Текст книги "Les Larmes De Marie-Antoinette"
Автор книги: Жюльетта Бенцони
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Le bosquet du Rond Vert faisait suite à celui des Trois Fontaines. Il avait été jadis le théâtre d’eaux, véritable salle de spectacles aquatiques où s’était épanoui l’art de Le Nôtre mais aussi celui des Francine, les fontainiers de Louis XIV. Il n’en restait rien qu’une vaste circonférence de gazon entourée d’arbres centenaires dont les ombrages étaient recherchés par les jours chauds de l’été. On y fut en peu de minutes et, là, point ne fut besoin de chercher : étendu sur le ventre, les bras en croix et bien visible, un cadavre poignardé à travers un masque noir signait tragiquement le grand cercle herbu.
– Veuillez rester dans les allées, messieurs ! intima le commissaire. Personne n’approche, personne ne touche à rien ! Que moi et mes hommes.
Un triple coup de sifflet strident fit accourir l’inspecteur Bon et cinq agents en uniforme.
– Je croyais qu’il ne devait pas y avoir de police ? remarqua Malden avec un rien d’ironie.
– Aussi n’étaient-ils pas dans les jardins mais à côté du théâtre Montansier, prêts à accourir au moindre appel ainsi que vous l’avez pu voir. Vous n’imaginiez pas, monsieur de Malden, que j’allais m’en remettre uniquement à vous et à vos amis ?
– Que c’est agréable à entendre ! nasilla Adalbert qui venait d’éternuer à nouveau. Quand nous serons au fond de nos lits avec la copieuse bronchite récoltée à danser d’un pied sur l’autre pendant des heures dans ces foutus bosquets trempés, on pourra toujours se dire qu’on était là simplement pour le décor ! Merci beaucoup !
– Gardez vos réflexions pour vous ! Si nous avons en face de nous une bande organisée, tout semblant le laisser supposer, une douzaine d’hommes, même inexpérimentées n’eussent pas été de trop ! Je vous remercie donc mais à présent vous pouvez rentrer chez vous !
– Nous direz-vous au moins qui est ce malheureux ? fit sèchement Morosini.
On le sut très vite, la victime n’ayant pas été délestée de son portefeuille. C’était un guide du château qui se nommait Lucien Drouet.
– Comme le maître de poste de Sainte-Menehould qui a reconnu le Roi quand on relayait les chevaux et qui, galopant à travers champs, a prévenu les gens de Varennes et fait arrêter la famille royale ! commenta Malden avec amertume tandis que l’on revenait vers la grille du Dragon. Je m’attendais plus ou moins à quelque chose d’approchant !
– Mais enfin c’est insensé ! fulmina Crawford. J’ai peine à croire que tous les descendants de ceux qui ont joué un rôle déterminant dans le sort tragique de Louis XVI et Marie-Antoinette aient choisi d’habiter Versailles ?
– Ce serait en effet une incroyable coïncidence ! répliqua Morosini. Je me demande si le Vengeur – puisque c’est ainsi qu’il s’annonce ! – ne se contente pas de simples homonymes ?
– C’est possible, répondit Adalbert, mais en ce cas comment savoir s’il y en a d’autres ? Il faudrait consulter le Bottin, les listes électorales et Dieu sait quoi ?
– D’autant, renchérit le général de Vernois, qu’il faudrait aussi une connaissance approfondie de la famille royale. Vous peut-être, sir Quentin ?
– Certainement pas autant que mon ancêtre. Il savait tout. Lui et sa femme étaient des amis d’Axel de Fersen et ils ont contribué à la préparation de la fuite si désastreusement avortée. Le flambeau est venu jusqu’à moi mais j’ai de nombreuses lacunes. Et vous, Malden ?
– Une tradition familiale, des souvenirs, des lettres et un attachement profond à la mémoire de nos malheureux souverains. Mais vous oubliez que nous avons l’homme qu’il nous faut avec ce vieux fou de Ponant-Saint-Germain. Il voue à Marie-Antoinette un véritable culte. Avec fidèles, cérémonies et ce qui s’ensuit, m’a-t-on dit !
– Vous n’y êtes jamais allé voir ? demanda Morosini.
– Non, bien que cela ne manque pas de pittoresque, paraît-il. Si cela vous intéresse, demandez à Mme de La Begassière. C’est elle qui l’a fait admettre au Comité. Justement à cause de ses immenses connaissances. Il nous a été fort utile.
– Il pourrait l’être encore, lança Vidal-Pellicorne qui ajouta plus bas à l’intention d’Aldo : Tâche de savoir où il habite ! J’irais volontiers lui faire une petite visite… pour bavarder entre confrères !
– Marie-Antoinette ne relève pas de l’archéologie !
– Tu n’y connais rien ! Un parallèle entre sa bien-aimée reine et Néfertiti par exemple aurait de grandes chances de le séduire. Surtout présenté par moi !
On se sépara dès la grille franchie. Crawford annonça que le Comité se réunirait le lendemain à midi chez la présidente et demanda à Morosini d’en aviser Mlle du Plan-Crépin.
– La date de la fête nocturne se rapproche, soupira-t-il. Il nous faut prendre une décision. Annuler me paraît difficile mais d’autre part la presse va nous tomber dessus en nous accusant de danser dans le sang.
Une dernière poignée de main et il s’éloignait de son pas lourd appuyé sur sa canne.
– C’est un type sympathique, remarqua Aldo. Mais veux-tu me dire pourquoi je pense à la statue du Commandeur de Don Juanchaque fois que je le vois ?…
– Oh, c’est son côté monolithique ! Et à propos de voir, tu ne saurais pas où est passé Karloff ?
En effet ni lui ni sa voiture n’étaient en vue. Ce qui ne lui ressemblait pas… On eut beau remonter la rue des Réservoirs jusqu’au château, fouiller les alentours du théâtre, on ne trouva rien.
– Il ne « fait » plus la nuit, dit Aldo. Il n’aurait pas pris un client ?
– C’est peut-être la police qui l’a mis en fuite. Lui et Lemercier ne sont pas franchement copains… De toute façon il sait toujours très bien ce qu’il fait. Alors allons nous mettre au sec… et nous humecter le gosier. J’ai une soif de tous les diables !
– D’autant qu’il nous faut aller au rapport. Imaginer Tante Amélie et son fidèle bedeau dormant du sommeil des anges relève de la pure fiction. Et puis Karloff nous rejoindra peut-être.
Mais on ne le revit ni cette nuit-là ni le lendemain matin.
Interrogé, le réceptionniste du Palace s’avoua surpris : il avait eu pour lui un client et non seulement il n’était pas venu stationner comme d’habitude mais il ne répondait pas au téléphone. D’un même mouvement les deux hommes s’élancèrent vers la petite Amilcar rouge et noire…
CHAPITRE V
UN APPEL AU SECOURS
Quelques heures plus tard, le Comité au complet – les Parisiens avaient été appelés par téléphone ! – se rendait en ordre dispersé chez la comtesse de La Begassière pour y tenir une réunion d’urgence que l’aimable dame convertissait en déjeuner, en vertu de ce principe que les pilules les plus difficiles à avaler passent mieux quand on les accompagne d’une cuisine raffinée et de vins choisis avec discernement par un maître d’hôtel que tout Versailles lui enviait.
Elle habitait rue de l’Indépendance américaine, une de ces anciennes demeures de dignitaires, construites de briques et de pierres blanches afin d’être en harmonie avec un élément du château appelé l’aile des Princes qui, face au Grand Commun, occupait une partie de la rue. De ses fenêtres elle avait vue sur l’Orangerie, ce que beaucoup considéraient comme un privilège. Ceux tout au moins qui ne résidaient pas dans ce beau quartier du vieux Versailles, noyau de la ville royale, bâti entre la cathédrale Saint-Louis et le palais du Soleil couronné.
Laissant Adalbert tenir compagnie à Tante Amélie, Aldo et Marie-Angéline choisirent de s’y rendre à pied. Le temps était redevenu clément même si l’air bleuté restait un peu froid pour la saison. Tous deux appréciaient cette promenade d’environ un kilomètre à travers la noble cité. Lavé de frais, Versailles étincelait et embaumait la terre, l’herbe et les plantes mouillées mêlées à une légère senteur de bois brûlé évocatrice de flambées allumées dans les cheminées pour lutter contre l’humidité. Plan-Crépin adorait marcher. Quant à son compagnon, si le footing n’était pas son sport favori – bien qu’il fût capable de fournir de longues distances ! – il aimait déambuler – parfois sans but précis – lorsque quelque chose le tourmentait. Ce qui était le cas…
Lorsque Adalbert avait stoppé son bruyant moteur devant la maison de Karloff, l’écho d’un chant religieux prit sa place. Deux voix féminines – l’une frêle, l’autre grave – interprétaient en russe ce qui paraissait être un hymne à la douleur :
– On n’en est tout de même pas déjà aux funérailles ? marmotta-t-il.
Plus qu’inquiet, Aldo ouvrit la barrière du jardin et s’avança vers la maison redoutant de trouver ces femmes en train de chanter devant un corps étendu sans vie comme cela se faisait en Russie. La porte n’étant pas fermée à clef, il l’ouvrit mais son élan s’arrêta au seuil d’une pièce assez grande qui devait servir de salle à manger et de salon. Sur le mur du fond, plusieurs icônes étaient disposées autour de celle, nettement plus importante, de Notre-Dame de Kazan, le tout éclairé par une demi-douzaine de cierges, devant lesquelles deux femmes à genoux chantaient en pleurant. Deux femmes à peu près du même âge mais aussi différentes que leurs voix. L’une, taillée comme un grenadier dont elle possédait le timbre profond, dépassait d’une tête sa compagne fragile et délicate dont les cheveux blancs sortaient du fichu violet noué sous le menton. Celle-là très certainement était l’épouse du colonel même si l’autre pleurait plus fort qu’elle.
Il fallut attendre sans bouger que le cantique fût achevé puis une série de génuflexions et de signes de croix alternant avec ce qui avait l’air d’une litanie. Cela fait, la plus imposante aida sa compagne à se relever et la conduisit vers la table où fumait le samovar. À ce moment elles s’aperçurent qu’elle avaient des visiteurs.
– Vous voulez quoi ? demanda le « grenadier » sans s’encombrer de politesse superflue en croisant sur une poitrine généreuse des bras de lutteur.
– Voir Mme Karlova, répondit Aldo en s’inclinant devant la petite dame. Si toutefois elle y consent. Voici M. Vidal-Pellicorne de l’Institut et je me nomme Aldo Morosini. Nous sommes des amis du colonel et nous souhaitons…
La grande émit alors une sorte d’ululement et se tourna vers les images pieuses dans l’intention évidente de s’y précipiter pour entamer sans doute un nouveau lamento quand sa compagne l’arrêta d’un sec :
– Cela suffit, Marfa ! Le temps de la prière reviendra ! Pour le moment, je désire entendre ces messieurs qui apportent peut-être des nouvelles ! Je sais qui vous êtes, ajouta-t-elle en ébauchant un courageux sourire qu’elle ne put achever. Prenez place s’il vous plaît ! Et dites-moi si vous savez où est mon époux.
Elle leur désignait des sièges qu’ils prirent tandis que Marfa choisissait de se consacrer au samovar et sortait les tasses selon les rites de l’hospitalité russe.
– Nous espérions le trouver ici, madame, mais si je comprends bien il n’est pas rentré ?…
– Non… et c’est la première fois que le jour s’est levé sans que je sache où il est. Même quand il travaillait la nuit, il s’arrangeait pour me prévenir quand il devait s’attarder. Depuis hier où il m’a dit par téléphone qu’il rentrerait sans doute tard, je ne sais plus rien.
– Nous en savons à peine plus, madame, dit Adalbert. La dernière fois que nous l’avons vu il s’était garé près du théâtre Montansier afin de nous prêter main-forte au cas où il aurait fallu poursuivre le personnage mystérieux avec lequel nous avions rendez-vous près du bassin du Dragon et en compagnie de la police, d’ailleurs…
– Ce personnage s’est échappé et il l’a suivi ?
– Non. L’homme ne s’est pas présenté. Il n’y a donc pas eu de poursuite, mais quand nous avons voulu rejoindre le colonel, il avait disparu… Cependant, ne perdez pas l’espoir, je vous en supplie, ajouta Aldo en voyant s’assombrir les yeux bleus de Liouba Karlova. Vous le connaissez mieux que nous et vous devez savoir que lorsqu’il flaire une piste, il ne peut s’empêcher de la suivre. Peut-être a-t-il vu quelque chose pendant qu’il attendait et voulu en savoir plus ? Au fond, il n’est en retard que de quelques heures…
Il s’efforçait de la rassurer en essayant de se convaincre lui-même parce que, tout à coup, l’angoisse de cette femme âgée, qui avait dû être très belle et en gardait des traces, lui était insupportable. Il ne pouvait être arrivé malheur au bouillant colonel. Ce couple avait vécu l’enfer de la révolution d’Octobre. Il ne pouvait pas, ne devait pas être séparé. Pas déjà !… Avalant d’un trait le thé qu’on lui avait servi, il se leva, s’inclina en allumant son plus beau sourire :
– Nous allons, immédiatement, prévenir le commissaire Lemercier et nous mettre en chasse…
Tout en parlant, une idée lui venait, si simple qu’il s’en voulait de ne pas y avoir pensé plus tôt et qu’il livra à Adalbert dès qu’ils eurent repris la voiture :
– Le groom qui a apporté la lettre ! S’il l’avait suivi ?
– Pour quoi faire ? C’est à coup sûr l’un de ceux du Trianon… ou d’un autre hôtel, exécutant la commande d’un client qu’il n’a peut-être pas vu…
– On va quand même voir ce qu’en pense la police… et signaler la disparition du colonel…
Malheureusement, Lemercier enregistra le fait – avec agacement d’ailleurs, l’irascible chauffeur de taxi étant pour lui capable de faire n’importe quoi pour se rendre intéressant ! –, l’histoire du groom le mit aussitôt en colère :
– Que croyez-vous que je fasse de mon temps ? brailla-t-il. J’y ai pensé avant vous, mon cher monsieur ! Le gamin a été interrogé : c’est l’un de ceux du Palace, et hier, en venant prendre son service, il a trouvé dans la poche de son uniforme la lettre, un mot indiquant ce qu’il convenait d’en faire et un billet de banque. Le correspondant anonyme ajoutait qu’il en aurait autant une fois sa mission accomplie. Ce qui s’est passé… Alors laissez-moi travailler en paix !
Sachant pertinemment comment la question serait reçue, on se garda sagement de demander le nom du garçon.
– S’il l’a trouvé, j’y arriverai aussi ! assura Adalbert. Je vais m’en occuper pas plus tard que maintenant ! Va à ton Comité…
C’était à tout cela qu’Aldo songeait en arpentant les rues de Versailles avec Plan-Crépin et ses pensées n’avaient pas meilleure mine que le visage pâle, digne et douloureux de Liouba… L’idée qu’un malheur ait pu toucher cette force de la nature qu’était Karloff le bouleversait : il se voyait si péniblement venir l’annoncer à sa veuve !
Personne ne manquait quand ils arrivèrent. Le comité actif se composant d’une quinzaine de personnes, un léger brouhaha voguait sur l’enfilade des salons de la comtesse mais c’était dans le dernier que l’on se tenait. En dépit de ses soucis, Aldo fut sensible au décor. La demeure de Mme de La Begassière était ravissante avec ses boiseries peintes dans un vert céladon rechampi d’or, ornées de trumeaux et de dessus de portes dus au pinceau de Boucher ou de Greuze. Des meubles de bois précieux voisinaient avec des sièges tendus de satin brodé aux couleurs mourantes. Des laques de Chine, des terres cuites de Clodion tenaient compagnie à un délicieux clavecin peint au vernis Martin de personnages chinois. Les vases débordaient de roses pourpres et de pivoines blanches. Les tapis étaient de soie, les lustres de cristaux étincelants et, quand il rejoignit les autres dans la bibliothèque, Aldo put admirer les rayonnages de livres reliés du même cuir havane frappé d’or.
– En vérité, dit-il en baisant la main de son hôtesse, votre maison est une merveille, comtesse, et si je n’habitais Venise je crois que je viendrais m’installer ici. C’est peut-être la dernière ville où l’on peut vivre en rêvant.
– Surtout quand on pense à ce que l’absurde révolution et les grandes idées du bon roi Louis-Philippe ont fait comme dégâts, on s’émerveille en imaginant ce que cela serait s’ils n’étaient pas passés par là ! s’écria Gilles Vauxbrun abandonnant momentanément sa position penchée au-dessus de la bergère où était assise la belle Léonora.
– Tu n’aurais pas dans l’idée d’acheter une babiole ici ? fit Aldo en riant. Ce qui m’étonne même, c’est que tu ne l’aies pas déjà fait.
– Ça pourrait venir !
Les arrivants firent leur tour de salon, acceptèrent une coupe de champagne et s’intégrèrent au groupe mais il fut vite évident que, en dépit du décor, de l’accueil souriant de l’hôtesse et de la peine qu’elle se donnait pour détendre l’atmosphère, celle-ci demeurait lourde. Les meurtres à répétition pesaient sur elle. Seul Vauxbrun rayonnait mais celui-là était amoureux et savourait la proximité de sa belle. Il la respirait littéralement.
Ce fut au point qu’à peine réunis autour de la table raffinée où se côtoyaient assiettes de la Compagnie des Indes, couverts de vermeil et verrerie gravée d’or, le sujet qui hantait tout le monde fut lancé par Crawford sitôt expédiée une timbale de ris de veau aux asperges cependant divine :
– J’en demande humblement pardon à notre charmante hôtesse, fit-il de sa voix grave, mais il me semble que nous courons à une catastrophe. Si j’en crois les nouvelles de ce matin, nous en sommes à quatre morts…
Aldo ouvrit la bouche pour ajouter : « et un disparu » mais la referma, le colonel ne s’étant pas volatilisé depuis assez longtemps pour avoir droit à ce titre. En outre, il ne servirait qu’à ajouter au trouble évident de certains membres, comme la maîtresse de maison par exemple qui visiblement souhaitait être déchargée le plus vite possible de la fonction de présidente qu’elle était en train de prendre en horreur. Dans l’esprit de l’aimable femme, ce déjeuner prenait les couleurs tristounettes de ces festins offerts après un enterrement. Le préambule l’enchanta car elle s’attendait à ce que l’Écossais demande en conclusion la fermeture pure et simple de l’exposition. Or elle comprit qu’il n’en était rien, la catastrophe évoquée n’ayant d’autre but que de demander un renforcement des défenses de Trianon et des jardins.
– Comment l’entendez-vous ? questionna Vernois d’un ton aigre. Des chevaux de frise ? L’armée ? Des kilomètres de barbelés ?
– Pourquoi pas un ou deux canons ? fit Elsie Mendl en riant. Le petit château de Marie-Antoinette me paraît fort bien protégé par la police et la gendarmerie avec une efficacité qui n’exclut pas la discrétion… Cela dit, notre ami Crawford devrait nous expliquer de quelle manière il voit un renforcement de défense ?
– Par l’intérieur, si j’ose dire… Et là le professeur Ponant-Saint-Germain pourrait nous être d’une grande utilité puisqu’il connaît mieux que nous tous réunis ce qui a pu constituer les entours de la Reine durant sa vie.
Occupé à pourchasser une pointe d’asperge oubliée dans son assiette, l’interpellé marmotta quelque chose d’incompréhensible qu’il ponctua – Dieu sait pourquoi ! – d’un petit rire. On le regardait mais il n’en parut pas troublé, s’essuya soigneusement la bouche à l’aide de sa serviette, acheva son verre de chablis, poussa un soupir de satisfaction et laissa poser sur la tablée un regard satisfait :
– Vous avez besoin de moi ?
– Je crois, oui. Il nous faut demander à M. Pératé, l’aimable conservateur, qu’il consente à nous confier la liste du personnel du château, des jardins, du parc, et des Trianons. Vous l’examinerez et nous signalerez les noms qui ont un rapport quelconque avec Marie-Antoinette. Il se peut qu’il n’y en ait plus d’autres mais il se peut aussi qu’il en reste encore et ceux-là il faut les retirer momentanément de la circulation et les protéger. Moyennant quoi, nous aurions peut-être droit à un peu de tranquillité…
– Hé là, doucement ! grogna celui-ci. Je ne sais pas tout, moi ! En trente-sept ans d’existence de la Reine, il en est passé du monde auprès d’elle !
– Il ne s’agit pas de remonter à l’enfance. Les gens dont elle a eu à souffrir ne se sont guère manifestés avant le 5 octobre 1789, date à laquelle Versailles a été envahi par le peuple de Paris…
– Ah, vous trouvez, vous ? Il y en a eu avant ! Que faites-vous de l’affaire du Collier ?
– Ses protagonistes n’ont pas eu de descendants ni d’homonyme. Il n’existe plus de La Motte-Valois, ni de Reteau de Villette, ni de… Cagliostro, ni de…
– Il existe toujours des Rohan, ricana Ponant-Saint-Germain en soulevant son verre vide afin qu’on le lui remplisse.
Cette fois Aldo se lança dans la bataille :
– Si l’on évitait de dire n’importe quoi ? Outre que le cardinal Louis n’a jamais voulu nuire à la Reine qu’il aimait, qu’après sa mort la famille a payé le collier volé par Mme de La Motte jusqu’au dernier centime, je vois mal l’un de ses membres se mêlant aux visiteurs pour assassiner de bien modestes employés du château !
– Ne croyez-vous pas qu’il serait plus simple de laisser tomber ? dit timidement Mme de La Begassière.
– Ah non ! protesta Mme de Vernois. Vous avez vu la foule qui se presse chaque jour aux grilles pour visiter notre exposition ? C’est une merveille, il faut bien l’avouer, et des dizaines d’années passeront peut-être avant que l’on puisse la recommencer…
– Et ce n’est pas près de finir, s’écria Gilles Vauxbrun. Je sais de source sûre que chaque paquebot qui arrive au Havre débarque des Américains et pas des moindres. Ce qui est normal si l’on se souvient que notre président d’honneur est Rockefeller. Allons-nous leur fermer les grilles au nez ?
Il venait de parler avec une nervosité qui fit dresser l’oreille à Morosini. Se penchant par-dessus Clothilde de Malden assise entre lui et son ami, il demanda :
– Il y en a une que tu connais ?
– Oh oui, répondit l’antiquaire en levant les yeux au plafond. Diana Lowell par exemple ! Elle aurait voulu assister à l’inauguration mais elle a eu un empêchement. Elle arrive après-demain ! ajouta-t-il avec un soupir accablé. Qui fit sourire Aldo : Mrs Lowell, de Boston, était le cauchemar que le pauvre Gilles avait ramené l’an passé de leur voyage en Amérique {7}. Pour obtenir qu’elle lui vende le fauteuil de bureau de Louis XV qu’elle venait de recevoir par voie de succession, Vauxbrun avait dû dépenser pendant près de deux mois des trésors de diplomatie, palabrer durant des heures comme un Sioux en face d’un Iroquois. La seule différence était le décor : au lieu d’un feu de conseil, c’était une sorte de boudoir tendu de satin rose. Quant au calumet, la dame le remplaça par un déluge de thé noir comme de l’encre pour faire passer les sandwiches au concombre que le Français exécrait. Encore n’avait-il pu emporter son fauteuil qu’accompagné de Dame Lowell à laquelle il avait dû promettre de vendre un petit bonheur-du-jour ayant appartenu à la marquise de Pompadour, sa passion. Aussi l’avait-il raccompagnée au Havre avec un intense sentiment de délivrance quand le Léviathanavait doublé les passes du port. Et voilà qu’elle revenait ! C’était l’angoisse !
La mine morfondue de son ami fit rire Morosini :
– Mon pauvre vieux ! Ça c’est la tuile ! En t’écoutant raconter ton séjour chez elle il m’est arrivé de me demander si elle ne cherchait pas à se faire épouser ?
– Tu es malade, non ?
– Oh, mais c’est très amusant ! fit Clothilde de Malden qui aurait dû user d’une force d’âme surhumaine pour ne pas écouter. Et comment est-elle cette dame… si ce n’est pas indiscret ?
– Pas du tout, maugréa Vauxbrun. Elle est riche comme un puits et laide en proportion ! Je vais vivre des jours douloureux, soupira-t-il avec un regard langoureux à l’intention de Léonora Crawford placée en face de lui.
– Je ne vois qu’une solution pour toi, c’est la fuite. Tu vas l’accueillir à Saint-Lazare avec un bouquet de roses, tu lui baises les mains, tu la mets dans un taxi et tu en prends un autre à destination de la gare de Lyon où tu t’embarques pour Rome… ou pour Venise ! Tiens, va donc voir Lisa ! Elle t’aime bien et elle comprend tout ! Sauf, ajouta-t-il en lui-même avec mélancolie que j’ai besoin d’elle au moins autant que mon fils !
– Je n’ai aucune envie de m’éloigner malgré le fait que j’aime ta femme infiniment. Il y en a d’autres qui viennent et qui sont des clients. Et puis… il y a Pauline, conclut-il plus bas mais sans cesser de regarder lady Crawford.
Aldo reposa son couvert dans son assiette avec un rien de nervosité :
– Pauline ? fit-il.
– Belmont ! Tu ne l’as pas oubliée, je pense ?
– Non, bien sûr…
Sa voix était brève mais Vauxbrun, repris par un sujet qui lui avait été cher jusqu’à sa rencontre avec Léonora, ne s’en aperçut pas et continua sur le mode lyrique :
– Au fait, t’ai-je raconté qu’après le drame de Newport elle m’a rejoint à Boston afin, m’a-t-elle dit, de m’aider à supporter ma pénitence ? Grâce à elle j’ai trouvé Diana Lowell presque supportable, et même…
– Si nous cessions cet aparté qui ne peut qu’ennuyer Mme de Malden, coupa Aldo sèchement.
– Oh, mais vous ne m’ennuyez pas, bien au contraire ! fit gaiement la jeune femme. Quand Olivier était attaché d’ambassade à Washington, nous avons rencontré des Belmont. Une des plus importantes familles new-yorkaises, il me semble. Et très pittoresque !
– Absolument, reprit Gilles redevenu enthousiaste. Mais je les connais moins que Morosini. Il a séjourné dans leur propriété de Rhode Island qui ressemble en plus petit au château de Maisons-Laffitte…
– Nous sommes allés aussi à Newport pendant la season ! C’est assez incroyable cette collection de châteaux, voire de palais copiés en France, en Angleterre ou en Italie ! Quant aux fêtes que l’on y donne, elles peuvent être sublimes ou délirantes selon le sens artistique de leurs propriétaires. Je me souviens d’avoir assisté…
La conversation se situant à présent entre elle et Gilles, Aldo put s’isoler avec lui-même afin d’essayer d’évaluer la résonance éveillée par le nom de Pauline Belmont. Sa mémoire la lui restitua instantanément telle qu’elle lui était apparue pour la première fois sur le pont du paquebot Île-de-Francepeu après l’appareillage au Havre. Longue forme aristocratique suprêmement élégante dans un ensemble gris fumée que complétait en la nimbant la grande écharpe de mousseline nuageuse drapée autour de sa tête sans chapeau, la chevelure noire lustrée comme la robe d’un pur-sang, nouée sur la nuque en chignon bas, les yeux gris, la bouche très rouge, charnue, trop grande mais attirante comme le péché, corrigeait l’harmonie sage d’un visage étonnamment expressif. Veuve depuis peu d’un baron autrichien porté sur la boisson, Pauline s’en retournait alors vers sa belle maison de Washington Square à New York pour y reprendre une vie plus conforme à ses goûts artistiques et retrouver son atelier de sculpture, un art qu’elle pratiquait avec talent.
Il la revoyait surtout telle qu’elle était venue dans ses bras à la fin d’un bal costumé chez son frère à Newport, sublime impératrice de Chine parée des seules orchidées de sa coiffure lorsqu’elle eut fait glisser la longue robe de satin clair de lune sous laquelle il n’y avait que Pauline. Une étreinte brève mais ardente dont Aldo savait qu’il resterait marqué.
Peu après ils s’étaient dit adieu sans esprit de retour, dans une commune volonté d’étouffer dans l’œuf ce qui pouvait devenir une passion partagée. Mais cette volonté était-elle si commune ? Il avait lu un regret dans le beau regard et voilà que Pauline revenait en Europe !
Aldo n’était pas assez fat pour penser qu’il était pour quelque chose dans ce retour. Elle devait le supposer à Venise entre sa femme et ses enfants ? Mais non, voyons ! Dès l’instant où « Magie d’une reine » exposait certains joyaux de Marie-Antoinette elle avait dû deviner qu’il y était mêlé peu ou prou…
Un éclat de rire de Vauxbrun le ramena sur terre. Celui-ci, un moment, avait été fou de Pauline au point que leur vieille amitié avait bien failli en pâtir et, à l’instant, en lui annonçant l’arrivée de la jeune femme il avait eu dans l’œil ce qui était apparu à Morosini comme une lueur de défi. Ce qui, sans doute, n’était qu’un produit de son imagination ! Vauxbrun était à présent « captif des charmes de la belle Léonora »… à moins que celle-ci ne soit seulement un pis-aller ? Aldo savait Pauline inoubliable et ne pouvait s’empêcher de redouter l’instant où il la reverrait.
Que faire ? Quitter Versailles avant son arrivée serait la sagesse. Un bon prétexte n’était jamais difficile à trouver pour un homme d’affaires de son niveau. Mais, après tout, le péril n’existait peut-être que dans son imagination et ce désir de la revoir qu’il portait en lui à son propre insu. Le degré de constance d’une fille de la libre Amérique était difficile à évaluer. Pauline Belmont ne trichait pas avec elle-même et pas davantage avec autrui. Elle lui avait laissé comprendre qu’elle l’aimait sans jamais chercher à forcer ses sentiments. Au moment de leur séparation elle lui avait dit adieu sans que la moindre crispation corrige l’éclat de son sourire. Un sourire qu’il mourait d’envie de revoir mais qu’en était-il de Pauline à l’heure présente ?
Le soudain silence qui régnait autour de la table le ramena à la réalité. Il vit qu’on le regardait et se demanda un instant s’il ne s’était pas mis à parler tout haut…
– Le prince Morosini nous oublierait-il ? dit Mme de La Begassière sur un ton d’aimable reproche. Son avis nous serait cependant précieux…
– Mon avis ?… Je vous demande mille pardons, comtesse ! Je crois que je rêvais.
– Parierons-nous que le rêve était joli ? fit Mme de Malden en riant. Cela n’avait pas l’air d’un cauchemar…
– Pariez, madame, vous gagneriez mais je ne veux pas faire attendre plus longtemps notre chère hôtesse et je la prie de bien vouloir répéter sa question. S’il s’agit de la poursuite de l’exposition il me semble avoir déjà dit que j’étais d’accord.
– Aussi n’en étions-nous plus là mais à la fête au Hameau de mercredi prochain. Nous allions nous résigner à l’annuler quand Elsie Mendl nous a proposé une solution qui respecterait les convenances tout en ne nous privant pas de l’apport financier que nous espérions et dont nous pourrions offrir une partie aux familles des victimes. En effet on ne saurait danser dans un endroit où sont tombées quatre personnes. En revanche, le concert de musique ancienne peut fort bien s’y dérouler, l’atmosphère de ce genre de manifestation exigeant silence et même recueillement. Reste la seconde partie de la fête : le souper et le bal. Nous avions un instant songé les transporter au Trianon Palace mais il est impossible de le vider de ses clients. En outre, cela briserait le charme que nous souhaitions donner à cette fête vouée au souvenir de la Reine.








