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La guêpe rouge (Красная оса)
  • Текст добавлен: 4 октября 2016, 03:51

Текст книги "La guêpe rouge (Красная оса)"


Автор книги: Марсель Аллен


Соавторы: Пьер Сувестр
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– Mon Dieu, je suis perdu.

– Tu es sauvé au contraire, imbécile, car tu vas être riche ! Songe donc que c’est la fortune que je t’apporte. Et tu aurais l’audace d’hésiter ? Non, vraiment, on n’est pas stupide à ce point. D’ailleurs, je ne t’offre pas le choix : je veux que tu agisses. Et tu agiras.

Il semblait que, peu à peu, Sunds fût subjugué par l’ascendant évidemment communicatif de son interlocuteur. Après un court silence il interrogea :

– Mettons que je vous obéisse, reste à savoir comment on pourra procéder.

– Ça, c’est ton affaire. Tu as toute la journée pour réfléchir, débrouille-toi comme tu l’entendras.

La conversation continua sur un ton plus bas. Daniel et Bouzille n’entendirent plus rien.

Le jeune homme et le chemineau, cependant, pressentant que l’entretien allait finir, quittèrent leur poste d’observation.

Ils s’écartèrent l’un de l’autre. Daniel rentra dans l’atelier, Bouzille s’enfuit sous le hangar, à l’autre extrémité de la cour, et, ayant enfin découvert un marteau, il se mit à taper furieusement sur une caisse qu’il s’agissait de refermer.

Bouzille, cependant, avait perdu toute sa gaieté première. Il songeait :

« Je mettrais ma tête à couper que c’est la voix de Fantômas que j’ai entendue.

Depuis longtemps le visiteur mystérieux s’était retiré et si Bouzille était soucieux, si le jeune Daniel était troublé, Érick Sunds ne paraissait guère plus tranquille.

Le négociant en antiquités disparut pendant quelques instants pour s’en aller déjeuner, puis il revint, sombre, et acheva ses préparatifs.

Il devait s’en aller à deux heures chez le bâtonnier, pour y prendre le fameux tableau.

Il dit à Bouzille :

– Tu me retrouveras à Bagatelle, vers quatre heures. J’ai besoin de toi pour m’aider à mes installations.

Puis, pendant une heure encore, Sunds resta dans son atelier, en tête à tête avec le petit Daniel, auquel il ne dit pas une seule parole.

Le jeune homme, d’ailleurs, se gardait bien d’interroger le Danois.

Au moment de partir, celui-ci, toutefois, changea complètement d’attitude, son visage s’éclaira, il appela :

– Daniel, mon petit, va donc me chercher ma boîte à couleurs.

Et tandis que le jeune homme s’éclipsait, Sunds murmurait :

– Je crois bien que j’ai trouvé la combinaison. C’est risqué, sans doute, mais si ça passe, c’est magnifique.

***

Rue d’Amsterdam, chez le bâtonnier, le dîner s’achevait.

– Allons dans mon cabinet, dit M e Faramont à Keyrolles, venu partager avec lui le repas du soir.

Et lorsque les deux hommes furent en tête à tête, le bâtonnier dit à son beau-frère :

– Maintenant, mon cher ami, réglons nos petites affaires. Donnez-moi cette police.

M. de Keyrolles tira de sa poche un document imprimé sur gros papier, avec un en-tête en couleurs.

– Voilà les deux exemplaires, fit-il, vous allez m’en donner un et garder l’autre.

Faramont parcourut la police d’assurance, il signa l’exemplaire destiné à son beau-frère, le lui rendit et dit :

– Je vous remercie de m’avoir préparé cette police, et je suis plus tranquille maintenant. Certes, je n’ai rien à craindre à Bagatelle où toutes les précautions sont prises pour que l’on n’abîme pas les œuvres d’art, mais enfin on ne sait jamais ce qui peut arriver. Un incendie, par exemple…

Keyrolles lui expliquait :

– Votre tableau, mon cher, je l’ai assuré contre tous les risques possibles pour une somme de cinq cent mille francs. L’incendie, la détérioration, la malveillance, et même contre le vol. J’ai fait la prime la plus modeste possible, mais il vous en coûte cinq cents francs et cela à partir du moment où le tableau quitte votre domicile, jusqu’au moment où il y rentrera.

M e Faramont tendit un billet de banque à son beau-frère.

– Je paie, disait-il, et j’ajoute que je paie comptant, car cette assurance me rassure pleinement, et je ne regrette en aucune façon la petite dépense qu’elle m’occasionne.

M. de Keyrolles remit la quittance à son beau-frère, et celui-ci l’enferma dans son tiroir. À ce moment, un domestique vint prévenir le bâtonnier :

– M. Sunds est là, avec une caisse, faut-il le faire entrer ?

– Mais, bien entendu, s’écria le bâtonnier.

M. de Keyrolles, cependant, prenait congé de son beau-frère.

– Il se fait tard, dit-il, il faut que je rentre.

Le bâtonnier ne le retint pas. Il reçut Sunds cordialement :

– Eh bien, mon cher, fit-il, voilà le moment venu de mettre l’oiseau rare dans sa cage.

Amical, il posa la main sur l’épaule du Danois, et, passant avec lui dans le salon, alla se placer devant le tableau de Rembrandt. Les deux hommes le considérèrent avec ravissement.

L’œuvre du maître était superbe, en effet. Elle représentait un pêcheur qui péchait, par-dessus le parapet d’un pont. Le visage du personnage était éclairé par un rayon rougeoyant de soleil couchant, ce qui donnait aux joues et aux mains du pêcheur des teintes basanées du plus bel effet.

– Le superbe tableau, fit Érick Sunds, dont le regard légèrement embarrassé allait de l’œuvre d’art au visage en extase du bâtonnier.

M e Faramont déclarait avec enthousiasme :

– Ce sera le clou de l’exposition, on parlera partout de ce tableau.

Et Sunds, presque à mi-voix, murmura :

– Oui, on en parlera…

Une heure plus tard, aidé d’un domestique et du bâtonnier lui-même, car M e Faramont s’était réservé cette journée pour surveiller l’importante opération de l’emballage, le tableau était prêt à partir, solidement fixé dans sa caisse.

Le bâtonnier envoya chercher une voiture et, lorsque Sunds eut descendu la caisse et le tableau, avec l’aide d’un domestique, M e Faramont déclara :

– Ma foi, je vous accompagne. J’attends bien un client, mais à cinq heures seulement, j’ai le temps d’aller là-bas et de revenir.

– Excellente idée, fit Sunds, venez.

– Mon Dieu, quel désordre, s’exclama le bâtonnier quand on fut arrivé à Bagatelle.

M e Faramont n’exagérait guère.

La cohue la plus insensée régnait aux abords du château. Ce n’était que caisses mélangées, d’objets d’art, de tableaux de maîtres, un peu partout.

Le désarroi de la boutique de Sunds n’était rien à côté de celui qui régnait à Bagatelle. Il y avait là environ trois cents personnes qui exposaient et s’adressaient aux gardiens de Bagatelle toutes en même temps.

Mais quelqu’un de plus affolé encore c’était, sans contredit, le président de la Société des Artistes Internationaux, M. Marquelet, qui, agité comme la mouche du coche, allait et venait, bousculant tout le monde et gênant ceux qui par hasard faisaient quelque travail utile.

Derrière une caisse plus grande que les autres, Sunds découvrit Bouzille, profondément endormi.

– Ah te voilà, animal ! cria-t-il. Viens donc m’aider à décharger le camion.

Bouzille sursauta, secoua sa torpeur, puis apercevant le bâtonnier, il se confondit en salutations respectueuses.

« Un homme, pensa-t-il, qui est assez riche pour posséder un tel tableau, doit certainement donner des pourboires. »

Et avant d’avoir rien fait, Bouzille était tout prêt déjà à tendre la main.

M. Marquelet, malgré son ahurissement, vit le bâtonnier et le reconnut. Il se montra aimable avec cet exposant qui, gracieusement, prêtait une œuvre qui allait certainement attirer tout Paris à Bagatelle.

– Merci, mon cher maître, merci, votre Rembrandt va faire le succès de notre exposition.

Puis, répondant à une question de Sunds, il lui dit :

– Parbleu, nous avons réservé au Rembrandt de M e Faramont la meilleure place. Vous allez pouvoir l’installer sur le panneau de fond, dans le salon d’honneur. Toutefois, je vous conseille d’attendre jusqu’à demain matin ou alors de l’accrocher ce soir pour éviter les accidents. Vous comprenez que nous tenons à prendre les plus grandes précautions pour qu’il n’arrive rien à ce superbe Pêcheur à la ligne.

– Et c’est demain l’inauguration ?

– Demain à dix heures, dix heures précises, assura M. Marquelet.

Le bâtonnier se tourna vers Sunds, et lui désignant d’un geste le désordre qui régnait :

– Jamais ce ne sera prêt.

– N’ayez donc aucune crainte, mon cher maître ! C’est toujours la même chose dans les expositions. Il semble la veille qu’il y a encore pour quinze jours de travail et le lendemain lorsqu’on ouvre, tout est au point.

Le bâtonnier consulta sa montre. Il fit une grimace :

– Sapristi, j’oubliais de m’en aller, je suis attendu chez moi à cinq heures.

Comme s’il paraissait heureux de le voir partir, Sunds, avec une certaine précipitation, lui tendit la main.

– Adieu donc, fit-il, à demain.

– Pourvu qu’il n’arrive rien à mon tableau, je suis ennuyé de le quitter avant qu’il ait été accroché.

Le Danois rassura le bâtonnier :

– Je ne bouge pas, fit-il, avant d’avoir installé moi-même le Rembrandt sur le panneau de fond qui lui est réservé.

Rassuré, l’avocat se retira.

Bouzille courut après lui pour lui chercher sa voiture, mais l’avocat était plus rapide que l’ancien chemineau et Bouzille en fut pour sa course :

– Pas de veine, déclara-t-il, tout essoufflé, encore un pourboire qui passe à l’as.

Indigné, il revint se mêler à la foule des gardiens et des ouvriers qui se hâtaient de finir l’installation.

Les salles d’exposition, peu à peu, prenaient tournure. Les murs se garnissaient de cadres contenant des tableaux, des gravures. Dans les vitrines on installait des statuettes, des vases, d’intéressants moulages et M. le Président des Artistes Internationaux commençait à se calmer.

À sept heures du soir tout était terminé, chacun en se retirant éprouvait le besoin, bien légitime d’ailleurs, d’aller jeter un coup d’œil sur le Pêcheur à la lignede Rembrandt qui faisait un effet magnifique sur le panneau où on l’avait placé.

Exposants et ouvriers étaient tous des artistes. Opinion unanime : l’œuvre est magnifique, ce sera le clou du salon. On en parlerait.

***

– On en parlerait.

Cette phrase revenait comme une obsession à l’esprit de Sunds. Il faisait nuit et le palais de Bagatelle était plongé dans le plus profond silence. Cependant, dans une des caisses remplies de paille que l’on avait repoussées dans un des salons fermés au public avec tous les autres débarras, un léger bruit se produisit. Quelqu’un sortit de cette cachette improvisée et fit quelques pas précautionneux dans la pièce. C’était Sunds.

Pourquoi le Danois était-il resté après la fermeture de Bagatelle ? Comment se faisait-il qu’il ait pu tromper la surveillance des gardiens et demeurer dans le palais alors que tout le monde sans exception aurait dû en être sorti ?

Si Sunds était là, c’était qu’il avait évidemment combiné son séjour à l’avance, sa présence était le résultat indiscutable d’une préméditation. Sunds y était et ce n’était point par hasard qu’il était enfermé dans le palais de Bagatelle.

Le Danois tira de sa poche une lampe électrique dont il projeta autour de lui une lumière sourde. Dans la caisse d’où il venait de sortir, Sunds alla prendre la boîte à couleurs que, dans l’après-midi, il avait recommandé à Daniel de lui apporter après l’avoir préparée, puis, à pas de loup, quitta la pièce dans laquelle il s’était caché et, traversant les salles désertes du palais, s’en vint dans le salon d’honneur. Il éclaira de sa lampe le Rembrandt et longuement, le considéra. L’artiste était tout pâle alors qu’il regardait l’œuvre.

– C’est égal, murmura-t-il, il faut que j’en aie un fier toupet ! Ah, je suis propre. Quelle fripouille, je me dégoûte moi-même et ce n’est pas tant à l’idée de ce que je vais faire que de savoir le risque que je vais courir par ma faute, car cette œuvre merveilleuse est vraiment unique. Enfin c’est la fortune assurée et je suis trop pauvre pour cracher dessus et puis, d’ailleurs, je n’ai pas le choix. L’autre me l’a bien dit, il faut lui obéir sans discuter.

Sunds brusquement éteignit sa lampe.

– C’est fou, ce que je fais ! Je sais bien qu’il y a des volets pleins le long des fenêtres, mais enfin, il est inutile de faire de la lumière ici. De l’extérieur, les gardiens pourraient la voir. D’ailleurs je ne puis rien tenter avant le jour.

Après un instant de réflexion, l’artiste continuait son monologue :

– Le jour, en cette saison, se lève à quatre heures du matin, nul ne viendra avant huit heures, j’ai donc le temps d’agir.

Il poussa un soupir et proféra :

– Ils disaient tous cet après-midi : « On en parlerait, du tableau de Rembrandt. » Ah oui sans doute, on en parlerait. Et plus encore qu’il est possible de l’imaginer.

Après un silence, il ajouta :

– C’est abominable ce que je vais faire, mais il n’y a pas à dire, aussi, c’est rigolo.

15 – LE VOL DU TABLEAU

– Est-ce que tout est fini, en état, nettoyé ?

– Oui, monsieur le Président.

– Et les catalogues illustrés sont-ils arrivés ?

– Oui, monsieur le Président.

– Ah mon Dieu, tout de même je respire. C’est égal, assumer de pareilles responsabilités, organiser de semblables choses, cela vous brise, vous tue. Je sens que je vais éclater, que ma cervelle se fond. Ces histoires-là, ça vous abrège l’existence de dix ans.

M. Marquelet, sans doute, se donnait beaucoup de mal, mais il amplifiait encore la peine qu’il prenait ; c’était un homme à la fois minutieux et exagéré. M. Marquelet voulait tout voir, tout faire. En réalité, il remarquait peu de chose et ne faisait rien, mais il s’en donnait l’illusion et en tout cas, finissait par être fatigué.

S’étant assuré auprès du gardien-chef du palais de Bagatelle que tout était prêt à l’intérieur, il avait décidé de ne laisser entrer personne dans les salons avant l’arrivée du sous-secrétaire d’État qui avait accepté d’inaugurer l’exposition.

Il ne fallait pas que l’on pût salir les tapis ou le parquet avant que ceux-ci eussent été foulés par’ le représentant du gouvernement et sa suite.

Et le président de la Société, ne se fiant qu’à lui-même pour l’observation de la consigne qu’il venait de donner, s’était posté au haut du perron, défendant l’accès du palais à la foule des invités qui, paisiblement, attendaient dans le jardin l’autorisation de pénétrer.

Un gardien voulut se glisser subrepticement à l’intérieur du palais.

– Où allez-vous, malheureux ? cria M. Marquelet d’une voix sévère.

– Monsieur le président, on a laissé une housse sur la vitrine des Saxes dans le petit salon, alors, j’allais l’enlever.

– Une housse ! gémit M. Marquelet. Laisser une housse sur la vitrine à cette heure-ci, mais c’est épouvantable, scandaleux !

Il vit, atterré, les chaussures du gardien toutes couvertes de poussière :

« Cet animal-là, pensa-t-il, va salir les tapis, les parquets, comment faire ? »

M. Marquelet eut un instant l’idée d’aller retirer lui-même la housse, mais il estimait que sa dignité ne le lui permettait pas.

– Allez faire votre service, dit-il au gardien sur un ton solennel, mais avant de pénétrer dans le salon, déchaussez-vous.

Le Président, un peu rassuré, avança sur le perron de Bagatelle. Et, d’un vaste coup d’œil circulaire, il embrassa la foule massée à l’entrée de la propriété. Cette foule était élégante, nombreuse.

– C’est le succès assuré, déclara-t-il à mi-voix. Et une recette superbe, certaine.

– Une recette ? Non !

M. Marquelet se retourna.

L’interrupteur était un de ses collègues du Comité, M. Rube, sculpteur d’un certain talent, qui passait son temps à dire des choses désagréables chaque fois qu’il le pouvait. M. Rube ne dérogeait pas à ses habitudes, et il insinua, narquois :

– Il y a du monde aujourd’hui, parce que cela ne coûte rien, mais vous verrez ça demain, lorsque les entrées seront payantes…

M. Marquelet ne voulait pas répondre, il haussa les épaules.

Un exposant vint à lui timidement.

C’était un peintre, Dollois, pauvre bougre sans grande valeur, dont la misère s’affichait sur ses vêtements, usés jusqu’à la corde. Dollois, qui tournait depuis dix minutes autour du Président sans oser l’aborder, s’y décida cependant.

– Alors, monsieur Marquelet, interrogea-t-il, puisqu’il va venir un ministre, croyez-vous qu’on donnera des décorations ?

Sévèrement, M. Marquelet toisa son interlocuteur :

– Un membre du gouvernement ne vient jamais à une solennité quelconque, fit-il, sans apporter des distinctions honorifiques.

Et il ajouta :

– Nous aurons certainement aujourd’hui une rosette de l’Instruction publique et deux Mérites agricoles, voilà.

Dollois pâlit légèrement et loucha sur sa boutonnière qui était vierge. Il ambitionnait les palmes académiques ; or, le Président n’en avait point parlé, allait-il encore « passer au travers », comme disaient ses camarades ?

M. Marquelet, cependant, courut à l’extrémité de la terrasse.

– Et la musique ? cria-t-il, la musique est-elle là ?

Un homme aux longs cheveux se présentait à lui.

– Je suis le chef d’orchestre, Monsieur, fit-il, et nous sommes au grand complet.

Mais M. Marquelet ne l’écoutait pas. Il demeurait figé de stupeur, en face d’un individu aux allures sordides, à la barbe hirsute, qui semblait s’être faufilé indûment dans la foule des invités, prêt à entrer dans le palais de Bagatelle dès que les portes seraient ouvertes. Il l’interrogea :

– Que faites-vous là ?

L’homme, sans se troubler, tira de sa poche une carte d’invitation crasseuse à moitié déchirée :

– J’attends, déclara-t-il, pour entrer dans la taule, qu’on ait ouvert les lourdes.

M. Marquelet sursauta, cependant il ne pouvait rien dire, cette personne possédait une invitation régulière. Il lui recommanda cependant à voix basse :

– Vous n’êtes pas très bien habillé, cachez-vous derrière quelqu’un, lorsque le ministre arrivera. Il ne faut pas qu’il voie des gens aussi…

M. Marquelet n’osait dire « aussi sales », mais son interlocuteur comprit et il s’éloigna en grommelant :

– Vrai, quelle démocratie ! On dirait pas qu’on est en République. Faudrait maintenant qu’on vienne en habit de cérémonie ? Moi je garde ça pour les dimanches.

L’homme qui s’écartait de la sorte, c’était Bouzille.

M. Marquelet serra chaleureusement la main de M e Henri Faramont : le bâtonnier venait d’arriver avec sa femme et son fils. Le maître du Barreau était tout souriant.

– Ah mon cher bâtonnier, s’écria M. Marquelet, en lui écrasant les phalanges, je ne sais comment vous remercier au nom des Artistes Internationaux. Le fait que vous nous avez prêté votre superbe Rembrandt, votre admirable Pêcheur à la ligne, va attirer tout Paris.

Il s’arrêta brusquement et courut à l’entrée du parc ; deux voitures automobiles venaient de s’y arrêter, des personnages en redingote, aux allures endimanchées, en descendirent.

– C’est le Gouvernement, déclara M. Marquelet.

Il fit signe à un gardien, lequel le répéta au chef d’orchestre, et la musique entonna la Marseillaise, cependant que bon nombre des hommes présents se découvraient.

Puis l’on vit s’avancer M. Dubois, sous-secrétaire d’État aux Beaux-Arts. Le représentant du Gouvernement était un homme d’une quarantaine d’années, au visage aimable, à la tenue relativement élégante qui portait une jaquette, un pantalon clair, des souliers vernis, et un chapeau haut de forme. Il avait aussi les mains gantées et gantées de beurre frais, ce qui lui donnait un peu l’allure d’un marié de province. Il arrivait, suivi d’une demi-douzaine de tout petits jeunes gens, aux physionomies éveillées, quelque peu narquoises. Certains étaient décorés, les autres portaient à la boutonnière des fleurs de toutes les couleurs.

M. Marquelet s’inclina très bas devant le « Gouvernement ».

– Au nom de la Société des Artistes Internationaux, déclara-t-il d’une voix qui tremblait légèrement, je vous remercie. Monsieur le Ministre, de bien vouloir honorer de votre présence l’inauguration de notre Exposition.

Le ministre s’inclina à son tour, mais M. Marquelet continua à parler pendant une dizaine de minutes.

Puis, ce fut le tour de M. Dubois de répondre au président.

Il le fit avec cette facilité verbeuse qui constitue l’éloquence de la plupart des hommes d’État. Il acheva sur une péroraison grandiloquente et convaincue au cours de laquelle il mêla la politique et l’art, de la façon la plus inattendue sans doute, mais assurément la plus heureuse.

Et des bravos retentirent alentour, cependant que les jeunes attachés dévisageaient curieusement les jolies femmes de l’assistance.

Conformément aux instructions de M. Marquelet, Bouzille s’était dissimulé dans les derniers rangs de la foule, pour n’être pas remarqué par le représentant du gouvernement. Il avait retrouvé dans une allée du jardin celui qu’il appelait parfois « son patron ».

Le Danois Érick Sunds était là en effet, mais il semblait avoir perdu toute sa gaieté habituelle. Il avait les traits fatigués. Sur son visage se peignait une étrange pâleur.

« Probable, pensa Bouzille, qu’il a dû faire cette nuit une bombe carabinée. »

Et comme il lui suggérait tout bas :

– Vous ne vous êtes pas couché, pas vrai ?

Érick Sunds lui lança un mauvais regard, qui interdit à Bouzille d’insister.

Cependant, le cortège officiel pénétrait dans le Palais de Bagatelle :

– Si vous le voulez bien, monsieur le ministre, commença Marquelet, nous allons voir d’abord les gravures. Nous examinerons ensuite les vitrines qui contiennent les bibelots, puis la sculpture nous retiendra quelques instants et enfin nous passerons dans le salon d’honneur.

On fit une première station devant un groupe de marbre dû au sculpteur Rube. Cela représentait une tempête en mer. Une barque oscillait dans un équilibre instable. Rube était là, il plastronnait, le coude appuyé sur le socle supportant son œuvre.

– Ah, ah, fit le ministre, qui regarda quelques instants, mais sans rien dire.

Le cortège s’éloigna : Rube était devenu tout rouge, et tandis que ses camarades le considéraient d’un œil amusé, il grogna entre ses dents :

– C’est un coup monté, on m’a fait venir ici pour se fiche de moi.

Rapidement, on passa devant les gravures, on longea les vitrines, puis on arriva dans une salle de peinture et M. Marquelet, ayant murmuré quelques mots à l’oreille du sous-secrétaire d’État, celui-ci s’arrêta devant un tableau, représentant, ainsi que le disait l’étiquette fixée sur le cadre, un «  Concours de natation à Joinville-le-Pont ».

C’était l’œuvre de Dollois, le peintre timide.

Dollois n’était pas devant son œuvre, mais perdu dans la foule. On le chercha des yeux, on finit par le découvrir, et le ministre, lui ayant tendu la main, lui déclara :

– Monsieur Dollois, au nom du gouvernement de la République française, j’ai l’extrême plaisir de vous nommer officier d’académie.

Un jeune attaché passa au ministre un petit ruban violet, que celui-ci mit à la boutonnière du peintre.

Dollois crut qu’il allait défaillir, tant il était heureux.

Quelques murmures flatteurs soulignèrent l’attribution de cette distinction honorifique. Puis M. Marquelet, précédant le sous-secrétaire d’État, pénétra dans le salon d’honneur.

– Vous allez voir ici, monsieur le ministre, déclara-t-il, la plus belle œuvre que nous ayons à notre exposition, c’est le Pêcheur à la lignede Rembrandt, aimablement prêté par son heureux propriétaire M e Henri Faramont, bâtonnier de l’Ordre des avocats.

Et, par précaution, M. Marquelet ajoutait à l’oreille du ministre :

– C’est le tableau qui est tout seul sur le panneau du milieu, au-dessus de la cheminée.

Le cortège avait ralenti sa marche, on faisait cercle dans le salon d’honneur, et M. Dubois, d’un air important, convaincu, considéra quelques instants le tableau :

– C’est une œuvre magnifique, déclara-t-il, enflant la voix, car il avait remarqué qu’autour de lui, se trouvaient des journalistes qui notaient ses paroles, les couleurs sont encore très vives, et l’on retrouve dans cette conception toute simple, dans ce sujet populaire, toute l’énergique vigueur du maître sublime que fut Rembrandt.

Il s’arrêta et considéra d’un air étonné M. Marquelet, qui, tout d’un coup, avait pâli affreusement.

Gracieusement, le sous-secrétaire d’État s’inquiétait :

– Qu’avez-vous donc, cher monsieur ? Seriez-vous souffrant ?

M. Marquelet ne répondait pas, il était agité d’un tremblement nerveux, et sa main se leva vers le tableau.

Un léger cri avait retenti à côté du ministre qui tourna la tête, et vit M e Faramont. Lui aussi avait pâli. Jacques Faramont aux côtés de son père, était également très pâle, et si le ministre avait connu le Danois Érick Sunds, dont la haute taille dépassait le reste des assistants, il se serait rendu compte que l’étranger était livide.

Ah ça, que se passait-il donc ? Les attachés du Cabinet qui, jusqu’alors, n’avaient prêté aucune attention aux incidents de la cérémonie, commençaient à se le demander.

Enfin, M. Marquelet articula d’une voix bégayante :

– Mais le tableau de Rembrandt ?

– Eh bien, poursuivit M. Dubois, d’un ton légèrement impatienté, je le vois, je l’admire.

Subitement un cri retentissait, il était poussé par le bâtonnier :

– Mais ce n’est pas mon tableau, s’écria celui-ci. Et il ajouta d’une voix étranglée d’émotion :

– C’est une copie qu’on a mise à la place !

Le ministre sentit son cœur se serrer, il avait l’impression que les paroles qu’il venait de prononcer, quelques instants auparavant, pour affirmer son admiration, étaient au moins inopportunes. Il jeta un coup d’œil désespéré sur les journalistes et s’aperçut qu’ils riaient sous cape. Cependant une rumeur confuse montait dans l’entourage des personnages officiels.

– Il n’y a plus de doute, criait-on, c’est une copie ! Qu’est devenu l’original ? C’est extraordinaire…

Ce fut une ruée, une épouvantable bousculade.

Et les commentaires allaient leur train, cependant que M. Marquelet s’était affaissé sur une chaise, et que le bâtonnier tempêtait au milieu des siens.

Plus de doute en effet. À la place du superbe Rembrandt se trouvait une affreuse croûte, une copie grossière, dont la peinture encore toute luisante était à peine sèche.

– On a volé le Rembrandt de M e Faramont, répétait-on.

– C’est impossible.

– Non, non, voyez plutôt.

M e Faramont apercevant Érick Sunds, l’interpella :

– Eh bien, fit-il, avez-vous vu ? Qu’est-ce qui s’est passé ? C’est épouvantable, cela tient du sortilège.

Sunds était si pâle qu’il faisait peur à voir. D’une voix blanche, soutenant mal le regard interrogateur du bâtonnier, il balbutia, haussant les épaules :

– Du sortilège, comme vous dites, monsieur le Bâtonnier. C’est épouvantable et je ne comprends rien à ce qui s’est passé. L’original était encore là hier soir, quand nous sommes partis, et depuis lors, personne n’est entré dans les salles d’exposition.

M. Marquelet, après avoir manqué s’évanouir, reprenait peu à peu conscience de lui-même :

– Ah monsieur le ministre, commença-t-il, en s’adressant à M. Dubois, qui tiraillait sa moustache, fort ennuyé et très inquiet à l’idée des commentaires qu’il avait formulés au sujet de l’affreuse copie qu’il avait prise pour le véritable tableau, ah Monsieur le Ministre, je vous demande bien pardon !

M. Dubois grogna :

– Vous auriez pu me prévenir, fit-il, que ce tableau n’était qu’une copie.

Puis, sur un signe à ses attachés, le sous-secrétaire d’État laissa comprendre qu’il en avait assez de cette exposition :

– Veuillez m’excuser, fit-il, mais je suis obligé de retourner à Paris, nous avons Conseil des ministres ce matin.

Son départ passa d’ailleurs absolument inaperçu. Il n’était plus question, dans toute l’Exposition, que de l’effarante aventure qui venait de se produire. Il y a toujours des gens pour plaisanter. Quelqu’un avait lâché :

– Cette histoire-là, c’est du Fantômas !

Et le mot avait fait fortune.

– Si c’est du Fantômas, c’est à vous dégoûter du bon Dieu et de ses saints.

– Pourquoi donc ?

– Dame, reprenait l’autre, Henri Faramont est son défenseur ! Si c’est ainsi que Fantômas lui témoigne sa reconnaissance.

Mais quelqu’un intervenait :

– Fantômas ne doit plus avoir besoin d’avocat, puisqu’il s’est évadé avant-hier, vous le savez bien.

Et peu à peu, encore que la chose parût invraisemblable au premier examen, l’idée s’accréditait, dans la foule, que la mystérieuse disparition du tableau de Rembrandt et sa substitution par une affreuse copie, étaient encore le résultat d’un des audacieux maléfices du sinistre bandit :

– L’affaire, d’ailleurs, en vaut la peine, fit observer quelqu’un. Ce tableau-là représente une multitude de billets bleus.

Le mot de « vol » était sur toutes les lèvres. Et il frappa soudain un gros homme essoufflé, rouge, qui arrivait en retard à l’inauguration. Il l’avait entendu prononcer par les ouvreurs de portières, et il l’entendit répéter sur les marches du perron ; lorsqu’il arriva dans le premier vestibule, il vit que l’on parlait encore de vol et dès lors, il interrogea :

– Qu’est-ce qu’on a volé ?

Quelqu’un brusquement lui répondit :

– On a volé le tableau de Rembrandt.

De rouge qu’il était le gros homme devint vert.

– Le Pêcheur à la ligne ? questionna-t-il. Le tableau appartenant à M e Henri Faramont ?

– Comme vous dites, répliqua son interlocuteur.

Et le gros personnage poussa un gémissement :

– Volé ! Le tableau est volé mon Dieu ! Cela va nous coûter cinq cent mille francs !

Et il tomba raide sur le parquet, comme s’il avait été frappé par une congestion.

L’homme qui s’évanouissait à cette nouvelle, c’était M. de Keyrolles, le directeur de L’Épargne, la Compagnie qui avait assuré l’œuvre d’art de M e Faramont contre tous les risques possibles.

16 – LA GUÊPE

Les incidents extraordinaires de Bagatelle avaient eu lieu dans la matinée. Le soir même, Fandor, mis au courant comme tout le monde de ce qui s’était passé, se rendait vers huit heures à la Préfecture de police.

Juve lui avait donné rendez-vous là. Et, à peine le journaliste avait-il retrouvé son ami, que celui-ci l’amenait à la Sûreté. Une animation inhabituelle régnait dans les couloirs du Quai des Orfèvres.

Juve ne devait pas être dans ses bons jours, car il avait la mine renfrognée, le front soucieux.

Fandor était demeuré silencieux, n’interrogeant point l’inspecteur. Il s’y décida cependant au moment où le policier, quittant un groupe d’agents avec lesquels il venait de conférer, se rapprochait de lui :

– Que se passe-t-il, Juve ? Pourquoi m’avez-vous convoqué ? Qu’allons-nous donc faire ?

– Nous allons arrêter des gens.

– L’affaire du tableau ?

– Peut-être, mais en tout cas l’affaire de Ville-d’Avray. J’ai découvert les agresseurs du bâtonnier, nous allons les cueillir à domicile.


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