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L'Arrestation de Fantômas (Арест Фантомаса)
  • Текст добавлен: 21 октября 2016, 20:37

Текст книги "L'Arrestation de Fantômas (Арест Фантомаса)"


Автор книги: Марсель Аллен


Соавторы: Пьер Сувестр
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– Permettez, fit le bandit. Voulez-vous que nous résumions la situation ? Je vous défie Juve, de tenter quoi que ce soit contre moi et vous me défiez, vous de tenter quoi que ce soit contre vous ou contre Fandor, c’est bien ça ?

– Parfaitement Fantômas. À votre défi, je réponds par un autre défi.

– De sorte que la situation vous paraît inextricable ? Eh bien, mon cher Juve, laissez-moi vous dire que vous vous trompez. Voyons, quelle heure est-il ?

– Dix heures et demi, dit Fandor.

– Merci. Et maintenant, savez-vous, messieurs, exactement où nous sommes ?

– Comment où nous sommes ?

– Je veux dire : où se trouve le Skobeleff.

– Mais sur les côtes de Bretagne ?

– Exactement, à quelques kilomètres de la pointe Saint-Mathieu. Nous y parviendrons, si je suis bien renseigné par les officiers du bord, par mes officiers, mon cher Juve, d’ici à vingt minutes au plus tard. Or, à la pointe Saint-Mathieu…

La plainte d’une sirène lui coupa la parole.

D’un même mouvement Juve et Fandor s’étaient levés.

Fantômas, nonchalamment, s’était levé, lui aussi :

– Oh oh, gouailla-t-il vous n’êtes pas habitué aux choses de mer, mon cher Juve, ni vous non plus, Fandor ? Ce qui se passe ? Mais rien du tout. Le brouillard est épais, nous naviguons en des mers assez fréquentées, par des bateaux de pêche, le Skobeleffdonne de la sirène pour signaler son passage. Voilà tout.

On frappait à la porte de la petite cabine. C’était le comte Piotrowski qui venait aux ordres :

– Mon Commandant, je tiens à vous signaler que nous sommes entièrement gagnés par la brume. D’après le point fait à midi et l’estimation du loch nous devons être juste à la hauteur de la pointe Saint-Mathieu. J’ai fait allumer les feux de position, je viens d’ordonner à la sirène de siffler toutes les deux minutes. Je gouverne, d’après la carte, nord-nord-ouest. Est-ce bien ?

– C’est bien, monsieur, mais gouvernez au plus près, vous allez apercevoir, j’imagine, le phare de la pointe.

Il n’avait pas fini de parler que derrière le comte Piotrowski apparaissait le lieutenant Alexis.

– Mon Commandant, demanda le jeune officier, comment dois-je piloter ? J’ai deux feux par tribord, ce doit être la passe, et cependant à bâbord j’aperçois encore deux autres feux dans la brume, deux feux qui sont certainement les feux de position de deux barques, car ces feux se balancent au rythme de la houle.

Le comte Piotrowski demeura muet, déférent. Fantômas ordonna :

– Il faut être prudent, messieurs, ces parages sont dangereux. Puisque vous apercevez à bâbord deux navires, gouvernez droit dessus, nous sommes certains, d’avoir la mer ouverte et, dans une heure, si la brume ne s’est pas levée, nous mettrons en panne.

Les deux officiers se retirèrent. Fantômas, semblait déjà vouloir reprendre la conversation interrompue lorsque soudain il bondit en avant. Il ne laissa même pas à Juve et Fandor le temps de se mettre en garde. Déjà ils étaient violemment frappés au visage par l’extraordinaire bandit.

– L’heure de la vengeance sonne, hurlait Fantômas.

Atteints en plein visage, Fandor gisait sur le canapé.

Juve, assommé, se cramponnait à la muraille, la face couverte de sang.

Les événements se précipitaient.

Fantômas, d’un bond, avait laissé la cabine. Un effroyable vacarme avait retenti. Le plancher se dérobait sous Juve et Fandor jetés l’un sur l’autre sous les meubles qui s’écroulaient.

– Malédiction, criait Juve, et Fandor jurait.

Il y eut un grand raclement contre la coque. Le Skobelefftout entier se disloqua, semblait-il. Puis des coups de feu, des sifflets, des cris.

– Fichu, dit Juve en secouant la porte fermée à clef, Fandor, nous coulons.

Il ne put ajouter un mot. La cabine venait d’effectuer un « tonneau » complet.

– Nom de Dieu, cria le policier, au sein du tumulte, et le portefeuille ?

Juve se traîna vers l’angle de la petite pièce. Tout en causant avec Fantômas, Juve, en effet, merveilleux de sang-froid, avait parfaitement aperçu, posé sur une étagère, le fameux portefeuille rouge qu’il était venu chercher au péril de sa vie. Et maintenant même que le Skobeleffsemblait s’enfoncer dans l’abîme, c’était vers ce portefeuille que Juve s’élançait.

Indifférent au bouleversement des choses, Juve atteignit enfin la serviette de maroquin. Ses doigts crispés s’incrustèrent dans le cuir, cependant que, pour retenir Fandor, il mordait à pleines dents le collet du veston du journaliste.

Et alors, avec l’instantanéité des catastrophes, la cabine où demeuraient prisonniers les deux amis était défoncée par une énorme lame, une douche d’eau crevait les murailles, enlevait la fragile prison des deux hommes.

Sans même en avoir conscience, tandis que le Skobeleff, éventré par un récif, coulait, Juve et Fandor, balayés par la houle étaient jetés à l’eau, roulés par le courant, entraînés dans la mer disparue sous la brume.

6 – UN CADAVRE MAQUILLÉ

Entre la mer et le haut de la falaise, deux êtres fuyaient la pointe Saint-Mathieu. Jean-Marie l’équarisseur et Fleur-de-Rogue, la farouche fille d’Ouessant.

– Jean-Marie, disait Fleur-de-Rogue, voici le jour qui se lève, c’est l’heure de nous en aller, il ne faut pas rester longtemps dans leur voisinage.

– Penses-tu que les gendarmes oseraient se risquer ici, pour venir nous cueillir ?

– Non, c’est la mer qui m’effraie. Vois-tu par le large, comme elle est grise et moutonneuse, sûr qu’elle médite encore un mauvais coup. L’affaire de cette nuit n’a pas dû lui plaire, et aussi vrai que je suis ici, je suis certaine qu’elle se vengera. Écoute comme elle gronde, et puis, vois donc, vois donc là-bas ?

D’un geste terrifié, la farouche Bretonne montrait un paquet lourd qu’une lame agonisante était venue jeter sur un petit rocher : c’était un cadavre, encore un, dont l’Océan ne voulait pas, encore une victime du naufrage du Skobeleff, que la mer restituait à ses auteurs.

– Allons nous-en, dit Fleur-de-Rogue, j’ai peur.

Jean-Marie n’était pas rassuré non plus.

Fleur-de-Rogue savait où retrouver les autres membres de la bande qui, après le naufrage, s’étaient éparpillés comme une volée de corbeaux.

Quant à Jean-Marie, il s’était décidé à regagner le manoir de Kergollen.

L’apache-équarrisseur avait été embauché par Dame Brigitte, en qualité de jardinier, il occupait là un poste facile, était ignoré des gens de la ville, passait inaperçu auprès de la police et cela lui convenait à merveille.

Dame Brigitte, au surplus, et les deux hôtes qu’elle avait recueillis la veille au soir, avaient dû passer une nuit pleine d’inquiétude.

Peut-être convenait-il pour Jean-Marie d’aller s’en enquérir et de leur fournir, avec la plus parfaite hypocrisie, des renseignements de témoin oculaire ?

Mais, soudain, Jean-Marie fit un brusque écart, et se dissimula derrière un tronc d’arbre. Il venait de voir sortir de la propriété, un homme en uniforme.

Or, la seule vue de l’uniforme troublait toujours l’énigmatique jardinier du manoir de Kergollen.

L’uniforme était sombre, orné d’un galon d’or, la tenue d’un officier de marine : ce doit être un naufragé du Skobeleff, se dit l’amant de Fleur-de-Rogue.

Visiblement, l’officier russe cherchait à passer inaperçu.

C’était un tout jeune homme de dix-huit à vingt ans au plus. Son visage imberbe était d’une beauté régulière, il avait un teint de pêche, encore qu’un peu hâlé par l’air de la mer.

Curieux de sa nature, Jean-Marie remit à plus tard le moment de rentrer au manoir et suivit des yeux la promenade hésitante de l’officier. Celui-ci portait sous le bras un gros paquet de linge. Pourquoi ?

Après plusieurs allées et venues incertaines, il finit cependant par pénétrer dans une chaumière en ruines, isolée au milieu de la falaise.

Jean-Marie hésitait à s’approcher de cette masure, car il lui aurait fallu traverser un terrain dénudé.

Mais, de loin, il attendait, se disant que l’officier, sans doute, ne tarderait pas à sortir.

Au bout d’un quart d’heure, quelqu’un sortit de la cabane. Mais ce n’était plus un officier ni même un homme, c’était une femme.

La femme disparut, on ne vit plus d’officier, et Jean-Marie ne conserva que le souvenir d’une jupe, celle de la petite Naick, servante de Dame Brigitte.

Mais il était temps de regagner le manoir.

À peine, toutefois, Jean-Marie eut-il disparu derrière un repli de terrain que du côté opposé à la falaise arrivait un homme marchant à grands pas. Vêtu de noir, sur ses épaules un long manteau drapé à l’espagnole. Le visage dissimulé sous un grand feutre noir, et quiconque aurait vu se profiler sur l’horizon cette silhouette imposante, n’aurait pu retenir un cri d’effroi. Cet homme ne pouvait être que Fantômas.

L’insaisissable bandit s’était-il donc échappé du naufrage du Skobeleff ?

Ses vêtements étaient secs et propres. Le monstre avait donc dans le voisinage un asile secret, un domicile ignoré de tous, où il avait pu, alors que ses compagnons se débattaient dans les flots, prendre quelque repos et réconfort ?

Fantômas, sans souci de se faire apercevoir ou remarquer, longea le bord de la falaise, souriant. C’est que Fantômas pensait que parmi ces morts, ainsi ballottés au gré des flots, se trouvaient ses deux implacables ennemis : Juve et Jérôme Fandor.

Fantômas, cependant ramassait quelque chose et le considérait avec anxiété. C’était une casquette d’officier, la coiffure d’un aspirant de marine.

Qu’était-il donc advenu d’Hélène ? La malheureuse jeune fille dont Fantômas n’avait plus de nouvelles depuis l’explosion du navire avait-elle péri dans les flots ?

– Ah, si cela était, gronda Fantômas.

Et le bandit serrait le poing, menaçant de sa terrible vengeance quelque invisible ennemi. Mais non, et il poussa un cri de joie. Il venait de retrouver les restes de l’uniforme, et dès lors la lumière avait jailli : sa fille était sauvée. C’était elle qui avait volontairement abandonné ce costume compromettant pour son sexe, elle avait dû trouver d’autres vêtements, puis, toujours désireuse de fuir son père, elle avait disparu encore. Mais que lui importait ? Le bandit songeait :

– Quoi qu’elle fasse, je l’aiderai malgré elle, je la protégerai contre ses adversaires, je lui faciliterai la disparition qu’elle médite évidemment.

Fantômas se disait que si, d’aventure, les gendarmes que l’on avait dû réclamer d’urgence à la brigade allaient découvrir cet uniforme, ils s’inquiéteraient d’en trouver le propriétaire. Il fallait donner à ses vêtements déchiquetés déjà, par les rochers, saturés d’eau de mer, un possesseur, un propriétaire nouveau.

Le bandit, avec une agilité surprenante, descendit jusqu’au fond de l’abîme, et là, ainsi qu’un vautour, il examinait les morts, il chercha parmi eux un corps jeune et mince qu’il pût, sans difficultés, revêtir de l’uniforme abandonné par Hélène. Bientôt Fantômas avisa un cadavre de mousse, que les rochers et la mer, en se le disputant avec fureur avaient dépouillé de ses effets. Sans souci du sacrilège qu’il commettait, Fantômas, par les cheveux, attirait le cadavre sur le sable. Avec des gestes hâtifs et brutaux, il le glissa dans l’uniforme d’aspirant de marine.

Satisfait de son œuvre, Fantômas attira le mort à terre, le plaça bien en évidence au sommet d’un rocher, à l’abri, sinon des oiseaux de proie, du moins des caresses traîtresses de la vague en furie. Il s’en allait enfin, l’ignoble bandit, puis revint soudain, un pli soucieux marquant son front.

Il avait oublié quelque chose. Le visage de cet enfant, surpris en plein sommeil par la mort implacable, n’était nullement défiguré. Dès lors quand, avec la police, les survivants du Skobeleff, feraient le dénombrement des victimes, il pourrait se trouver quelqu’un qui reconnaîtrait un simple mousse sous l’uniforme de l’officier.

Le Roi du crime s’empara d’une lourde pierre, puis, de toute la vigueur de son bras, lâcha le quartier de roche sur le crâne du trépassé. Les os volèrent en éclat, les chairs du visage s’arrachèrent, se transformèrent instantanément en une bouillie informe et sanguinolente, et, Fantômas satisfait regarda son œuvre. Nul ne reconnaîtrait plus jamais le cadavre défiguré, et lui-même, si le hasard des circonstances et sa volonté téméraire l’y engageait, pourrait venir témoigner que le corps du mutilé était celui de l’aspirant de marine, du secrétaire particulier de l’énigmatique Commandant.

Il y avait à peine une demi-heure que Fantômas s’était retiré, que le monstre avait disparu du sombre théâtre de son dernier sacrilège, qu’un couple s’avançait lentement, avec une extrême prudence, dans le voisinage du roc sur lequel gisait le cadavre mutilé du mousse.

C’étaient deux membres de la bande, qu’un chef énigmatique et généreux avait fait venir de Belleville sur la côte bretonne deux jours auparavant en les alléchant par l’appât d’une excellente affaire. L’homme était Œil-de-Bœuf, elle Loulou Planche-à-Pain.

Œil-de-Bœuf était d’une humeur massacrante et s’en prenait à Loulou.

– Tâche donc de grouiller, grognait-il, salope, tu n’es pas foutue de marcher plus vite que ça, des fois qu’on resterait encore à radiner deux ou trois plombes dans ce potager, sûr qu’on se ferait poisser par les flics.

– J’peux plus, j’peux plus, geignait la fille, j’comprends qu’il faut s’barrer, mais tant qu’à faire, si faut cavaler encore des heures comme ça, j’aime mieux crever sur place.

Et la pierreuse poussa un cri de douleur.

Sans la moindre pitié, Œil-de-Bœuf, de sa large main, l’avait empoignée sous le bras, la forçant à courir sur une crête de rocher. La malheureuse chancela, tomba, demeura couchée par terre. Un coup de pied la releva, une bourrade entre les deux épaules l’obligea à poursuivre sa marche, en dépit d’elle-même, en dépit de tout.

– Cavale, Planche-à-Pain, hurlait Œil-de-Bœuf, sans ça je te broie.

La colère d’Œil-de-Bœuf semblait d’ailleurs augmenter à chaque mètre :

– Si seulement, grommela-t-il, on s’était calé les joues dans cette affaire-là, y aurait trop rien à dire, mais nibe de braise, rien à faire avec tous ces macchabées, on a eu beau les retourner sens dessus dessous, ils étaient plus fauchés que les blés en septembre. Ah malheur de malheur. Qu’est-ce que je m’en vas y raconter au Bedeau quand on se retrouvera.

Œil-de-Bœuf fut interrompu dans ses lamentations, par un cri strident, qui s’échappait des lèvres pâles et gercées par le froid de son infortunée compagne. Surmontant sa faiblesse, et animée d’une vigueur nouvelle, Loulou Planche-à-Pain tendait le bras en direction d’un gros rocher, qu’elle surplombait de toute sa hauteur.

– Là qu’est-ce que c’est ? Encore un macchabée, mais il est couvert de sang.

Œil-de-Bœuf se rapprocha, il regarda, lui aussi, mais lui, il n’avait pas peur. L’apache était habitué à ces horribles spectacles. Au surplus des lueurs de cupidité s’allumaient dans son œil.

– Comment qu’il a l’air cossu, dit-il à Loulou, c’est un galonné celui-là. Jusqu’à présent, j’ai rencontré que des purées, des marins sans grade, des rien du tout quoi. Probable que celui-là, doit être plein aux as.

Œil-de-Bœuf eut un mouvement instinctif, celui de se précipiter sur le rocher, où reposait le cadavre ensanglanté. Loulou s’efforça de le retenir.

– Que vas-tu faire ?

Mais l’apache la repoussa brutalement.

– Comment que je m’en vas lui faire passer la visite de l’octroi, histoire de savoir s’il n’a pas sur lui de la marchandise de contrebande.

Œil-de-Bœuf grimpa sur la roche et, sans souci des taches de sang là où il plongeait les mains, il se hissa à côté du mort.

Puis, prenant son couteau, l’apache fendit les vêtements, visita les poches, poussant des rugissements de triomphe dès qu’il y trouvait une pièce d’or, même quelque menue monnaie. Loulou Planche-à-Pain avait chancelé, perdu l’équilibre. L’infortunée était tombée en arrière, elle gisait désormais sans connaissance, évanouie, dissimulée, perdue dans l’anfractuosité humide et froide d’un rocher découvert à marée basse.

Œil-de-Bœuf, cependant, poursuivait sa sinistre besogne. Il était si occupé à dépouiller le cadavre qu’il ne put entendre le bruit des pas autour de lui.

Et soudain, quelques claquements secs retentirent autour du rocher sur lequel il était juché : l’apache releva la tête.

– Nom de Dieu, jura-t-il, je suis fait.

Tout autour d’Œil-de-Bœuf, avaient surgi une dizaine d’hommes armés qui braquaient sur lui leur revolver. C’étaient des gendarmes, auxquels s’étaient adjoints les douaniers, armés de fusils.

Une voix s’éleva :

– Rends-toi. Tu as dix secondes, sans quoi nous tirons.

– Bon, grommela Œil-de-Bœuf, on y va, ne vous faites pas de mauvais sang. Plus souvent, grommela le bandit, que je me laisserai descendre par ces feignants.

Œil-de-Bœuf résigné, descendit lentement, se laissant glisser le long du rocher.

En vain jeta-t-il un coup d’œil furtif pour voir s’il ne pourrait pas profiter d’un moment d’inattention, d’une circonstance fortuite pour échapper à la surveillance dont il était l’objet. Rien à faire, vingt-cinq armes étaient braquées sur lui. De quelque côté qu’il se dirigeât, c’était la fusillade irrémédiable et certaine.

– Me v’là, qu’est-ce qu’il y a pour vot’ service, Messieurs, dames.

Cependant que deux gendarmes s’emparaient du bandit, et lui passaient les menottes, le brigadier s’approcha :

– Votre nom ?

– Œil-de-Bœuf.

– Ce n’est pas un nom. Comment vous appelez-vous ?

– J’vous dis, répéta l’apache, que j’m’appelle Œil-de-Bœuf, j’suis enfant trouvé, paraît que je suis tombé d’une fenêtre.

– D’où venez-vous ?

– De Pantruche.

– De quoi ?

– Excusez-moi, j’ai pas l’habitude de causer à des flics de province. Pantruche ça se trouve sur les bords de la Seine, entre Saint-Denis et Montrouge.

– C’est bon je vous mets en état d’arrestation.

– Vraiment, voilà déjà cinq minutes que vous m’avez passé les menottes, je commençais bien à m’en douter.

Les douaniers cependant se consultaient avec les gendarmes :

– Nous allons, dit le sergent des douaniers, continuer nos recherches le long de la côte. Qu’est-ce que vous faites de ce gaillard-là ?

– Je vais détacher deux hommes et le faire conduire immédiatement, non pas au poste de la pointe Saint-Mathieu comme les autres, mais à la prison de Brest.

Et le brigadier désignant Œil-de-Bœuf, ajouta :

– Voyez ces mains rouges, ces taches de sang. Son affaire est claire, il est inculpé d’assassinat.

– Ah, mais nom de Dieu, pas de blague, fit Œil-de-Bœuf, faudrait voir à ne pas m’en coller sur le dos, plus que ma brouette ne peut en charrier : mettons que j’aie visité le pante, histoire de savoir s’il avait du pèze. Quant à ce qui est de l’avoir refroidi, la gueuse et les cailloux s’en sont bien chargés tout seuls. Non, très peu, d’avoir zigouillé le mec, au revoir, messieurs.

– Inutile de nier. Nous savons ce que nous disons. Il se peut que ce malheureux officier ne vous ait pas opposé une bien grande résistance, mais tout nous prouve que c’est vous qui l’avez assassiné. Au surplus, le juge d’instruction appréciera.

– Ah, nom de Dieu, tas de vaches, vaches que vous êtes, hurla Œil-de-Bœuf au comble de l’exaspération.

Mais, décidément, le brigadier ne se laissait pas intimider. Il choisit deux robustes gaillards parmi ses hommes.

– Je vous le confie. Vous savez les ordres. S’il fait du tapage, un bâillon, s’il résiste, le cabriolet, et s’il n’est pas content avec ça, s’il essaie de s’échapper, deux balles dans la peau.

Le brigadier se penchant vers le sergent de douane, d’un air entendu :

– On a reçu des ordres ce matin, liberté pleine et entière pour traiter cette racaille comme elle le mérite. Je ne regrette qu’une chose, c’est qu’on ne l’ait pas démoli tout de suite, ça ferait moins d’histoires, et il y en aurait un de moins.

– Bougre de bougre, pensa Œil-de-Bœuf, lançant un regard mauvais au brigadier, cette brute-là n’a pas l’air de vouloir rigoler. Eh bien, on va tâcher de faire son petit saint Jean. C’est égal, inculpé d’assassinat, alors que j’ai simplement retourné les poches à un macchabée c’est raide ! Je trouve qu’il cherre dans le mastic, ce brigadier de malheur.

Quelques minutes plus tard, les deux gendarmes entraînaient leur prisonnier. La petite troupe des douaniers conduite par le sergent et le brigadier, continuait ses recherches. Nul ne s’était aperçu de la disparition de Loulou Planche-à-Pain, et, Œil-de-Bœuf, depuis qu’il savait qu’on allait le conduire à la prison de Brest, était bien le dernier à s’en préoccuper.

***

Cependant, cette sinistre matinée s’achevait par une victoire relative des autorités.

Non seulement on avait appréhendé l’individu qu’on allait inculper d’assassinat, mais encore dans le poste du phare de la pointe Saint-Mathieu, on gardait à vue, baïonnette au canon, une demi-douzaine de rôdeurs mal réputés sur la côte, puis des apaches parisiens, qui n’étaient autres que le Barbu, Carfoux, Rouquinot, enfin la mère Toulouche, qui se lamentait à l’idée qu’après avoir passé quatre ans dans une maison centrale, elle retombait après quinze jours de liberté aux mains de la justice de son pays, qui, disait-elle avait toujours manqué d’égards pour ses cheveux blancs, et ne s’était jamais montrée très tendre pour l’excellente personne qu’elle était.

7 – QUATRE JOURS DE VOYAGE

Dans une chambre proprette, toute tapissée d’un grand papier à fleurs, dont les fenêtres étaient closes par un rideau de cretonne à grands ramages qui tamisait mal le jour, Fandor venait d’ouvrir les yeux. Le journaliste était rompu. Après une nuit mouvementée comme celle qu’il avait vécue, il avait d’ailleurs bien le droit d’être fatigué et il allait s’accorder l’autorisation de demeurer encore un peu au lit, à demi sommeillant, à demi éveillé, lorsque la voix de Juve vint le tirer de sa torpeur.

– Café ou chocolat ? Qu’est-ce que tu désires, Fandor ?

Fandor se redressa, se pencha, regarda sur le lit voisin Juve qui, assis, achevait de s’habiller en laçant ses bottines.

– Café ou chocolat, répéta le journaliste, vous en avez de bonnes, Juve. Ah ça, vous imaginez-vous, par exemple, que nous sommes à l’hôtel Continental ?

– Non, Fandor, nous sommes à l’hôtel de Brest.

– Justement, et les petits déjeuners sont uniformes. D’ailleurs vous connaissez mes goûts, Juve : ni café, ni chocolat, passez-moi une cigarette.

Le policier obtempéra au désir du jeune homme et Fandor ayant allumé l’indispensable rouleau de tabac, fuma béatement et se sentit peu à peu envahi d’une douce satisfaction.

– Mon vieux Juve, déclara bientôt le journaliste, sautant à son tour au bas de son lit, me voici tout à fait confortable. Bigre de bigre, qu’en pensez-vous ? cela fait du bien de dormir.

– Je ne dis pas non.

– Alors, Juve, si nous nous recouchions ?

– Non, ne nous recouchons pas, levons-nous, au contraire. Tu oublies, que diable, qu’il nous faut aller visiter M. Noyot, le juge d’instruction.

Là-dessus Fandor s’avoua vaincu. Bien qu’en rechignant un peu, il s’habilla en hâte.

Comment Juve et Fandor se trouvaient-ils à l’hôtel de Brest ?

Comment les deux héros avaient-ils échappé à l’effroyable catastrophe ?

Les deux amis avaient eu la bonne fortune en réalité, au moment où ils tombaient à l’eau, d’être accrochés par des épaves qui flottaient et qui les avaient empêchés de se noyer.

***

– Allons, lambin, as-tu bientôt fini de faire ta raie et d’adresser des œillades aux Brestoises qui passent sous nos fenêtres ?

Juve pressait Fandor, qui, un peigne en main, semblait regarder avec une profonde attention la petite place sur laquelle était dressé l’hôtel. Mais Fandor ne tint aucun compte de l’observation du policier. Au lieu d’achever de se peigner, il souleva le rideau de vitrage, appela Juve :

– Venez donc, pardieu, je ne me trompe pas, ce sont eux.

Juve était accouru à l’appel de Fandor :

– Ma foi, tu as raison. Les choses se compliquent. Pourquoi diable Ellis Marshall et Sonia sont-ils ici ? Cela me donne à penser.

– À penser quoi, Juve ?

– Dépêche-toi.

Le journaliste fut prêt en un clin d’œil.

Les deux hommes quittèrent le petit hôtel pour prendre la direction du Palais de Justice où les attendait le juge d’instruction. Fandor, les mains dans les poches, la cigarette aux lèvres, semblait parfaitement insouciant. Le policier allait tête basse, roulant de sombres pensées. Bientôt même Fandor essaya de faire parler Juve :

– Mon bon ami, la présence d’Ellis Marshall et de Sonia m’intrigue. L’autre jour, en les rencontrant, nous supposions que tous les deux, en leur qualité d’agents diplomatiques, s’occupaient, comme nous, de suivre le Skobeleff. Mais maintenant qui suivent-ils ? Est-ce que, par hasard…

– Tais-toi donc, bavard, je t’ai dit que nous ne devions plus parler de cela. D’ailleurs, tu te trompes peut-être, Ellis Marshall et Sonia sont sans doute à Brest pour un motif très simple. Tu oublies qu’on leur a volé une auto ?

– Ah diable, c’est vrai, vous croyez qu’ils sont ici pour porter plainte ?

– C’est bien possible.

Au Palais de Justice, on ne les fit point attendre. Le juge commis pour enquêter sur le naufrage du Skobeleff, un certain M. Noyot, était homme ponctuel, précis, méticuleux, respectueux des formes et d’une grande exactitude.

À peine Juve eut-il fait passer sa carte, qu’il donnait l’ordre d’introduire les deux hommes :

– J’espère, demandait-il, comme le policier et le journaliste le saluaient, j’espère, messieurs, que vous voici parfaitement remis ? Vous m’excuserez de vous avoir convoqués si vite, mais je suppose que vous avez aussi hâte de quitter Brest que j’ai hâte moi-même, de clore l’information ouverte, relativement à la perte de ce malheureux navire ? Vous savez à quoi il faut l’attribuer ?

– Ma foi, non, monsieur le juge d’instruction.

– Messieurs, il n’y a aucun doute à se faire, le Skobeleffs’est perdu par le fait des manœuvres coupables d’une bande de naufrageurs.

– Des naufrageurs ? Vous êtes sûr de ce que vous avancez, monsieur le juge ?

– Tout ce qu’il y a de plus sûr. Une bande d’individus sans aveu a envahi le littoral. J’ai des témoignages formels. On les a vus se promener sur la falaise, agitant des lanternes pour faire croire à la présence de bateaux et amener le navire à se mettre au plein. Bref, il ne peut subsister aucun doute. D’ailleurs, monsieur Juve, si vous vouliez une plus ample confirmation à ces faits, je m’empresse de vous aviser que la gendarmerie a arrêté un individu qui, non content de piller les épaves du Skobeleff, a assassiné un malheureux aspirant de marine.

– Son nom ?

– Son nom, je ne sais pas, mais il est surnommé Œil-de-Bœuf.

***

Des naufrageurs.

On avait attiré volontairement le Skobeleffsur les récifs de la pointe Saint-Mathieu. Parmi ceux qui avaient ainsi occasionné la perte du vaisseau, on avait arrêté Œil-de-Bœuf. Juve n’avait pas besoin d’autres renseignements pour tout comprendre.

Après avoir longuement causé avec M. Noyot, le policier demanda :

– Dites-moi, monsieur, savez-vous, par hasard, si les appareils de télégraphie sans fil de la Préfecture maritime ont enregistré, ces temps-ci, certains troubles ?

– Oui, en effet, j’ai lu dans les journaux. Mais quel rapport ?

– Aucun.

Et là-dessus Juve avait pris congé.

Mais à peine le policier était-il hors du cabinet de M. Noyot, qu’il frappait sur l’épaule de Fandor :

– Tu comprends, je suppose ?

– Non, Juve, je ne comprends rien.

– Mais c’est limpide. Mon petit, lorsque Fantômas est monté à bord du Skobeleff, il s’est parfaitement douté que son vaisseau allait avoir à ses trousses toutes les marines du monde. Bien. Il a inventé alors une manœuvre inimaginable : Fantômas, qui a des complices dans le monde entier, a dû trouver moyen de lancer un télégramme sans fil, secret, pour convoquer à la pointe Saint-Mathieu ceux qui devaient causer la perte du cuirassé. N’en doute pas, c’est volontairement que les gredins qui sont les amis d’Œil-de-Bœuf, et de Fantômas, ont attiré le Skobeleffsur les récifs. Fantômas a inventé cette excellente façon de débarquer à l’improviste. Quant au portefeuille, Fandor, de deux choses l’une : ou Fantômas ne connaissait pas son existence, et alors je m’explique fort bien qu’il ne l’ait point sauvé au moment où le vaisseau coulait, ou il soupçonnait son extraordinaire importance et dans ce cas il avait imaginé la plus infernale des machinations.

– Laquelle, Juve, grand Dieu ?

– Eh, parbleu, Fandor, nous enfermer dans la cabine où était ce document, couler le navire, nous faire noyer dans une pièce où, fatalement, on nous retrouverait, nous, Français, à côté de ce portefeuille diplomatique. Tu vois ça d’ici ? le scandale qui en résultait ? l’accusation qui pesait sur notre pays, d’avoir volontairement coulé le Skobeleff ?

***

– C’est invraisemblable, dit Fandor.

Atterrés, les deux amis continuaient à regarder autour d’eux cette petite chambre dont ils ne s’étaient absentés que le temps d’aller au Palais de Justice et d’en revenir, et où, maintenant, régnait un superbe désordre.

– Regarde, dit Juve, on a fouillé partout, partout, m’entends-tu ? Il n’y a pas besoin d’être grand clerc, même, pour s’apercevoir que l’on a passé des aiguilles à travers notre matelas.

– Démonté la commode.

– Sondé les lames du parquet.

– Retourné nos oreillers.

– Et nos traversins.

– C’est mieux qu’une fouille, Juve, c’est une perquisition. Bougre de bougre, qui diable a pu ainsi trouver moyen de pénétrer dans notre chambre ? qui diable a voulu s’assurer que nous ne cachions rien ? Ne croyez-vous pas qu’Ellis Marshall ou Sonia…

– Non, tu te trompes. Certes, ni Sonia, ni Ellis, pour rattraper le portefeuille, ne se feraient scrupule de s’introduire chez nous, de tout bouleverser. Mais enfin ce sont des agents diplomatiques, ils s’arrangeraient certainement pour ne pas laisser de traces.

– Alors, qui, Juve ?

– Mais Fantômas, parbleu. Si réellement Fantômas se doute que nous avons le portefeuille, si réellement il a eu connaissance de notre sauvetage, ce qui n’était pas difficile, et du sauvetage de ce terrible document, dans les quatre jours qui nous restent à vivre avant que nous remettions le portefeuille rouge au prince Nikita, nous devons nous attendre aux pires catastrophes.

– Eh bien, Juve ? en avant pour les catastrophes. Voilà dix ans que nous nous débattons dans les luttes les plus insensées, au milieu des périls les plus caractérisés, que diable, nous n’en sommes plus à économiser quatre jours d’aventures ?


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