. Non, je ne vous tuerai pas. À une condition toutefois.
Le bandit s’arrêta un instant, parut jouir de l’effroi où était sa malheureuse victime, puis dans un éclat de rire, il reprit :
– Je ne vous tuerai pas, maître Faramont. À une condition : c’est que si jamais je suis à nouveau incarcéré, vous accepterez encore de vous charger de ma défense. Etre défendu par vous, cela m’amuserait. Nos conventions sont faites, n’est-ce pas ? Oui ? Et bien alors, je n’ai plus qu’à m’en aller. Vraiment vous n’êtes pas poli. Vous ne cherchez même pas à me retenir. Il est vrai que dans votre situation… Enfin, je vous pardonne cela encore.
Fantômas venait de refermer le coffre-fort dans lequel il avait jeté négligemment les accessoires qui lui avaient servi à se grimer si utilement.
– Maître Faramont, déclara-t-il encore, vous ne m’en voudrez pas de prendre quelques précautions pour retarder autant que possible les recherches de la police que vous allez sans doute lancer sur ma trace.
Parlant ainsi, le Maître de l’Effroi étendit sur le sol une pelisse fourrée, abandonnée dans le cabinet de travail par un des invités du bâtonnier. Il enroula dans cette pelisse le corps ligoté de l’avocat plus mort que vif, puis par-dessus la pelisse, Fantômas entortilla encore un grand pardessus. Cela fait, il ficela soigneusement le malheureux bâtonnier roulé dans ses couvertures, d’une ficelle rouge à laquelle il ajouta, par coquetterie, un petit numéro.
– Je ne suis pas méchant, murmura Fantômas, je vous dépose à votre propre vestiaire.
Il cessa cependant de plaisanter ; dans le tas d’habits qui se trouvait devant lui, il choisit un pardessus de bonne coupe qui remplaça son paletot vert, prit un haut-de-forme étincelant, une canne à pomme d’or, puis, s’étant assuré que nul ne se trouvait dans l’antichambre, il s’éloigna, paisible.
Fantômas donna quelques coups de chapeau, distribua quelques sourires, sans que personne songeât à remarquer ce monsieur fort correct qui se retirait de bonne heure.
Fantômas, d’ailleurs, se conduisait en homme du monde. Il glissa un louis d’or dans la main du serviteur qui lui ouvrait la porte et s’informait s’il avait besoin d’une voiture :
– Merci, je rentre à pied.
Nul n’eût pu, à ce moment, deviner tout ce qu’avait d’ironique le sourire qui relevait ses lèvres.
– Charmante soirée, murmurait-il.
Il tâtait dans sa poche les cinq cent mille francs dont il venait de dépouiller le maître de la maison.
18 – FANTÔMAS ET FANTÔMAS ?
À peine avait-il franchi le trottoir qui s’étendait devant la maison de M e Faramont, que Fantômas, sifflotant un petit air joyeux, paraissait oublier complètement les préoccupations tragiques qui hantaient d’ordinaire son esprit.
Il n’avait alors plus rien ni du détenu, qui était demeuré quelque temps au secret dans la cellule de la Santé, ni du formidable fugitif qui avait bondi du toit de la voiture emportant M. Malherbe et Juve, ni de l’audacieux escroc qui venait, par une ruse insensée, de contraindre le bâtonnier de l’Ordre des avocats, à ouvrir devant lui son coffre-fort et à lui remettre les cinq cent mille francs touchés à la Compagnie d’assurances.
C’était tout simplement un élégant qui s’éloignait au long des rues désertes, marchant d’un pas peu pressé, fumant un excellent cigare, trouvé dans un étui d’argent, au fond de la poche du pardessus dont il s’était emparé.
Fantômas alla de cette façon vingt minutes à peu près. Une horloge pneumatique, dont l’aiguille marquait la demie de dix heures, le fit tressaillir [11].
– Diable ! Je vais être en retard, murmura-t-il, et pourtant je ne voudrais pas faire attendre mes invités, puisque, ce soir, tout comme M e Faramont, j’ai des invités à recevoir.
Fantômas, dès lors, se pressa. Il héla un fiacre et, jetant négligemment son cigare, donna l’adresse au cocher :
– Avenue Malakoff, numéro 20, inutile d’entrer dans la cour.
Vingt minutes plus tard, le fiacre qui emportait le Maître de l’Effroi s’immobilisait à la porte d’un petit hôtel du meilleur goût. Fantômas paya, puis faisant tourner la jolie canne à pomme d’or qu’il avait volée quelques instants auparavant, sonna d’un doigt impérieux à l’une des petites portes percées dans la grille de fer forgé de la façade de l’hôtel. La porte s’ouvrit. Fantômas entra, referma derrière lui, pénétra dans l’immeuble.
Un domestique en livrée sombre accourait au-devant de lui :
– Vous allumerez dans mon cabinet, ordonna Fantômas. J’imagine que mes amis sont là.
– En effet, Monsieur le baron est attendu.
Fantômas réprima un sourire, regarda le valet de chambre bien en face, puis lentement articula :
– Imbécile ! Ce n’est pas la peine de faire des manières quand nous sommes seuls. Rien de suspect aujourd’hui ?
– Rien du tout, patron, répondait le larbin, sur un ton de voix changé, avec une familiarité qui n’excluait pas le respect.
Où donc était Fantômas ?
Chez lui.
L’extraordinaire bandit, en effet, sitôt qu’il s’était évadé de la Santé, s’était fait tranquillement conduire par l’automobile qui l’attendait devant la prison depuis quinze jours, d’après les ordres qu’il avait donnés lui-même, à cet hôtel, acheté sous un faux nom.
Fantômas n’ignorait pas qu’on se cache à Paris mieux qu’ailleurs, qu’il suffit, en général, de changer de position sociale, de prendre un nom supposé, pour déjouer les recherches de la police, et même les plus habiles détectives.
– Juve me cherchera partout et me trouvera, s’était dit Fantômas, sauf si je ne me cache pas.
Alors il avait pris froidement la résolution de recommencer à vivre au grand jour.
Fantômas, toutefois, cédant à un souci nouveau chez lui, avait changé quelque chose à sa manière habituelle. Maintes fois déjà, il avait eu recours à des noms d’emprunt pour dissimuler sa formidable personnalité, mais jamais encore il n’avait osé s’entourer de complices, ainsi qu’il le faisait cette fois-ci.
Dans l’hôtel de l’avenue Malakoff, il n’y avait, à vrai dire, que des complices du Tortionnaire. Le portier était un ancien bagnard, le chauffeur était Beaumôme et dans le domestique bien stylé qui venait de s’avancer au-devant de lui, Juve et Fandor eussent reconnu sans peine l’un des habitués du cabaret du père Korn : l’un des sinistres marlous du boulevard de la Villette. Pourquoi Fantômas avait-il poussé l’audace jusqu’à réunir dans son propre repaire des individus semblables ? Comment n’avait-il pas craint, en s’entourant de pareilles gens, d’attirer l’attention des agents de la Sûreté ? Il devait avoir de puissants motifs, de secrets desseins, de terrifiants projets, évidemment.
Quoi qu’il en soit, Fantômas traversa d’un pas tranquille le grand vestibule, somptueusement décoré, qui s’ouvrait au bas de l’hôtel. Il gagna un petit salon, richement éclairé, un petit salon mystérieux où il pouvait causer sans craindre un espionnage, car les fenêtres étaient munies de doubles volets extérieurs, clos, volets intérieurs clos aussi et, par surcroît de prudence, doublés d’épais rideaux qui joignaient à merveille.
Fantômas n’eut pas sitôt ouvert la porte, qu’il éclata de rire :
Le petit salon dans lequel il pénétrait était, en effet, luxueusement meublé. Aux murs pendaient des tableaux de prix. Au plafond où des peintres célèbres avaient brossé des fresques de toute beauté, un lustre fait de cristaux rares s’incendiait de mille reflets. Meubles, tables, chaises, fauteuils, précieuses vitrines, tout témoignait, dans la pièce, d’une recherche raffinée, d’élégance et de bon goût.
Or, cinq individus étaient réunis dans ce salon confortable, dont la seule présence faisait tache.
Ces cinq apaches, sales, crottés, misérables et faméliques, n’étaient autres que Mort-Subite, le Bedeau, le Barbu, Œil-de-Bœuf et Bec-de-Gaz.
À l’écart, se tenait Bouzille. Le chemineau était accroupi par terre, et surveillait amoureusement un bouchon surmonté de gros sous.
Aussi bien il n’y avait pas d’illusion à se faire sur l’occupation des apaches. Chaises et fauteuils avaient été reculés contre le mur et tout à loisir dans cette pièce luxueuse, ils jouaient le plus démocratiquement du monde, au bouchon [12].
Fantômas contempla la scène, amusé, puis attira l’attention des joueurs :
– Fort bien, messieurs, disait-il, vous passez le temps agréablement.
Tous tournèrent la tête, confus un peu, gênés par l’apparition du maître. Bouzille, seul, demeurait indifférent et calme.
– Oh répliquait le chemineau, pour ce qui est d’être occupé, on est occupé, mais pour ce qui est d’être occupé agréablement, on pourrait être plus agréablement occupé. On ne verse pas souvent chez toi, Fantômas. Le pays est d’un sec ! Bref, j’ai joliment soif.
Bouzille tournait évidemment à l’ivrognerie depuis quelque temps, mais Fantômas ne répondit pas au chemineau.
Il prit un louis de vingt francs dans sa poche et le jeta sur le bouchon.
– Touché, cria-t-il. À moi les enjeux ! Assez plaisanté comme ça. Au rapport. Allons, où en êtes-vous ?
Ce fut Œil-de-Bœuf qui s’avança :
– Patron, dit l’apache, on en est où l’on en est et il y a des chances pour que tu raques la galette promise. J’ai des renseignements à te donner sur la poule.
– J’écoute.
– Eh bien la poule, Fantômas, elle se contrefout de la guerre avec les Turcs [13]. Je l’ai suivie deux jours, elle rigolait comme une baleine tout le temps. Ah, et puis elle a un amoureux, tu sais !
– Son nom ?
– Paraît que c’est un cabot et qu’il s’appelle Dick.
Fantômas ne sourcilla pas.
– Bien, fit-il, c’est tout ce que tu sais ?
– Oui, c’est tout pour aujourd’hui.
– Et vous autres, vous n’avez rien à m’apprendre ?
Du regard Fantômas interrogea les autres apaches. À son tour Mort-Subite s’avançait :
– Pardon, faites excuse, j’ai quelque chose à t’apprendre, Fantômas.
– Dis-le alors.
– C’est que la poule se prépare à déménager d’Enghien, ça je le sais par le portier, qui m’a raconté que la nommée Sarah avait fait préparer ses malles.
Cette fois, le visage de Fantômas avait blêmi.
– Oh, oh, dit-il, en vérité, Sarah Gordon s’apprête à partir. Tu es sûr de cela ?
– Certain. C’est rond comme une galette, ferme comme une pierre de taille, et décidé comme un jugement de la cour d’Assises.
– Bien, j’aviserai.
Fantômas se tourna vers Bouzille qui écoutait ces renseignements, tout en s’occupant à ramasser les sous demeurés sur le tapis, et qu’il fit disparaître prestement dans ses poches immenses.
– Et toi, demandait-il, tu ne sais rien ?
Bouzille leva ses mains vers le Ciel, prenant la posture des mahométans qui invoquent Allah.
– Grands dieux, non. Moi, je ne sais rien de rien, déclara-t-il. D’abord, je n’aime pas surveiller les femmes.
Et prenant une mine dégoûtée, Bouzille répétait :
– Mon âme de chevalier s’oppose à de pareilles surveillances, voilà, Fantômas ! Pourtant, si tu payais d’avance, si tu me donnais encore deux louis, je te dirais quelque chose.
Fantômas, à la volée, envoya au chemineau une poignée de pièces d’or.
– Parle, commanda-t-il.
– Eh bien voilà, répondit Bouzille qui se relevait, je te dirai : adieu, Fantômas.
Et là-dessus, il prit la fuite à toute allure, claquant les portes derrière lui, avec la prestesse d’un renard qui craint d’être écrasé par un fermier mécontent.
Fantômas n’avait pas bougé. Il haussa les épaules, et considérant les apaches qui riaient en dessous, il éclata :
– Voilà donc, faisait-il, tout ce que vous avez pu apprendre en huit jours de surveillance ! Car il y a huit jours que je vous ai chargés, les uns et les autres, d’épier Sarah Gordon, de me tenir au courant de ses moindres faits et gestes. Ah, vraiment, je ne sais quelle bonté s’est emparée de moi pour que je ne vous châtie point comme vous le méritez. Vous êtes tous ici mes lieutenants, vous êtes mes compagnons d’armes préférés, je devrais compter sur vous. Belle affaire ! Vous n’êtes occupés qu’à lâchement profiter de ma propre fortune, mais vous êtes, au fond, incapables de me servir. Comme ils sont intéressants vraiment les renseignements que vous m’apportez ! Vous êtes des brutes, moins que des brutes, des chiens !
Il était superbe de colère, il insultait ses hommes, et ceux-ci, tremblants, effarés de sa subite colère, ne soufflaient mot.
Soudain, Fantômas appuya sur une sonnette, le domestique parut.
– Est-on là ? demanda-t-il.
– Oui, patron.
– Parfait.
Fantômas retraversa le petit salon. Il alla ouvrir une porte qui communiquait avec une autre pièce, et d’un geste, il fit signe de se grouper à ceux qui l’entouraient.
– Je vais vous montrer, dit-il, comment travaillent ceux que j’emploie désormais.
Il ouvrit. Un cri de stupéfaction monta du groupe des apaches :
Dans le salon qu’ils apercevaient maintenant, étendue sur le tapis, ligotée, immobile, inanimée en apparence, une femme. Une femme dont tous ils reconnurent la silhouette : Sarah Gordon.
Fantômas se retourna vers eux :
– Chiens, retournez à la rue d’où vous venez ! Je me suis heureusement méfié de votre paresse et de votre couardise. J’ai chargé deux autres compagnons de s’emparer de Sarah Gordon. Vous voyez qu’ils ont réussi. Je saurai désormais à qui accorder ma confiance.
Et, sur ces paroles menaçantes, Fantômas quittait le petit salon, claquant la porte sur lui, s’avançant vers la malheureuse Sarah, qui, plus morte que vive semblait incapable du moindre mouvement, et regardait le Maître de l’Effroi de ses yeux écarquillés, seuls visibles sous l’épaisseur de la voilette.
– Mademoiselle, déclara Fantômas, demeurant debout auprès de la pauvre Américaine, mademoiselle me reconnaissez-vous ? Dois-je vous dire que vous êtes aux mains de celui qu’on a nommé le Maître de l’Effroi ? Dois-je vous dire que vous allez expier désormais le mal que vous avez fait à ma fille ? Dois-je vous dire que quiconque s’attaque à Hélène s’attaque à moi, et que mes vengeances sont impitoyables ?
Il était encore terrible dans sa colère, il semblait faire un effroyable effort sur lui-même pour se contenir :
– Répondez-moi, ordonnait-il. Aviez-vous une seule raison valable pour vous attaquer à Hélène ? Ma fille, mon enfant, vous avait-elle jamais fait le moindre tort ? Quelle a été votre folie d’oser vouloir l’arrestation de la fille de Fantômas ? Répondez-moi.
Mais Sarah Gordon se taisait toujours. L’horreur devait la priver de l’usage de la parole.
Alors Fantômas reprit de plus belle :
– Oh, vous vous imaginez sans doute que je renoncerai à vous interroger. Belle affaire ! Vous devriez savoir que Fantômas n’abandonne jamais l’un de ses desseins. Je sais les moyens qui font parler les muets. La douleur donne de l’éloquence aux moins bavards, et je veux que, pendant deux heures au moins, vous imploriez ma pitié. Je veux entendre vos râles, me demander pardon du mal que vous avez fait à ma fille. Allons, préparez-vous, vous allez savoir ce que Fantômas peut oser comme torture, quand il se souvient qu’il est le père d’Hélène, quand il veut venger sa fille !
Très pâle, car la colère lui serrait le cœur, Fantômas se penchait sur Sarah Gordon : il déliait les cordes de la jeune femme, il lui rendait la liberté de ses mouvements.
– Levez-vous ! ordonna-t-il.
On eût dit que Sarah Gordon attendait cet ordre.
À l’injonction du bandit, la jeune femme bondit sur ses pieds. Mais au même moment, elle poussait un cri de triomphe, de sa main gauche elle arrachait sa voilette, et son bras droit se tendait brusquement dans la direction de Fantômas. Dans sa main crispée, un revolver brillait.
– Allons donc, Fantômas, raillait en même temps une voix masculine, une voix vibrante et jeune, allons donc Fantômas ! Vous vous laissez prendre vous aussi aux pièges les plus grossiers ? Haut les mains ! Haut les mains vous dis-je, ou sur ma vengeance, je vous jure que vous êtes mort.
À cet instant, Fantômas recula. Instinctivement, le Maître de l’Effroi obéissait à l’injonction qui lui était donnée, il leva les mains, et ses mains tremblaient.
– Qui êtes-vous donc ?
Le personnage habillé en femme, qui menaçait Fantômas, avança d’un pas, braquant toujours son revolver.
– Qui je suis ? Il faut que je vous le dise ? Eh bien ! apprenez-le, Maître de l’Effroi, qui goûtez à la peur. Ah parbleu vos hommes ont cru appréhender Sarah Gordon. Vous-même, n’est-ce pas, c’est à Sarah Gordon que vous pensiez tout à l’heure ? Eh bien, ils se sont trompés, et vous vous êtes trompé, ce n’est pas Sarah qui est devant vous, c’est Dick, et ce n’est pas vous qui allez vous venger, c’est moi.
– Vous allez vous venger, vraiment ? De quoi donc ? Et même de qui ?
Le silence dura. Le front contracté, les veines saillantes, Dick, à son tour, fixait Fantômas. Un duel semblait s’engager entre les deux hommes dressés l’un devant l’autre.
– Fantômas, ordonna Dick gravement, écoutez-moi, et sur votre vie, ne doutez pas de la véracité de mes paroles. Vous me demandez de quoi et de qui je vais me venger ? Vous allez le savoir. Mais, en même temps, vous saurez pourquoi je vais vous tuer, car je vais vous tuer.
– Non, riposta Fantômas. Vous ne me tuerez pas.
– Je ne vous tuerai pas ? Vraiment ? Pourquoi ?
– Parce que, si vous me tuiez, si vous m’assassiniez, répondait Fantômas, vous ne sortiriez pas vivant de cet hôtel. Nul ne peut sortir de ma demeure sans connaître le mot de passe.
– Peu m’importe la mort. Je mourrai content, si j’ai pu me venger de vous.
– Vous oubliez encore autre chose, reprenait alors le Maître de l’Effroi, souriant presque et paraissant de moins en moins s’occuper des menaces de Dick. Vous oubliez que moi mort, et vous mort, Sarah Gordon serait irrévocablement condamnée. Aujourd’hui, certes, vous m’avez abusé, vous avez abusé mes hommes. Je reconnais bien que vous nous avez trompés, que je pensais me trouver en face de Sarah Gordon, alors que j’étais en votre présence, mais ma mort et la vôtre détruiraient l’équivoque, et j’ai donné des ordres, Dick, qui seront exécutés, même après ma disparition. Tuez-moi si vous voulez, votre mort est la mort de Sarah Gordon.
Fantômas parlait avec tant de calme, tant de décision, que ses menaces effrayèrent Dick. Le revolver qu’il braquait toujours sur Fantômas désarmé trembla légèrement. Lentement, l’acteur laissa tomber sa main. Il gardait le regard braqué sur Fantômas, et c’est d’une voix étrange, d’une voix douloureuse, qu’il s’écria, comme s’il se fût parlé à lui-même :
– Vous êtes donc un Génie, qu’il faille toujours se courber devant votre volonté, alors même que l’on croit vous tenir à merci ? Ah Fantômas, si vous saviez cependant comme je vous hais de toute mon âme.
– En vérité, vous me haïssez, Dick ? Pourquoi ? Que vous ai-je fait ?
Or, cette question réussissait à ranimer la colère de l’acteur. À nouveau, Dick bondit vers Fantômas, à nouveau son revolver frôlait la tempe du bandit.
– Vous me demandez pourquoi je vous hais ? cria-t-il. Eh bien, apprenez-le ! Je me nomme Dick, vous ai-je dit, c’est un mensonge, Dick est un prénom, Fantômas ! Fantômas, je m’appelle Valgrand ! Je suis le fils de l’homme que vous et lady Beltham avez envoyé jadis à l’échafaud, quand il s’agissait de sauver votre tête, la tête de Gurn. Vous étiez alors à peine connu sous le nom de Fantômas. Vous avez tué mon père, lâchement, abominablement. Lady Beltham a été la véritable meurtrière, et j’ai haï cette femme avant de vous haïr. Vous avez tué mon père, mais il y a plus ! Vous avez fait périr ma mère. C’est lady Beltham qui a tué ma pauvre sainte mère, qu’elle avait prise comme dame de compagnie sous le nom de M me Raymond [14]. Ah comprenez-vous, Fantômas, si je peux vous haïr. Comprenez-vous ce qu’il y a de malheurs entre nous. Vous avez tué mon père. Vous avez tué ma mère. Mon enfance a baigné dans le sang que vous aviez versé. Il faudrait que je sois un monstre pour ne pas vous haïr comme je vous hais.
Fantômas ne répondit pas. Le bandit était devenu livide. Il considérait Dick, maintenant, avec des yeux d’épouvante :
Le fils Valgrand ! Il était en face du fils Valgrand ! À ses oreilles, ce nom résonnait lugubrement, il semblait appeler des spectres, le spectre de l’acteur dont la tête avait roulé sous le couperet de Deibler, le spectre de M me Raymond que lady Beltham et lui avaient tuée, de M me Raymond, qui était M me Valgrand. Puis brusquement, Fantômas fut repris dans un tourbillon d’épouvante. Dick devenait-il fou ? Devant lui le jeune homme venait d’éclater de rire :
– Ah Fantômas, hurla Dick, Fantômas, quoi qu’il en soit je me suis déjà terriblement vengé. Je vous tiens aujourd’hui au bout de mon revolver, je n’ai qu’à presser la détente pour verser votre sang, comme vous avez versé le sang de mon père et de ma mère, mais ne croyez pas, ne croyez pas que ce serait là ma première exécution. J’ai déjà vengé mes parents ! Allons, Fantômas, vous pleurez lady Beltham. Eh bien, apprenez-le, lady Beltham, c’est moi qui l’ai tuée. Aujourd’hui, c’est Fantômas contre Fantômas. C’est Fantômas qui se dresse. Car si vous êtes Fantômas, je l’ai été aussi. Pour m’approcher de lady Beltham, j’ai revêtu votre cagoule, j’ai pris votre maillot noir. Fantômas je l’ai été, je l’ai été aux yeux de beaucoup, aux yeux de Rose Coutureau, que vous avez tuée, sans soupçonner pourtant la vérité [15]. Fantômas, je l’ai été encore aux yeux de Juve, et de Fandor. Vous êtes puissant, Fantômas, mais je le suis aussi. Ah, tenez, voulez-vous mieux encore ? Vous me parliez de votre fille, n’est-ce pas ? Vous n’avez qu’un amour au cœur, l’amour de votre fille ? Eh bien, Hélène est en mon pouvoir, ou sinon Hélène, du moins ses fameux papiers. Ces papiers où est raconté le secret de sa naissance, je les avais volés chez Juve, en me grimant en Juve, Hélène me les a repris, mais je sais où ils sont cachés, je les aurai quand je voudrai.
Un éclat de rire démoniaque secouait encore Dick.
– Me suis-je assez vengé Fantômas ? hurla derechef le jeune homme. Vous avez tué mon père, mais j’ai tué lady Beltham, vous avez tué ma mère mais je vais dépouiller votre fille.
Fantômas était livide. Les effroyables révélations qu’il venait d’entendre avaient bouleversé ce cœur jusqu’alors intrépide.
Quoi ? ce que disait Dick était vrai ? C’était lui, l’assassin de lady Beltham ? C’était lui, l’autre Fantômas ? Et il s’apprêtait encore à nuire à Hélène ?
Brusquement, Fantômas se leva. En dépit du revolver qui le menaçait, il marcha sur Dick :
– Écoutez-moi, ordonnait-il à son tour, parlant d’une voix âpre, métallique. Écoutez-moi, vous vous êtes vengé, vous avez tué lady Beltham. C’est assez. Vous pouvez me tuer, si vous le voulez, peu m’importe. Décidez-vous. Mais, je vous le répète, si vous m’assassinez ici, vous vous condamnez en même temps, vous et Sarah Gordon. Quant à ma fille, vous ne pourrez rien contre elle, puisque je vous le répète, même moi mort, vous ne sortirez pas vivant de cet hôtel.
Fantômas se tut quelques instants. Puis, usant de cet art de comédien qu’il possédait au suprême degré, changeant de voix, il proposa :
– Voulez-vous plutôt, Dick, voulez-vous plutôt que nous tachions de conclure un marché ?
– Point de marché possible entre nous.
– Si.
Et après avoir haussé les épaules, le bandit poursuivit :
– Oh, je ne vous demande pas d’abdiquer quoi que ce soit de votre haine, je suis pour vous un objet d’exécration parce que j’ai tué votre père et votre mère, soit ! J’ai maintenant, moi, une terrible vengeance à exercer contre vous, puisque je sais que vous avez tué lady Beltham. Eh bien n’importe ! Nous pouvons et nous devons nous entendre. Ma mort et votre mort n’arrangeraient rien. Or, il faut que l’un de nous deux triomphe de l’autre. Je suis le crime et vous êtes la vengeance. Restons ce que nous sommes, continuons à lutter, mais luttons utilement. Allons, vie pour vie. Ne me tuez pas et je ne vous ferai aucun mal. Dites-moi où sont les papiers de ma fille, et je vous promets que j’épargnerai Sarah Gordon. Acceptez-vous ce pacte ? Vie pour vie, vous dis-je. Innocence pour innocence. Je n’ai pas de motif de haïr Sarah, et vous n’avez point le droit d’en vouloir à Hélène.
En parlant, Fantômas s’était croisé les bras. Il semblait, dédaigneux, hautain, attendre avec indifférence ce qu’allait décider Dick. Il n’eut aucun frémissement, tandis que le jeune acteur répondait à voix basse :
– Soit. J’accepte, Fantômas, la trêve que vous me proposez, le pacte que vous m’offrez. Vous cédez à cause d’Hélène, je cède à cause de Sarah. Venez, Sarah sera sauvée et moi, je vais vous faire trouver les papiers de votre fille. Allons, venez. Puisqu’il le faut, cessons une heure d’être ennemis. Nous nous haïrons encore mieux après.
Chevaleresque, Dick jetait à l’autre bout du salon son revolver. Une flamme étrange s’allumait à ce moment dans les prunelles de Fantômas. Pourtant, il répondit avec un grand calme :
– Vous avez confiance en moi, Dick, vous avez raison, je respecterai la trêve. Mais pour Dieu, hâtons-nous, menez-moi vers les papiers de ma fille, car ce n’est qu’une fois que je les aurai dans ma poche, que je m’occuperai de sauver Sarah Gordon.








