412 000 произведений, 108 200 авторов.

Электронная библиотека книг » Жюльетта Бенцони » Les Larmes De Marie-Antoinette » Текст книги (страница 10)
Les Larmes De Marie-Antoinette
  • Текст добавлен: 15 октября 2016, 01:13

Текст книги "Les Larmes De Marie-Antoinette"


Автор книги: Жюльетта Бенцони



сообщить о нарушении

Текущая страница: 10 (всего у книги 23 страниц)



CHAPITRE VI

LA MAISON « VISITÉE »

Le boulevard du Roi ressemblait, sous la pluie, à un long ruban de satin noir, vide et mélancolique. Pas une âme, pas un chat, pas la moindre voiture, pas la plus petite impression de vie ! Même les flaques de lumière au pied des réverbères dont les arbres cachaient les feux avaient quelque chose de surréaliste.

– Si ce foutu temps continue, elle va être jolie la fête ! marmotta Adalbert qui, en descendant du trottoir, venait de se mouiller un pied jusqu’à la cheville.

– A-t-on idée aussi de sortir avec des souliers vernis quand il tombe des hallebardes ? reprocha Aldo, confortablement installé sur d’épaisses semelles de crêpe. Je t’ai connu plus pratique…

– Ce sont les seules à l’exception de mes bottes de chasse dans lesquelles le cor que j’ai au pied droit se sente à l’aise parce qu’elles sont vieilles. Toutes les autres faites cependant sur mesure me font mal dès que j’ai marché un peu longtemps…

– Trouve-toi un pédicure chinois et ça s’arrangera !

– J’ai horreur de me faire tripoter les pieds…

– Alors souffre !

Quand on eut tourné le coin de la rue où habitait Caroline, les choses ne s’arrangèrent pas. L’eau du ciel s’en donnait à cœur joie et il n’y avait guère d’abri en vue sauf sous la porte d’entrée d’un immeuble à deux étages qui se trouvait à égale distance entre la maison du colonel Karloff – dont on était toujours sans nouvelles ! – et celle de Caroline Autié. Grâce à Dieu, l’embrasure était assez profonde pour qu’Adalbert y fût à peu près protégé de la pluie et pût même s’y asseoir :

– Ça ira, déclara-t-il. Si tu cries je t’entendrai mais n’oublie pas de laisser la grille ouverte !

Elle l’était. Aldo n’eut qu’à pousser pour se trouver dans le jardin d’autant plus obscur que, dans la maison, rien n’était allumé. Celle-ci donnait même l’impression d’être abandonnée. Le visiteur fronça le sourcil et chercha instinctivement au fond de sa poche le browning qu’il n’oubliait jamais d’emporter lors des déplacements susceptibles de présenter un danger quelconque, mais se contenta de laisser sa main dessus sans le sortir. Ensuite il avança de quelques pas, entendit soudain :

– Je suis ici !

Et, se retournant, il découvrit Caroline assise sur un vieux banc de pierre, serrant entre ses mains le manche d’un grand parapluie noir ouvert au-dessus de sa tête :

– Qu’y faites-vous ? demanda-t-il surpris. Ce n’est pas un temps à rester dehors !…

– Je… je vais essayer d’ex… d’expliquer ! Venez vous asseoir près de moi. Il y a place pour deux !

Il la rejoignit et sentit aussitôt qu’en dépit de la température relativement douce elle tremblait comme une feuille.

– Mais vous grelottez ! Si vous avez froid vous ne devriez pas rester sous cette pluie…

– Je n’ai pas froid : j’ai peur…

– De quoi ?

– Écoutez plutôt !

Dans la maison obscure des bruits sourds se faisaient entendre en effet comme si l’on laissait tomber des objets lourds sur le sol.

– Quelqu’un s’est introduit chez vous ? Qui est-ce ?

– Comment voulez-vous que je vous réponde ? Il n’y a personne sinon… mais vous allez me prendre pour une folle !

– Vous ne m’avez jamais donné l’impression de l’être et vous m’avez écrit pour demander mon aide. C’est la raison pour laquelle je suis venu. Alors parlez !

Accoutumés à l’obscurité, les yeux d’Aldo distinguaient le visage de la jeune fille dont le corps tremblait contre le sien. Elle était livide sous les larmes qui ne cessaient de couler de ses yeux démesurément agrandis. Comme elle ne répondait toujours pas, il dit doucement :

– Si cette maison est hantée il ne faut pas craindre de me le dire. Je sais d’expérience que cela peut arriver et que l’au-delà n’est pas peuplé uniquement d’âmes rayonnantes et d’anges aux ailes neigeuses passant leur temps à chanter la gloire de Dieu au pied de son trône céleste.

– Vous croyez aux fantômes ? Vous ? balbutia-t-elle avec un étonnement où Aldo crut discerner du soulagement. Ôtant ses gants, il chercha la main de Caroline : elle était glacée et il la garda dans les siennes pour la réchauffer :

– Il m’est arrivé d’en rencontrer… aussi ai-je grande hâte de connaître le vôtre. Votre porte est fermée à clef ?

– Oui… mais vous n’allez pas entrer ?

– Je ne vois pas d’autre solution pour savoir ce qui se passe au juste… Attendez-moi : je ne serai pas long… Et d’abord donnez-moi les clefs !

Elle le fit de mauvaise grâce puis s’accrocha à lui :

– Ne me laissez pas seule !

– Je ne vous empêche pas de venir avec moi. À propos, pourquoi m’avez-vous demandé de venir sans être accompagné ?

– Je me sentais déjà assez ridicule, fit-elle en détournant la tête. Et votre ami a toujours l’air de se moquer.

– C’est une impression qu’il donne mais en bon égyptologue il croit dur comme fer à l’au-delà et à ses habitants. Nous y allons ?

Repliant son parapluie – l’averse venait de cesser tout d’un coup –, Caroline glissa sa main dans celle d’Aldo et se laissa emmener. Il ouvrit la porte, chercha sur la droite le commutateur électrique. Au même instant un projectile dont il n’eut pas le temps de déterminer la nature passa à un demi-centimètre de son nez pour aller percuter le mur opposé et choir sur le sol avec un bruit métallique. C’était en fait une cafetière d’argent qui, en compagnie d’un sucrier, d’un pot à lait et de quelques tasses retournées se tenait habituellement sur un guéridon placé entre deux fauteuils Régence. Caroline renifla nerveusement :

– Vous… vous voyez ? Il n’y a personne !

C’était l’exacte vérité. Aldo eut beau explorer derrière les rideaux et les sièges, il dut se rendre à l’évidence. D’ailleurs, pendant qu’il se livrait à sa recherche, l’un des chenets de la cheminée décolla subitement pour aller rejoindre son pareil de l’autre côté de l’âtre heureusement éteint. Machinalement Aldo se signa :

– Ceci pourrait bien relever de l’exorcisme ! commenta-t-il en faisant le tour de la pièce où tous les tableaux décrochés de leurs attaches reposaient sur le sol. Il remarqua qu’aucun objet fragile n’avait quitté sa place.

L’entité qui se manifestait s’en était prise seulement à du solide. L’aile noire du piano était refermée ainsi d’ailleurs que le couvercle dont la clef avait disparu.

– C’est vous qui avez refermé le piano ? demanda-t-il à la jeune fille qui, roulée en boule sur le canapé, tremblait si fort que l’on pouvait entendre ses dents grincer :

– N… on !

– Et vous ne savez pas où est la clef ?

Elle secoua la tête si visiblement terrifiée qu’Aldo partit à la recherche de quelque chose de fort à lui faire avaler mais ne trouvant rien de plus réconfortant que du lait et de l’eau de Vals, il sortit dans le jardin et appela :

– Adalbert ! Rapplique !

Tel le génie de la lampe, Vidal-Pellicorne se matérialisa presque aussitôt :

– Qu’est-ce qui se passe ?

– Je t’expliquerai. As-tu sur toi ta fiasque de cognac ? Il y a là quelqu’un qui en a un urgent besoin, ajouta-t-il sans attendre une réponse qu’il connaissait déjà.

Un instant plus tard, armé d’un verre rempli au tiers du précieux liquide, il en faisait absorber quelques gouttes d’abord puis une bonne rasade à Caroline. Elle fut secouée par un violent frisson puis elle se calma peu à peu. Pendant ce temps Adalbert faisait le tour du salon :

– Le cambrioleur est revenu ? demanda-t-il pour ajouter, se répondant à lui-même : Non ce n’est pas le scénario de notre première visite. Rien n’est cassé…

– Tu as raison, fit Aldo occupé à frictionner les mains de la jeune fille. Cette fois, nous avons affaire à un fantôme…

– Tu veux rire ?

– Pas la moindre envie.

Il expliqua comment il avait trouvé Mlle Autié assise dans le jardin sous la pluie tandis que la maison était livrée à un tintamarre inexplicable. Et naturellement épouvantée.

– Bizarre ! émit Adalbert. C’est cet après-midi qu’elle t’a fait passer son appel au secours. Elle savait donc que ça allait se produire ?

Plus calme à présent la jeune fille laissait couler ses larmes en silence. Pourtant elle dit :

– C’est parce que c’est arrivé la nuit dernière et aussi celle d’avant… D’habitude le phénomène n’avait lieu qu’une fois l’an, à date fixe…

– Et c’était…

– Le 15 octobre. Au début j’ai cru mourir de peur. Ensuite, les nuits suivantes rien ne s’est passé et j’avais fini par me demander si je n’avais pas rêvé mais quand cela s’est reproduit, l’année d’après, je suis allée me réfugier dans l’atelier…

– Quel atelier ?

– Celui de mon grand-père, où il faisait de la sculpture. Il est derrière la maison, je vous montrerai. Et chaque 15 octobre j’allais y passer la nuit.

– Depuis combien de temps ?

– Cinq ans. C’est la date anniversaire de sa mort. J’ai pensé alors que c’était lui qui revenait mais je n’ai rien dit à personne parce que j’avais encore plus peur qu’on me prenne pour une folle. En outre, ce n’était jamais aussi violent que depuis trois nuits… Oh, je vous en supplie, aidez-moi !

Et, secouée de nouveaux sanglots, elle se réfugia dans les bras qu’Aldo referma spontanément autour d’elle, bouleversé par la détresse réelle de Caroline. Il entreprit de la consoler en lui assurant qu’il prendrait soin d’elle, et sans y penser, il caressait doucement ses cheveux blonds, sensible à leur senteur de lilas frais.

Adalbert contempla un instant le tableau, haussa un sourcil réprobateur et partit faire le tour de la maison. Il revint presque immédiatement :

– Viens voir ! dit-il sobrement.

Aldo lâcha Caroline qu’il étaya de son mieux avec des coussins et rejoignit son ami à la porte de la chambre de la jeune fille. Là aussi des objets étaient répandus à terre, la fenêtre ouverte claquait mais le plus étonnant était le lit. Non défait d’ailleurs : le portrait de la « belle grand-mère » Florinde Autié y reposait sur l’oreiller encore habillé de sa housse en toile de Jouy. Horrifié Morosini se frotta les yeux : il lui avait semblé que la femme arborait un sourire satisfait qui la rendait encore plus antipathique.

– Qu’en dis-tu ? demanda Adalbert en allant refermer la fenêtre.

– Que si je n’avais vu la cafetière me manquer d’un cheveu et les chenets se promener, j’aurais cru à une mauvaise plaisanterie dont l’auteur aurait fui par cette fenêtre mais à présent je m’interroge. Notre expédition au cimetière Notre-Dame a eu lieu avant hier et c’est cette affreuse bonne femme qui trône dans le lit de Caroline. Alors le fantôme pourrait aussi bien être elle que son époux…

– Possible ! Cela dit, que faisons-nous ?

– C’est simple : ou bien nous finissons la nuit ici ou bien nous emmenons Mlle Autié. Il est impossible de la laisser seule dans cette baraque hantée : elle deviendrait cinglée.

Tandis qu’Adalbert raccrochait Florinde à son clou, Aldo retournait vers Caroline qu’il trouva endormie et resta là un moment à la contempler. Elle était si jeune, si fragile aussi ! Avec son petit nez rougi, les traces de larmes et les cernes creusés par la fatigue – toutes choses qui ne parvenaient pas à l’enlaidir ! –, elle réveillait chez Morosini le chevalier toujours prêt à rompre des lances pour la cause d’une jolie femme. Celle-ci était particulièrement touchante. Quand Adalbert revint, il mit un doigt sur ses lèvres et chuchota :

– Étant donné que nous n’avons aucun véhicule pour l’emmener, mieux vaut la laisser dormir. Je vais rester…

– Ben voyons !

Aldo lui jeta un regard noir :

– Fais-moi grâce de tes sous-entendus malsains ! Si tu veux t’en charger, tu peux. Je reviendrai au matin avec un taxi…

– C’est toi qu’elle a appelé au secours. Pas moi. Alors, assume ! En attendant, je voudrais visiter l’atelier du grand-père. Il doit être quelque part derrière la maison…

– Allons voir !

Ils sortirent pour constater avec plaisir que la pluie avait cessé et contournèrent la bâtisse. Il y avait sur l’arrière une friche assez vaste que traversait un sentier. Tous deux s’attendaient à une sorte de hangar mais il s’agissait en réalité d’un petit pavillon à trois fenêtres qui avait l’air d’une réduction de la maison principale. Un chemin y menait et il était fermé. Aldo savait qu’une porte close n’avait jamais posé de problème insurmontable aux doigts agiles de son ami, cependant celui-ci se contenta de passer la main sur le chambranle de la porte pour y trouver ce qu’il cherchait.

– À moins qu’il ne renferme un trésor, commenta-t-il, c’est le cas le plus fréquent pour un atelier.

Et la porte s’ouvrit.

À l’intérieur, il y avait le matériel nécessaire pour pratiquer la sculpture : une sellette supportant un bloc de glaise sèche où s’ébauchait une forme dont il était impossible de déterminer la nature : cela pouvait aussi bien être un champignon qu’une future tête et sans doute la mort avait-elle empêché l’artiste de s’exprimer davantage. Un artiste qui, à leur surprise, n’était pas dépourvu de talent. Il y avait entre autres une main à l’index levé posée sur un coffre auprès d’une tête de jeune homme, plusieurs bas-reliefs inspirés de l’art romain, un faune jouant de la flûte et, surtout, sur une colonne tronquée, un buste plus grand que nature de la défunte épouse. Quelque peu idéalisée sans doute : elle semblait moins acariâtre que sur la toile peinte. Et puis les épaules nues qui avaient dû être longuement caressées étaient polies jusqu’à la luisance ainsi d’ailleurs que les seins lourds entre lesquels le pendentif était reproduit au triple de ses dimensions réelles. Sur son support l’œuvre placée au fond de la pièce dominait le reste, encadrée par deux candélabres portant des vestiges de cierges. Il n’était pas difficile de deviner qu’elle était l’idole à laquelle le sculpteur rendait certainement un culte. Florinde, en effet, ressemblait à quelque déesse barbare. Une sorte de tiare conique la grandissait encore :

– Elle n’était pas belle, murmura Adalbert, mais elle devait avoir un corps superbe et cet homme a dû être son esclave…

– Ce ne sont pas toujours les femmes les plus jolies qui attirent l’amour et le désir d’un homme, fit Aldo. Ce que je comprends moins c’est pourquoi Caroline se réfugiait à deux pas de cette chose aux dates fatidiques, ajouta-t-il en désignant un divan avec trois coussins et une couverture de fourrure…

– Pas assez riche pour s’offrir un hôtel ! Et c’est sans doute la raison pour laquelle, ce soir, tu l’as trouvée dans le jardin. Ce que je me demande, en revanche, c’est ce que l’adorateur de cette femme a pu faire de ce foutu joyau et pourquoi il n’a pas accédé à son désir de le lui laisser dans la tombe ?

– Je suis d’accord avec toi, même si je peux deviner. Le bijou, outre sa beauté, devait garder pour lui l’odeur de sa peau.

– Ce qui veut dire qu’il a dû le cacher quelque part… à moins que depuis sa mort quelqu’un n’ait réussi à le voler. En tout cas, c’est dommage que Lemercier n’ait eu aucune raison de fouiller la maison et ses dépendances. J’aurais aimé voir sa tête devant ce chef-d’œuvre… dont je ne m’explique pas pourquoi Caroline ne s’en est pas débarrassée ainsi que de l’affreux portrait ?

– Une sorte de fascination peut-être ? Bon ! Assez tergiversé ! Ce que le commissaire n’a pas fait, nous on va s’en charger et profiter du sommeil de cette belle enfant pour passer la maison et l’atelier au peigne fin. On a la nuit entière pour ce faire et au jour j’irai chercher un taxi pour ramener ta protégée à l’hôtel…

Aldo partit d’un éclat de rire :

– Décidément tu n’as pas envie de me laisser seul avec elle !

– On ne prête qu’aux riches, mon bon, et je te connais trop bien… Au boulot !

Cela leur prit deux bonnes heures à la suite desquelles ils se retrouvèrent dans la cuisine, assis de part et d’autre de la vieille table de chêne tandis que passait le café qu’Aldo venait de préparer. Ils en avaient grand besoin : la recherche s’était révélée décevante. Épuisés, ni l’un ni l’autre ne parlaient, comme s’ils craignaient de rompre le bienheureux silence dans lequel baignait à présent la maison.

– Notre arrivée a dû décourager l’esprit frappeur, dit enfin Adalbert en tournant dans sa tasse une cuillère rêveuse. Mais pour combien de temps ?

– Jusqu’à ce soir sans doute… À moins qu’il ne se passe rien si Mlle Autié n’y est pas ?

– C’est ce que je te propose de venir voir : on la ramène à l’hôtel, on la confie à Tante Amélie et à Marie-Angéline et nous revenons à la tombée de la nuit. On prendra la garde à tour de rôle.

– Tu crois qu’elle acceptera ? Souviens-toi que jusqu’à ce soir elle a toujours refusé ?

– Oui, mais elle vient d’avoir très peur.

– Autre problème : l’hôtel est plein comme un œuf !

– Bah, je suis bien sûr que notre Plan-Crépin acceptera volontiers de partager sa chambre avec elle. On fera rajouter un lit… point final !

– Oui, mais ça ne durera qu’un temps. Tôt ou tard, il faudra qu’elle réintègre son logis. Elle y tient et c’est compréhensible !

– On fera ce qu’il faut ! Quitte à rendre visite à l’évêque de Versailles pour lui demander l’aide de son exorciste… Il n’y a aucun doute pour moi cette maison est ce que l’on appelle « visitée ». Une fois par an c’est supportable mais toutes les nuits c’est invivable !

– Et si on organisait une séance de spiritisme ? Je suis certain que Plan-Crépin nous arrangerait ça parfaitement. Avant de lui balancer de l’eau bénite, à cet esprit, on pourrait essayer de savoir ce qu’il veut !

– C’est une idée, approuva Morosini, et quelque chose me dit que Marie-Angéline pourrait avoir des talents de médium. Elle a quelquefois de ces inspirations !

– Tu veux rire ? Pieuse comme elle est – et même un rien bigote ! – elle va nous envoyer promener !

– Pas sûr ! À présent, prends ton courage à deux mains, tes jambes à ton cou et va nous chercher une voiture !

Adalbert parti, Aldo dénicha une valise qu’il emplit de son mieux et réveilla la jeune fille aussi doucement qu’il le put. Elle devait être épuisée car il eut de la peine à y arriver. Enfin, elle ouvrit des yeux encore tout ensommeillés et, sans doute trop lasse pour livrer le moindre combat, accepta de se laisser emmener, ne protestant même pas en voyant qu’Aldo avait préparé son bagage.

– S’il vous manque quelque chose, on viendra le chercher, assura celui-ci mais j’ai l’impression qu’il est urgent pour vous de prendre un vrai repos et je vous avoue ne pas comprendre que vous ayez pu dormir dans cet atelier cauchemardesque !

– Ah, vous y êtes allés ?

– Naturellement ! Votre grand-père avait du talent, mais pour quelle raison ne vous êtes-vous pas débarrassée de ce buste que je trouve, pour ma part, indécent et assez terrifiant !

– Je n’en ai pas le droit. Dans son testament mon grand-père a stipulé que l’atelier devait rester tel qu’il l’a laissé sous peine de me déshériter. Quand je me réfugiais là-bas je mettais un drap sur le buste mais, au matin, je le retrouvais à terre…

Un bruit d’échappement libre l’interrompit. Aldo en conclut qu’Adalbert revenait avec son Amilcar :

– Tu vas réveiller tout le quartier, reprocha-t-il. Tu sais quelle heure il est ?

– Un peu plus de quatre heures du matin… et je n’ai pas vu le moindre taxi. En revanche, j’ai une chambre pour Mlle Autié : celle de je ne sais quelle baronne atrabilaire qui a claqué hier soir la porte de la sienne en clamant qu’elle avait trouvé un cafard dans sa salle de bains ! Ce qui lui a permis de partir sans payer parce qu’elle a déposé délicatement le corps du délit sur le bureau du directeur.

– Elle avait dû le convoyer personnellement, fit Aldo en riant.

– Sans aucun doute, mais le malheureux a failli en faire une apoplexie.

On s’empila comme on put dans la petite voiture, Caroline à côté du chauffeur, la valise dans le spider, Aldo assis dessus et l’on regagna le Trianon Palace à une allure assez sage pour ne pas faire trop de bruit… C’était l’heure du ménage à l’hôtel et une femme de chambre conduisit la jeune fille à la sienne cependant que le portier prévenait Aldo et Adalbert que la marquise de Sommières désirait les voir dès leur retour…

Inquiets tout à coup ils se précipitèrent jusqu’à sa chambre dont elle ouvrit elle-même la porte : elle était blanche comme sa robe de chambre à rubans mauves :

– Je vous ai vus arriver de ma fenêtre. Plan-Crépin n’est pas avec vous ?

– Non, fit Aldo. Elle devrait ?

– Quand vous êtes partis hier soir, elle vous a suivis. Vous la connaissez : votre grand besoin si bien organisé de rejoindre vos lits a éveillé sa curiosité. Elle s’est « bâchée » et vous a filés !

– Telle qu’on la connaît on aurait dû s’en douter, grogna Vidal-Pellicorne. Où peut-elle être ?

– C’est ce que je voudrais savoir, murmura la vielle dame visiblement angoissée. Je n’aurais jamais dû lui permettre de participer à cette exposition : ça la rend folle !

– Ne vous faites pas de reproches, Tante Amélie ! Vous savez que lorsqu’elle a une idée en tête elle s’y accroche comme une arapède à son rocher… Elle était loin derrière nous ?

– Elle ne voulait pas vous perdre de vue. Or il faisait nuit et il pleuvait. Elle ne devait pas être à des kilomètres.

– Et nous n’avons pas rencontré âme qui vive, réfléchit tout haut Adalbert qui ajouta aussitôt : Mais j’y pense, quand nous sommes passés devant la maison du colonel Karloff, il y avait de la lumière. Quand elle y est arrivée derrière nous, Marie-Angéline a dû être fixée sur notre destination. Elle est peut-être entrée pour savoir si sa femme avait des nouvelles !

– Très juste ! approuva Aldo. On y va !

Mais quand Adalbert arrêta son bolide devant la maison des Russes il n’y avait trace d’aucune lumière ni d’ailleurs le moindre signe de vie. Aldo regarda sa montre :

– Il est trop tôt. J’aurais scrupule à troubler le sommeil sûrement fragile de cette malheureuse femme ! Si Karloff était revenu nous aurions trouvé autre chose que ce morne silence…

Ils restèrent assis un moment dans la voiture à regarder le ciel s’éclaircir puis se moirer de longues traînées roses. Aldo alluma une cigarette :

– L’aurore ! murmura-t-il après avoir rejeté la première bouffée. C’est, comme l’arc-en-ciel, une lumière que j’ai toujours aimée. Elle annonce en général une belle journée…

– Ou du vent ! grogna Adalbert occupé à bourrer sa pipe. Qu’est-ce qu’on fait à présent ?

– Aucune idée ! exhala Morosini avec lassitude. Toi non plus apparemment ?

– On peut patrouiller à vitesse réduite dans les rues de Versailles. Il y aura peut-être un indice ? Quelqu’un qui l’aurait remarquée… Tiens, voilà des hirondelles ! ajouta-t-il en désignant deux agents à vélo à qui leur grande cape avait valu ce surnom et qui piquaient droit sur eux.

Le premier arrivé toucha sa casquette plate en se penchant vers la portière côté passager :

– On peut savoir ce que vous faites là, messieurs ? demanda-t-il poliment.

– Nous partons, répondit Vidal-Pellicorne. Nous nous sommes avisés qu’il était peut-être un peu trop tôt pour rendre visite à une dame…

Le policier jeta un coup d’œil à la maison sans doute pour en vérifier le numéro :

– C’est Mme Karloff que vous veniez voir ?

– Exactement ! Elle est l’épouse d’un de nos amis disparus et…

– Vos papiers, s’il vous plaît.

– Voilà, fit Adalbert en tirant son portefeuille. Encore que je ne voie pas pourquoi il vous les faut ? Nous sommes animés des meilleures intentions.

– En ce cas vous allez nous aider, conclut l’homme tandis que son camarade, après avoir vérifié l’identité d’Aldo, actionnait vigoureusement la cloche du perron.

Morosini se sentit pâlir :

– Vous avez des nouvelles du colonel ? Il est…

– Mort, non. Mais il a été transporté il y a deux heures à l’hôpital avec une vilaine blessure à la tête…

Adalbert prit feu :

– Et c’est vous que l’on envoie prévenir sa femme ? Lemercier n’aurait pas pu envoyer une voiture ? Cette malheureuse va vouloir se rendre au chevet de son époux. Vous pensiez pouvoir la mettre sur le cadre de votre bicyclette ?

– Nous, on nous envoie porter les nouvelles mais on n’est pas chargés du transport !

– Eh bien, c’est une chance que nous soyons là ! conclut Adalbert en s’extrayant de son siège.

Apparemment, les habitantes de la maison avaient le sommeil plus lourd que prévu. Les agents carillonnèrent un moment avant qu’un volet ne s’entrouvre pour laisser passer la tête enveloppée d’un foulard de Marfa. En constatant qu’elle avait affaire à la police, la grosse femme se hâta de descendre mais en poussant des clameurs qui, succédant au tintement de la cloche, firent apparaître des têtes ébouriffées ou ornées de bigoudis aux fenêtres voisines.

– Va t’occuper de Mme Karloff ! conseilla Adalbert. Elle aura grand besoin de quelqu’un d’un peu chaleureux. Pendant ce temps, je vais chercher un taxi. Il faudra certainement les emmener toutes deux à l’hôpital et ceci n’est pas un autobus !

– Entendu.

Et Aldo emboîta le pas à l’« hirondelle » devant qui l’énorme servante déjà larmoyante ouvrait la porte. Il était temps. Quand ils pénétrèrent dans le couloir d’entrée, Mme Karlova descendait l’escalier en s’accrochant à la rampe et Marfa se ruait sur elle en déversant un flot de paroles en russe entrecoupées de signes de croix qui la firent chanceler. Sans hésiter Aldo la repoussa, s’empara du bras libre de Liouba afin de la soutenir solidement tandis qu’elle descendait les dernières marches. Elle leva sur lui des yeux chargés d’angoisse :

– Dites-moi la vérité ! Mon Nicolas est mort, n’est-ce pas ?

– Blessé seulement. Il se peut que ce soit grave, je n’en sais pas plus que vous, mais il vit, soyez-en sûre ! Et on va vous emmener auprès de lui mais demandez un manteau à votre servante : il fait frais ce matin, ajouta-t-il en considérant le léger châle en tricot posé sur ses épaules.

– Ah oui, je veux bien ! Marfa, s’il te plaît !

Adalbert fit diligence et reparut quelques minutes plus tard escorté d’un taxi dans lequel Aldo prit place avec les deux femmes – Marfa n’avait rien voulu savoir pour rester à la maison ! –, cela au milieu d’un assortiment de pyjamas et robes de chambre tout bruissant de commentaires, suppositions et chuchotements. Rapidement on fut à l’hôpital proche du marché Notre-Dame et donc pas très éloigné mais, tandis qu’une infirmière emmenait Liouba au chevet de son époux, les autres furent priés poliment mais fermement d’attendre dans la salle prévue à cet effet. Peu désireux d’avoir à subir le lamento de la Russe, Aldo s’apprêtait à proposer à son ami d’aller fumer une cigarette dans la cour quand, avec un ensemble admirable ils se précipitèrent à l’intérieur de la petite pièce vitrée :

– Angelina ! s’exclamèrent-ils d’une même voix. Mais que faites-vous ici ?

C’était elle, en effet. Sagement assise sur le bord d’un banc dans son imperméable noir luisant d’eau, elle consacrait toute son attention à ses genoux sur quoi elle lissait ses gants d’un geste machinal. L’irruption des deux hommes la fit sursauter et son visage s’éclaira :

– Ah, vous êtes là ? J’en suis bien contente, soupira-t-elle.

– Il ne tenait qu’à vous d’avoir notre compagnie plus tôt ! Est-ce que vous savez que Tante Amélie se fait un sang d’encre et que l’on vous cherche partout ? gronda Aldo.

– Et d’abord, renchérit Adalbert, comment se fait-il qu’on vous retrouve dans cette salle d’attente ?

– Oh c’est simple : c’est moi qui ai trouvé le colonel Karloff. Et vous n’imaginez pas à quel point je me tourmente pour lui !

– On veut bien vous croire mais où l’avez-vous trouvé ? Aux dernières nouvelles vous galopiez sur nos traces ! Vous et votre sacrée curiosité !

– Elle vous a été cependant utile en maintes circonstances, ma curiosité ! se rebiffa la vieille fille, et vous devriez me féliciter au lieu de me lancer vos foudres ! C’est vrai, je vous suivais mais d’assez loin et j’allais traverser la place ronde qui est au bout du boulevard du Roi quand une voiture tous feux éteints s’est autant dire jetée sur moi. Elle m’a ratée de peu mais j’avais glissé en me lançant en avant pour lui échapper et je me suis retrouvée le nez dans l’asphalte. Heureusement je n’avais rien de cassé mais j’ai eu de la peine à me relever parce que ça glissait. Enfin je me suis remise sur mes pieds, mais j’étais seule et vous aviez disparu. En revanche, la lumière d’un réverbère m’a permis de distinguer un corps étendu à quelques mètres et naturellement je suis allée voir : il était couché sur le ventre, face contre terre et il y avait du sang sur ses cheveux gris. Pourtant il n’était pas mort : l’artère de son cou battait mais lentement, lentement. Et il n’y avait personne, pas un chat sous ces arbres dégouttant d’eau ! En réunissant toutes mes forces, j’ai réussi à le retourner et j’ai reconnu le colonel ! J’aurais dû m’en rendre compte plus tôt à sa blouse grise mais elle était trempée. Et cette pluie qui ne cessait pas ! Pendant un moment je n’ai su que faire. Autour de moi c’était le désert. J’ai sonné à une porte pour obtenir de l’aide puis à une autre sans résultat. En désespoir de cause, j’ai abrité le colonel dans l’embrasure d’un portail puis je suis partie pour chercher du secours. Croyez-moi, ce ne fut pas facile ! À partir de neuf heures du soir, Versailles ferme comme un théâtre où le rideau vient de tomber…

– Vous avez raison, opina Adalbert songeur. Les Américains disent de certaines villes de la côte Est : « On roule les trottoirs et on les rentre ! »

– J’ai même été sonner chez le gardien du cimetière Notre-Dame. Rien à faire ! Celui-là, il n’y a que les morts qui l’intéressent. Alors j’ai couru au hasard et finalement j’ai rencontré deux agents à bicyclette. Ils m’ont accompagnée auprès du colonel et l’un d’eux est parti chercher une ambulance à l’hôpital tandis que l’autre est resté avec moi. Il voulait même que je reparte mais j’étais franchement trop inquiète. J’ai dit que c’était un vieil ami et que je voulais savoir tout de suite si c’était grave. Ils ont eu la gentillesse de m’emmener et depuis j’attends !…

– Mais le téléphone, ça existe vous savez ? reprocha Aldo. Pourquoi n’avez-vous pas prévenu Tante Amélie ?

Elle tourna vers lui un visage si las qu’il eut honte de ce reproche pourtant léger.

– Vous êtes exténuée. Adalbert va vous ramener à l’hôtel pour vous reposer. En même temps il mettra Tante Amélie au courant. Moi je reste. Ne fût-ce que pour aider Mme Karlova, ajouta-t-il à l’instant où, étayée par Marfa et par une infirmière, Liouba faisait son entrée dans la salle d’attente :


    Ваша оценка произведения:

Популярные книги за неделю