412 000 произведений, 108 200 авторов.

Электронная библиотека книг » Жюльетта Бенцони » Les Larmes De Marie-Antoinette » Текст книги (страница 4)
Les Larmes De Marie-Antoinette
  • Текст добавлен: 15 октября 2016, 01:13

Текст книги "Les Larmes De Marie-Antoinette"


Автор книги: Жюльетта Бенцони



сообщить о нарушении

Текущая страница: 4 (всего у книги 23 страниц)

– C’est la faute de ma voiture. Je revenais de Bruxelles où j’étais allé voir un confrère quand elle m’a laissé en panne à Beauvais. Le temps de faire venir une pièce de Paris et j’avais raté ton vernissage. Remarque, après ce qui s’est passé, je regrette sincèrement de l’avoir manqué !

– Est-ce que tu deviendrais sanguinaire en vieillissant ? Si c’est le cas tu n’auras loupé que le prologue : il y a eu un autre meurtre cet après-midi !

– Quoi ? s’écrièrent en chœur la marquise et Plan-Crépin jusque-là tout au plaisir d’accueillir le colonel Karloff.

– Eh oui ! Un jardinier cette fois, mais on pense que c’était une erreur…

Quand il eut achevé son récit, les yeux jaunes de Marie-Angéline brillaient tels des louis d’or :

– Passionnant ! C’est absolument passionnant ! Je sens que nous allons vivre des heures exaltantes !

– Je ne crois pas que vous aurez beaucoup l’occasion de les partager, soupira Aldo. Le cher commissaire désire – je ferais mieux de dire exige ! – que j’habite Versailles le temps de l’enquête. Je suis désolé, Tante Amélie, mais je vais transporter mes pénates au Trianon Palace…

– Ça c’est une idée ! exulta Karloff. Je vous ai dit tout à l’heure que je travaillais beaucoup avec l’hôtel. Ainsi je serai plus facilement à votre disposition…

– À condition que vous me laissiez payer mes courses…

Aldo eut tout à coup conscience d’un de ces silences accompagnant en général les grandes catastrophes. De fait, Plan-Crépin semblait foudroyée cependant que la marquise observait le phénomène avec amusement. Quand la vieille fille poussa une plainte douloureuse :

– Oh non ! Vous n’allez pas nous faire cela ?

Gentiment, Aldo s’approcha d’elle et lui prit la main :

– Il ne s’agit pas d’aller à l’autre bout du monde, Angelina ! En outre, vous allez pratiquement chaque jour à Trianon où vous avez encore à faire…

– … et puis, renchérit Adalbert, je pourrai vous emmener aussi souvent que vous le voudrez : ma voiture marche mieux que jamais et vous irez plus vite qu’avec…

– … mon antique carrosse ? Ayez donc le courage de vos opinions, Adalbert ! enchaîna Mme de Sommières. Quant à vous, Plan-Crépin, remettez-vous, bon sang ! Ne dirait-on pas que le ciel vient de vous tomber sur la tête ?

– Ça y ressemble ! fît celle-ci en reniflant dans son mouchoir.

– Mais c’est qu’elle est capable de se mettre à pleurer ! Allons, Plan-Crépin, un peu de nerf ! Oubliez-vous que sans vos ancêtres il eût manqué quelque chose d’essentiel aux croisades ! Rappelez-moi donc votre devise !

– Dieu garde et sus à l’ennemi !

– Eh bien, voilà ! Mettez-la en pratique et pour commencer descendez à la loge téléphoner !

Rue Alfred de Vigny, l’invention de Graham Bell n’avait en effet droit de cité que chez le concierge, la marquise n’ayant jamais supporté qu’on pût la sonner comme un simple domestique.

– À qui ?

– Au Trianon Palace, évidemment ! Je suis certaine que le colonel peut vous en donner le numéro ?

– Le 7 à Versailles ! Mais je peux en rentrant retenir pour Morosini.

– Merci. Ce ne sera pas suffisant ! Plan-Crépin, allez donc vous entretenir d’une « suite » pour nous !

– Nous ?… Nous voulons aussi aller à Versailles ? souffla Marie-Angéline à demi étranglée d’émotion mais pas au point d’oublier son habitude de ne parler à sa patronne et cousine qu’en employant le pluriel de majesté.

– Et pourquoi pas ? Nous avons déjà fréquenté pas mal d’hôtels à travers le monde et on ne pense jamais à celui-là. Sans doute parce qu’il est trop près. C’est une erreur puisqu’il se situe dans le parc même du château à deux pas des Trianons… que je reverrai avec émotion !

– Je croyais, plaisanta l’archéologue, que vous n’aimiez pas Marie-Antoinette ?

– C’est encore vrai. Je lui préfère son époux, si humain. Oh, je m’incline… très bas devant la Reine martyre mais la bergère enrubannée du Hameau m’a toujours prodigieusement porté sur les nerfs. Cette « tête à vent » comme disait sa mère n’a fait qu’accumuler les sottises jusqu’à ce qu’il soit trop tard ! Cela dit, peut-on vous garder à dîner, messieurs ?

Le colonel déclina l’invitation : sa femme devait l’attendre et elle se tourmentait facilement. Il prit congé aussitôt. Adalbert, lui, resta d’autant plus volontiers que s’il possédait la perle des serviteurs en Théobald, son indispensable « Maître Jacques », il appréciait vivement le talent d’Émilie, la cuisinière de la marquise. En outre, lui et Aldo ne s’étaient pas vus depuis des mois. Ils avaient donc énormément à se dire.

Quand Marie-Angéline revint de son expédition téléphonique, elle rayonnait positivement :

– Tout est arrangé ! s’écria-t-elle. Nous sommes attendus demain et, bien qu’il y ait pas mal de monde à cause de l’exposition, nous aurons ce que nous voulons. Je vais m’occuper des valises ce soir même. Dépêchons-nous de manger !

Les autres étant déjà à table, elle se rua sur ses asperges sauce mousseline comme si sa vie en dépendait !

– Seigneur, Plan-Crépin, un peu de calme ! Vous ne seriez pas plus excitée si nous devions prendre un paquebot ou l’Orient-Express ! Nous n’allons qu’à Versailles !

– Qu’à Versailles ? s’étrangla la demoiselle. Mais c’est en ce moment le centre du monde ! Il l’a toujours été pour moi, d’ailleurs, mais, en plus il y a ce mystère ! C’est fantastique !

– À propos de Versailles, tu connais paraît-il une certaine lady Mendl ? demanda Aldo à son ami.

– Tout Paris la connaît. Ton copain Vauxbrun aussi. Il en serait certainement tombé amoureux si elle était plus jeune. Je l’ai rencontrée à plusieurs reprises chez des amis communs. Elle ne s’intéresse pas à l’Égypte sauf pour des petits séjours au Mena House de Gizeh ou à l’Old Cataract d’Assouan mais c’est une femme remarquable, cultivée, passionnée de beauté. Elle adore Versailles…

– Elle est anglaise bien entendu ?

– Oui et non. Elle est née américaine – Elsie de Wolfe – mais d’origine anglaise et très tôt elle s’est prise d’une véritable passion pour la France en général et Versailles en particulier… Elle devait avoir vingt ans quand elle a acheté la villa Trianon avec deux amies, Miss Morgan et Miss Marbury : la première milliardaire et la seconde imprésario de théâtre. Elsie était la moins fortunée des trois mais, comme elle a un goût du tonnerre, elle est devenue la première décoratrice d’intérieur au monde et a fait fortune. Et puis elle a rencontré sir Charles Mendl, conseiller à l’ambassade de Grande-Bretagne à Paris et ils se sont mariés un peu plus tard – mariage blanc a-t-on dit – et à présent elle est veuve. Voilà ! Il a lieu où, ce dîner ? À la villa Trianon j’imagine car si je ne me trompe elle n’habite avenue d’Iéna que l’hiver ?

– Parfait ! Je compte donc sur toi pour m’emmener. Si toutefois ton bolide consent à se comporter convenablement !

Le déménagement du lendemain ayant pris pas mal de temps, Aldo et Adalbert accusaient un certain retard quand l’Amilcar rouge et noire de l’archéologue les déposa devant le perron de la villa Trianon. Tout de suite l’atmosphère leur parut différente de ce qu’elle aurait dû être selon Vidal-Pellicorne, qui durant le trajet avait vanté le faste – le mot n’était pas trop fort ! – avec lequel Elsie Mendl aimait à recevoir ses invités, même s’ils étaient peu nombreux. Selon lui la maison serait illuminée de bas en haut et la gaieté des salons déborderait jusque sous les arbres du parc. Or, seul le rez-de-chaussée était éclairé, le bruit des conversations filtrant par les portes-fenêtres ouvertes restait discret et, surtout, aucun rire ne s’y mêlait.

– Nous sommes les derniers, Higgins ? demanda Adalbert à l’impeccable « butler » qui les accueillait au seuil du vestibule.

– Oui, monsieur. Tout le monde est là.

Une dizaine de personnes, en effet, occupaient un salon bleu et or où d’admirables fauteuils Régence réalisaient un ensemble parfait avec de très beaux meubles anciens appartenant tous au XVIIIe siècle français. On buvait des cocktails en causant à voix contenue comme s’il y avait un malade à la maison. Les smokings des hommes contrastaient peu avec les robes de « dîner » des femmes qui arboraient des couleurs sombres avec, tout de même, quelques très beaux bijoux.

La maîtresse de maison, qui avait opté pour du velours noir {3}, sous un déluge de perles, vint au devant des retardataires, appuyant sur une canne une démarche devenue hésitante. Plutôt petite, mince et fine, lady Mendl à qui il était difficile de donner un âge – en fait elle avait plus de soixante ans ! – attirait toujours le regard par ses magnifiques yeux noirs et une chevelure argentée qui faisait sa fierté et qu’elle avait renoncé, en vieillissant, à teindre en bleu, vert ou rouge selon sa fantaisie.

– J’espérais vous recevoir dans une atmosphère plus heureuse, dit-elle en leur offrant sa main qu’ils baisèrent l’un après l’autre, mais nous sommes en pleine catastrophe. Cela ne vous concerne pas, cher Adalbert, puisque vous n’appartenez pas à notre comité mais je vous sais de bon conseil et très proche du prince Morosini…

– Qui n’en fait pas partie non plus, rectifia Aldo en souriant…

– Les joyaux prêtés vous y ont inscrit d’office et nous avons plus que jamais besoin d’aide. Vous connaissez mes invités, je pense ?

Pour les Crawford, mari et femme, Gilles Vauxbrun, Mme de La Begassière, le général de Vernois et sa femme, cela ne faisait aucun doute, mais on fit connaissance des autres : le comte Olivier de Malden appartenant au quai d’Orsay, son épouse et un vieil archiviste de grand renom, le professeur Aristide Ponant-Saint-Germain, qui avait l’air de somnoler enfoui dans une bergère. Il fallut répéter trois fois les noms des nouveaux venus pour qu’il les salue d’une grimace avant de se rendormir.

Les présentations terminées, Aldo prit le siège que lui offrait son hôtesse et demanda :

– Vous parliez à l’instant d’une catastrophe, lady Elsie. J’espère qu’il ne s’agit pas encore…

– Si. Il y a eu un nouveau meurtre. Au Hameau cette fois et l’on a retrouvé le corps d’un fontainier.

– Poignardé, lui aussi ?

– À travers un masque noir.

– Le commissaire Lemercier va pouvoir les collectionner. Vous a-t-il laissé voir l’inscription de l’intérieur ?

– Oui. La même que pour les autres avec cette adjonction : « Cette fois, pas d’erreur ».

– Et l’on sait son nom ?

Ce fut Crawford qui lui répondit après avoir consulté un calepin tiré de sa poche :

– Harel, Ferdinand Harel. L’analogie avec le nom du précédent : Félicien Hanel, est flagrante et je dirais que physiquement les deux hommes offrent une certaine ressemblance : la taille, le dos un peu voûté, les cheveux blonds…

– Et ces gens-là seraient des ennemis de la Reine ? Comment le meurtrier l’entend-il ? Des gens qui la détestent et le font savoir par leurs actes ou leurs écrits – je pense au vieil archiviste ! – ou qui, n’importe comment, attaquent sa mémoire. Ou bien des…

Un étrange phénomène lui coupa la parole : cela tenait du croassement et du sac de noix dévalant un escalier. On se tourna vers la source de ce bruit bizarre : c’était le professeur qui, bien réveillé, ricanait en faisant claquer ses dentiers. Il faillit s’étrangler, vira à l’écarlate, toussa, puis, après avoir avalé la coupe de champagne que son hôtesse lui mit dans la main, reprit d’une voix enrouée :

– L’Histoire, messieurs !… l’Histoire seule peut vous apporter la réponse. Encore faut-il la connaître ! Vous vous attachez aux beaux temps de Versailles et des Trianons, les falbalas, les joyaux, les fêtes mais vous refusez les heures noires ! Vous battez le rappel des grands noms en ignorant les petits…

Une quinte de toux lui coupa la parole. Il la fit passer avec une goulée de vin pétillant, renifla et reprit :

– Les petits, disais-je ! Ceux des vipères qui rampaient dans la boue des prisons ! Tison… Harel, ça ne vous dit rien ?

– Mon Dieu non ! dit Vauxbrun. Ce sont, comme vous le dites, professeur, des noms bien ordinaires ! La seule Harel qui, pour moi, ait marqué l’Histoire est cette Normande qui a inventé le camembert !

La plaisanterie ne détendit qu’à peine l’atmosphère. Crawford tout à coup sembla soucieux :

– Je crois comprendre : les Tison étaient ce ménage d’espions censés servir, au Temple, la famille royale et ne lui ont pas ménagé les avanies, Quant aux Harel…

Ce fut Adalbert qui prit la suite :

– Un bas policier marié à une mégère, n’est-ce pas ? C’est elle qui, à la Conciergerie, a fait échouer le complot de l’Œillet au moment même où la Reine allait quitter sa prison ?

La surprise remonta les sourcils broussailleux du professeur de quelques centimètres :

– C’est exact ! approuva-t-il.

– Bravo ! fit Morosini. Moi qui croyais que tu n’avais jamais rencontré d’autres reines que Néfertiti, Néfertari, Hatshepsout ou Cléopâtre ?…

– Je suis français et j’ai pris le temps de m’intéresser à l’histoire de mon pays. Surtout quand les choses allaient mal… Monsieur de Malden, ajouta-t-il en regardant le diplomate, vous descendez, n’est-ce pas, d’un des trois gardes du corps qui escortaient la famille royale lors de ce malheureux voyage à Varennes ?

– Effectivement. Il suivait la berline à cheval afin de protéger les arrières. Cela lui a coûté la vie par la suite…

– C’est ce qui a réveillé mes souvenirs de lecture…

– Mais enfin, gémit Mme de La Begassière, ces malheureux sont bien innocents et ce n’est pas leur faute si leurs ancêtres – en admettant qu’ils le soient – se sont mal conduits ?

– Pour celui qui les tue seule compte l’hérédité, le nom. Ils portent le poids des péchés de leurs pères. « Ils ont mangé des raisins verts et les dents de leurs enfants en ont été agacées… », cita Aldo avec un rien de solennité.

– Amen, mon révérend ! ironisa Adalbert. Quelqu’un parmi nous saurait-il s’il y a dans les alentours d’autres gens portant des noms dangereux ?

– On pourrait déjà consulter l’annuaire du téléphone, proposa quelqu’un.

Le rire du professeur prit un degré de grincement :

– À condition de connaître ceux qui sont importants et je n’ai pas l’impression que ce soit le cas de la majorité, ce soir. Même si vous étiez des puits de science, savez-vous par exemple combien de gens portent le nom de Simon ? Hein ?… Simon ! Un nom largement répandu ! Comment trouver celui dans les veines duquel coule le sang de l’affreux savetier du Temple, « l’éducateur » du dauphin selon le Comité de salut public ? Et rien ne dit qu’il soit à Versailles. Alors : « Tuez les tous et Dieu reconnaîtra les siens » ?

– Il a raison, dit Aldo qui venait d’allumer une cigarette et en tirait une bouffée méditative… Notre assassin ne va pas s’offrir un massacre…

– Et il n’en fera rien, jeune homme ! assura le vieil homme. Soyez certain qu’il connaît son sujet. Il a dû y penser longtemps et ne frappe qu’à bon escient, ajouta-t-il en levant un doigt vers le plafond azuré.

L’entrée d’Higgins annonçant que Milady était servie fit lever tout le monde avec une satisfaction évidente. On se mit à table et l’on s’apprêtait à déguster le foie gras en brioche quand on entendit sonner à la grille.

– C’est peut-être notre ami Polignac, fit lady Mendl. Je lui ai presque arraché la promesse de passer.

Du coup les couverts retombèrent avec un bel ensemble mais ce fut Lemercier que le maître d’hôtel introduisit l’instant suivant. L’hôtesse se leva et trouva un sourire :

– Vous vous êtes décidé à accepter mon invitation, commissaire ? Un couvert, Higgins !

Le visage sombre du policier ne s’éclaira qu’à peine :

– Je vous remercie, madame, mais je ne fais que passer. Comme je savais que les Versaillais de votre comité étaient réunis chez vous, il m’est apparu normal de vous faire part d’un fait nouveau qui est intervenu il y a une heure…

– Encore un cadavre ? s’inquiéta le général de Vernois.

– Non : ceci !

Et, tirant de sa poche un sachet de papier, il en fit glisser sur la blancheur de la nappe damassée quelque chose dont les bougies du surtout fleuri arrachèrent des éclairs en même temps qu’un « oh » de stupéfaction aux convives : la larme de diamants dérobée à Trianon.

On se leva pour mieux voir mais déjà Lemercier avait escamoté le corps du délit :

– Ce n’est pas tout, annonça-t-il. Un message l’accompagnait. Non signé comme il se doit et écrit en majuscules : notre voleur se plaint – il a tous les culots – d’avoir été victime d’une illusion. Le bijou étant faux il nous le rend… en exigeant qu’il soit remplacé par le vrai !

– C’est insensé ! s’écria Morosini. Où veut-il que nous le prenions puisqu’en l’exposant la propriétaire espérait justement le faire sortir de sa cachette.

– Oh ! Il a parfaitement compris. D’autant mieux même qu’il déclare posséder l’autre boucle d’oreille. Il est donc persuadé que la demoiselle a toujours la vraie et n’a usé de ce subterfuge que pour compléter la paire. Il lui donne trois jours pour lui faire parvenir ce qu’il veut dans des conditions qu’il lui fera connaître en temps voulu…

– Je ne vois pas comment elle pourrait faire si elle est toujours en Italie ? émit Vauxbrun.

La cuirasse de certitudes du commissaire devait en avoir pris un coup car il se passa sur les yeux une main que le regard d’Aldo décréta légèrement tremblante. En même temps il lâchait :

– C’est bien ça le chiendent ! J’ai envoyé chez elle, rue du Plateau Saint-Antoine et il n’y a aucun signe de vie. La maison est un peu isolée mais une voisine, interrogée, a dit que, à son avis, elle n’était pas près de rentrer…

– D’où le sort-elle ? ne put s’empêcher de demander doucement Aldo, si doucement que Lemercier ne s’aperçut pas que la question venait de lui. Il haussa les épaules :

– Son intime conviction. Autrement dit c’est sans intérêt… Mesdames, messieurs, vous en savez autant que moi à présent. À vous de voir ce que vous devez faire mais je ne saurais trop vous conseiller d’en finir avec votre foutue exposition…

Il allait sortir. Olivier de Malden le rattrapa par sa manche :

– Un instant s’il vous plaît, monsieur le commissaire ! Que se passera-t-il si, comme tout le laisse supposer, l’assassin n’est pas en possession de la « larme » dans les trois jours ?

– Je ne sais pas ! Il dit seulement que nous aurons les meilleures raisons de le regretter !

Et « Dur-à-cuire » sortit se contentant de saluer avec un geste désabusé qui en disait long sur son état d’esprit.




CHAPITRE III

UNE NUIT AGITÉE

Dans la petite voiture d’Adalbert, décapotée et marchant à une allure sage afin de pouvoir respirer l’odeur d’arbres et d’herbe coupée de cette belle nuit de mai, le chauffeur et son passager gardaient le silence, réfléchissant chacun dans son coin. Ce ne fut que quand l’entrée éclairée du Trianon Palace fut en vue qu’Aldo demanda :

– Tu connais bien Versailles, toi ?

– C’est selon. Tu parles de quoi : le château ou la ville ?

– La ville et ses abords. Par exemple, tu ne saurais pas où se trouve la rue du Plateau Saint-Antoine ?

Au lieu de répondre Adalbert s’arrêta sur le bas-côté de la route et se tourna vers son ami :

– Non, mais je vois où tu veux en venir. C’est la rue qu’habite l’Arlésienne ?

– La fille dont on parle tout le temps et qu’on ne voit jamais. Je ne sais pas pourquoi mais j’aimerais voir à quoi ressemble sa maison…

L’archéologue se mit à rire :

– Les grands esprits se rencontrent : c’est exactement ce que je pensais. Les habitations vides nous ont toujours été très instructives. Mais comme je ne sais pas où c’est, il faut se procurer un plan. Et à cette heure-ci… À moins d’en demander un au portier de nuit de l’hôtel mais qui pourrait peut-être trouver bizarre… on n’est pas à Paris ici et ce palace bon chic bon genre n’est certainement pas une couveuse pour aventuriers. En outre, il est une heure du matin… on pourrait peut-être remettre à demain ?

– Autrement dit : tu as envie d’aller te coucher ?

– Toi, tu es rendu mais entre mon lit et moi, il y a dix-sept bons kilomètres…

– Adalbert, mon ami, tu vieillis ! Eh bien, rentre, je me débrouillerai sans toi. Il se trouve que Karloff habite cette rue-là…

Vidal-Pellicorne jeta la cigarette qu’il venait d’allumer et redémarra :

– Tu ne pouvais pas le dire plus tôt ? Demande à ton portier qu’il t’explique comment on va chez lui, sous le prétexte que tu as quelque chose d’urgent à lui dire…

Quelques minutes plus tard, la bruyante voiture reprenait sa course. Le chemin était assez simple : en quittant le Palace, il fallait tourner à gauche pour emprunter le grand boulevard du Roi et filer tout droit jusqu’à ce que l’on bute dans l’église Saint-Antoine-de-Padoue, la rue en question ouvrant à l’angle droit sur un côté.

Ce devait être habituellement un quartier calme mais à cette heure tardive c’était franchement désert et d’ailleurs mal éclairé dès l’instant où l’on s’éloignait de l’église. Au ralenti, on s’engagea dans la rue bordée de maisons modestes avec de petits jardins. Trois ou quatre semblaient plus anciennes, avec des traces de style rappelant – d’assez loin tout de même ! – le temps des rois. L’une d’elles était celle où demeuraient Karloff et sa femme. Les volets en étaient soigneusement clos et les habitants devaient dormir à poings fermés. Aldo pensa avec un sourire intérieur que l’ancien colonel des cosaques devait se trouver à l’étroit là-dedans. C’était sûrement trop tranquille pour lui et il lui arrivait peut-être de regretter Saint-Ouen-les-Puces où il avait, pas bien loin, les rues du Paris nocturne avec ses cabarets, ses fêtards et ses filles de joie qui apportaient un peu de piment dans sa vie…

On avait dépassé la maison de quelques dizaines de mètres quand Adalbert coupa son moteur devant une grille encastrée entre deux piliers supportant des vestiges de sculpture. Au-delà, au milieu d’un jardin relativement vaste ombragé de grands arbres, il y avait un pavillon aux allures d’ancien rendez-vous de chasse. C’était un bâtiment sans étage, ouvrant de plain-pied par de hautes fenêtres sur un degré de trois marches. La nuit ne permettait pas de distinguer les détails mais, pour les yeux aigus des deux observateurs, l’ensemble donnait une impression, sinon d’abandon, du moins de manque d’entretien. De l’herbe poussait entre les marches et le jardin devait contenir plus d’herbes folles que de plantes civilisées. Même si un rosier aux fleurs claires grimpait à l’assaut des balustres du toit en terrasse, même si l’odeur délicieuse d’un immense tilleul embaumait la nuit.

– J’ai idée que c’est ici, souffla Adalbert. Ne me demande pas pourquoi mais cette maison pourrait être de celles qui ont abrité une famille susceptible de posséder un joyau ancien…

– Je serais volontiers de ton avis si elle était inhabitée. Mais il y a quelqu’un puisqu’il y a une pièce éclairée.

Effectivement, l’une des portes-fenêtres, entrouverte, laissait glisser un pinceau de lumière jaune sur les trois marches d’accès.

– La demoiselle est peut-être rentrée ?… J’ai envie d’aller voir !

– Tu auras bonne mine si tu te trouves en face d’un type hargneux fumant sa dernière pipe de la journée en faisant des mots croisés…

Mais le vieux démon de l’aventure était en train de reprendre possession d’Aldo. S’extrayant de la voiture, il alla examiner le mur d’enceinte, pas très élevé d’ailleurs et dont l’escalade ne lui causerait guère de problèmes. Après avoir d’un coup d’œil choisi ses prises, dont la plus intéressante était le lierre du sommet, il s’élança et, en cinq secondes, se retrouva assis sur le faîte au milieu du feuillage dru. Le temps d’une respiration et il avait disparu. Un léger bruit signala son atterrissage à Adalbert qui, ronchonnant contre les pères de famille qui se prennent pour Arsène Lupin, s’était extirpé à son tour pour s’approcher de la grille. Il vit Aldo marchant aussi souplement qu’un chat traverser un espace herbu délimité par deux pots en fonte pleins de géraniums et, se redressant, s’inscrire enfin dans le ruban éclairé et là se figer visiblement surpris de ce qu’il voyait.

Cessant de lutter entre la curiosité et l’ennui que lui causait une escalade en smoking et souliers vernis, Adalbert s’attaqua bravement au mur et en peu d’instants il eut rejoint son ami. Ce qu’il vit lui arracha un « oh ! » silencieux : c’était un spectacle de désolation absolue.

Assise sur un tabouret de piano le dos tourné à l’instrument, une jeune fille pleurait sans bruit au milieu d’un salon ravagé. Un salon qui dans son état primitif devait être joli avec ses murs tendus de damas d’un rouge passé, son trumeau de cheminée représentant une tête de berger telle qu’on les concevait jadis à Trianon, son lustre et ses girandoles à cristaux ternis par une légère couche de poussière mais qu’un ouragan semblait avoir visités. À l’exception des deux déjà cités, aucun meuble n’était debout ; les tiroirs retournés gisaient à terre, les coussins des deux bergères, des trois fauteuils et du canapé Louis XVI éventrés lâchaient leur laine parmi de multiples objets, portraits et tableaux décrochés des murs. Et la jeune fille, les mains nouées entre les genoux, posait sur ce spectacle un regard vert désolé dont les larmes coulaient sans interruption sans qu’elle fît rien pour les essuyer. Le tailleur qu’elle portait, assorti à une petite cloche de feutre, au sac, aux gants et aux souliers s’accordait avec la valise : elle revenait de voyage et les joies du retour s’étalaient sous leurs yeux.

– On tombe pile ! chuchota Adalbert. C’est sûre-nient celle que nous cherchons et on dirait qu’Attila est passé par là !

– On va s’en assurer et voir ce qu’on peut faire.

Après s’être épousseté machinalement, Aldo frappa à la vitre de la porte-fenêtre et s’avança vers la victime des vandales :

– Veuillez me pardonner ! Vous êtes bien mademoiselle Autié ?

Il avait parlé doucement, cependant elle sursauta, tournant vers les deux hommes un visage – absolument ravissant ! – et des yeux brillants de colère :

– Qui êtes-vous ?… Que faites-vous chez moi ? Vous venez achever votre ouvrage ?

En parlant, elle arrachait d’un geste rageur son chapeau révélant des cheveux de la même couleur de miel clair que sa peau. Debout elle paraissait grande, avec de longues jambes et un corps à la fois fin et nerveux. Sa beauté était telle qu’elle suffoqua ses visiteurs pendant trois ou quatre secondes. Adalbert se reprit le premier :

– Grand Dieu, non ! Nous sommes des gens de goût et pas portés sur le vandalisme. Simplement… nous pensions vous aider !

– À quoi faire ? Le ménage ? Et d’abord, comment êtes-vous entrés ?

– Le mur, fit Aldo en désignant le vernis noir griffé de ses chaussures. J’avoue que notre position n’est guère orthodoxe et que vous avez toutes raisons de vous méfier mais je vous donne ma parole de gentilhomme que nous sommes animés des meilleures intentions…

– Gentilhomme ? D’aventures je suppose ?

– J’en ai couru quelques-unes mais je ne crois pas avoir droit à ce titre. Je me nomme Aldo Morosini, Vénitien, expert en joyaux et prince par-dessus le marché. Quant à mon camarade…

Il n’eut pas le temps d’en dire davantage. La demoiselle se baissant rapidement, ramassait une statuette de bronze qui traînait au pied du piano dans l’intention évidente de s’en faire une arme…

– Expert en joyaux, hein ? Et vous osez me le dire en face… Sortez !

– Je ne vois pas pourquoi je m’en cacherais. Mais je tenais à vous faire comprendre…

– Rien ! Sortez ! Sortez immédiatement ou j’appelle la police, ajouta-t-elle en relevant de sa main libre un téléphone qu’elle posa au jugé sur l’instrument.

– Ça, fit calmement Adalbert, c’est une fameuse bonne idée parce que, justement, elle vous cherche la police ! N’oubliez pas de demander le commissaire Lemercier ! Vous verrez, c’est un homme exquis !

Un peu désarçonnée, Caroline Autié baissa sa garde :

– Ah oui ? Si vous êtes ce que je pense, vous ne devez pas l’apprécier beaucoup en effet ! Bien entendu vous êtes dans les bijoux vous aussi ?

Adalbert lui offrit un sourire angélique :

– De temps à autre mais ce n’est pas habituel. Je donne dans plus imposant. Pyramides, mastabas et sarcophages, par exemple. En un mot, mademoiselle, je suis égyptologue…

– Vraiment ? Et qu’est-ce qu’un égyptologue fait chez moi à deux heures du matin ? Au fait, vous vous appelez comment ?

– Adalbert Vidal-Pellicorne, pour vous servir. Dois-je ajouter mes décorations et titres universitaires ?

– Non, je suis certaine que vous avez une imagination débordante…

– Mais vous guère de suite dans les idées. Puis-je vous rappeler que vous souhaitiez appeler la police ?

Agacé, Aldo s’empara de l’appareil et demanda le commissariat de Versailles à l’opératrice légèrement ensommeillée qui lui répondit. Elle n’en fit pas moins diligence et une minute plus tard, il obtenait le poste, mais pas le vieux « Dur-à-cuire » qui devait tout de même sacrifier à la ridicule habitude humaine d’aller au lit de temps en temps.

– Veuillez vous charger d’un message pour lui, s’il vous plaît. Dites-lui que Mlle Autié est de retour… De la part du prince Morosini : M-o-r-o-s-i-n-i !… C’est ça ! Bonne nuit…

Son petit coup d’audace avait quelque peu calmé la jeune furie. Son regard vert allait d’Aldo à Adalbert comme si elle cherchait à évaluer quel degré de crédibilité elle devait leur accorder. Leur allure, leur élégance – certaine en dépit des traces laissées par l’escalade du mur ! – lui avaient fait penser un instant à ces cambrioleurs mondains que Maurice Leblanc avait mis si fort à la mode car elle était elle-même grande lectrice des aventures d’Arsène Lupin ! – mais l’étrange message laissé par cet homme qui se disait prince lui brouillait les idées. D’autant plus qu’elle se sentait très lasse : la longueur du voyage d’abord puis cette horrible surprise en revenant chez elle… Sans un mot elle traversa la pièce encombrée et disparut derrière la porte de la cuisine pour se passer de l’eau fraîche sur la figure, puis s’en versa un verre avec lequel elle alla rejoindre les intrus qui, entretemps, avaient remis sur pied quelques meubles dont une bergère au coussin lacéré que lui avança Adalbert.

– Pourquoi ce commissaire devrait-il venir ici ? demanda-t-elle d’une voix lasse.

– Mais en premier lieu pour constater ce massacre, répondit Aldo. J’espère que vous avez l’intention de porter plainte ?

– Naturellement mais…

– Et vous ne savez pas encore jusqu’à quel point vous avez été dépouillée. À ceci s’ajoute la disparition de la boucle d’oreille que vous aviez confiée à Chaumet et qui a été enlevée de Trianon où il l’avait exposée avec les autres joyaux de Marie-Antoinette…


    Ваша оценка произведения:

Популярные книги за неделю