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Les Larmes De Marie-Antoinette
  • Текст добавлен: 15 октября 2016, 01:13

Текст книги "Les Larmes De Marie-Antoinette"


Автор книги: Жюльетта Бенцони



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Il suivit d’abord l’allée des Trianons puis obliqua à droite vers la demeure préférée de la Reine. C’est alors qu’il aperçut Caroline et admira l’harmonie de sa mince silhouette, vêtue d’un petit tailleur grège sur lequel flottait une écharpe azurée, avec les pierres blondes du château. Elle allait à pas lents, ses cheveux soyeux répandus sur ses épaules au mépris des modes et Aldo regretta l’ampleur des robes à paniers même si la jupe courte laissait voir des jambes ravissantes…

Elle se retourna instinctivement en l’entendant approcher et, pour la première fois, lui offrit un sourire spontané :

– Je savais que vous étiez rentré : j’ai vu la voiture devant l’hôtel. Cela m’a soulagée car j’étais vraiment inquiète.

– De quoi, mon Dieu ?

– De ce que la maison pouvait vous faire. Il lui arrive d’être… insupportable.

Le sourire s’était effacé, remplacé par une crispation des lèvres correspondant à un frisson. Sans qu’elle fît un geste pour l’en empêcher, Aldo prit sa main et lui baisa les doigts :

– Comme l’autre nuit où vous vous étiez réfugiée sous votre parapluie ? Eh bien, celle que nous venons de vivre, Vidal-Pellicorne et moi, a été fort calme.

– Vrai ?… Il ne s’est rien passé ?

– Rien… ou si anodin ! Je m’étais installé dans votre chambre et pour éviter l’œil de granit de dame Florinde, j’avais décroché et posé sur le sol le portrait retourné contre le mur. Je vous l’avoue avec un brin de honte, j’ai dormi comme un ange sur votre lit. Votre parfum s’y attardait. Il m’a gardé des mauvais rêves. C’était assez délicieux. Le cauchemar n’est venu qu’avec le jour en m’apercevant que le tableau s’était raccroché tout seul.

– Oh, Seigneur Dieu !…

L’angoisse ternissait à nouveau son regard, donnant à son compagnon une soudaine envie de la prendre dans ses bras pour la rassurer, lui communiquer sa force. Il se contenta de glisser celui de la jeune fille sous le sien et de l’y maintenir de sa main libre :

– Marchons, voulez-vous ? Ici nous sommes trop en vue et j’ai à vous parler.

Elle se laissa emmener comme une petite fille perdue. Sous ses doigts Aldo sentait trembler ceux de Caroline. Elle s’accrocha même plus fort, ce qui les rapprocha d’autant. Sans plus parler, ils laissèrent sur leur gauche le Petit Trianon, contournèrent le lac artificiel pour gravir au milieu des arbres le tertre que couronnait une élégante construction : une coupole supportée par douze colonnes corinthiennes abritant une statue. Il y avait là un banc de pierre blanche sur lequel ils vinrent s’asseoir. Le visage de la jeune fille s’éclaira d’un léger sourire :

– Vous m’avez conduite au temple de l’Amour ? Pourquoi ?

– J’étais perdu dans mes pensées et je ne l’ai pas fait exprès. J’ai aperçu ce banc et vous y ai menée sans réfléchir. Cela vous ennuie ?

– Absolument pas ! Je trouve même… que l’on est bien ici, ajouta-t-elle en respirant l’air ensoleillé.

– J’en suis heureux. Cela va m’aider à vous dire la suite, Caroline. Vous me permettez de vous appeler ainsi ?

Elle approuva de la tête et il poursuivit :

– Caroline, même si cela vous paraît difficile, il faut que vous quittiez cette maison !

– Quelle idée ! Elle traverse une période difficile, sans plus et je me reproche déjà d’avoir cédé à un moment de panique.

– Ô combien normal ! Ne vous illusionnez pas, jeune fille, cette maison est dangereuse…

– Vous exagérez ! Ne venez-vous pas de me dire que vous y aviez fort bien dormi ?

– Nous n’étions que de passage et elle le sait. Ce qui ne fait que renforcer ma conviction – je devrais dire notre conviction car Adalbert pense comme moi ! – que vous ne pouvez continuer à y vivre. Vous risquez d’y devenir folle… ou pire peut-être.

– Je ne vois pas ce qui pourrait être pire…

– La mort. À votre âge ce serait du gâchis…

– Je répète que vous exagérez et je regrette à présent de vous avoir appelé à mon secours. Regardez les choses en face si je quitte « ma » maison, c’est toute mon existence qui s’écroule. Je ne vis pas de l’air du temps mais de mon travail.

– Et vous ne pouvez donner des leçons de piano que là-dedans ? Il me semble qu’en la vendant, vous auriez largement de quoi prendre un appartement – ils sont souvent vastes dans cette ville ! – où vous caseriez votre piano, vos meubles…

– Mais ni mon jardin, ni l’atelier !

– Le jardin passe encore mais l’atelier ? Vous y tenez à ce point ? Au point de ne pas vous être rendu compte qu’il y règne une atmosphère sulfureuse… démoniaque ?

– C’est vrai : je ne l’aime pas mais je dois le garder. Comme le reste. C’était la condition formelle de mon grand-père pour que j’en hérite. Autrement c’est mon cousin Sylvain qui l’aurait eue.

– Je croyais qu’il l’avait chassé et ne voulait plus le voir ?

– Sans doute mais plutôt que de me permettre de vendre, il préférait encore la lui laisser. Avec la même interdiction !

Caroline se leva brusquement et fit face à Aldo, les yeux étincelants de colère et peut-être aussi de larmes :

– Et puis, au fond, qu’est-ce que ça peut vous faire ? En quoi mon avenir vous concerne-t-il ? Nous nous sommes rencontrés par hasard et voilà que vous prétendez régenter ma vie ! À quel titre ? Vous n’êtes pas d’ici ! Vous n’êtes même pas français ! Alors, retournez donc à Venise, dans votre palais avec votre femme et vos enfants !

Elle éclata en sanglots et s’enfuit mais les larmes lui brouillaient la vue : elle buta contre une racine et serait tombée si Aldo ne l’avait retenue… et gardée contre lui.

– Même si c’est vrai, vous ne devez pas le dire. Vous ignorez mes pensées. Il arrive qu’une inconnue pénètre dans votre vie et d’un coup s’y taille une place. Les choses ne sont plus comme avant et je sais que je ne pourrais pas reprendre le cours normal de mon existence en vous sachant malheureuse ou… en danger ! Non, Caroline, que vous le vouliez ou non, je tiens à vous à présent… à votre bonheur !

Il entoura ses épaules d’un bras et elle ne cherchait pas à le repousser :

– Et… si ce bonheur… passait par vous ? Si vous lui étiez devenu indispensable ?

Un nuage obscurcit un instant les yeux d’Aldo envahi par ce parfum de jeunesse. Contre son corps il sentait trembler celui de Caroline et elle était – ô combien ! – ravissante, attirante ! Il eût été si doux de s’abandonner à cette exquise tentation mais quelque chose veillait en lui. Quelque chose ou quelqu’un. Toujours est-il qu’à l’instant où ses lèvres allaient se poser sur la tempe de Caroline, il rejeta la tête en arrière et, doucement, s’écarta :

– Vous êtes si jeune ! Vous ne pensez pas ce que vous dites…

– J’y pense beaucoup au contraire ! Et ne me parlez pas de différence d’âge ! Vous êtes l’homme dont on peut rêver quand on a le mien. Et je rêve de vous. J’ai besoin de vous et je sais que je vous plais ! Ne m’abandonnez pas.

À ces mots, un déclic se produisit dans l’esprit d’Aldo. Il se revit quelques années plus tôt, dans un compartiment du Nord-Express en provenance de Varsovie, chapitrant une jeune Polonaise aussi séduisante que celle-ci, qui le suppliait de fuir avec elle et de l’épouser. Ce qu’il avait fini par faire, contre son gré et dans des circonstances qui lui avaient fait prendre en horreur la trop jolie tentatrice. Cela s’était terminé en drame et par certains côtés Caroline ressemblait à Anielka. En une sorte de surimpression, le visage de Lisa lui apparut avec une incroyable netteté. L’idée qu’il pût la perdre le déchira en même temps qu’un sentiment de honte l’envahissait. Était-il à la merci de la première jeune beauté venue simplement parce que privé de son épouse depuis trop longtemps il avait envie d’une femme ? Ses bras retombèrent :

– C’est trop facile de vous aimer, Caroline ! – Ça aussi il l’avait déjà dit ! – Mais vous savez aussi bien que moi que rien de durable n’est possible entre nous parce que j’aime ma femme. Ce qui ne veut pas dire que je vous abandonnerai, se hâta-t-il d’ajouter pour étouffer le cri de colère de la jeune fille. Je veillerai sur vous tant que ce sera nécessaire mais il faut me promettre d’être raisonnable et, d’abord, de rester tranquillement ici jusqu’à ce que cette affaire de meurtres soit élucidée.

– Vous dites n’importe quoi ! Il n’y a aucun rapport !

– Je n’en suis pas certain. Mon nez me dit…

– Rien du tout ! Je vais quitter cet hôtel qui est au-dessus de mes moyens et où il me déplaît de vivre à vos crochets…

– Vous n’êtes pas mon invitée mais celle de Mme de Sommières, qui se soucie de vous. En refusant son hospitalité vous la blesserez. En outre, telle que je connais Marie-Angéline, elle ira poser son sac chez vous avec un seau d’eau bénite, un goupillon et une demi-douzaine de livres de prières. Alors un peu de patience ! Vous ne me verrez que si vous le souhaitez…

Il recula de quelques pas, s’inclina et tournait les talons quand il se souvint de ce qu’il y avait dans sa poche :

– Veuillez m’excuser, j’allais oublier ceci qui a été déposé dans votre boîte aux lettres.

À la vue de l’enveloppe, Caroline tressaillit, ses yeux s’agrandirent mais elle tendit la main pour la recevoir. Une main qui tremblait légèrement. De même, Aldo put constater qu’elle avait pâli.

– Elle vient de loin, murmura-t-il. J’espère que ce sont de bonnes nouvelles ?

– Je ne vois pas en quoi cela vous regarde !

Et, sans l’ouvrir, elle glissa le message dans sa poche. Il ne restait plus à Aldo qu’à se retirer. Ce qu’il fit en se traitant d’idiot. C’était tellement facile d’ouvrir un pli avec la vapeur d’une bouilloire, une lame et de la colle pour fermer ! Seulement c’est le genre d’acte que l’on ne commet pas quand on s’appelle Morosini. Et c’était bigrement dommage !

Laissant la jeune fille poursuivre sa promenade comme elle l’entendait, il rentra à l’hôtel. Après avoir hésité un instant, il se rendit dans l’appartement de sa tante afin de lui apprendre qu’elle était censée prendre Caroline à sa charge durant son séjour. Il ne craignait pas d’être démenti si la jeune fille venait à lui en parler mais il valait mieux éviter le moindre risque.

Il trouva Mme de Sommières occupée à faire une réussite et s’excusa de la déranger. Elle lui sourit et brouilla ses cartes des deux mains.

– Tu vois, il faut tuer le temps ! De toute façon, c’était raté, et tu es beaucoup plus distrayant que n’importe quoi. Tu as quelque chose à me dire ?

– En effet. Il s’agit de Mlle Autié…

Quelques mots suffirent pour relater une partie réduite de son entretien avec la jeune fille. D’ailleurs elle ne le laissa pas aller très loin :

– Je l’ai toujours entendu ainsi, fit-elle avec un rien de sévérité. Tu n’imaginais pas que je te laisserais payer sa note ? Tu tiens absolument à passer pour son amant ?

– Tante Amélie ! protesta-t-il furieux de se sentir rougir. Ce qui la fit éclater de rire.

– En aurais-tu envie, par hasard ? C’est une très jolie fille et on pourrait le comprendre… d’un autre que toi ? Adalbert par exemple !

– Et pourquoi, s’il vous plaît ?

– C’est l’évidence parce que Lisa et toi êtes unis par un amour qui durera autant que vous deux et même après. Seulement, mon garçon, l’ennui avec toi c’est que tu n’as pas encore oublié l’aimable temps du célibat et qu’une belle créature en péril réussit toujours à réveiller non seulement le chevalier mais aussi… disons l’amateur !… Mais tant que l’intéressée ne se montre pas sensible à ton charme…

Elle le regarda de nouveau, leva un sourcil :

– Hein ? fit-elle.

– Oui… et cela m’ennuie !

– Tu m’en vois ravie ! Cela dit, j’ai besoin de réfléchir et de voir avec Plan-Crépin comment sortir de là avec les honneurs de la guerre…

– Au fait, où est-elle Plan-Crépin ?

– Au château. Ce Ponant-Saint-Germain dont elle raffole y réunit son petit monde dans les jardins pour une sorte de mini-conférence donnée plus ou moins en son honneur ! Si toutefois j’ai bien compris : elle était tellement excitée !…

Marie-Angéline avait été surprise quand, à sa demande de suivre ses cours-conférences sur Marie-Antoinette, Aristide Ponant-Saint-Germain avait répondu en lui donnant rendez-vous ce matin-là à onze heures au bosquet de la Reine. Elle s’attendait plutôt à ce qu’il la reçût chez lui – il habitait une vieille maison du côté de la place Hoche mais s’il préférait le grand air elle n’y voyait pas d’inconvénient. D’autant qu’il faisait un temps superbe… Chaussée de ses plus confortables richelieus et munie d’un plan détaillé du château et des jardins, elle quitta l’hôtel avec une heure d’avance afin de s’y rendre à pied et sans se presser. La distance était en effet appréciable puisque le bosquet en question se trouvait à l’opposé du Petit Trianon à chaque bout d’une diagonale partageant en deux les jardins du Roi-Soleil.

Plan-Crépin avait revêtu pour la circonstance une robe de toile bleue, de ce bleu Nattier que la Reine aimait particulièrement, coiffé un canotier de paille garni de pervenches et s’était munie d’une longue ombrelle blanche à manche d’ivoire qui lui servait de canne quand que le soleil n’était pas trop chaud.

Entrée par la grille du Dragon – les membres du Comité « Magie d’une reine » bénéficiant d’une autorisation permanente –, elle se donna le plaisir de longer entièrement l’immense château, admirant depuis la terrasse où les bâtisseurs l’avait posé comme une offrande au soleil, la sublime perspective qu’ouvrait à partir du bassin de Latone le large ruban bleu du Grand Canal fuyant vers l’horizon. La paix ambiante ajoutait à la majesté des lieux et la vieille fille éprouvait un plaisir accru en se rappelant que ses ancêtres, sous trois règnes, avaient hanté ce palais, ces jardins, ce parc et foulé ce sol de leurs talons rouges. Une assiduité qui les avait pratiquement ruinés, ce qu’aucun – pas même elle ! – n’avait eu le mauvais goût de regretter. Elle s’imagina un instant vêtue de satin et de dentelles, son ample jupe traînant sur le fin gravier, un éventail à la main, coiffée « à l’oiseau royal » ou « à l’enfant », distribuant sourires et révérences aux fantômes scintillants que son imagination lui montrait… Il lui sembla apercevoir le Roi – Louis XV et pas Louis XIV qu’elle n’aimait guère ! –, splendide dans un habit scintillant de diamants, coiffé d’un tricorne bordé de plumes blanches, une main appuyée sur une haute canne, l’autre menant une dame rieuse en robe d’azur miroitant. Incroyable ce que pouvait être évocatrice la légère brume dorée annonçant une journée chaude qui montait des arbres et des eaux !…

Désertes à cette heure, les Grandes Marches glissant le long de l’Orangerie lui firent courir dans le dos un frisson de plaisir. Que de pieds illustres les avaient-ils descendues ! Elle croyait entendre encore leur martèlement, les froissements des robes de cour. En face c’était le ciel immense, en bas, la pièce d’eau des Suisses où l’on patinait l’hiver…

En sonnant onze heures, la cathédrale Saint-Louis abrégea le rêve. Marie-Angéline hâta le pas.

Heureusement elle était presque arrivée au bas des degrés. Il fallait à présent tourner à droite pour entrer dans l’allée en diagonale menant au lieu de rendez-vous. Une sorte de clairière ronde entourée d’essences rares comme le tulipier de Virginie ou le cèdre du Liban avec au milieu une blanche statue de Vénus… à laquelle s’appuyait le professeur emballé de nankin jaunâtre sur un gilet moutarde et une sorte de torsade noire lui tenant lieu de cravate. Une trentaine de personnes se déployaient en éventail devant lui. Apercevant la nouvelle venue il traversa leurs rangs sans trop de douceur pour venir à sa rencontre, ce qui la rendit confuse :

– Je crains d’être en retard, professeur !

– Du tout, du tout ! Vous êtes au contraire juste à l’heure. J’avais prié nos amis de venir quelques minutes avant vous afin de vous annoncer. Évidemment nous ne sommes pas au complet : certains travaillent. Au château en général et vous les connaîtrez plus tard. Voici donc, mes amis, Mlle Marie-Angéline du Plan-Crépin, de vieille noblesse poitevine, qui a souhaité nous rejoindre dans le culte que nous portons à notre Reine martyre !

Il lui présenta plusieurs personnes. Des hommes et des femmes âgés pour la plupart mais tous ces visages affichaient la même expression à la fois satisfaite et extatique des gens conscients d’appartenir à un clan aux aspirations nettement au-dessus du commun des mortels. Plan-Crépin serra quelques mains : celles d’une baronne et d’une vicomtesse, d’un médecin en retraite, d’un homme sans spécialité, de la veuve d’un tapissier du château mais cela n’alla pas au-delà d’une dizaine. Selon le maître, elle aurait tout loisir de faire la connaissance des autres par la suite.

– Procédons ! ajouta-t-il en revenant à la nouvelle venue. Cela peut vous surprendre mais c’est en ce lieu que sont reçus, fondamentalement, ceux qui souhaitent nous rejoindre bien que nous tenions en général nos réunions chez moi, en particulier aux mauvaises saisons…

– C’est une idée très poétique, fit l’impétrante avec suavité. Ne sommes-nous pas dans le bosquet de la Reine ?

Les sourcils broussailleux du professeur se rejoignirent jusqu’à former un petit buisson gris au-dessus de son œil courroucé :

– Ce n’est pas du tout ça ! À l’époque on l’appelait le bosquet de Vénus, fit-il en appliquant une claque sur les jambes de la statue. Ne me dites pas que vous ignorez ce qui s’est passé à cet endroit ?

Marie-Angéline comprit qu’elle aurait mieux fait de se taire. Tous ces gens semblaient personnellement offensés :

– Je… ah oui ! Le bosquet de Vénus !… C’est là que…

Sachant à quel point il aimait parler, elle espérait qu’il compléterait. Il n’y manqua pas :

– … que s’est jouée cette comédie infâme dont les conséquences allaient ébranler le trône et ouvrir la voie à l’ignoble Révolution et aux malheurs dont allait souffrir notre bien-aimée souveraine. Là que cette misérable Jeanne de La Motte qui osait se dire Valois a définitivement asservi le cardinal de Rohan en l’amenant à s’agenouiller devant une fille de joie vêtue des habits de la Reine à laquelle, par l’un de ces coups affreux du destin, elle ressemblait ! Ce qui lui a permis de voler le fameux collier dont la copie se trouve dans notre exposition. C’est d’ici que tout est parti et c’est d’ici que nous partons, nous aussi, pour ce que je ne crains pas d’appeler notre croisade afin que, par-delà les siècles, nos contemporains prennent conscience de l’effroyable injustice, du crime commis contre la plus touchante des victimes…

– Bravo, bravo ! applaudit un petit monsieur à barbiche grise élégamment habillé et portant un œillet à la boutonnière. La seule chose qui me gêne, c’est qu’on ne parle jamais du Roi ! C’est quand même lui qui a été exécuté le premier !

– Je n’irai pas jusqu’à prétendre qu’il l’a mérité mais s’il avait agi autrement il n’aurait pas détruit sa famille ! Il a fait de grosses bêtises et vous le savez bien…

– Essayez d’être honnête ! À ce train, Marie-Antoinette aussi en a fait – puisque que nous en venons là –, la compassion qu’elle avait montrée à votre aventurière, sans oublier l’amusement qu’elle a pris, cachée dans l’une des salles de verdure qui sont autour de nous, en voyant mystifier un homme qu’elle détestait !

– Ah, vous n’allez pas recommencer ! Vous savez ce que je pense de cette ânerie dont, hélas, certains historiens se sont faits l’écho ! Et j’en viens à me demander ce que vous cherchez chez nous, monsieur l’ancien attaché culturel d’Autriche. Plus qu’un autre vous devriez être le dévot absolu de Marie-Antoinette !

Le vieux monsieur distingué se mit à rire :

– Mais je le suis, cher professeur, je le suis ! Seulement la vérité n’a jamais déshonoré personne. La pauvre reine n’était pas la sainte que vous voulez en faire mais une femme avec ses faiblesses et c’est ce qui la rend tellement attachante !

– Femme ! Faiblesses ! Attachante ! Qu’est-ce que ce pathos indigne de l’objet de notre culte ?

– C’est justement le mot « culte » que je trouve excessif !

– En ce cas, je ne vois pas la raison de votre présence, monsieur le marquis des Aubiers, vous dont les ancêtres ont dû prendre la poudre d’escampette au lendemain du 4 Août !

– Pour un homme si savant je vous trouve bien mal renseigné : mes ancêtres, mon cher monsieur, sont morts sur l’échafaud ! Tous… sauf un qui était trop jeune, que l’on a caché ce qui lui a permis de ressusciter la famille. Sans lui je n’existerais pas !

Un murmure dont on ne savait trop s’il était approbateur ou son contraire parcourut les assistants. Marie-Angéline, elle, ne manifesta rien, attendant la suite. Elle vint quand Ponant-Saint-Germain eut atteint une certaine nuance d’écarlate. Il vociféra :

– Permettez-moi de le regretter ! Comme de vous avoir permis de vous joindre à nous !… Pas de fausses notes dans notre chœur à l’unisson et vous en êtes une. Aussi…

Il étouffait à moitié mais fit un geste. Aussitôt la nouvelle recrue vit surgir avec surprise deux jeunes gens de carrure athlétique… qui vinrent prendre chacun par un bras le perturbateur et l’emportèrent hors du lieu de son sacrilège. Assez loin sans doute car on ne les revit pas. Le professeur, cependant, se reprenait, s’épongeait le front à l’aide d’un grand mouchoir, appliquait un masque bénin sur sa figure encore fumante et revint à Marie-Angéline.

– Il nous arrive, hélas, de commettre des erreurs. Ce personnage reçu il y a peu en est un exemple navrant ! Il nous faut purifier l’atmosphère en chantant notre cantique.

Et il entonna une curieuse transposition de l’Ave Regina cælorumdans un latin de son cru que les autres reprirent en chœur et que la fidèle paroissienne de Saint-Augustin écouta avec une surprise totale. Elle aimait bien Marie-Antoinette mais de là à expulser la Sainte Vierge pour lui donner sa place !…

L’exécution – c’était le mot qui convenait ! – achevée, on procéda à l’intronisation de la nouvelle recrue. Cela consistait à prêter serment de fidélité à la Reine ; ce qui n’engageait pas à grand-chose. Après quoi, le professeur épingla sur sa poitrine frémissante une cocarde de ruban bleu au centre de laquelle il y avait le chiffre de Marie-Antoinette en laiton doré, lui donna l’accolade et une copie du cantique en lui enjoignant de l’apprendre par cœur. Ensuite le reste des « frères et sœurs » vinrent lui serrer la main. À l’exception des deux « videurs », qui ne reparurent pas. Enfin, Ponant-Saint-Germain reprit la parole pour annoncer qu’une messe serait célébrée à la chapelle du château le 16 octobre prochain, date anniversaire de la mort de la Reine mais qu’entre-temps, on tiendrait plusieurs réunions dont les dates seraient communiquées au moment donné. Et là-dessus on se sépara non sans que la veuve du tapissier qui assumait le rôle de trésorière n’aille demander cinquante francs – la cotisation annuelle ! – à la nouvelle sœur. L’assemblée se scinda en petits groupes dont le plus important avait pour centre le maître et personne ne s’occupa plus de Marie-Angéline.

Elle en profita pour rester en arrière et, quand elle fut seule, elle fit le tour du bosquet, découvrant et explorant les salles de verdure disposées autour. Les deux jeunes gens qui avaient emporté le vieux marquis ne pouvaient être que dans ces endroits – dans deux de ces cachettes – opposées d’ailleurs ! –, elle trouva des mégots de cigarettes de marques différentes… écrasés dans le sable et, dans le meilleur style Sherlock Holmes, se baissa pour en ramasser un de chaque sorte qu’elle mit dans son mouchoir. Cela fait, elle consulta sa montre, décida qu’il était temps de rentrer. Sortie par la grille de l’Orangerie dans l’espoir de trouver un taxi, elle en héla un qui passait justement et se fit rapatrier à l’hôtel.

Dès son arrivée, elle chercha Aldo, l’aperçut à la terrasse perdu dans ses pensées à l’abri d’un parasol, en compagnie d’une cigarette et d’une citronnade qui n’était pas d’habitude son breuvage préféré. L’entendant arriver, il se leva pour lui avancer un fauteuil de rotin :

– Ça va si mal ? fit-elle en désignant le verre plein.

– Plus que vous ne l’imaginez encore ! Mlle Autié veut rentrer chez elle. Je ne sais plus que faire pour l’en empêcher ! Voulez-vous boire un verre ?

– Volontiers ! La même chose que vous !

– Alors prenez celui-là : je n’y ai pas touché et, tout compte fait je préfère quelque chose de plus tonique !

Il appela le serveur, commanda une fine à l’eau tandis que Marie-Angéline sirotait doucement sa citronnade à l’aide d’une paille :

– Je suppose qu’elle se sent gênée d’accepter notre hospitalité ? fit-elle pendant une pause. Cela peut se comprendre nous sommes de parfaits étrangers pour elle.

– Pourquoi m’a-t-elle appelé au secours alors ?

– Je n’ai rien à vous répondre, mon cher Aldo. Sinon que, depuis, il s’est peut-être produit un fait nouveau.

– Elle a reçu une lettre venant d’Argentine. Nous l’avons trouvée, Adalbert et moi, dans sa boîte aux lettres et je la lui ai donnée.

– Sans l’avoir lue ?

– Oh ! Angelina ! Vous l’auriez lue, vous ?

– Sans hésiter ! Il y a des cas où il faut savoir où l’on met les pieds ! À ce propos, je viens de me faire admettre dans la joyeuse troupe du professeur Ponant-Saint-Germain ! Comme vous voyez ! ajouta-t-elle montrant la cocarde bleue qu’elle avait mise dans son sac.

– Et alors ?

– C’est bizarre… Écoutez plutôt !

Son impressionnante mémoire lui permit de restituer presque mot pour mot ce qui s’était passé dans le bosquet de la Reine sans oublier le vieux marquis et les garçons surgis si fort à point pour le jeter dehors.

– Un drôle de procédé pour une paisible association de thuriféraires de Marie-Antoinette ! Le « maître » se fait garder et je suis persuadée qu’il y en avait d’autres en dehors de ceux que j’ai vus !

Tirant son mouchoir, elle le déplia pour montrer les quatre mégots qu’elle sépara en deux groupes du bout de son doigt ganté :

– Ceux-là viennent de la petite pièce de verdure d’où sont sortis les deux hommes mais ceux-là, je les ai trouvés dans une autre située en face de la première.

– Vous, vous avez lu Sherlock Holmes ! dit Aldo amusé. Il n’empêche que vous avez fait du bon travail car aucun de ces débris n’est semblable à l’autre. Donc il y avait au moins quatre hommes pour surveiller votre intronisation ! Pour quelle raison ?

– C’est ce qu’il faudrait savoir ! Quel besoin a ce vieux fou de prendre des gardes du corps ? Il n’a rien à cacher, j’imagine ?

– Et… ce marquis des Aubiers, vous ne le connaissez pas, vous qui cousinez avec au moins la moitié de l’armorial ?

– Non, mais peut-être notre marquise ? Avec elle nous arrivons largement aux trois quarts…

Interrogée quelques minutes plus tard, Mme de Sommières après un instant de réflexion, déclara :

– Non, ce n’est pas un cousin mais je le connais. Ou plutôt je l’ai connu quand il était en poste à Vienne. Un homme charmant qui, si j’ai bonne mémoire, se passionnait pour Louis XVI, sa famille et surtout la Reine, qui semblait exercer sur lui une sorte de fascination. S’il habite Versailles comme tout le laisse supposer, il pourrait être intéressant de renouer avec lui. Cherchez-moi son adresse, Plan-Crépin !

– Une rencontre fortuite serait peut-être mieux venue, conseilla Aldo. La soirée a lieu après-demain et nous y serons tous. Il devrait normalement y être aussi ?

– On saura ça bientôt ! Après le déjeuner, je vais aller consulter la liste des invités…

Bien que le temps fût radieux et que l’on eût choisi une table sous les arbres, le déjeuner en question ne fut pas gai. D’entrée de jeu Caroline remercia Mme de Sommières de son hospitalité et fit connaître son intention de rentrer chez elle l’après-midi même. Ce qui ne souleva pas une tempête de protestations. Aldo savait à quoi s’en tenir et ne broncha pas. Marie-Angéline, occupée à bâtir mentalement une sorte de roman autour du bosquet de la Reine, se contenta de lever un sourcil surpris. Quant à Adalbert, reparti momentanément pour Paris afin d’y régler une affaire, il brillait par son absence. Seule la marquise, avec cette bonté qui formait le fond de son caractère et qu’elle montrait si rarement, s’étonna d’une aussi soudaine décision :

– Pensez-vous vraiment supporter la vie dans une maison qui, voici peu, vous faisait peur avec juste raison ?

– Ce n’est pas la première fois qu’il s’y passe des choses bizarres et jusque-là je les supportais sans trop de peine. Je ne sais ce qui m’a pris de m’affoler comme je l’ai fait. Mes nerfs sans doute m’ont joué un mauvais tour mais grâce à vous maintenant je me sens redevenue sereine et il est temps que ma vie reprenne son cours normal.

Elle s’exprimait d’un ton monocorde, comme si elle récitait une leçon. Ce qui agaça Morosini :

– N’y a-t-il personne qui puisse venir habiter avec vous ? C’est votre solitude qui nous inquiète.

– Ne vous y trompez pas : j’aime la solitude, répondit-elle avec un sourire qu’il jugea artificiel parce qu’il n’atteignait pas les yeux, curieusement ternes, qu’elle fixait sur lui. J’aime aussi ma maison. En outre, je n’y serai pas seule longtemps. La lettre que vous m’avez remise ce matin est de mon cousin Sylvain. Il m’annonce son retour-

Cette fois, elle avait réussi à créer la surprise.

– Votre cousin Sylvain ? Je croyais que vous l’aviez perdu de vue depuis longtemps et que vous ignoriez ce qu’il était devenu ? C’est du moins ce que vous avez dit à la police ?

– Justement parce que c’était la police. Il était si loin que se mettre à sa recherche eût compliqué les choses… sans servir à quoi que ce soit.

– Vous nous l’avez dit à nous aussi, coupa Aldo sévère.

– Je ne mentais qu’à peine. J’ai longtemps ignoré où il était au juste. C’est grand, l’Amérique du Sud et, en fait, c’est ce matin seulement que j’ai pu le situer. Maintenant tout est bien… et d’ailleurs nous allons nous marier…

Toujours cette impression de récitation. Caroline débitait ses mots avec une sorte d’indifférence sans montrer la moindre joie à l’approche d’un événement important dans la vie d’une femme. Mme de Sommières, qui l’observait avec attention, entra dans la comédie :

– Voilà au moins une heureuse nouvelle ! Et qui nous rassure puisque vous allez retrouver un protecteur naturel, ajouta-t-elle, les yeux sur Aldo, avec une nuance interrogative à laquelle il répondit par un haussement d’épaules. Et je suppose que vous l’aimez ?


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