Текст книги "Les Larmes De Marie-Antoinette"
Автор книги: Жюльетта Бенцони
сообщить о нарушении
Текущая страница: 6 (всего у книги 23 страниц)
– Pourquoi pas ? Chez mon père au château de Feucherolles, ceux qui y venaient mettaient des gants… Tirez plutôt la chaîne de cette cloche ! On dirait que nous arrivons à l’heure du ménage.
En effet trois portes-fenêtres avaient permis de sortir les meubles les plus légers… En même temps le vrombissement d’un aspirateur parvenait aux visiteuses, si bruyant que l’on pouvait craindre qu’il couvrît le tintement de la cloche mais il n’en fut rien. Il s’arrêta et la maîtresse des lieux, enveloppée d’un grand tablier, en pantoufles et un torchon épinglé sur la tête, vint à la grille.
– Mademoiselle Autié, je présume ? fit aimablement Tante Amélie.
– C’est moi. À qui ai-je l’honneur ?
– Je suis la marquise de Sommières, voici ma cousine, Mlle du Plan-Crépin, qui fait partie de l’organisation de l’exposition « Magie d’une reine ». Nous souhaitons bavarder un instant avec vous au sujet du regrettable événement d’hier soir.
La jeune fille ne répondit pas tout de suite. D’un geste machinal elle ôta le torchon de sa tête en considérant d’un air incertain cette grande dame – à l’évidence c’en était une ! – imposante et encore belle dans une longue robe « princesse » en guipure sable telle qu’en portait la reine Alexandra d’Angleterre au début du siècle, une dizaine de sautoirs précieux au cou, avec des gants de suède assortis et un chapeau-plateau supportant des roses de mousseline. Non seulement elle n’était pas ridicule mais on éprouvait en la regardant que c’était la mode actuelle qui était dans son tort. Derrière elle, une voiture d’époque étincelante avec chauffeur en livrée complétait le tableau :
– Nous vous dérangeons sans doute, continua l’apparition dont les yeux étaient aussi verts que ceux de Caroline elle-même, mais ne pourrions-nous entrer un moment pour parler plus aisément que derrière cette grille ?
– Nous donnons l’impression d’être dans le parloir d’un couvent… ou d’une prison, compléta sévèrement la cousine qui passait un peu inaperçue en retrait de la marquise.
– Veuillez m’excuser et vous donner la peine d’entrer.
Elle ouvrit la grille, fit passer les deux femmes puis referma soigneusement avant de précéder ses visiteuses dans le salon qui avait retrouvé une image présentable… Il était clair que la jeune fille avait dû travailler dur depuis le matin. En admettant même qu’elle se soit couchée car son visage portait des traces de fatigue. Mais elle faisait bonne contenance, offrit deux chaises cannées qui étaient intactes et leur demanda en quoi elle pouvait les aider.
– À réparer une injustice, sourit la marquise en soulevant sa voilette jusqu’au bord de son chapeau. Du moins je pense que c’en est une. Je voudrais que vous nous racontiez ce qui s’est passé hier soir dans cette maison. Vous avez reçu des visites m’a-t-on dit ?
– Davantage que je ne l’aurais voulu… Rentrant de voyage plus tard que prévu – mon train a pris du retard ! – j’ai trouvé ma maison bouleversée, fouillée de fond en comble.
– Que vous a-t-on volé ?
– Rien pour autant que je puisse en juger : pas même une petite cuillère. Je possède quelques jolis souvenirs de mes parents… et tout est là.
– Autrement dit, compléta Marie-Angéline, ce que l’on cherchait on ne l’a pas trouvé. Vous avez une idée de ce que cela peut être ?
Mlle Autié marqua une légère hésitation avant de répondre :
– Aucune !
– En ce cas, reprit Mme de Sommières, comment se fait-il que vous ayez fait arrêter mon neveu et son ami ? J’espère que vous ne les avez pas pris pour des cambrioleurs ?
Instantanément le jeune visage reprit son expression méfiante :
– Mais si, madame ! Comment appelez-vous des hommes qui s’introduisent dans une demeure en franchissant le mur ?
Mme de Sommières se mit à rire :
– Des explorateurs ? Vous n’imaginez pas le nombre d’expéditions de ce genre que ces deux lascars ont menées depuis qu’ils se sont rencontrés, il y a environ huit ans. Mais ils ne travaillaient jamais pour leur profit. Toujours pour quelqu’un ou pour une cause.
– Ce qui signifie qu’il y a derrière un cerveau, un chef de bande qui dirige leurs actions ?
– Ça ne va pas, non ? s’écria Plan-Crépin tellement indignée qu’elle en oubliait de châtier son langage. Les avez-vous seulement regardés ? L’un est un archéologue reconnu, célèbre, l’autre un expert en joyaux de préférence princiers ou royaux, encore plus réputé, qui possède un palais à Venise, est marié à la fille d’un banquier richissime et père de trois enfants ! Et vous les avez expédiés en prison sans prendre la peine de respirer ?
Caroline s’empourpra sous une poussée de colère :
– C’est ce que l’on fait d’ordinaire quand on trouve chez soi, en pleine nuit, des gens que l’on n’a jamais vus. Voulez-vous me dire ce qu’ils venaient faire ?
– Je n’en sais rien mais ils ont dû vous le dire avant que vous n’appeliez la police pour les faire embarquer ?
– Oh, pour parler ils ont parlé ! Un vrai duo, admirablement réglé ! Il était question d’une boucle d’oreille de Marie-Antoinette, ou plutôt de sa copie que j’aurais confiée au joaillier Chaumet pour qu’il l’expose à Trianon dans l’espoir de faire apparaître la vraie ! Une histoire de fous !
– Ah, vous croyez ? Et le commissaire Lemercier avant de se ruer sur mon cousin ne vous en a pas touché un mot ?
– Si, admit la jeune fille de mauvaise grâce. Je dois même me rendre à son bureau ce tantôt pour faire une… déposition et répondre à quelques questions…
– À merveille ! fit la marquise. En ce cas, le mieux est de ne pas différer. Allez vous préparer, nous allons vous emmener. Ma voiture est à la porte…
– Je n’ai pas besoin que l’on me dicte ma conduite ! Et je ne vois vraiment pas pourquoi j’irais avec vous ?
– Parce que c’est assez loin, fit Mme de Sommières avec douceur et que nous avons une voiture devant la porte. Cela vous évitera une peine supplémentaire dont vous n’avez nul besoin car je vous crois très lasse ? Je me trompe ?
– N… on ! Je… je n’en peux plus !
Et sans transition, elle se jeta sur le canapé qui perdait son crin par touffes noires puis éclata en sanglots que les deux visiteuses se gardèrent bien d’interrompre : cette petite en avait visiblement besoin.
– Laissons-la se calmer, chuchota Tante Amélie, mais voyez donc s’il n’y a pas quelque chose d’un peu remontant dans cette maison. Après quoi, vous l’aiderez à se préparer et nous l’emmènerons.
L’interpellée jeta un coup d’œil à la pendule de bronze qui semblait fonctionner :
– Est-ce que nous savons qu’il va être midi ? Le commissaire sera parti déjeuner.
– Qu’à cela ne tienne. Nous allons en faire autant. Un bon repas apportera le plus grand réconfort à cette pauvre fille… Elle se sentira mieux ensuite pour affronter la police.
– Espérons qu’elle acceptera, chuchota Marie-Angéline. Elle ne semble pas facile à manier.
– Qu’est-ce que vous imaginiez ? Qu’elle allait nous sauter au cou alors qu’il y a une heure elle ignorait jusqu’à notre existence ?… Ah, j’y pense, avant de partir vous irez avertir le plombier qu’il peut ranger sa trousse de manucure. Lui aussi a le droit de déjeuner…
– … Et voilà ! conclut Tante Amélie. Tout a marché comme sur des roulettes. La petite Autié a fini par consentir à partager le pain et le sel avec nous, à la suite de quoi nous nous sommes rendues à l’hôtel de police où, après une explication… je dirais animée… elle a retiré sa plainte. Nous l’avons ramenée chez elle. J’avais suggéré qu’elle accepte d’être mon invitée à l’hôtel pour quelques jours afin de se remettre de ses émotions mais elle a refusé : elle tient à rester dans sa maison !
– Puisque vous avez passé un long moment avec elle, avez-vous réussi à débroussailler son histoire de pendentif ? demanda Adalbert. Avant de nous vouer aux gémonies, elle nous a montré un portrait…
– Celui de cette horrible femme ! frémit Plan-Crépin.
– Vous n’y connaissez rien, ma fille ! Et surtout vous ignorez qu’une femme laide mais désirable peut enchaîner un homme plus sûrement qu’une reine de beauté. C’était sans doute le cas de la seconde épouse du grand-père. Or, elle était folle de ce joyau connu dans la famille depuis des lustres sous le nom du pendentif et, quand elle s’est sentie mourir, elle a exigé de son époux qu’il l’enterre avec elle mais dans le plus grand secret. Personne ne devait savoir afin qu’elle pût être certaine qu’on ne viendrait pas la déranger dans son sommeil éternel. Ce que dans son désespoir de la perdre il a accepté. Quand il est mort à son tour, Caroline en rangeant ses papiers a découvert le pot aux roses en lisant un journal intime qu’il cachait dans un meuble.
– Et elle n’a pas demandé l’exhumation alors qu’elle ne roule apparemment pas sur l’or ? commenta Aldo. Elle est héroïque, cette fille !
– Je la crois un être de qualité, fit Tante Amélie songeuse. Il est même étonnant que, tournée comme elle est, aucun homme n’ait songé à l’épouser.
– C’est peut-être elle qui ne veut pas ! suggéra Adalbert. Le célibat c’est une vocation. J’en suis la vivante preuve.
Morosini se mit à rire :
– Pas très convaincante, ta preuve ! Ton cher célibat, tu as dangereusement failli y renoncer à certaines occasions ?
– Que c’est élégant de me le rappeler ! La chair est faible sans doute mais le Seigneur a préservé son serviteur ! déclama-t-il en levant vers le plafond un regard extasié. Ce dont je ne le remercierai jamais assez !
CHAPITRE IV
DU CIMETIÈRE NOTRE-DAME AU BASSIN DU DRAGON
Quelques coups de téléphone permirent à Morosini de réunir, le soir même et dans le salon de Mme de Sommières, dans un souci d’intimité, les membres les plus actifs du Comité – Mme de La Begassière, Olivier de Malden, le colonel de Vernois, lady Mendl et Quentin Crawford que la marquise connaissait de loin – plus le commissaire Lemercier assez surpris de l’invitation mais qui se hâta d’accourir. Adalbert était rentré à Paris afin d’y retrouver des habits à sa taille.
Le policier commença par s’excuser de les avoir malmenés en invoquant le peu de temps qui leur restait avant la date ultimatum fixée par l’assassin : deux jours pour lui livrer la vraie larme de la Reine.
– Il se pourrait que l’on ait besoin de moins, fit Aldo.
– Vous savez donc où elle est ? grogna le vieux « Dur-à-cuire », l’œil déjà soupçonneux.
– Je crois le savoir grâce à Mme de Sommières, notre hôtesse, qui a eu, ce matin, un entretien plein d’enseignements avec Mlle Autié…
Lemercier bondit aussitôt de son fauteuil comme si un ressort venait de s’y détendre :
– Comment se fait-il que ces dames ne m’en aient rien dit quand elles sont venues vous sortir du « trou » ?
– Il n’y avait aucune raison, répondit la voix calme, légèrement traînante de l’Écossais. Vous êtes en charge de meurtres, commissaire, pas du vol d’un joyau qui d’ailleurs a été restitué. En outre, vous êtes ici ? Ne vous plaignez donc pas d’être tenu à l’écart !
– Je me demande justement pourquoi je suis ici !
– Parce qu’on a besoin de vous, tout simplement ! conclut Aldo avec un sourire reconnaissant à l’adresse de Crawford.
– Et pour quoi faire ?
– Pour obtenir rapidement du procureur de la République un permis d’exhumation. La « larme » transformée en pendentif doit se trouver au cimetière Notre-Dame dans le caveau de la famille Autié.
Un murmure de surprise courut parmi les assistants à qui Marie-Angéline était en train d’offrir des coupes de champagne. Ponant-Saint-Germain émit des hennissements :
– Et cette… demoiselle n’a jamais essayé de la récupérer ? Elle doit être riche…
– Elle donne des leçons de piano, fit la marquise. Jugez vous-même !
Le professeur renifla :
– Pfft ! Alors c’est une idiote… ou une grande âme !
– Qu’elle soit ce qu’elle veut, coupa le policier, le procureur n’accordera rien si elle refuse qu’on fouille sa tombe familiale. Son autorisation est indispensable !
Un silence suivit l’arrêt, aussi tranchant qu’une lame de couteau. Chacun pesait les mots qui semblaient définitifs.
– On pourrait peut-être le lui demander ? avança Mme de Sommières. Je m’en chargerai puisqu’elle me connaît déjà. Mlle Autié n’aime pas la défunte qu’il faudrait visiter. Sans l’avoir jamais connue d’ailleurs. Et si on lui dit qu’en laissant ce bijou remonter à la lumière du jour, elle sauvera une… ou plusieurs vies humaines elle peut se laisser convaincre ?
– … de laisser filer pareil trésor dans les mains d’un truand doublé d’un maître chanteur sans en avoir la moindre miette alors qu’elle vit plutôt chichement si j’ai bien compris ? Vous rêvez, ma chère dame !
– Je ne le pense pas ! riposta la marquise en le fusillant du regard à travers son petit face-à-main. Il se trouve que j’ai une légère expérience en la connaissance des animaux humains !
– En outre, enchaîna Aldo nous pourrions prévoir un dédommagement pour lui rendre la pilule moins amère ? À nous tous, nous devrions réunir une assez belle somme, j’imagine ? Pour ma part je suis prêt à contribuer…
– Cette blague ! ricana le professeur. Vous êtes un Crésus, vous, ce qui n’est pas mon cas. Je suis pauvre comme un rat d’égout.
– J’ai toujours considéré les rats d’égout comme particulièrement prospères, fit Crawford une lueur malicieuse dans les yeux. Ils ne manquent de rien et sont grassouillets !
– Quelle horreur ! s’exclama lady Mendl. Vous auriez dû invoquer Job, professeur ! Au moins tout le monde connaît… Cela dit, je partage l’avis du prince Morosini et j’accepte de cotiser…
– Au fait ! Il n’existe pas d’autres membres de la famille ? suggéra Olivier de Malden.
– Elle prétend être seule, renseigna Lemercier. À l’exception d’un cousin au second ou troisième degré. Elle ne l’a pas vu depuis des années et ignore s’il est encore vivant… Ce qui est sans intérêt d’ailleurs dans le cas qui nous occupe : il descendrait de la sœur du grand-père, ce qui ne lui donne pas voix au chapitre.
– Inutile de perdre du temps à le rechercher, coupa Mme de Sommières et comme il nous est chichement compté, je propose de téléphoner à Mlle Autié pour lui demander si elle peut nous recevoir d’ici une demi-heure, monsieur le commissaire, lord Crawford et moi, bien que je n’appartienne pas au Comité ? Plan-Crépin, prenez cet instrument et appelez cette jeune fille, ajouta-t-elle après avoir reçu l’approbation générale. Seul Aldo avait protesté :
– Pourquoi pas moi ?
– Parce que ta présence ne me semble pas souhaitable. Crois-tu que cette malheureuse a envie de te revoir après ce qui s’est passé ?
Un moment plus tard, les trois plénipotentiaires s’entassaient dans la voiture du commissaire, laissant le reste du Comité aux soins de Marie-Angéline qui en profita pour remettre sur le tapis la fameuse soirée à Trianon prévue la semaine suivante dont, dans un instant, personne ne savait plus que faire…
L’attente ne fut pas longue une demi-heure après ils étaient de retour, rapportant l’autorisation désirée :
– Mlle Autié n’a fait aucune difficulté, dit la marquise tandis que son neveu la débarrassait de la vaste mante de velours noir dont elle s’était revêtue. Pauvre petite ! C’est vraiment quelqu’un de très bien… Grâce à Dieu elle n’est pas obligée d’assister à cette pénible cérémonie : elle n’a jamais vu la défunte autrement qu’en portrait. Pourtant elle sera là !
– Depuis plus de vingt ans il ne doit pas rester grand-chose à reconnaître, ronchonna Aldo qui n’avait pas encore digéré d’avoir été laissé de côté.
Le lendemain, à la tombée de la nuit, on se retrouva au cimetière Notre-Dame, fermé au public depuis plus de deux heures. Il faisait un temps affreux et bien que l’on fût au mois de mai on se serait cru en automne. Et un automne singulièrement grincheux. Il pleuvait à verse et des rafales de vent aigre vous jetaient l’eau à la figure. Il y avait peu de monde dehors quand, en ordre dispersé, ceux qui devaient assister à la funèbre cérémonie rejoignirent la grille où veillait le concierge sous une bâche. L’affaire ayant été tenue secrète, il n’y avait surtout pas le moindre journaliste en vue. Leur quartier général se situait plutôt à la porte du parc vouée à saint Antoine, qui commandait le Hameau et les Trianons. Il y en avait aussi à l’hôtel mais la direction les tenait fermement à l’écart du hall en leur faisant observer qu’elle ne souhaitait pas les voir importuner ses clients : ils devaient se contenter de l’extrémité du boulevard de la Reine et du bar. Pour leur part, Aldo et Marie-Angéline avaient quitté le Palace à pied, enveloppés dans des imperméables neutres, sous des parapluies et par la porte de service, afin d’avoir l’air d’appartenir au personnel. Auparavant ils avaient fermement consigné Tante Amélie dans son appartement.
On se réunit dans une sorte de hangar attenant à la maison du gardien où des tréteaux avaient été disposés sous une lampe à acétylène qui donnait un éclairage lugubre à souhait. En arrivant, les deux échappés du Palace virent Caroline Autié debout auprès du commissaire, quasi fantomale dans un manteau et un chapeau noirs enfoncé jusqu’aux sourcils, qui la masquaient entièrement. Elle était d’une pâleur extrême. Ce que voyant, Marie-Angéline alla vers elle et prit fermement son bras qu’elle sentit trembler contre elle. L’ombre d’un sourire l’en remercia.
Les fossoyeurs avaient dû se mettre à l’ouvrage dès la fermeture du cimetière. Ils arrivèrent peu d’instants après les derniers spectateurs, trempés de pluie et portant une lourde bière un peu boueuse mais qui semblait avoir vaillamment supporté l’épreuve du temps et la posèrent sur les tréteaux. Sur un geste de Lemercier ils s’affairèrent à enlever les vis. Non sans difficulté à cause de la rouille.
Aldo détourna les yeux. Il avait toujours eu horreur de ces retours d’un mort à l’air libre mais l’opération de ce soir lui semblait encore plus sinistre. Cela lui rappelait cette nuit où, avec Adalbert et au cœur d’une forêt de Bohême, ils avaient ouvert une tombe perdue pour en arracher un joyau particulièrement maléfique et y ramener la paix. L’immense nature les enveloppait alors de son silence. C’était peut-être la raison pour laquelle l’épreuve de ce soir le choquait davantage. Son regard fit le tour des assistants. Il se posa sur la jeune Caroline visiblement terrifiée, elle se serrait contre Mlle du Plan-Crépin sans permettre à ses yeux de s’arrêter sur le vieux cercueil, cependant que de ses deux mains elle s’agrippait au bras de sa compagne. C’était vraiment idiot d’avoir tenu à venir, sous le prétexte qu’elle était la seule parente restante. À côté d’elle, Lemercier avait l’air de dormir mais sous ses lourdes paupières il suivait intensément la progression du travail. Massif et impassible, Crawford semblait se désintéresser de l’événement. Il allumait tranquillement une cigarette ce qui incita aussitôt Morosini à en faire autant. Le général de Vernois leur jeta coup d’œil indigné qui fit naître un demi-sourire sur les lèvres d’Olivier de Malden. Au cours d’une carrière déjà importante le diplomate devait en avoir vu d’autres. Morosini pensa qu’il lui plaisait. Peut-être parce qu’il lui ressemblait un peu. Désinvolte et élégant, il semblait ne pas attacher aux choses plus d’importance qu’elles n’en méritaient. Seul, au fond, le professeur Ponant-Saint-Germain était à son affaire : brûlant visiblement d’impatience, il ne cessait de se frotter les mains, son maigre cou tendu hors de son col à coins cassés et ses grosses lunettes lui donnant l’apparence d’un vautour guettant sa proie.
Les vis résistaient… Le temps passait. Pour se désennuyer Aldo envoya une pensée à sa femme. Elle devait l’imaginer voltigeant à travers quelque salon illuminé baisant une main, discutant avec un personnage important ou encore dînant dans un restaurant de luxe avec Adalbert mais certainement pas en train de se geler les pieds – il faisait froid dans ce fichu hangar ! – en regardant les fossoyeurs ouvrir un cercueil ! Ou alors elle n’imaginait rien du tout si le jeune Marco lui donnait le moindre souci…
Enfin le couvercle récalcitrant céda dans un craquement. Tout le monde sauf les deux femmes fit un ou deux pas en avant. Le policier, lui, avec une lampe de poche qu’il alluma, projeta un pinceau de lumière sur la forme noirâtre étendue sur ce qui avait dû être du satin blanc. Encore revêtue d’une robe de velours bleu brodée d’entrelacs métalliques, la femme apparut momifiée, les chairs desséchées adhérant encore fermement à l’ossature… À ses bras, à ses doigts ossifiés des bracelets d’or et trois bagues assez belles mais aucun pendentif sur la gorge parcheminée…
Avec un claquement de langue agacé, Lemercier revint à Mlle Autié :
– Le pendentif n’est pas là, mademoiselle ! Comment l’expliquez-vous ?
Elle releva vers lui un visage tiré par l’angoisse :
– Que voulez-vous que je vous réponde, commissaire ? Il a peut-être été volé ?
– En laissant les autres bijoux ? C’est impossible !
– Ce n’est pas mon avis, coupa Crawford. Auprès d’un bijou de cette importance, le reste disparaît. Le voleur, si voleur il y eut, visait la « larme » de diamant et uniquement elle.
Après avoir conféré un instant avec les ouvriers, Lemercier revint vers eux :
– Ces hommes sont formels et ont confirmé mon impression. La bière n’a jamais été ouverte avant ce soir ! Ce qui veut dire que cette femme a été inhumée telle que nous la voyons ce soir et que l’on n’a pas déféré à sa volonté. Et cela je peux le comprendre. C’est pourtant bien ce que vous aviez dit ? demanda-t-il à Caroline.
– Mais oui, gémit la jeune fille, prête à pleurer. Au moment de sa mort, mon grand-père s’est fait apporter le portrait. Il s’est mis à rire puis il a dit : « Ne te fatigue pas à chercher ce joyau. Ma chère Florinde l’aimait à un tel point qu’elle a voulu que je le passe à son cou, peu avant de s’éteindre. Elle est partie en le caressant… et je n’ai pas voulu qu’on le lui enlève. Aussi ai-je veillé à ce qu’il soit toujours en place quand on a refermé le cercueil. Je l’avais dissimulé moi-même aux yeux des employés des pompes funèbres avec une écharpe de soie.
– C’était stupide, s’exclama Morosini, et surtout c’était, selon moi, de l’amour mal placé parce que du moment que vous étiez là, vous étiez infiniment plus digne que cette femme de porter une telle merveille !
– Ce n’était pas son avis. Il l’aimait passionnément. Moi il ne m’aimait pas. En dehors d’elle il n’a jamais aimé personne ! Pas davantage mon cousin Sylvain qu’il a chassé en le traitant de mendiant…
– Mais votre père, votre mère ? Sa première femme ?
– Il ne m’a jamais laissée ignorer ses sentiments envers eux. Sa première femme il l’avait épousée pour sa fortune. Il était très beau et pas elle, elle était riche. Leur fils lui ressemblait trop et quand il a été tué au début de la guerre, grand-père n’a pas versé une larme. On aurait même dit qu’il était content mais plus encore quand ma mère est morte peu après, de chagrin m’a-t-il expliqué. C’était un homme terrible, vous savez ?… Oh, mon Dieu, pourquoi est-ce que je raconte tout ça ? s’écria-t-elle en s’apercevant que ces inconnus l’écoutaient avec attention. Et elle éclata en sanglots. Lemercier n’eut pas le temps d’ouvrir la bouche pour poursuivre son interrogatoire, Marie-Angéline s’interposait :
– Vous ne croyez pas que c’est suffisant pour ce soir, commissaire ? Regardez où nous sommes, sacrebleu ! Il fait froid, il pleut et vous passez cette pauvre fille à la question ? Venez, ma chère, nous allons vous ramener, ajouta-t-elle débordante d’une sollicitude qui ne fut guère récompensée.
– Je vous remercie mais c’est inutile, fit soudain Mlle Autié en se détachant d’elle. M. Lemercier m’a amenée ; je pense qu’il aura la courtoisie de me reconduire chez moi.
– Certainement, s’empressa celui-ci. Quelques ordres à donner et nous partons ! Messieurs, mademoiselle ! Merci de vous être dérangés. Si vous voulez bien passer à mon bureau demain à… disons onze heures, nous tirerons les conclusions…
– Ce sera du temps perdu, protesta Crawford. Elles sont toutes trouvées, les conclusions, puisque nous n’avons rien à remettre à l’assassin. Demain à pareille heure vous aurez un nouveau cadavre sur les bras. Que comptez-vous faire pour l’éviter ?
L’autre se rebiffa :
– Je n’en ai pas la moindre idée, sir Quentin, et c’est pourquoi je veux vous voir tous demain à onze heures dans mon bureau. On dit que la nuit porte conseil : une idée viendra peut-être à l’un de vous. Finalement c’est bien vous et votre foutue exposition qui êtes responsables de ce massacre ! Je vous souhaite le bonsoir !
Laissant le gardien et les fossoyeurs remettre les choses en ordre, il conduisit la jeune fille jusqu’à la voiture qui les avait amenés, l’y fit monter puis l’auto s’éloigna sous une pluie qui ne semblait pas disposée à cesser.
– Il serait opportun d’en faire autant, glapit le professeur. Ces temps humides ne valent rien à mes rhumatismes et je sens que je m’enrhume. Si quelqu’un avait la bonté de me rapatrier ?…
– Ma voiture est à votre disposition, offrit aimablement Crawford. Je vais vous ramener ainsi que Mlle du Plan-Crépin et le prince Morosini.
Mais ceux-ci refusèrent d’un commun accord. Le Trianon Palace n’était pas si loin et ils préféraient y rentrer comme ils en étaient sortis. Toujours pour éviter ces messieurs de la presse. Crawford se rabattit sur le général. Quant à Malden il habitait à deux pas…
Aldo saisit le bras de Marie-Angéline qui ouvrit son vaste parapluie et tous deux foncèrent sous l’averse qui semblait redoubler : chacun de leurs pas soulevait des giclées d’eau. C’était aussi peu propice que possible à la conversation. D’autant qu’une voiture qui passait à vive allure trempa leurs jambes copieusement.
– Quel abruti ! s’insurgea Plan-Crépin qui ajouta aussitôt : Que pensez-vous de Caroline Autié ?
– Que voulez-vous que j’en pense ?
– Vous ne la trouvez pas légèrement capricieuse et même imprévisible ? L’autre nuit, elle vous a fait bon accueil à Adalbert et à vous et, dès qu’elle voit débarquer la police, elle tourne casaque et porte plainte. Ce soir, elle s’accroche à moi pendant l’ouverture de cette sinistre boîte et quand je lui propose notre aide, elle se précipite autant dire dans les bras du vieux « Dur-à-cuire » comme si nous avions la peste ?
– Oh, j’ai remarqué ! – Il avait même remarqué aussi que le regard de la jeune fille se détournait dès qu’il croisait le sien. Disons que ce qu’elle subit en ce moment peut plaider en sa faveur. Et puis, elle est peut-être gênée vis-à-vis de moi qu’elle a proprement envoyé en prison ! À moins qu’elle ne soit pas entièrement convaincue de mon innocence, continua-t-il avec une nuance de tristesse qui n’échappa pas à sa compagne et lui fit froncer le sourcil :
– On dirait que ça vous touche ?
– Pas vraiment, mentit Morosini.
– Un peu tout de même ! Eh bien, si vous voulez mon sentiment, cette « jolie » personne n’est pas aussi innocente qu’il y paraît…
– Qu’est-ce qui vous le fait dire ?
– Je ne sais pas… pas encore, parce qu’il faudra que j’en sache davantage. Mettons que, pour l’instant, c’est une impression. J’ai pitié d’elle et d’un autre côté je m’en méfie. Tenez, ce voyage qu’elle a fait en urgence à Florence pour se rendre au chevet de sa marraine malade qu’elle a prolongé pendant un mois…
– Une maladie peut durer longtemps.
– Celle-là a duré une semaine mais aussitôt ladite marraine a été saisie de l’envie d’emmener sa chère filleule visiter Naples.
– Que voyez-vous d’étonnant là-dedans ? Une convalescence un peu agréable, l’odeur des orangers après celles de la pharmacie…
– Un : c’est loin. Deux : Caroline est sans fortune et gagne sa vie en donnant des leçons de piano… Les leçons de piano ! Ce refuge des filles de bonne famille fauchées ! Je sais ce que c’est, figurez-vous !
– Vous en avez donné ? fit Aldo amusé malgré lui. Je me demande ce que vous n’avez pas fait dans la vie !
– Pas moi ! Ma cousine Isoline. Croyez-moi, à moins d’être professeur au Conservatoire, les parents des bons chéris à qui vous apprenez à aligner trois notes sans en rater une sont ce qu’il y a de plus impossible comme clients. Ils ne voient aucun inconvénient à faire sauter des leçons sans vous prévenir sous les prétextes les plus fumeux, mais si vous vous permettez de prendre le large pendant plus d’une semaine, ils crient au scandale et vont chercher pâture ailleurs. Et malheureusement la profession est encombrée. Alors ?
– Que pourrais-je vous répondre ? fit Morosini en haussant les épaules. Mlle Autié a peut-être plus de réputation… ou plus de moyens que nous ne le supposons, Angelina ! Ce n’est pas elle le problème urgent : c’est ce qui va se passer demain quand le tueur de Trianon ne recevra pas ce qu’il exige…
– À ce sujet, je pense avoir une idée !
– Laquelle ?
On arrivait à l’hôtel, beaucoup moins éclairé à cette heure tardive. Marie-Angéline referma son parapluie et pénétra dans le hall d’un pas décidé.
– Nous voilà rendus ! Je vous raconterai demain. Pour l’instant je vais voir si « nous » dormons ou si « nous » avons besoin d’un peu de lecture…
– Dormir, Tante Amélie, quand nous étions sur le sentier de la guerre ? Elle doit être agitée comme un boisseau de puces et vous en aurez jusqu’à l’aube à lui lire Proust !
C’était on ne peut plus vrai ! Mme de Sommières n’était même pas dans son lit. Drapée dans une robe de chambre en satin ivoire assorti aux rubans qui ornaient son bonnet de tulle à l’ancienne mode, elle se tenait assise près d’une fenêtre entre une boîte de chocolats copieusement entamée et un livre retourné sur les genoux. Elle poussa un soupir de soulagement en les voyant rentrer !
– Qu’en est-il ? demanda-t-elle.
– Rien ! répondit Aldo. La dame portait des bijoux à ses mains et à ses bras mais pas autour du cou ! Aucun pendentif !
– Je l’aurais juré ! Quelqu’un devait savoir qu’elle emporterait une fortune dans sa tombe et l’en aura délestée…
– Non. Les fossoyeurs sont formels. Le cercueil n’a pas été ouvert avant ce soir. Moi je me demande si, au dernier moment, le grand-père ne s’est pas dit que ce serait trop bête d’enfouir une pareille merveille. Il en aura disposé autrement.
– Tu penses qu’il l’aurait vendue ?
– À moins que ce ne soit au « marché parallèle », donc en perdant une grande partie de la valeur, cela m’étonnerait. Cette paire de girandoles a disparu au moment de la fuite de Louis XVI et de sa famille, le 20 juin 1791.








