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Les Larmes De Marie-Antoinette
  • Текст добавлен: 15 октября 2016, 01:13

Текст книги "Les Larmes De Marie-Antoinette"


Автор книги: Жюльетта Бенцони



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Le professeur se mit à tousser, se racla la gorge, prit une boule de gomme qu’il mâcha furieusement avant d’allumer un affreux cigare qui empestait. Et ce fut au tour d’Adalbert de tousser. L’autre cependant reprenait le fil de la conversation :

– C’est le même, sauf, mon cher monsieur, que vous n’y êtes pas du tout ! Ce n’est pas la Reine qui les lui a confiés – et encore pas tous heureusement ! – c’est le duc de Choiseul ! Je raconte : le 20 juin 1791 vers une heure de l’après-midi et avant de passer à table, la Reine fit appeler Léonard qui, à cette époque logeait aux Tuileries. Elle lui a remis une lettre à porter de toute urgence à M. de Choiseul, rue d’Artois, mais à lui seul. Au cas où il n’y serait pas, il devait le chercher chez Mme de Grammont. Mais il y était. La lettre remise, le duc la lut et en montra, au coiffeur, les dernières lignes qui lui recommandaient d’exécuter fidèlement les ordres qui lui seraient donnés. Après quoi le papier fut brûlé à la flamme d’une bougie et Léonard entraîné dans la cour de l’hôtel où était un cabriolet fermé dans lequel on le fit monter. Il était question de se rendre « à quelques lieues de Paris pour remplir une mission particulière ». Et voilà notre figaro qui rouspète : en dépit de la grande redingote et du chapeau rond que la Reine lui avait conseillé de mettre, il n’était pas en tenue adéquate pour voyager ! Il ne peut pas partir ainsi habillé : la marquise de Laage attend qu’il vienne la coiffer et il a laissé sa clef sur sa porte ! Choiseul le rassura en riant et le fit monter dans la voiture dont il baissa les rideaux et fouette cocher ! Un relais, deux relais, trois relais… C’est seulement en arrivant à Pont-de-Somme-Vesle où devaient stationner quarante hussards, que le duc donna le fin mot de l’histoire au « physionomiste {12} » affolé : il l’emmenait au château de Thonnelles près de Montmédy où le Roi, la Reine et la famille royale devaient les rejoindre dans les heures à venir après avoir quitté Paris aux environs de minuit. Lui-même emportait l’habit de sacre du Roi, son linge, une partie des bijoux de la Reine et ceux de Madame Élisabeth. À cette révélation Léonard fondit en larmes et jura qu’il ferait ce qu’on voudrait encore qu’il ne comprît pas clairement pourquoi on l’emmenait, lui. La chose était simple cependant : Marie-Antoinette refusait d’être privée des mains miraculeuses de son coiffeur pendant son exil…

Après une nouvelle quinte de toux, le narrateur avala d’un seul coup le contenu de sa tisanière et se lança derechef dans son récit :

– Mais voilà qu’à Pont-de-Somme-Vesle, un incident se produit : les paysans se sont émus de la présence des hussards et s’attroupent en parlant de réquisition forcée. Choiseul fait de son mieux pour les apaiser, persuadé qu’il est de voir apparaître bientôt la berline royale. Mais celle-ci a déjà trois heures de retard. Il faut donc prévenir les autres troupes disposées sur la route de Paris à Montmédy que la voiture est en retard et qu’elles prennent patience. Lui-même va se mettre à la tête des hussards et les emmener en plein champ pour calmer les paysans. Pour prévenir les autres il ne reste que Léonard à qui il confie le cabriolet et son contenu. Puis lui remet un billet ainsi conçu : « Il n’y a pas d’apparence que le "Trésor" passe aujourd’hui. Restez où vous êtes et attendez de nouveaux ordres. » Et voilà notre merlan parti, tout faraud de la mission dont il est revêtu. Dieu sait pourquoi Choiseul avait retiré de la voiture les diamants de Madame Élisabeth mais l’Histoire a de ces bizarreries. Arrivé à Sainte-Menehould, Léonard l’air important montre le billet à M. d’Andouins et lui « conseille de faire desseller les chevaux et rentrer les hommes ». À Clermont, il tombe sur M. de Damas qui, méfiant, reçoit le coiffeur plutôt mal, garde le billet et n’en tient aucun compte. Vexé, notre homme poursuit son chemin et, arrivé à Varennes, voilà-t-il pas qu’il se pose en donneur d’ordres, explique au fils du général de Bouillé et à M. de Raigecourt, qu’il est « au courant de tout », qu’il « n’a rien à lui cacher », qu’il vient de donner des ordres à Clermont et à Sainte-Menehould pour que l’on retire les troupes et il ajoute que le Roi a été arrêté à Châlons ! Et cet abruti désorganise tout le dispositif mis en place par Bouillé en accord avec le Roi. Va-t-il s’en tenir là ? Que nenni ! Il poursuit sa route vers Montmédy, se trompe de chemin, rebrousse et ne parvient à Stenay où est le quartier général que le lendemain tard dans la journée : la berline royale avait été arrêtée à Varennes depuis plusieurs heures mais Bouillé l’ignorait. Aux questions pressantes du général, Léonard répond à côté et reste dans le vague même au sujet de Choiseul. Il ne sait rien, il n’a rien vu… Il remet cependant les diamants de la Reine et le bel habit rouge et or du Roi à Bouillé, qui les confie à un de ses aides de camp. Puis il fait loger le malencontreux émissaire… Le lendemain, on trouva l’officier en charge du trésor lardé de coups de poignard, la cassette de la Reine envolée et plus la moindre trace de Léonard sauf celles de son cabriolet qui se dirigeait vers la frontière… Je vous ai tout dit !

– Eh bien ! Moi qui croyais connaître assez convenablement l’histoire de la tragique équipée de Varennes !…

– Au moins vous êtes fixé ! Cela dit, qu’est-ce que vous vouliez savoir au sujet de ce mauvais drôle ?

– Oh, un simple détail ! Léonard, c’était bien son nom ?

– Comment l’entendez-vous ?

– Je veux dire que c’était son nom de famille ?

– Mais non. Il s’appelait Autié ! Léonard Autié… comme la pauvre fille que l’assassin de Trianon a fait enlever pour nous obliger à lui remettre les parures de la Reine. Personnellement je suis contre !

– Quoi ? Vous voudriez qu’on laisse découper en morceaux cette malheureuse qui n’est pour rien dans cette histoire ?

– Elle porte le sang de ce misérable ! On est toujours plus ou moins responsable de ses ancêtres parce qu’ils revivent en nous.

– Mais il me semble avoir lu quelque part que Léonard avait été guillotiné ?

– C’est son frère qui l’a été… si quelqu’un de ce nom a vraiment laissé sa tête sous le couperet car, en réalité, le bonhomme n’est réellement mort qu’en 1820. En fait, après un séjour à l’étranger il est revenu s’installer à Versailles où on lui donna une place dans les services de remonte de l’armée… et je suppose même qu’il occupait la maison où sa descendante a été enlevée…

– Vous avez raison. Ça expliquerait pas mal de choses…, émit Adalbert songeur…

– Quoi, par exemple ? demanda le professeur avec une avidité que son interlocuteur jugea suspecte.

Mais l’autre battit en retraite :

– Rien de précis encore ! Je… je vous informerai quand j’aurai vérifié un fait ou deux… Cela dit, je crois que je vous ai dérangé suffisamment. Veuillez m’excuser et recevoir mes remerciements !

Cependant il avait mis le vieil érudit sur le sentier de la guerre. Ponant-Saint-Germain n’en avait pas fini avec lui et le coinça dans l’antichambre en le retenant par la manche.

– Ces inestimables joyaux, vous allez vraiment les donner ?

– Ce n’est pas moi, ni même vous : ils appartiennent au prince Morosini et à son beau-père, le banquier suisse Moritz Kledermann. Ce sont eux qui vont s’en défaire… pour que vive cette jeune fille !

– Qu’elle vive ou qu’elle meure, où est l’importance ? Les gens du sang de Léonard ne devraient pas avoir le droit d’exister… surtout à Versailles ! Quant à ces sublimes bijoux qui étaient chers à la plus merveilleuse des reines, il ne faut pas les éparpiller aux quatre coins de l’univers mais les réunir ici, chez elle…

Abasourdi, vaguement écœuré, Adalbert écoutait délirer le vieillard avec un mélange d’indignation et de répulsion. Pourtant il y avait là matière à réflexion. C’était une haine véritable qu’exprimait celui en qui tous voyaient un respectable historien, pittoresque et un rien risible. Se pouvait-il qu’il eût partie liée avec le criminel qui s’intitulait « le Vengeur de la Reine » ?

Du coup, se gardant de lui montrer le papier, Adalbert hâta son départ en bousculant même un peu rudement le personnage et se précipita dans la rue pour remplir ses poumons de l’air calme et frais du matin mais ne s’attarda pas sous les ombrages de la place. Aussi vite qu’il était venu il repartit vers l’hôtel. Il avait quelque chose à faire d’urgence…

Sans ralentir l’allure, il s’engouffra dans le hall, gravit au pas de charge les deux étages et alla frapper chez Mme de Sommières. Comme il le pensait, Marie-Angéline vint lui ouvrir. Elle était dans le petit salon occupée à trier le courrier, toujours abondant, que l’on venait de monter…

– Que s’est-il passé ? s’inquiéta-t-elle tandis que l’arrivant s’effondrait dans un fauteuil. On dirait que vous avez vu le diable ?

– Ça y ressemble ! Quand a lieu votre prochaine réunion avec Ponant-Saint-Germain et sa bande ?

– Je ne sais pas encore. Dans trois jours, je crois… ou trois soirs puisque nous avons reçu l’autorisation de la tenir dans le théâtre de Marie-Antoinette, qu’on ne visite pas en principe à cause de son mauvais état…

– Là ou ailleurs, de toute façon vous n’irez pas !

Le ton était péremptoire. Plan-Crépin réagit aussitôt :

– En voilà une autre ! Et pourquoi, s’il vous plaît ?

– Parce que je commence à penser que ce vieux fou pourrait bien être mouillé jusqu’au cou dans l’affaire des meurtres et de l’enlèvement de Caroline Autié. À propos, vous saviez que cette pauvre fille descend en droite ligne de Léonard, le fameux coiffeur de la Reine ? Il s’appelait en réalité Léonard Autié…

– D’où sortez-vous ça ?

Il le lui dit, lui fit lire le fragment et acheva son propos en restituant presque mot pour mot la philippique du professeur. Et comme elle ne trouvait rien à redire, pour une fois, il conclut :

– C’est la raison pour laquelle il ne peut plus être question que vous vous mêliez à ces gens-là ! Et je suis certain qu’Aldo vous en dira autant quand il rentrera… Dieu sait où peut vous mener ce genre de cinglé ?

– C’est justement ce qu’il faut savoir ! riposta-t-elle après un instant de silence qu’elle employa à décacheter une lettre destinée à Mme de Sommières mais qui, ne présentant aucun timbre postal, avait dû arriver par porteur. Elle la lut, releva les sourcils et s’apprêtait à relire à haute voix quand la marquise fit son entrée. Elle était habillée pour sortir, c’est-à-dire qu’à l’exception de son ombrelle de soie verte il n’y avait aucune différence – robe claire, chapeau et gants – avec ce qu’elle portait entre onze heures du matin et cinq heures du soir. Elle sourit en voyant le visiteur et lui tendit une main sur laquelle il s’inclina :

– Tiens, Adalbert ! Quelles nouvelles ?

Ce fut Marie-Angéline qui répondit en lui tendant la lettre ouverte :

– Nous devrions lire d’abord ceci !

– Qu’est-ce qui vous prend, Plan-Crépin ? Lisez vous-même ! Vous êtes là pour ça, il me semble !

– C’est le marquis des Aubiers qui a eu l’immense bonheur de danser avec nous à plusieurs reprises à Vienne chez le prince Schwarzenberg en 1905 et qui met ses hommages à nos pieds.

Mme de Sommières se mit à rire :

– Je ne me souviens pas que vous fussiez là, vous aussi ?

– Je vous demande pardon ?

– Vous venez de dire : « il a dansé avec nous ». Pour l’amour du Ciel, Plan-Crépin, laisser tomber votre pluriel de majesté quand vous devez décrypter une lettre. On finit par ne plus rien y comprendre !

– Nous sommes d’humeur badine à ce que je vois ! Eh bien, ledit marquis des Aubiers prie Mme la marquise d’accepter de prendre le thé chez lui demain vers cinq heures. Il lui demande en grâce de venir… seule ! C’est-à-dire sans moi !

– Quelle idée ? Mais pourquoi ?

– Parce que, justement, il désire parler de… moi !

Adalbert, du coup, mit son grain de sel :

– S’il s’agit du vieux gentilhomme que Ponant-Saint-Germain à fait expulser l’autre jour au bosquet de la Reine, son invitation tombe à pic. J’aimerais vous accompagner…

– Tant pis pour votre curiosité mais il n’en est pas question. À moins que vous ne me croyiez incapable de lui tirer les vers du nez ? En outre, s’il demande à me voir, c’est qu’il a quelque chose à me dire, non ?

– Inutile d’invoquer le bon La Palice, sourit Adalbert en prenant la main de la vieille dame pour la baiser. Je vous offre mes excuses ! Et Aldo rentre ce soir ! Nous pourrons mettre tout cela à plat et accorder nos violons !…

Mais ce soir-là, on l’attendit en vain.




CHAPITRE X

LE MÉDIUM

Pourtant, il était arrivé à Paris comme prévu. Seulement, il s’était laissé entraîner à commettre une folie.

Tandis qu’à peine débarqué de son train il traversait la gare de l’Est, il aperçut soudain Gilles Vauxbrun. Un instant il crut qu’il venait le chercher mais l’antiquaire ne s’intéressait pas au flot des voyageurs en provenance de Zurich. Le nez en l’air avec sa mine des mauvais jours, il consultait le panneau annonçant les départs. Il avait un imperméable sur le bras, tenait une serviette de cuir et une mallette de crocodile brun était posée à ses pieds. Donc il partait. Mais pour où ?

En temps normal, Aldo fût allé droit le lui demander mais une idée lui traversa l’esprit : il cessa de voir provisoirement en lui l’un de ses plus vieux amis transformé en dragon gardien de trésor. Ce soir Vauxbrun ne tiendrait pas Pauline sous son regard jaloux. Avec un peu de chance, elle serait seule… Et lui, Morosini, rien ne l’obligeait à regagner Versailles dans l’immédiat puisqu’il avait déjà communiqué à Lemercier le succès de sa mission…

Prenant bien soin de ne pas entrer dans le champ de vision de Gilles, Aldo le vit se détourner du panneau, faire quelques pas sur le front des trains alignés et de se décider pour le Strasbourg-Munich-Vienne dans lequel il grimpa finalement après avoir remis son billet au contrôleur du wagon-lit. Pas de doute : il partait et ne serait sans doute pas de retour avant deux jours au mieux.

Heureux comme un collégien en vacances, Aldo, fermant les oreilles aux cris d’alarme de son ange gardien, sortit de la gare, sauta dans un taxi et se fit conduire au Ritz. Avant de porter ses pénates rue Alfred de Vigny lors de ses passages à Paris, il avait été un fidèle client de l’hôtel, où il revenait de temps en temps. On l’y connaissait donc et il fut reçu avec la respectueuse familiarité réservée aux habitués. Il eut une chambre sans le moindre problème à cela près que ce n’était pas sa préférée :

– Nous l’avons donnée, lui expliqua le réceptionniste, à une dame américaine qui a beaucoup insisté pour l’avoir et comme elle est, elle aussi, une habituée de la maison…

– Pourquoi voulait-elle justement cette chambre ?

– Monsieur le prince lui aurait dit que c’était celle qu’il choisissait toujours et comme Monsieur le prince n’était pas à Paris…

– En ce cas, mon cher ami, il ne vous reste plus qu’à me confier le nom de cette dame ?

La réponse fut ce qu’il espérait :

– Mrs Pauline Belmont. D’ailleurs la voici.

Pauline faisait en effet son entrée, vêtue d’une robe du soir noire, asymétrique et entièrement pailletée sous un ample et léger manteau de satin blanc. Trois étoiles dans ses cheveux de jais et des girandoles en diamants tremblant contre son cou composaient sa parure visible, ses mains et ses bras étant cachés sous les longs gants de satin. Le sourire aux lèvres, elle rejoignit un couple d’un certain âge qui l’attendait visiblement. Le contact fut très américain : joyeux et volubile. Les deux femmes s’embrassèrent et il fut évident pour Aldo qu’ils allaient sortir pour dîner quelque part. Affreusement déçu, il hésitait entre oser se présenter à eux ou monter dans sa chambre quand Pauline se détourna : elle avait oublié de remettre sa clef au portier. C’est alors qu’elle vit celui qui la regardait sans rien dire et ses yeux s’illuminèrent soudain :

– Vous ? Mais comment êtes-vous ici ? Pourquoi ne m’avez-vous pas prévenue ? dit-elle précipitamment en lui tendant les mains.

– C’est vraiment fortuit. J’arrive de Zurich et en débarquant gare de l’Est j’ai vu Gilles grimper dans un train, la mine farouche. Lui ne m’a pas vu, alors j’ai pensé qu’au lieu de rentrer à Versailles, nous pourrions passer une soirée ensemble… sans témoins ! Malheureusement…

– Non. Ce n’est pas grave ! Ce sont d’anciens et chers amis que je ne peux abandonner parce qu’ils repartent demain. Nous allons dîner chez La Pérouse… et je reviens aussitôt que possible. Vous m’attendrez ?

Il ne l’avait jamais vue aussi émue. Ses lèvres tremblaient et son regard étincelant suppliait. Ce qui était superflu…

– Je vous attendrai…

Il la regarda sortir avec ses amis dans les lumières de la place Vendôme. Le voiturier ouvrit pour eux la portière d’une imposante automobile de laque noire où ils prirent place. Aldo, alors, se dirigea vers l’ascenseur pour gagner sa chambre où l’on avait déjà monté son léger bagage qui ne renfermait aucune tenue de soirée, ce qui lui rendait difficile l’accès aux salles à manger. C’était de peu d’importance : il n’avait aucune envie de s’y montrer. Ce dont il avait rêvé, c’était d’emmener Pauline dîner à Montmartre ou à Montparnasse dans un de ces petits bistrots où personne ne les connaîtrait. Mais puisqu’il fallait y renoncer, il appela le garçon d’étage afin de se faire apporter un menu, commanda une cassolette de queues d’écrevisses, une escalope de foie gras au beurre noisette avec des petits pois frais et une bouteille de meursault Goutte d’or. En attendant il prit une douche, se rasa, passa une chemise propre et le costume qu’il avait porté pour sa visite à Kledermann, puis mangea devant la fenêtre ouverte sur la place, en tête à tête avec la statue de Napoléon qui le regardait du haut de sa colonne faite avec les canons pris à Austerlitz. Son cœur battait sur un rythme inhabituel où la hâte se mêlait à une vague inquiétude. Que ferait Pauline en rentrant ? L’appellerait-elle pour lui donner rendez-vous à l’un des bars ou dans un salon ? Ou encore – ce qu’il espérait ! – le ferait-elle venir chez elle ?

Des minutes qui semblaient des heures passèrent. Interminables, occupées par la fumée des cigarettes qu’Aldo allumait l’une après l’autre. De temps en temps, il se levait pour respirer l’air frais du soir ou le bouquet de roses posé sur un guéridon. Il se retrouvait à quinze ans attendant son premier rendez-vous d’amour mais gardait cependant assez de sang-froid pour s’irriter de cette faiblesse. Il se jugeait ridicule : le téléphone allait sonner d’un instant à l’autre et Pauline lui demanderait de la rejoindre pour boire un verre ensemble, évoquer leurs souvenirs de l’été précédent et rien ne voulait dire qu’elle réveillerait celui de leur minute d’abandon dans la bibliothèque. Ils étaient des amis, seulement des amis ! Ne s’y étaient-ils pas engagés solennellement ? Pourtant son moi profond rejetait cette mièvrerie, cette comédie de l’amitié. Si à Newport il n’avait pas senti l’approche du désir, cette nuit il le savait là, prêt à l’embraser dès que sa main toucherait celle de Pauline… Il en fut même effrayé au point de songer à fuir en laissant un mot derrière lui…

Et puis, peu avant minuit, on frappa à sa porte, qui s’ouvrit, et Pauline entra sans rien dire. Elle le regardait seulement, debout devant le vantail repoussé et ce regard fascina Aldo. Il se leva lentement pour aller vers elle, vers ce visage dont la passion exaltait la beauté sensuelle. Comme au petit matin de Newport, elle tendit les bras qu’elle referma étroitement sur lui quand il l’étreignit. Et plus rien n’exista…

Quand Aldo s’éveilla au lever du jour, il était seul dans le lit bouleversé où s’attardait le parfum de Pauline et un long cheveu noir qu’il prit avec délicatesse pour l’enrouler autour de son doigt. La nuit qui s’achevait avait été torride et tendre à la fois et c’était cette tendresse qui mettait une ombre sur l’extraordinaire sensation d’euphorie. Cela voulait dire qu’il ne s’agissait pas seulement de leurs corps mais qu’un peu de leur âme s’était détachée d’eux pour aller vers l’autre. Et ça c’était inquiétant… Dès l’instant où l’acte de chair devenait acte d’amour, tout était à craindre.

En se dirigeant vers la salle de bains et la douche froide dont il avait le plus grand besoin pour se remettre les idées en place, il trouva, sur la coiffeuse, une enveloppe sur laquelle la main ferme de Pauline avait tracé son nom et dans laquelle, bien sûr, il y avait une lettre :

« Je plaide coupable, Aldo… Ce qui s’est passé cette nuit, je l’ai voulu de toutes mes forces au mépris total de ce dont nous étions convenus. Notre étreinte trop brève, au lendemain du bal, m’avait laissé un goût d’inachevé d’autant plus cruel que c’était un éblouissement. Ce matin, je suis divinement heureuse… et un peu triste aussi parce que je n’ai pas le droit de m’installer dans votre vie, d’y devenir… une habitude – qui sait ? – et peut-être ensuite un poids. Alors, souffrez que je referme sur moi les portes du paradis. Au besoin aidez-moi afin qu’à notre prochain revoir nos regards soient sans ombre et nos sourires assez clairs pour reprendre où nous l’avons laissée le cours d’une belle amitié… Le mot – l’un de ceux que je préfère cependant – paraît terne, n’est-ce pas ? Mais c’est ma volonté et je vous demande la grâce de m’aider à y rester fidèle… » Et soudain la plume sage sembla prise de folie : « Mais pourquoi faut-il que je t’aime à ce point ? » Pas de signature…

– Comme si tu ne savais pas que moi je vais t’en aimer davantage ? murmura-t-il en caressant le papier ainsi qu’il aurait caressé la joue de Pauline. Mais c’est toi qui as raison et je ferai ce que tu veux…

Il était temps à présent de couper les ailes du rêve et de retrouver la réalité. Prenant son briquet, il brûla la lettre dont il laissa tomber la cendre dans la cheminée. Ensuite, il demanda son petit déjeuner et aussi un taxi pour dans une heure. Destination Versailles !…

Une heure plus tard très exactement, il quittait le palace de la place Vendôme sans même se retourner pour chercher des yeux la fenêtre de Pauline…

En arrivant au Trianon vers la fin de la matinée, il trouva Adalbert en train de lire les journaux sur la terrasse ensoleillée en compagnie d’un verre convenablement glacé. Il prit place à côté de lui sans qu’il parût s’apercevoir de sa présence. Ce fut seulement quand Aldo leva le bras pour appeler un serveur qu’il tourna vers lui un œil nonchalant :

– On t’attendait hier soir ? Tu as pris ton temps, on dirait ?

– Moritz ne va pas bien. Ce n’est pas lui qui le dit et même il fait tout ce qu’il peut pour qu’on ne le remarque pas mais son maître d’hôtel, peu bavard cependant, ne m’a pas caché son inquiétude.

– Lisa le sait ?

– Non. Elle était déjà repartie pour Ischl et sans se rendre compte de rien. Toujours ce sacré marmot, je pense ? Décidément, elle ne voit plus que lui ! bougonna-t-il.

Sans lever les yeux de son journal, Adalbert remarqua :

– Prends garde, mon vieux, tu es en train de faire une fixation et c’est très mauvais. Tu as pris le train de nuit ? s’enquit-il.

– Oui. Pourquoi ?

– Parce que tu devrais être là depuis longtemps. Tu n’as pas trouvé de taxi ?

– Oh, mais tu m’agaces ! Est-ce que par hasard je te devrais des comptes ? Si tu veux savoir, je suis passé voir Vauxbrun mais il n’y était pas : parti hier pour Strasbourg… Satisfait ?

– Remarque, ce que j’en dis c’est parce que ici on a bigrement besoin de toi.

– Si c’est ça, commence par refermer ton journal ! Si je ne savais pas où tu as été élevé, je me poserais des questions.

– Tu veux de la lecture ? Tiens !

Et Adalbert sortit de sa poche la feuille de papier récupérée par les journalistes :

– Berthier me l’a apportée hier matin… Après quoi, j’ai pris sur moi d’aller faire une petite visite à mon confrère Aristide. Ce n’était pas très cordial mais j’ai appris des choses…

Aldo prit le temps de lire puis d’un geste vif ôta Le Figarodes mains de son ami :

– Je vois ! Les nouvelles au compte-gouttes ça commence à suffire ! Cesse de jouer les auteurs de mauvais feuilletons et raconte !

Ce fut vite et bien fait mais, à mesure qu’Adalbert parlait, la figure d’Aldo s’assombrissait :

– Il y a deux choses que je n’aime pas, souligna-t-il en conclusion : la voiture qui ressemble à la tienne et que Caroline descende de Léonard. Cela veut dire que les bijoux disparus au cantonnement du marquis de Bouillé ne l’ont pas été pour tout le monde et que le friseur s’est conduit comme un fripon même s’il s’en est repenti par la suite ce que ce papier ne dit pas.

– Remarque : s’il n’était pas intervenu, le précieux dépôt aurait été embarqué par un autre et on n’en aurait peut-être rien retrouvé. En outre, il n’a pas dû garder la totalité.

– En recoupant la liste des joyaux privés de Marie-Antoinette, certains, j’en suis sûr, ont été remis à l’archiduchesse Marie-Christine…

– Moi, il y a un troisième point qui me tracasse : l’attitude de Ponant-Saint-Germain. Je me demande si on ne devrait pas chercher l’assassin de ce côté… Heureusement on va en savoir davantage ce soir : Tante Amélie va prendre le thé chez le marquis des Aubiers qui lui a envoyé hier une invitation. D’après ce que l’on a compris, il souhaiterait la convaincre d’éloigner Marie-Angéline de ce dangereux maniaque…

– Voilà qui est intéressant ! Et… dis-moi : est-ce que Lemercier a été mis au courant ?

– Pas fou ! Pour qu’il vienne patauger ici avec ses gros sabots ! Le salopard que nous cherchons sait ce qu’il fait en s’adressant à lui pour ses demandes de rançons. Ce n’est pas avec cet idiot qu’il risque quoi que ce soit. Tiens… lady Mendl !… et en compagnie d’un beau garçon, ma foi !

Elsie Mendl leur faisant signe d’un bout de son ombrelle fleurie, ils se levèrent pour aller la saluer.

– Nous nous sommes rencontrés en chemin, Baldwin et moi ! Vous le connaissez, je suppose ?

– Pas du tout ! firent les deux hommes d’une même voix en répondant au sourire – timide – du jeune homme.

– Je suis le secrétaire de lord Crawford. Il m’a chargé de vous porter ces invitations, expliqua-t-il en montrant deux enveloppes qu’il répartit entre les deux hommes après un coup d’œil rapide à la suscription. Lord Crawford vous prie d’excuser le côté peu protocolaire de ceci mais, étant donné les épreuves que vous traversez ensemble, il espère que vous n’en serez pas choqués. En fait, il vous convie, l’un et l’autre, à dîner ce soir chez lui avec les autres membres du Comité. Dont lady Mendl bien sûr. Il est soucieux et souhaite resserrer encore les liens entre vous tous.

Il semblait presque aussi inquiet que son patron. Aldo lui répondit avec un sourire :

– Point n’est besoin d’expliquer. Une invitation de lord Quentin ne peut être qu’un plaisir… Au fait, M. Vauxbrun a-t-il été invité ?

– Je viens de le faire par télégramme.

– Et moi je suis passé chez lui ce matin : il a pris hier le train pour Strasbourg.

– Merci de me le dire. Je vais informer lord Crawford. Je crains, ajouta-t-il avec à son tour l’ombre d’un sourire, que lady Léonora n’en soit contrariée.

– Nous ferons de notre mieux pour le lui faire oublier ! assura rondement Adalbert. Lady Elsie, j’espère que vous veniez ici ?

– Oui, mais pas pour vous, fit-elle en riant. Ne m’en veuillez pas, je voudrais dire un mot au chef cuisinier. J’ai à déjeuner des amis qui adorent les escargots et ma cuisinière s’évanouit dès qu’elle en voit un…

Avec un petit signe de la main, elle entra dans l’hôtel de sa démarche dansante qui lorsqu’on la voyait de dos lui ôtait son âge.

Le marquis des Aubiers habitait, non loin de la cathédrale Saint-Louis, une de ces belles maisons dont les garde-corps en fer forgé ressortaient si joliment sur les façades d’ocre rose. C’était à la fois de grand ton et de grand goût, et Mme de Sommières augurait bien de ses habitants quand, au moment où Lucien obliquait pour s’arrêter près de l’entrée, une ambulance sonnant éperdument le dépassa dans un carillon frénétique et l’obligea à piler pour stopper juste devant lui. Sans s’occuper de ses protestations indignées, des hommes en blouse blanche en jaillirent, se précipitèrent sur l’arrière pour en extraire une civière et se ruèrent à l’intérieur de la maison.

La marquise prit le cornet acoustique qui permettait de communiquer avec le chauffeur :

– Voyez donc, Lucien ! Il doit y avoir un accident et j’espère…

Elle n’acheva pas sa phrase. Lucien avait compris. Il suivit les ambulanciers, pénétra sous le porche et, voyant le concierge devant sa loge, l’aborda :

– C’est ici qu’habite M. le marquis des Aubiers ?

Par-dessus ses bésicles, l’homme au tablier bleu le considéra d’un air mélancolique :

– Jusqu’à présent, oui, mais je ne sais pas hélas si ça va durer ! Cette ambulance vient le chercher…

– Que s’est-il passé ? Il est tombé malade subitement ?

– Malade non, on ne peut pas dire… il n’a jamais attrapé seulement un rhume à ma connaissance mais tombé, oui ! Il a fait une chute dans son escalier. De marbre que c’est et il le trouvait si beau qu’il n’a jamais voulu y mettre du tapis. Il a dégringolé tout l’étage. Au fait, vous lui vouliez quoi ?

– Madame la marquise de Sommières, ma maîtresse, a été conviée par lui pour le thé.

– Il va falloir qu’elle l’excuse mais pour aujourd’hui ça me paraît difficile. Tenez ! Les voilà qui redescendent…

Les infirmiers et leur civière revenaient, en effet, portant avec précautions le pauvre marquis blanc comme un linge mais la sérénité n’y était pas et le chef, rouge de colère, achevait un dialogue orageux avec le valet de chambre affolé qui le suivait en tentant de donner une explication plutôt embrouillée.

– Vous êtes des dangers publics ! braillait l’infirmier. C’est un vrai piège que votre escalier !… Faudra prévenir la police !

– Mais je n’y suis pour rien ! Pour rien, je vous jure ! Je ne sais pas qui a eu cette idée. Nous sommes des gens convenables…

Le malheureux était en larmes, le concierge alla le tirer par le bras pour le ramener chez lui :

– Viens, Anselme ! T’es dans tous tes états ! Qu’est-ce qui se passe ?

– Oh, c’est affreux ! En voulant monter à l’étage chercher la robe de chambre de Monsieur le marquis, cet homme a failli tomber, lui aussi. Y avait un fil tendu en travers de l’escalier. Il s’est reçu sur le ventre et son poids a cassé le fil mais Monsieur qui est tout léger…


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