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Les Larmes De Marie-Antoinette
  • Текст добавлен: 15 октября 2016, 01:13

Текст книги "Les Larmes De Marie-Antoinette"


Автор книги: Жюльетта Бенцони



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– Avec quoi ? Les brodequins, l’eau, le fer rouge ? Espèce d’incapable ! S’il est arrivé quelque chose à Morosini…

Fou de rage, il levait le poing, prêt à frapper. Olivier de Malden s’élança entre les deux hommes et maintint Adalbert :

– Non ! Je vous en prie, calmez-vous, mon ami ! Vous le regretteriez ! Quant à vous, commissaire, votre attitude demande au moins une explication. Au cas où vous l’auriez oublié, je vous rappelle que vous êtes chez moi.

– Une explication ? cracha le policier avec mépris. Si vous la voulez, la voilà ! Votre joyeux copain n’est jamais arrivé au rendez-vous ! Le ravisseur l’attend encore !

– Qu’est-ce que vous dites ?

– La vérité ! Monsieur le prince Morosini, ce grand seigneur, parangon de toutes les vertus, s’est tranquillement fait la malle avec les bijoux qui lui étaient confiés ! Plus la voiture dans laquelle je l’avais embarqué moi-même ! Qu’est-ce que vous en dites ? Hahahaha !

Hors de lui, Adalbert venait de lui sauter à la gorge :

– Que vous êtes le plus fichu imbécile que la terre ait jamais porté. Il est sans doute mort à l’heure qu’il est, ou prisonnier, et vous, triple andouille, vous êtes là, à l’accuser simplement parce qu’un bandit insatiable a trouvé ce moyen pour s’en faire donner davantage ! Je vais vous apprendre moi…

Cette fois, il fallut les forces conjuguées d’Olivier et du général pour tirer des pattes d’Adalbert sa victime à moitié étranglée… et d’autant plus furibarde !

On eut quelque peine à ramener un semblant de calme, chacun des adversaires ne souhaitant visiblement que s’entre-tuer pour l’un, et pour l’autre fourrer l’ennemi dans un cul-de-basse-fosse en attendant son inévitable comparution en cour d’assises. Finalement chacun coincé dans un fauteuil sous la vigilance de deux gardiens, force resta à la diplomatie. Olivier de Malden prit la parole :

– J’ai toujours pensé, messieurs qu’un échange d’idées franc et clair était plus judicieux qu’un échange de coups de poing. Il se peut que j’aie tort mais on ne se refait pas et c’est le concept que l’on s’est efforcé de m’inculquer rue Saint-Guillaume ainsi qu’au quai d’Orsay…

– Vous ne pourriez pas abréger ? grogna Lemercier. J’ai du travail, moi !

– Nous aussi ! Abrégeons donc ! À qui espériez-vous faire croire, commissaire, que le prince Morosini a pris la poudre d’escampette avec des joyaux dont l’un lui appartenait, et l’autre à sa famille…

– Ce n’est pas la même chose. Je me suis renseigné : la collection Kledermann est l’une des plus importantes d’Europe et rien ne dit qu’elle tombera un jour dans l’escarcelle de votre Morosini ?

– Sa fille en héritera ! grinça Adalbert. Et qui dit sa fille…

– … ne dit pas qu’elle ne divorcera jamais ! Enfin, il y a ce magnifique collier à plusieurs rangs que la Reine affectionnait, m’a-t-on dit, et qu’elle portait fréquemment, et celui-là, aucune chance de se l’approprier sauf…

– En le volant ? glapit Adalbert aux épaules duquel s’accrochèrent aussitôt Crawford et Vernois pour l’empêcher de se lever. Vous n’allez pas me clouer sur ce siège jusqu’à ma mort et je vous jure que ce pâle crétin n’échappera pas, tout policier qu’il est, à la raclée que je lui réserve !

– Menaces caractérisées en public ? ricana son adversaire. Votre cas s’aggrave d’instant en instant !

– Si vous saviez ce que je m’en fous ! Au lieu de prendre pour argent comptant la parole d’un truand qui a sans doute trouvé un nouveau moyen de se procurer d’autres joyaux, vous feriez mieux de vous demander ce qui a pu arriver à Morosini. Car il lui est arrivé quelque chose : je vous en fiche mon billet !…

– Comme c’est vraisemblable !

– Plus vraisemblable que de l’imaginer filant je ne sais où en laissant une malheureuse fille aux prises avec un ravisseur sadique qui ne manquera pas de se venger sur elle ! Le croire un seul instant capable de commettre une telle vilenie, c’est l’insulter, et je ne l’admettrai jamais !

– Quand j’aurai prouvé que j’ai raison, vous serez obligé de l’admettre !

– Au lieu de chercher des preuves inexistantes, il serait plus utile d’essayer de le retrouver. Parce que si c’est à l’état de cadavre vous n’avez pas fini d’entendre parler de moi ! Je vais d’ailleurs m’occuper de vous sans plus tarder.

Et sautant sur ses pieds trop vite pour qu’on puisse le retenir, Adalbert sortit sans saluer personne, regagna l’hôtel de toute la vitesse de ses longues jambes, fit une toilette rapide, prévint Marie-Angéline de ce qui se passait en refusant de s’attarder, dégringola au garage, sauta dans sa voiture et prit à une allure d’enfer la route de Paris.

Trois quarts d’heure plus tard il se rangeait devant le 36, quai des Orfèvres et demandait à parler au commissaire principal Langlois…

En dépit de son impatience il s’attendait à parlementer ou, au mieux, à être prié d’attendre. Or, il fut introduit aussitôt dans un cabinet à peine moins sévère que celui qu’il connaissait déjà : en montant en grade Langlois était descendu de deux étages mais si son nouveau bureau était plus vaste et mieux meublé, il était peut-être plus encombré que le précédent.

Le policier n’y étant pas quand on le fit entrer, Adalbert se demanda un instant si c’était bien lui qu’il allait voir mais trois détails le rassurèrent : le tapis aux couleurs chaudes recouvrant le parquet – ciré cette fois ! –, la photographie du commissaire Langevin auquel Langlois vouait une sorte de vénération et le petit vase plein de bleuets et de giroflées posé sur un coin du solide bureau ministre, fonctionnel mais sans grâce. Deux minutes ne s’étaient pas écoulées que l’occupant des lieux entrait en coup de vent. Admirablement habillé selon son habitude – prince-de-galles gris et cravate assortie au bleuet de la boutonnière ! – Langlois visiblement préoccupé tendit à son visiteur une main soignée avant de lui désigner un siège :

– Vous arrivez de Versailles et les nouvelles ne sont pas bonnes, déclara-t-il d’entrée de jeu.

– C’est le moins qu’on puisse dire : Morosini a disparu et votre Lemercier l’accuse de vol en attendant de lui coller un meurtre sur le dos. C’est un cas celui-là !

– Calmez-vous d’abord ! Il est évident que vous êtes en rogne. Et notez au passage que ce n’est pas « mon » Lemercier. Maintenant, racontez en essayant d’être aussi clair et précis que possible !

– On va essayer… Vous êtes au courant du premier meurtre puisque nous nous sommes rencontrés chez Mme de Sommières ?

– Et des autres aussi. Dites-vous que ce qui se passe là-bas est trop grave pour que Paris s’en désintéresse.

– C’est déjà une bonne chose ! Où voulez-vous que je commence alors ?

– À l’enlèvement de Mlle Autié…

– Je vois. Et le marquis des Aubiers ?…

Constatant que Langlois fronçait le sourcil avec un signe de dénégation, Adalbert raconta l’accident du marquis, sa propre visite nocturne chez Ponant-Saint-Germain, la découverte de l’extrait du journal de Léonard, la soirée chez Crawford et ce qui s’était ensuivi. Enfin la disparition d’Aldo et sa dramatique conséquence à laquelle il apporta un corollaire personnel :

– Je vous jure que je tiendrai parole. Si Morosini n’est pas retrouvé vivant, Lemercier prendra la raclée de sa vie, dussé-je la payer par de la prison.

– Je ne pense pas que vous y trouveriez une grande consolation. Pour ma part, j’en serais sincèrement désolé. L’ennui c’est qu’officiellement je n’ai pas le droit d’intervenir dans les affaires de la police de Versailles…

– Comment faites-vous dans ce cas pour être si bien renseigné ?

Pour la première fois un faible sourire étira les lèvres minces du policier :

– Depuis l’inauguration de cette damnée exposition, je me suis arrangé pour y avoir des yeux et des oreilles. Malheureusement, leur propriétaire légitime n’a pas le don d’ubiquité et ce que vous venez de m’apprendre arrive à point pour éclairer ma lanterne. Vous n’avez pas parlé à Lemercier de la feuille de papier trouvée chez Mlle Autié ni de la découverte de lady Mendl ?

– Pour qu’il nous arrête tous les deux ? Moi pour effraction nocturne et elle pour avoir fouillé la propriété d’autrui ? Je ne suis pas fou !

Langlois ne put s’empêcher de rire :

– En dépit du risque… réel, vous auriez dû, tout de même. Je répète ce que vous avez entendu chez la marquise : c’est un excellent policier en dépit d’un caractère épouvantable et de cette manie qu’il a de prendre les gens en grippe !

– Après ce qui s’est passé entre nous vous voulez que j’aille lui déballer mon histoire ?

– Plus maintenant ! Cela dit, rentrez à Versailles et faites de votre mieux pour retrouver les traces de Morosini. De mon côté, je vais m’y rendre cet après-midi afin d’essayer de remettre en place les idées de Lemercier. Étant donné l’amplitude que prend l’affaire il est normal que Paris y mette son nez. Mais je ne dirai pas que je vous ai vu.

Sur une dernière poignée de main, les deux hommes se séparèrent. Adalbert reprit sa voiture, passa chez lui rue Jouffroy afin de bavarder un moment avec Théobald, son admirable homme à tout faire.

Celui-ci était justement en train de mitonner un sauté d’agneau auquel il donnait des soins mélancoliques mais attentifs : c’est tellement triste de cuisiner pour soi seul ! Mais perfectionniste, Théobald, même au fond de la douleur, était incapable de se nourrir d’un sandwich et d’une feuille de laitue mangés sur un coin de table. L’arrivée de son maître le revigora :

– Ah, Monsieur nous revient enfin !

– Pas de fol espoir, Théobald, je ne fais que passer prendre mon courrier et voir s’il y a du nouveau. Puis reniflant à la manière d’un chien qui lève une piste : Ça sent rudement bon ? Tu attends du monde ?

– Non… sauf si Monsieur voulait me faire l’honneur… et l’infini plaisir de déjeuner ici. Je pourrais ajouter des œufs brouillés aux champignons, une salade et une compote de pêches à la cannelle que j’ai faite hier.

– Oh, ma foi, oui ! Ma maison me manque, tu sais ? Et toi aussi, mais je ne peux pas quitter Versailles en ce moment : les choses y vont de mal en pis. Quant à la cuisine de l’hôtel, même excellente, elle finit par lasser…

– En ce cas je vais mettre le couvert ! Oh, que je suis heureux !

– Laisse la salle à manger tranquille ! On va déjeuner dans la cuisine ensemble ! J’en ai pas mal à te raconter…

Venant après la promesse de Langlois et accompagné d’une bouteille de son bordeaux préféré, ce fut pour Adalbert un réel moment de détente. Sa maison ne lui était jamais apparue aussi agréable. S’il n’y avait eu cette affreuse histoire de la disparition d’Aldo, il se fût glissé dans ses pantoufles avec béatitude et réinstallé dans son vieux fauteuil de bureau en cuir noir pour s’y pencher tendrement sur la découverte récente d’un tombeau royal en haute Égypte qui le passionnait.

Il en était à se demander si, finalement, il ne pourrait pas emporter le dossier au Trianon Palace afin de l’étudier à ses rares moments perdus quand le téléphone sonna dans l’antichambre. Presque aussitôt Théobald se matérialisa :

– C’est Mrs Belmont, annonça-t-il. Que dois-je lui dire ?

– Rien. Passe-la-moi !

Décidément, cette journée était à marquer d’une pierre blanche puisque Pauline l’appelait ! En fait, la jeune femme était inquiète. Croyant Mme de Sommières rentrée, elle avait voulu déposer sa carte de visite rue Alfred de Vigny mais on lui avait dit que Mme la marquise séjournait encore à Versailles. Aussi s’inquiétait-elle : la vieille dame n’était pas malade au moins ?

– Non. Seulement tourmentée comme nous tous. Morosini a disparu !

– Qu’est-ce que vous dites ?… Mais c’est abominable !

Adalbert lui expliqua de son mieux en essayant de ne point trop dramatiser et en précisant qu’un grand policier allait s’en occuper personnellement mais, là, il perdait son temps. Après un bref silence, Pauline demanda s’il était possible de trouver un appartement au Trianon Palace :

– J’ai énormément de sympathie pour la marquise et je voudrais être auprès d’elle pendant ces jours si pénibles !

– Il suffit de téléphoner ! Je le fais dans l’instant et je vous rappelle.

Quelques minutes plus tard, il avait la réponse : si Mrs Belmont voulait bien se contenter d’une seule chambre, la Direction serait heureuse de la recevoir.

– Parfait ! dit Pauline. Je laisse ma camériste ici et je viens !… Au fait, pourriez-vous venir me chercher ?

– Avec joie ! Je serai devant l’hôtel dans une demi-heure.

Il était même si heureux qu’il oublia de demander à sa voyageuse ce qu’elle comptait emporter comme bagages. Aussi quand la petite Amilcar s’arrêta devant l’entrée du Ritz donnant sur la rue Cambon, le bagagiste qui arrivait avec une malle cabine et deux valises faillit-il se mettre à pleurer :

– On n’y arrivera jamais, dit cet homme. À moins d’en mettre à la place du chauffeur et du passager, auquel cas je ne vois pas comment ça pourrait marcher…

– Je n’ai pourtant pris que le strict nécessaire, gémit Pauline qui n’imaginait sans doute pas qu’un égyptologue célèbre puisse rouler dans autre chose qu’une Rolls, une Bentley ou une Hispano-Suiza…

– Ne nous affolons pas ! décréta Adalbert un rien vexé. Il n’y a qu’à faire venir un taxi et il conduira vos bagages à Versailles.

L’expédition ainsi arrangée, Pauline découvrit vite le plaisir qu’il y avait à remonter les Champs-Elysées à l’air libre par un beau jour de juin. Même le bruyant pot d’échappement lui parut amusant…

On traversa le bois de Boulogne, le pont de Saint-Cloud puis la côte dont on escalada la pente raide. Tout allait au mieux quand à la sortie de Ville-d’Avray on trouva la route barrée par un camion et une grosse voiture noire qui s’étaient rentrés dedans. Plus des gendarmes, deux policiers et des badauds…

– Un accident ! constata Adalbert. Il ne nous reste qu’à reculer et à chercher un autre chemin…

Une ambulance arrivait derrière eux et stoppait parce que la voie n’était pas assez large. Comme ils étaient près de l’accident, le conducteur leur intima l’ordre de se pousser un peu sur le bas-côté et de n’en plus bouger.

– Diable ! fit Adalbert, ce doit être grave ! Je vais voir !…

Quand il revint quelques instants plus tard, il était décomposé et naturellement Pauline s’inquiéta :

– Si ça ne vous fait rien, répondit-il, nous allons suivre cette ambulance jusqu’à l’hôpital de Saint-Cloud !

– Vous connaissez le ou les blessés ?

– Il n’y en a qu’un mais c’est le commissaire principal Langlois qui se rendait à Versailles pour s’occuper d’Aldo…

– C’est sérieux ?

– C’est justement ce que je veux savoir…




CHAPITRE XII

DE MAL EN PIS

Atteint d’une fracture au bassin, Langlois était aux mains du chirurgien quand Adalbert et Pauline quittèrent l’hôpital de Saint-Cloud, soulagés de le savoir hors de danger. Le premier restait cependant sombre. Des semaines passeraient avant que le policier puisse reprendre son activité. Son collègue versaillais allait avoir largement le temps de faire autant de dégâts qu’il voudrait et Aldo de disparaître définitivement de la surface de la Terre.

Aussi, après avoir déposé sa passagère au Trianon Palace, Adalbert encore tout bouillant de colère et de déception fonça-t-il sur l’hôtel de police. Il trouva Lemercier dans la salle des inspecteurs en train de donner des ordres à ses subalternes. Il piqua droit dessus :

– Je viens vous annoncer une nouvelle qui va vous faire plaisir, lâcha-t-il sans respirer. Le commissaire principal Langlois vient d’avoir un accident d’auto en traversant Ville-d’Avray…

– Et pourquoi cette nouvelle devrait me plaire ? fit l’autre en tournant vers lui un œil de granit.

– Mais parce que c’est vous qu’il venait voir. Il voulait vous expliquer qu’en prenant Morosini pour un truand vous vous trompez de bout en bout ! Sans compter que vous jouez avec sa vie !

Lemercier le considéra un instant puis :

– Et de cinq !… Suivez-moi !

En trois pas il eut atteint la porte de son bureau qu’il ouvrit largement découvrant Mme de Som-mières, Marie-Angéline, Quentin Crawford et Olivier de Malden répartis sur divers sièges :

– Voilà !… Vous voyez, il ne manquait plus que vous ! Mais entrez donc ! Plus on est de fous plus on rit !

Aussitôt Tante Amélie fut debout :

– Il s’agit de la vie de mon neveu, monsieur, et je ne suis pas venue pour rire !

– Je n’en ai pas plus envie que vous. Sauf le respect que je vous dois, mesdames et messieurs, vous me cassez les pieds et surtout vous me faites perdre mon temps. Alors, par pitié, foutez-moi la paix et laissez-moi travailler ! Merci de votre visite !

Cette sortie fut saluée d’exclamations indignées mais Adalbert ne s’en tint pas là :

– Un instant ! Je pourrais peut-être vous donner quelques informations supplémentaires. Savez-vous seulement que le marquis des Aubiers a été assassiné ? Sa nièce a refusé de porter plainte parce qu’elle a hâte de toucher son héritage mais le fait demeure : on l’a tué.

– D’où le prenez-vous ?

– Dans son escalier où quelqu’un avait tendu un fil. Demandez aux brancardiers de l’hôpital : il y en a un qui s’est cassé la figure dessus et qui, bien sûr, n’était pas content !

– Et pourquoi aurait-on fait ça ?

– Pour l’empêcher de parler. Il avait invité Mme de Sommières ici présente à prendre le thé afin de la convaincre de ne pas laisser Mlle du Plan-Crépin fréquenter la bande du professeur Ponant-Saint-Germain qu’il jugeait dangereuse…

– Il délirait. Ce sont de braves gens, âgés d’ailleurs, qui se réunissent dans un coin ou un autre du château ou du parc, pour célébrer le culte de Marie-Antoinette en se donnant des airs de conspirateurs !

– Il n’y a pas que des vieux ! Il y a aussi des jeunes singulièrement musclés et chargés de faire régner l’ordre. Demandez à Mlle du Plan-Crépin, elle a des lumières là-dessus ! Mais ce n’est pas tout : je désire poser devant vous une question à lord Crawford ?

– À moi ?… Ma conduite serait-elle sujette à caution ?

– C’est ce que nous allons voir ! L’autre soir, au Hameau et chez lady Mendl, votre épouse portait un admirable collier de diamants dont elle ne cachait pas qu’il avait appartenu à la Reine ?

– En effet, mais…

– Est-ce le seul joyau de cette provenance que vous possédiez ?

– Je ne vois pas pourquoi vous me posez cette question mais la réponse est oui. Pour le moment présent du moins…

– Ce qui veut dire que vous en possédiez un autre. Lequel ?

Le lourd visage de l’Écossais s’assombrit d’un seul coup :

– L’une des deux fameuses larmes de diamants…

– Tiens donc !…

– Elle m’a été volée il y a un peu plus d’un an en Écosse, dans mon château familial près d’Inverary. En même temps d’ailleurs qu’une miniature sur ivoire sur laquelle la Reine, en grand habit, porte les deux boucles d’oreilles. Une miniature à laquelle je tenais énormément ! ajouta-t-il d’une voix émue. Qui n’attendrit pas Adalbert.

– De là à penser que vous avez fait copier la larme pour la présenter à l’exposition sous le nom de Mlle Autié…

– Moi ? Pendant que vous y êtes, accusez-moi d’avoir fait massacrer tous ces pauvres gens ? Vous m’insultez, monsieur, et je n’ai jamais permis à quiconque…

– Vous voulez qu’on se batte en duel ? Vous ne trouvez pas qu’il a déjà coulé assez de sang ? D’autant que vous ignorez peut-être que le joyau… et un autre un nœud de corsage en diamants et émeraudes…

Les yeux de l’Écossais s’ouvrirent démesurément :

– Jamais acheté !… Jamais vu non plus ! Il appartenait à la Reine ?

– Si vous ne le savez pas ce n’est pas moi qui pourrai vous le dire. En revanche, j’affirme que ces bijoux sont chez vous…

– Vous en avez menti ! Je sais ce que je possède ! Nom de Dieu !

– Si on se calmait ? trancha la voix sèche de Lemercier. Vous maintenez votre accusation ? fit-il à l’adresse d’Adalbert.

– Plutôt trois fois qu’une !

– C’est insensé ! écuma l’Écossais.

– J’ai dit : du calme ! Il y a un moyen fort simple de savoir qui dit la vérité et qui ment. Avec votre permission, lord Crawford, nous allons nous rendre chez vous sur l’heure. Avec, comme il se doit, votre accusateur qui devra nous montrer ce qu’il avance. Mesdames, messieurs, vous aurez l’obligeance de m’excuser mais je n’ai plus de temps à vous accorder. J’ai, ainsi que vous pouvez le constater, plus urgent à faire !

Olivier de Malden qui avait amené les deux dames, les ramena cependant que Lemercier, Crawford et Vidal-Pellicorne s’embarquaient dans la voiture de police. Le chauffeur de l’Écossais les suivit avec la Rolls…

Arrivés à destination, Crawford demanda que l’on avertisse sa femme mais le maître d’hôtel répondit que « Milady » était partie pour Paris avec la « petite voiture » qu’elle aimait conduire elle-même.

– Ce n’est pas plus mal, commenta Adalbert puisque le trésor – on peut l’appeler ainsi – est chez elle.

– Chez ma femme ? Mais c’est insensé ! protesta Crawford qui avait peine à se contenir.

– C’est ce que nous verrons, dit le commissaire. Si vous vouliez nous montrer le chemin ?

En pénétrant dans la chambre de Léonora, Adalbert ne put se défendre d’un sentiment de gêne, celui d’être en train de violer l’intimité d’une jolie femme mais reculer n’était plus possible : trop d’intérêts étaient en jeu. Surtout peut-être la vie d’Aldo ! Il désigna ensuite la salle de bains en marbre rose, y chercha des yeux l’armoire à pharmacie mais laissa Lemercier fouiller lui-même. Ce fut vite fait. Quelques secondes et la boîte à pansements livrait son précieux contenu. Les jambes fauchées, le mari de Léonora se laissa tomber sur un tabouret. Force fut à Adalbert d’admettre que son émotion n’était pas feinte. Il était livide…

– Je… je ne comprends pas pourquoi elle a fait cela. Je ne lui ai jamais rien refusé. Je lui avais même dit que je lui donnerais ce bijou si j’arrivais à retrouver l’autre. Sans doute n’a-t-elle pas pu attendre…

– N’importe comment, dit Lemercier, je n’ai aucun droit de l’emporter puisque c’est votre propriété. Mais ceci ? ajouta-t-il en présentant le nœud sur le plat de sa main.

Il le prit dans ses doigts et le caressa :

– Quelle merveille !… Il a effectivement orné le corsage de Marie-Antoinette mais il ne m’a jamais appartenu et j’ignore d’où il vient !

– C’est là que Morosini pourrait nous être utile ! soupira Adalbert. Il n’existe pas au monde un joyau royal dont il ne connaisse la provenance et souvent l’itinéraire. Il est vrai que ce n’est qu’un escroc de bas étage en fuite à présent ! fit-il amèrement.

– On en reparlera plus tard ! grogna le commissaire.

– Quand on aura retrouvé son cadavre ? Il a déjà failli mourir, non loin d’ici…

– Assez ! Je vous répète de me laisser faire mon travail comme je l’entends ! Quant à vous, lord Crawford, voulez-vous porter plainte ?

– Non. Je partage l’avis de M. Vidal-Pellicorne : j’aime à régler mes affaires moi-même.

– En cas, je vous rends cet objet ! fit Lemercier en refermant la boîte qu’il remit à Crawford. L’un des bijoux est à vous et il n’y a aucune plainte concernant l’autre. En échange… je vous demande de faire comme si rien ne s’était passé. Il me serait utile que lady Léonora ignore notre visite. Au moins pour un temps.

Crawford se releva et redressa la tête :

– Je vous remercie, monsieur le commissaire ! Cela me permettra de mener ma propre enquête mais si vous avez besoin de moi, n’hésitez pas !

– C’est possible… En attendant, donnez des ordres à vos serviteurs afin que votre épouse n’apprenne rien. Où est votre secrétaire ?

– En ville ! Je l’ai envoyé faire quelques courses !

– C’est parfait !

Dans la voiture les deux hommes roulèrent un moment en silence. La façon dont Lemercier venait de mener cette affaire surprenait Adalbert. Elle révélait en lui une facette inattendue. Depuis le premier contact, il le prenait pour le plus buté des imbéciles. Or, il découvrait en lui une certaine finesse. Se pouvait-il que Langlois ait eu un peu raison ?

Quand on fut en vue du Trianon Palace, Lemercier déclara :

– Nous avons retrouvé le taxi de votre ami Karloff.

– Où ?

– Dans la Seine, près de la machine de Marly où il s’est coincé. Malheureusement dans un triste état. Il n’est guère réparable…

– Qu’il le soit ou pas n’a guère d’importance. Le pauvre homme ne pourra sans doute plus jamais reprendre son métier…

– Sans doute, en effet ! On peut se demander de quoi il vivra. Ces réfugiés russes sont généralement ruinés…

Cette question, Adalbert l’avait déjà évoquée avec Aldo. Il ne put s’empêcher de lâcher :

– C’est bien la première fois que vous donnez l’impression d’être sensible à la misère des autres ! Surtout celle de Karloff ! Il était pour vous un danger public…

– Je n’ai pas changé d’avis mais de là à ignorer ce qui pourrait devenir, à brève échéance, la détresse d’une famille…

La voiture s’arrêta devant la grille d’entrée de l’hôtel. Adalbert ouvrit la portière pour descendre, puis se tournant vers Lemercier :

– Ne vous tourmentez donc pas pour lui, commissaire ! Morosini y a pensé avant vous. Et il a fait ce qu’il fallait. Parce qu’il n’est pas seulement très riche. Il est aussi très généreux… votre voleur !

La portière en claquant donna la juste mesure de son ressentiment… et de sa pudeur : le policier ne vit pas qu’il avait les larmes aux yeux…

Vidal-Pellicorne était encore mal remis de son émotion quand, dans le hall de l’hôtel il aperçut la moitié inférieure de Michel Berthier – reconnaissable à ses « knickerbockers » en tweed gris et à ses chaussettes écossaises – surmontée d’un journal – L’Excelsior !– largement déployé. Aussi louvoya-t-il dans l’espoir de gagner les ascenseurs sans se faire remarquer. Peine perdue : le journaliste avait pratiqué un petit trou dans le papier afin d’observer à loisir le tambour vitré de la porte. Il laissa choir son quotidien et, en trois sauts, rejoignit Adalbert :

– Vous avez du nouveau ?

– Non !… Si ! Le commissaire principal Langlois est à l’hôpital de Saint-Cloud avec le bassin fracturé !

– M… ! fit sobrement Berthier. Qu’est-ce qu’il faisait dans le coin ? Il n’aurait pas eu l’intention de calmer le grotesque entêtement de son confrère de voir un coupable dans Morosini ?

– Tout juste ! Avouez que ce n’est pas de chance !

– En effet, mais on va peut-être le ramener à la raison ? On n’a pas idée de confondre Morosini avec Arsène Lupin ! D’autant que celui-ci n’aurait jamais pris la fuite avec la rançon de cette malheureuse ! Qu’est-ce que vous diriez de quelques lignes bien senties à la « Une » ?

Adalbert eut un geste découragé :

– Pourquoi pas ? Au point où l’on en est !… J’espère seulement que ça ne lui servira pas d’oraison funèbre !

– Ben, dites donc ! Vous êtes optimiste, vous !

– Pas très, non ! Étant donné que le ravisseur joue les indignés et que Morosini passe pour avoir pris la fuite, il n’a aucune raison de le garder en vie ! En revanche, il en a beaucoup de s’en débarrasser…

– Sa femme a été prévenue ?

– Pas encore et on ne le fera qu’en face d’une certitude. Inutile de lui infliger des angoisses supplémentaires : elle en a eu sa large part depuis qu’ils sont mariés… Pendant que j’y pense ! Vous êtes retourné chez Mlle Autié ?

– Une seule fois mais il n’y a rien de changé. La maison est dans l’état exact où nous l’avons laissée. Les tableaux sont en place et les meubles debout ! C’est bizarre, vous ne trouvez pas ?

– C’est à elle seule que la maison en veut ! Elle est adulte pourtant ! J’ai entendu parler assez souvent de phénomènes de ce genre dans des lieux où habitait un adolescent, garçon ou fille…

– Elle a quoi ? Vingt ans au plus ? C’est pas si loin l’adolescence… et si elle est vierge !

– Vous avez peut-être raison ? Ou alors elle est morte et l’esprit est satisfait !

– Qu’est-ce qui vous prend de voir des morts partout ? protesta le journaliste. Moi je suis comme saint Thomas : pour croire il faut que je voie.

– Alors, cherchez, bon Dieu !

– Et qu’est-ce que je fais d’autre ? J’ai obtenu de mon patron de rester ici tant que le mystère ne sera pas éclairci. Mais il faut que j’arrive à quelque chose !

Un instant, Adalbert considéra le journaliste. Celui-là avait incontestablement le feu sacré. Aussi n’hésita-t-il qu’à peine avant de dire :

– Écoutez ! Si vous me donnez votre parole d’homme de ne pas vous jeter sur votre stylo pour tartiner je ne sais quelle histoire mirifique et complètement fausse, je vous raconte ce qui vient de se passer chez les Crawford !

– Ce ne serait pas mon intérêt. Les lecteurs aiment qu’on leur livre une belle histoire bien ficelée et non des lambeaux plus ou moins informes. Je n’écrirai rien avant d’avoir tout compris. Je dis bien tout !… et vous avez ma parole.

Adalbert rapporta donc la scène qui s’était achevée dans l’appartement de Léonora. Pendant qu’il parlait le visage de Berthier s’éclairait :

– Je ne sais pas pourquoi votre Crawford ne m’a jamais inspiré une franche sympathie, fit-il quand Adalbert eut achevé son récit. C’est idiot parce que je n’ai absolument rien à lui reprocher mais j’ai envie d’aller traîner autour de sa maison avec Ledru…

– Faites-le, mais avec prudence !

– Vous pourriez venir avec nous ? À trois on est plus fort qu’à deux.

– J’en sors et je suis plus facile à repérer que vous qui êtes inconnus là-bas… Et si vous réussissiez à avoir accès au garage ? La voiture noire aux portières cannées qui a jeté en pleine nuit le corps du colonel Karloff aurait été volée à Crawford il y a déjà un moment. Si par hasard elle était rentrée au bercail elle aurait peut-être des choses à nous apprendre. Sans parler de la voiture rouge qui ressemble si fort à la mienne… Nous aurions un début de preuve.

– Et vous ? Que faites-vous ?

– Dans l’immédiat, je vais rendre compte de ce que je sais à Mme de Sommières. Elle a grand besoin de réconfort…

– Ça ne va pas s’arranger ! Bonne chance, quand même !

Mais il était écrit qu’Adalbert n’en avait pas fini, ce soir-là, avec les mauvaises surprises. En rentrant chez la marquise, il se retrouva en plein drame. À peine la porte franchie, Marie-Angéline rouge de colère lui sauta littéralement à la figure :

– Ah, vous voilà ! Dites-moi donc ce qui vous a pris de nous ramener votre Américaine ? Croyez-vous que cette étrangère nous soit nécessaire ?

Suffoqué par la violence du ton, il chercha l’appui de Mme de Sommières mais, debout devant l’une des fenêtres, elle donnait son attention à une jardinière contenant des plantes vertes dont elle ôtait soigneusement les feuilles mortes. Et ne se détourna pas pour préciser :


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