Текст книги "Les Larmes De Marie-Antoinette"
Автор книги: Жюльетта Бенцони
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– Cette dame refuse de rentrer chez elle, expliqua la femme en l’aidant à prendre place sur un banc. Elle veut attendre la fin de l’opération.
– Quel genre d’opération ? s’informa Adalbert qui avait pris Marie-Angéline par le bras.
– Une trépanation. Le blessé s’est réveillé en s’agitant et en débitant des chapelets de mots inconnus…
– Ce doit être du russe ?
– Non. L’une des assistantes du professeur Debray est une réfugiée et elle n’a rien compris. Évidemment, il a une forte fièvre. Quant à cette dame, nous avons eu toutes les peines du monde à la convaincre de venir attendre ici : elle voulait rester à la porte du bloc opératoire. Auriez-vous l’obligeance de vous en occuper ?
– Je m’en charge, soyez tranquille ! Si toutefois… il était possible de lui offrir ainsi qu’à sa compagne une tasse de café !
– Thé ! rugit Marfa. Thé noir très fort !
L’infirmière la regarda avec autant de dégoût que si elle avait demandé de l’arsenic.
– À l’hôpital il n’y a que du café !
– Ça ira ! sourit Morosini conciliant. Elles ont surtout besoin de quelque chose de chaud.
L’indolent sourire produisit son effet habituel. La femme fondit comme beurre au soleil.
– Pas vous ? minauda-t-elle.
– Je ne refuse pas. Merci beaucoup !
L’attente allait durer près de trois heures. Elle eût paru interminable à Aldo, en dépit du café additionné de chicorée, ce qui était sans doute très sain mais qu’il détestait, si au bout de deux heures le commissaire Lemercier ne s’était manifesté avec sa grâce habituelle :
– Tiens, vous êtes là, vous ?
– Eh oui !
– Et en quel honneur ?
– J’essaie de réconforter Mme Karlova. Sans grand succès je le crains, soupira Aldo en considérant le visage désolé sur lequel les larmes ne cessaient de couler, silencieuses et d’autant plus navrantes. Quant à Marfa, son café avalé, elle avait entamé une interminable prière qui ressemblait au bourdonnement des abeilles.
– Il paraît que Karloff est salement amoché ? C’est votre cousine qui l’a trouvé, m’a-t-on dit ? Je me demande ce qu’elle fabriquait aux environs de minuit dans une rue déserte et sous une pluie battante.
Aldo éprouva quelque peine à dissimuler son aversion. Cet homme était capable de passer Plan-Crépin à la question s’il ne se mettait pas en travers :
– Chrétienne fervente – elle se rend chaque matin à la messe de six heures où qu’elle soit – Mlle du Plan-Crépin possède une âme généreuse qui ne supporte pas la souffrance d’autrui. Hier soir, sur une impulsion, elle a voulu se rendre chez Mme Karlova et c’est ainsi qu’elle a pu voir les ravisseurs du colonel le jeter hors d’une voiture tel un simple paquet. Je pense que vous savez la suite…
– Et vous ne l’aviez pas accompagnée ? Par ce temps ?
– Ni M. Vidal-Pellicorne ni moi ne nous en doutions. Comme tous les êtres de qualité, elle pratique une charité discrète, poursuivit Aldo avec une sévérité qui parut faire impression. Le vieux « Dur-à-cuire » se radoucit :
– A-t-elle pu distinguer la voiture des ravisseurs ? C’était son taxi ?
– En dépit de la peur qu’elle a eue je crois qu’elle l’aurait remarqué. Elle est très observatrice…
– Je verrai avec elle ! Après déjeuner ! Je suppose qu’elle doit dormir à cette heure ?
– Merci de le comprendre, commissaire !
En vantant les qualités de Marie-Angéline, Aldo n’avait rien exagéré. Il en fut lui-même surpris lorsqu’elle précisa à Lemercier qu’il s’agissait d’une Renault noire, d’un modèle un peu ancien, dont les portières étaient décorées d’un motif jaune et noir imitant le cannage d’une chaise. Malheureusement il lui avait été impossible de lire le numéro d’immatriculation en raison de la boue qui recouvrait les plaques.
– Une bonne précaution, commenta Adalbert, mais insuffisante. Le cannage des portières rend la voiture d’autant plus facile à reconnaître que l’on n’en a pas vu beaucoup sur le marché…
– Cela s’explique si c’est une voiture volée, répondit Aldo.
C’était aussi l’avis de Lemercier.
Celui-ci se disposait à repartir quand Aldo le retint :
– Pas d’autres nouvelles de l’assassin ? demanda-t-il en baissant la voix pour ne pas être entendu des deux femmes. Il est vrai que le lamento de sa suivante suffisait amplement à remplir les oreilles de Mme Karlova qui l’écoutait résignée et surtout habituée.
– Aucune. Il n’a pas manifesté de nouvelles exigences, ce qui je vous avoue ne laisse pas de me surprendre.
– Peut-être n’est-il pas complètement idiot ? Il a dû finir par comprendre que si on ne lui donnait pas ce qu’il a exigé c’est parce que nous ne l’avons pas. Ou alors il se donne le temps de préparer autre chose ?
– Il a déjà fait autre chose. D’ores et déjà je porte à son crédit l’enlèvement de Karloff.
– Qui n’a guère de rapport avec Marie-Antoinette, fit Aldo avec une hypocrisie parfaite mais qui ne trompa pas Lemercier.
– Peut-être mais il me paraît très lié avec des gens dont elle occupe le centre de la vie, des… collectionneurs de bijoux, par exemple ?
– N’exagérons rien ! C’est un excellent ami pour moi aussi bien que pour Vidal-Pellicorne. Nous voulons savoir qui l’a mis dans cet état et ce qu’est devenu son taxi. Vous ne l’avez pas retrouvé, n’est-ce pas ?
Lemercier haussa les épaules et recoiffa son chapeau melon :
– Sans compter la Seine, il y a suffisamment d’étangs aux environs pour nous faire chercher jusqu’au Jugement dernier…
– Ce qui veut dire que s’il en réchappe, il n’aura plus de moyens d’existence, dit Aldo gravement. Cela devrait vous inciter à fouiller sans attendre notre comparution commune devant l’Éternel ?
– Mêlez-vous de ce qui vous regarde ! Je connais mon métier.
Et enfonçant son couvre-chef d’un coup de poing qui ne lui fit aucun bien, Lemercier sortit à grandes enjambées furieuses.
L’opération terminée, Liouba eut juste le droit d’embrasser le pansement sous lequel disparaissaient les trois quarts de la tête de son époux quand on le ramena dans la chambre particulière qu’Aldo avait obtenue pour lui en déclarant se charger de la totalité des frais. Le blessé était encore sous l’influence du chloroforme. Sa femme ne serait autorisée à le revoir que le lendemain mais comme elle levait sur le chirurgien des yeux délavés par les larmes, il s’efforça de la réconforter :
– Tout s’est passé mieux que je ne l’espérais étant donné l’état de la blessure. En dépit de l’âge c’est un homme solide pourvu d’un crâne dur et je pense pouvoir vous dire, madame, qu’il a de fortes chances de s’en tirer… Il a surtout besoin de repos maintenant… Vous aussi il me semble ? ajouta-t-il gentiment en retirant avec douceur la main que la pauvre femme venait de baiser sans pouvoir articuler un mot.
– Soyez tranquille, docteur, intervint Aldo. Je m’en charge et demain je ramènerai Mme Karlova ici. Je passerai ce soir pour avoir des nouvelles.
De retour à l’hôtel, il trouva Mme de Sommières à demi dissimulée par le journal largement déployé qu’elle tenait devant elle. Elle le jeta à terre en l’entendant entrer :
– Ah ! fit-elle avec satisfaction. Enfin quelqu’un qui tient debout et avec qui, avec un peu de chance, je vais pouvoir déjeuner.
– Ce qui veut dire que vous n’avez que moi ? Où sont les autres ?
– Ils dorment ! Mais tu as peut-être sommeil toi aussi ?
– Pas trop, non. En revanche, j’ai faim.
– Alléluia ! Tu es l’homme qu’il me faut !
Il l’aida à fixer le chapeau sans lequel une dame digne de ce nom ne saurait prendre un repas dans un lieu public. Même s’il s’agissait d’un morceau de feutre ou de velours grand comme un timbre poste. Sortir « en cheveux » était considéré du dernier vulgaire… Le couvre-chef de la marquise était une sorte de plateau en fine paille lavande ornée de roses en soie blanche, le tout assorti à sa robe et à ses gants. En dépit ou peut-être à cause de l’archaïsme voulu de sa toilette, elle avait une allure folle et, en lui offrant son bras Aldo l’en complimenta :
– Vous avez l’air d’une reine, Tante Amélie !
C’était aussi l’avis du maître d’hôtel qui les conduisit cérémonieusement à une table près des hautes fenêtres d’où l’on découvrait le jardin à la française précédant les nobles frondaisons du parc royal. Là tout n’était qu’ordre, beauté et paix. En s’asseyant, Aldo eut l’impression de changer de monde et ne retint pas un soupir de satisfaction :
– On devrait faire ça plus souvent !
– Quoi donc, mon garçon ?
– Déjeuner ou dîner tous les deux ! Vous êtes incroyablement réconfortante, chère Tante Amélie !
– C’est toujours agréable à entendre. Mais donne-moi des nouvelles de ce pauvre Karloff ! A-t-il une chance de s’en tirer ?
– Le professeur Debray le pense. Reste à savoir s’il n’y aura pas de séquelles…
– Ce serait affreux ! murmura-t-elle en attaquant sa salade de crabe d’une fourchette délicate. Que vont-ils devenir s’il ne peut plus travailler ?
– C’est une question que je me poserai en son temps. Depuis que nous nageons dans ce mélange d’horreur et de magnificence, j’ai décidé de m’en tenir à un principe simple : « À chaque jour suffit sa peine. » D’autant qu’il y a aussi la jeune Caroline et sa maison hantée.
– L’est-elle réellement ?
– Pour ce que j’ai pu en voir il n’y a pas de doute. De toute façon, nous allons y passer la prochaine nuit, Adalbert et moi.
– Doux Jésus ! Alors faites en sorte de ne pas emmener Plan-Crépin. Depuis qu’un assassin a entrepris de décimer les Versaillais, elle a toujours l’air de flotter entre deux univers et j’en viens à redouter que le fil ténu qui la rattache à la terre ne vienne à se rompre !
– Soyez tranquille ! On lui confiera Mlle Autié. Cela l’occupera suffisamment…
Ils en étaient à la pêche Melba quand le couple Crawford pénétra dans le restaurant : elle, époustouflante à son habitude dans un crêpe de Chine corail, une cascade de perles fines au cou et une étroite toque de plumes blanches et rouges sur la tête, lui visiblement soucieux. Apercevant Mme de Sommières et Morosini, il indiqua au maître d’hôtel une table voisine de la leur qu’un couple venait d’abandonner.
– C’est un vrai bonheur de vous rencontrer, s’exclama Léonora de sa voix chantante – avec elle on avait toujours l’impression qu’elle entamait un air d’opéra ! J’ai convaincu Quentin de venir ici plutôt que de rester à la maison. Depuis le début de l’exposition, on a l’impression que les plafonds nous tombent sur le crâne par morceaux !
– Vous avez des ennuis ? Mais pourquoi ? demanda la marquise.
– C’est moi qui suis à l’origine de cette manifestation en hommage à la Reine et que je voulais si brillante, soupira Crawford. Vous avez vu ce qui s’ensuit ? Je commence à croire que quelqu’un m’en veut personnellement !… Je vous explique, continua-t-il après avoir avalé d’un trait la coupe de champagne que l’on venait de lui servir. Il y a un mois environ, l’une de mes voitures m’a été volée Faubourg Saint-Honoré, juste à côté de l’ambassade d’Angleterre…
– Vous avez un chauffeur qui, normalement, reste sur son siège en votre absence. Comment est-ce possible ? questionna Morosini.
– Fields souffrait des dents depuis le matin et je lui avais donné sa journée. D’ailleurs je ne déteste pas conduire moi-même. Et comme je venais seulement chercher un renseignement auprès de l’attaché culturel, je n’avais pas rentré ma voiture dans la cour. En outre, j’étais pressé…
– Et quand vous êtes ressorti elle n’était plus là ! conclut Aldo, qui après s’être demandé pourquoi le richissime Écossais faisait tout un plat d’une auto disparue depuis un mois, sentait venir une idée : Et elle était comment ?
– Heureusement ce n’était pas la Rolls-Royce, continua Léonora, mais c’était tout de même une assez jolie chose un modèle spécial de Renault. Noire avec…
–… des portières cannées, acheva son époux.
– Banco ! pensa Morosini qui ajouta :
– Et vous venez d’apprendre non seulement qu’on l’a revue mais aussi qu’elle a servi à un crime ? Ou peu s’en faut !
– C’est ça ! s’écria Léonora. Le commissaire a téléphoné pour dire l’horrible histoire. Nous sommes bouleversés !
– Contrariés ! corrigea sir Quentin. Ma femme a énormément d’imagination. J’avoue cependant que c’est plutôt désagréable… D’autant que je ne comprends pas pourquoi on s’en est pris à un malheureux chauffeur de taxi ?
– Ce malheureux chauffeur de taxi commandait un régiment de cosaques au service du tsar, précisa sèchement Aldo choqué par le ton vaguement méprisant de l’Écossais. Il est, en outre, mon ami et celui de Vidal-Pellicorne…
– Le mien aussi ! fit Mme de Sommières en écho.
– … De plus il assurait nos arrières lors de l’opération « Bassin du Dragon ». C’est à cet endroit qu’il a dû être pris.
– Oh ! Veuillez m’excuser ! J’ignorais…
– Mais c’est un homme passionnant ! s’exclama Léonora. Il faut que j’aille prendre de ses nouvelles !
Les yeux de la jeune femme brillaient d’un feu qui inclina Morosini à plaindre son ami Vauxbrun. La dame avait l’emballement facile et la romance de Gilles risquait de tourner court. Comme quasiment les précédentes d’ailleurs ! Mais aussi cette manie de se jeter sur le premier bouchon de carafe venu en le prenant pour un diamant !
Parvenu à ce point de réflexion, il s’aperçut soudain qu’un nouveau personnage venait de s’inscrire dans son champ de vision. Debout à côté de Crawford, un jeune homme d’environ vingt-cinq ans lui parlait à l’oreille. Un assez joli garçon en vérité ! L’Homme au gantdu Titien habillé en Angleterre ! Tante Amélie le considérait à travers son face-à-main avec une insolence tout aristocratique. Quant aux yeux de Léonora ils se muaient en un noir océan de douceur veloutée… Crawford, cependant, se levait de table, s’inclinait devant la vieille dame avec un sourire d’excuses :
– Faites-moi la grâce de me pardonner, madame la marquise, mais je dois impérativement rentrer chez moi. Mon secrétaire – Frédéric Baldwin – vient m’apprendre une visite imprévue…
– Mais… et le déjeuner ? On vient juste de nous servir ! gémit sa femme.
– Je ne vous empêche pas de rester, ma chère ! Gardez la voiture ! Nous allons prendre un taxi.
Il régla rapidement sa note, salua et quitta la salle suivi à trois pas respectueux par son secrétaire. Pendant ce temps la marquise indiquait au maître d’hôtel de déplacer à leur table le couvert de Léonora, ce dont celle-ci se montra ravie :
– C’est tellement gentil à vous ! Je déteste prendre un repas seule et Quentin le sait très bien !
– Il devait sans doute penser que nous ne manquerions pas le plaisir de vous garder un peu plus longtemps…
La galanterie était banale chez Morosini. Léonora n’en prit pas moins un air mutin pour lui tapoter la main en gloussant :
– Comme il a bien dit ça ! Nous allons pouvoir faire plus ample connaissance puisque jusqu’à présent nous ne nous sommes rencontrés qu’au milieu de grandes foules… Et j’ai tellement entendu parler de vous ! Je raffole…
Le sourcil délicatement remonté de Tante Amélie, l’ombre de sourire qui passa sur ses lèvres en disaient plus qu’un discours sur son opinion. Aldo se contenta d’un sobre :
– Vraiment ?
– Vraiment ! Je raffole des joyaux, surtout ceux qui ont une histoire et vous êtes un maître en la matière ! !
– En d’autres petites choses aussi, fit Mme de Sommières. Mais, dites-moi : il y a longtemps que ce jeune homme est auprès de lord Crawford ?
– Frédéric ? Quatre ou cinq ans. N’est-ce pas qu’il est charmant ? Et bourré de talents !…
On eut le bon goût de ne pas demander lesquels mais la jeune femme était lancée sur un sujet qui apparemment lui tenait à cœur et on apprit ainsi tout naturellement que le jeune Anglais était d’une naissance incertaine encore qu’il laissât « supposer » qu’il possédait quelques gouttes de sang royal – celui d’Angleterre bien sûr ! – dans les veines. L’époux de Léonora l’avait rencontré au casino de Monte-Carlo, ou plutôt sur les rochers voisins d’où il s’apprêtait à plonger dans la Méditerranée après avoir raclé le fond de ses poches sur le tapis vert du casino…
– Comme vous le savez, mon époux est grand amateur d’œuvres d’art et Frédéric en est une incontestable. Quentin l’a sauvé, ramené chez nous où il s’est vite rendu indispensable. Il sait tout faire et quelle belle âme ! ajouta-t-elle en conclusion assez inattendue avant de se consacrer à la charlotte au chocolat qu’un serveur venait de placer devant elle.
À l’œil pétillant de sa tante, Aldo devinait qu’elle mourait d’envie de demander une ou deux précisions sur une qualité si rare mais lady Crawford, sa charlotte avalée, entreprit Aldo presque sans respirer sur les bijoux de Marie-Antoinette, leur nombre exact – ce qui était impossible puisque l’on ignorait à peu près tout de ce qu’elle avait apporté d’Autriche en se mariant – et ce qu’il était advenu de ceux de la cassette privée puisque le sort désastreux des joyaux de la Couronne était connu de tous.
Cela faisait beaucoup trop de questions et Aldo s’en déchargea en alléguant que Mme de Sommières et lui-même étaient attendus chez une amie de la vieille dame. Il ramena donc Léonora à sa Rolls puis remonta chez sa tante qu’il trouva songeuse, enfouie dans une bergère et son chapeau encore sur la tête.
– Quelque chose ne va pas ?
– Si… ou plutôt non ! C’est ce jeune homme. Il… il est séduisant !
– Singulière critique.
– Il me fait penser à Lucifer. Lui aussi était séduisant… et tu vois où ça l’a mené ?
– Si j’en crois la tradition, il serait assez satisfait de son sort. Mais à la réflexion vous n’avez peut-être pas tort. On pourrait en parler à Marie-Angéline. Elle devrait le connaître depuis le temps qu’elle fréquente le Comité.
– Qu’est-ce ce que je devrais connaître ? fit celle-ci qui faisait justement son apparition, tirée à quatre épingles mais étouffant discrètement un dernier bâillement.
– Un certain Frédéric Baldwin, le…
– … le délicieux secrétaire de lord Crawford ? Quand on l’a vu une fois on ne peut plus l’oublier, ajouta-t-elle avec un soupir.
– Plan-Crépin ! s’indigna la marquise. Ne me dites pas que vous en êtes tombée amoureuse ?
L’interpellée piqua un fard, chercha son mouchoir dans sa manche, ne le trouva pas, alla explorer les coussins du canapé, n’y trouva rien, renifla comme si elle flairait une piste et finalement sortit du salon pour y revenir quelques secondes plus tard, la figure enfouie dans un vaste carré de batiste en demandant :
– A-t-on des nouvelles du colonel ?
– Plan-Crépin, je vous ai posé une question.
– Vraiment ?… Ah oui, je me souviens…
– Eh bien ?
– Eh bien, c’est non ! Ce jeune homme a, dans son regard… un je-ne-sais-quoi qui me fait penser à un ange déchu… Allez-vous maintenant à l’hôpital, Aldo ?
Décidément, elle ne voulait pas s’attarder sur le sujet !
– Pour l’instant, avec votre permission, je vais dormir deux ou trois heures. La nuit qui vient sera longue… Non, Angelina, ajouta-t-il en voyant une petite flamme s’allumer sous ses cils pâles. Vous me ferez le plaisir de rester auprès de Tante Amélie et nous suffirons amplement à la tâche, Adalbert et moi… Quant à Karloff, vous pouvez toujours demander de ses nouvelles par téléphone. C’est le professeur Debray qui s’occupe de lui…
Il allait sortir, se ravisa :
– Et surtout prenez soin de Mlle Autié ! Est-elle réveillée ?
– Je viens de passer par sa chambre : elle dort comme une souche !
– Ou comme quelqu’un qui n’a pas fermé l’œil de la nuit ! C’est aussi bien ainsi !
CHAPITRE VII
UNE LETTRE DE BUENOS AIRES
En garant sa voiture dans le jardin de Caroline sous un sorbier afin de la mettre à l’abri de la curiosité du voisinage, Adalbert, comme Aldo d’ailleurs, ne se sentait pas vraiment en forme en dépit du repos de la journée. Avant de venir ils étaient passés par l’hôpital et s’ils y avaient appris que Karloff était hors de danger, le corollaire de cette bonne nouvelle était assorti d’un bémol affligeant : le coup reçu sur la tête lui avait fait perdre la mémoire. Il ne reconnaissait personne, pas même sa femme. Et quand les deux amis s’étaient présentés devant lui, il leur avait dit bonjour mais sans manifester un plaisir quelconque. À croire qu’il ne les avait jamais vus. Il ne se rappelait même pas son propre nom !
– Il est possible que cet état soit temporaire, répondit le chirurgien à la question que posait Morosini, mais il se peut aussi que cela perdure. Tout dépendra de l’évolution.
– Vous comptez le garder longtemps ou bien le rendez-vous à sa femme ?
– Dans quelques jours il pourra rentrer. Bien qu’il ait été retenu prisonnier – il porte des traces de liens serrés ! – sa constitution n’est amoindrie en rien. Il se peut même que, dans son environnement familier, une étincelle se produise…
– Eh bien, il n’y a plus qu’à prier ! conclut Adalbert.
Prier, Liouba et Marfa ne s’en privaient pas. En passant devant leur maison, un instant plus tôt, on avait perçu l’écho de ces oraisons psalmodiées qui sont l’une des beautés du culte orthodoxe…
Curieusement, cette espèce de mélopée leur apporta du réconfort. Elle semblait flotter dans l’air adouci du jardin. La pluie avait cessé. En s’éloignant elle avait emporté avec elle l’aigreur des derniers jours. Son souvenir s’attardait seulement dans l’odeur de l’herbe mouillée et le parfum du chèvrefeuille mêlé à celui des roses mourantes… Aussi, à peine entré dans la maison, Adalbert se précipita-t-il pour ouvrir les fenêtres afin de combattre le vague relent d’humidité et, debout devant l’une d’elles, respira le jardin avec volupté. Aldo, lui, avait allumé une cigarette et, installé dans un fauteuil près du piano, il fumait, la tête renversée en arrière en s’efforçant de ne penser à rien pour avoir l’esprit plus réceptif.
Un courant d’air soudain fit claquer la fenêtre. Adalbert alors referma et vint s’asseoir en face de son ami :
– Et maintenant que faisons-nous ? On attend ensemble dans cette pièce ou bien l’on se sépare : l’un dans la chambre et l’autre ici ?
Aldo jeta un coup d’œil à la pendule. Elle marquait onze heures et demie.
– Il va bientôt être minuit. On va se séparer, tu as raison tu restes ici et moi je vais m’installer dans la chambre.
Adalbert opina d’un hochement de tête, prit à côté de lui une serviette en maroquin qu’il avait apportée, en tira une fiasque d’argent et un paquet de café qu’il tendit à Aldo :
– Prends ça, s’il te plaît, et va nous faire un « jus » digne de ce nom ! Celui de cette baraque est imbuvable. C’est fou le nombre de gens qui ignorent cette vérité première : pour faire un bon café, il faut d’abord en acheter un bon.
– C’est presque signé La Palice mais c’est tellement vrai !
L’odeur qui s’éleva quelques minutes plus tard était un réconfort à elle toute seule et faisait honneur au talent de Morosini. Ils en burent chacun deux tasses puis, minuit étant proche, ils allèrent prendre place, Adalbert dans le salon et Aldo sur le lit de Caroline. Chacun d’eux posa son revolver à portée de main ainsi que la petite croix que Plan-Crépin leur avait remise après l’avoir fait bénir à l’église Notre-Dame au salut du soir… Puis, on éteignit les lumières et l’on attendit…
Or il ne se passa rien. Tant et si bien qu’ils finirent par s’endormir et le cri enroué d’un coq dans un poulailler voisin fut le premier bruit qu’ils entendirent. Apercevant un reflet de lumière, Aldo, sans rallumer alla rejoindre Adalbert dans le salon. Il le trouva assis sur son canapé, l’air perplexe et fourrageant à deux mains dans ses cheveux ébouriffés :
– Alors ? fit-il.
– Alors rien ! Chez toi non plus je pense…
– Calme complet. Si je n’avais été témoin de ce qui s’est passé l’autre nuit, je croirais que Caroline a rêvé. Quoique…
– Quoique tu saches aussi bien que moi que ce genre d’aventure peut exister. Mieux que moi puisque tu as eu l’honneur de rencontrer le spectre d’un empereur {9}. Mais peut-être que l’entité qui se manifeste ne vise-t-elle que Caroline ? En gros, il se peut que la maison la rejette tout simplement.
– Ce pourrait être possible ?
– Absolument !… Tiens, le jour commence à se lever. On va aller à la cuisine, tu nous referas du café et pendant ce temps je te raconterai une histoire…
Un moment plus tard tout en tartinant de la confiture d’oranges sur une brioche – apportées par prévoyance ! – Adalbert entamait son récit :
– Un ami de mon père, un avocat célèbre, perdit sa femme. Le deuil lui était cruel parce qu’il l’avait énormément aimée. C’était d’ailleurs une femme charmante ! Mais il perdit du même coup l’envie de vivre en société et en particulier à Paris. D’autant qu’il n’avait pas d’enfants. Il se chercha une retraite, on pourrait presque dire un ermitage pour y vivre dans la paix, le silence et le souvenir. Il dénicha, dans le Perche, un ancien prieuré dont le charme le séduisit. Il y avait beaucoup de travaux à faire aussi ne s’étonna-t-il pas de la modicité du prix demandé, bien que la bâtisse fût inscrite à la liste supplémentaire des Bâtiments historiques. Il entreprit donc des travaux qui lui coûtèrent fort cher car il tenait à ce que chaque détail soit reconstitué à l’identique. Cela ne se fit pas sans peine. Il se produisit nombre d’incidents, plus deux accidents durant la restauration. Au point qu’il fallut doubler les salaires pour convaincre les ouvriers de continuer.
Évidemment, des bruits revenaient à cet homme et aussi des conseils pour faire appel à un exorciste mais il était athée, ne croyait qu’à sa douleur et son besoin de solitude. À la limite, il n’était pas fâché que sa maison eût cette réputation douteuse : au moins personne ne viendrait l’importuner. Pour son plaisir, il fit planter un beau jardin dans le genre de ceux des monastères. Enfin vint le jour où tout fut achevé et où, les derniers objets mis en place, il put fermer sa porte sur le monde extérieur. Il avait à son service depuis longtemps un domestique ramené du Liban qui devait être son seul lien avec la vie extérieure… Le lendemain de son installation, les curieux qui ne manquaient pas tout au long du jour trouvèrent les portes ouvertes. L’ami de mon père était mort dans son lit écrasé par une pierre tombée de la voûte, la seule qui s’en fût détachée. De longues traces noires marquaient les murs de sa chambre comme si le feu les avait léchés. Quant au serviteur, le garde champêtre l’attrapa dans la campagne devenu complètement fou…
– Brrr ! fit Aldo en avalant d’un seul coup le contenu de sa tasse avant de s’en resservir une. Elle est sinistre, ton histoire.
– Mais vraie ! dit Adalbert avec une gravité qui lui était peu coutumière. Cette ancienne Maison Dieu avait dû être détournée de sa pieuse vocation par quelqu’un qui s’était acoquiné avec les forces des ténèbres. Elle a rejeté les intrus…
– Qu’est-elle devenue ?
– Une aubaine pour des vagabonds qui l’ont pillée de son contenu. Deux d’entre eux voulurent s’y installer. Ils furent carbonisés par le feu qu’ils avaient allumé dans une cheminée. Depuis, elle est livrée à la ruine, aux ronces, aux herbes folles. Ici, c’est moins tragique mais je suis persuadé que cela relève du même processus.
– Nous venons d’y dormir et cependant nous sommes entiers ?
– Parce que Caroline seule est visée. À moins que l’on ne réussisse à la « nettoyer », cette baraque n’aura de cesse de l’avoir jetée dehors… ou pire. Je pense que ces manifestations sont liées à l’exhumation de la grand-mère… Bon ! Cela dit, on range tout et on s’en va ! conclut Adalbert en portant les tasses dans l’évier pour les laver.
Aldo retourna dans la chambre pour y prendre ce qu’il avait pu y laisser. Soudain Adalbert l’entendit appeler :
– Viens voir !
– Quoi donc ?
– Le portrait de cette femme ! Hier soir, avant de me coucher, je l’avais décroché et posé à terre face contre le mur, parce que je n’arrive pas à me faire à sa tête. Et regarde !
Dame Florinde avait repris sa place et dardait sur les intrus un regard plus désagréable que jamais.
– Si on en faisait une flambée ? proposa Morosini.
– Ce pourrait être plus dramatique ! Et puis il faudrait détruire aussi le buste de l’atelier. Si Plan-Crépin, notre bigote maison, connaît quelqu’un à l’archevêché, c’est le moment de la mettre à contribution. Viens, on rentre ! J’ai besoin d’une douche froide. Et toi aussi !
Ils effacèrent les traces de leur passage, refermèrent soigneusement portes et volets. Ce fut pendant qu’Adalbert sortait la voiture que Morosini s’aperçut qu’il y avait une lettre dans la boîte scellée à la grille. Elle était adressée à Mlle Autié et venait de Buenos Aires. Aucune indication d’expéditeur au dos. L’écriture volontaire était celle d’un homme.
– Je savais bien qu’elle devait avoir un amoureux ! commenta Adalbert ! Le contraire serait par trop étonnant : une aussi jolie fille !
– Rien ne dit que ce soit un amoureux ! Il pourrait s’agir d’une lettre… d’affaires !
Adalbert éclata de rire :
– Tu serais contrarié à ce point ?
– Cette fille n’est pas heureuse, c’est l’évidence ! Si elle avait une histoire d’amour quelque part, même en Argentine, elle aurait une autre mine.
– C’est peut-être justement parce qu’il est loin… ou qu’il est marié ?
– Suffit ! Cesse de faire du mauvais roman et démarre !
– De toute façon tu verras bien la tête qu’elle fera quand tu la lui remettras. À moins que tu ne me laisses ce soin ?
– Pourquoi ? C’est moi qui l’ai trouvée, non ?
Le rire d’Adalbert se perdit dans le vrombissement de son moteur. Aldo s’enfonça dans son siège, croisa les bras et n’ouvrit plus la bouche. Il y avait des moments où le cher Adal l’exaspérait…
Quand il fut une heure décente pour se présenter à la jeune fille, Aldo appela par le téléphone intérieur. Ce fut Marie-Angéline qui décrocha : Caroline était allée faire un tour dans le parc.
– Je vais essayer de la rejoindre : il faut que je lui parle… se hâta-t-il de dire craignant que la curieuse ne lui proposât de l’accompagner.
La proximité de l’hôtel avec les Trianons et le Hameau de la Reine n’était pas son moindre attrait. Il faisait un temps délicieux, ce matin-là. Le soleil réchauffait les frondaisons et les pelouses où les jardiniers venaient de passer. L’heure des visiteurs de l’exposition n’avait pas encore sonné et le parc baignait dans une paix… royale ! C’était un vrai bonheur de s’y promener. Le chant des oiseaux remplaçait agréablement les raclements de pieds sur les graviers et les commentaires plus ou moins pertinents mais pour la plupart dénués de la plus élémentaire poésie qu’imposaient la beauté, la grâce et la majesté d’un site exceptionnel à ce point chargé d’histoire. Si l’on n’avait que des pauvretés à émettre mieux valait se taire. Le silence n’était-il pas la meilleure façon de recueillir l’écho lointain du temps ?








