Текст книги "Les Larmes De Marie-Antoinette"
Автор книги: Жюльетта Бенцони
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– Et personne n’était encore descendu à cette heure ?
– Non. Monsieur n’utilise les pièces du rez-de-chaussée que lorsqu’il reçoit. Le reste du temps il vit au premier et nous on a l’escalier de service qui est moins beau mais plus commode.
– Mais qui a pu faire une chose pareille ? demanda Lucien pris lui aussi par l’histoire. Vous êtes combien là-dedans ?
– Quatre : moi, la cuisinière, la bonne et le chauffeur. Bon, je te laisse ! Il faut que je téléphone à Madame la comtesse, la nièce de ce pauvre Monsieur…
– Et à la police peut-être ? hasarda Lucien.
– C’est à Madame la comtesse de décider ! C’est pas mes affaires !
Il s’élançait pour rentrer dans la maison quand Lucien cria :
– On l’emmène où ?
– À la clinique de son ami le Dr Garcin, rue du Maréchal Joffre…
Un peu secoué tout de même, bien qu’il n’eût jamais vu le vieux monsieur, Lucien rejoignit sa voiture et sa patronne à laquelle il s’efforça de faire un compte rendu le plus fidèle possible. Elle eut un haut-le-corps, pâlit sous la poudre mais ne fit aucun commentaire sinon :
– Nous rentrons, Lucien ! Il faut prévenir nos messieurs !
Très calme en apparence, Tante Amélie n’en était pas moins saisie d’effroi. Il ne faisait aucun doute pour elle que l’on venait de tenter – et peut-être de réussir ? – d’assassiner le marquis et cela simplement parce qu’il voulait mettre Plan-Crépin à l’abri d’un danger…
Tout le monde était à l’hôtel quand elle y arriva et, rien qu’à la voir pâle et tendue, Aldo comprit qu’il se passait quelque chose. Elle raconta ce qu’elle avait vu et entendu, ajoutant : « Je crois que vous ne devriez plus chercher bien loin la main mystérieuse qui décime Versailles. »
– Ce vieux fou de professeur ? Sûrement pas, fit Adalbert avec un haussement d’épaules. Qu’il soit teigneux, désagréable et entièrement hypnotisé par la Reine, c’est entendu, mais je ne le crois pas capable de monter un truc pareil…
– Ce n’est pas une piste à dédaigner, corrigea Aldo mais, pour le moment, on va à la clinique savoir où en est M. des Aubiers. On prendra l’adresse exacte à la réception…
Pour une fois, Marie-Angéline ne demanda pas à les accompagner. Assise sur une chaise basse dans un coin du salon elle pleurait toutes les larmes de son corps… La pauvre fille, qui avait été si fière d’appartenir à un comité prestigieux, d’œuvrer pour Versailles, toujours considéré par elle comme la merveille absolue, supportait mal le flot de sanies et de sang où menaçait de sombrer sa belle histoire. Mme de Sommières l’observa quelques instants sans rien dire puis hocha la tête et vint poser une main apaisante sur l’épaule maigre qu’elle serra :
– Voulez-vous que nous rentrions à la maison, Marie-Angéline ? Je crains que tout ceci ne soit un peu trop pour vous…
Relevant la tête, celle-ci la considéra avec stupeur :
– Vous m’avez appelée Marie-Ang…
– Pourquoi pas ? Vous venez bien d’oublier votre sacrée troisième personne de majesté ! Il y a des jours comme ça où l’on a envie de se dévergonder ! Sincèrement, voulez-vous rentrer ?
– Fuir devant l’ennemi ? s’écria celle-ci en se dressant sur ses pieds. Laisser Aldo avec un maître chanteur et le fantôme de Marie-Antoinette, ou son mandataire, dévaster Trianon ? Jamais ! Nous autres, Plan-Crépin, qui avons combattu…
– Aux croisades ! Je sais ! Tenez, allez donc chercher un bon bouquin et venez me faire un brin de lecture ! Ça vous calmera.
– Que choisirons-nous ?
– Mon Dieu, je ne sais pas… Ah si, tiens ! Vous avez certainement apporté un de vos chers Conan Doyle ? L’inusable flegme de votre ami Sherlock Holmes vous refera une santé ! À moi aussi d’ailleurs ! Et n’oubliez pas le champagne. Il est l’heure !
Un long moment plus tard, on commençait à gravir la lande de Baskerville dans un tilbury cahotant quand Aldo et Adalbert rentrèrent. Les nouvelles qu’ils apportaient n’étaient pas bonnes : le marquis venait de cesser de vivre sans avoir repris connaissance.
– Sa nièce était présente et nous avons pu nous entretenir quelques instants avec elle mais il ne faut pas en attendre grand-chose. Elle a peine à cacher sa satisfaction en face d’un bel héritage et refuse de porter plainte. Selon elle, l’escalier était trop bien ciré et elle a prévenu les gens de la clinique de son opposition formelle à l’apparition de la police dans ce qui est désormais « sa » maison ! Toujours selon elle, l’ambulancier avait dû boire plus que de raison – ce qui malheureusement n’était pas faux ! – et cette histoire de fil tendu est une inanité…
– Et la joyeuse bande de Ponant-Saint-Germain ?
– Une collection de vieillards légèrement timbrés qui se prennent au sérieux ! Ajoutons que si la nièce ne semble pas rouler sur l’or, elle a des relations et cousine avec le procureur général… Autrement dit, le pauvre marquis va être enterré en grande pompe et dans une sérénité totale excluant le raclement déplaisant des gros godillots des policiers. Sur ce, conclut Aldo, il est temps de nous habiller pour aller dîner chez lord Crawford !
– Au fait, remarqua Adalbert, je ne vois pas pourquoi il m’a invité : je n’ai jamais fait partie du Comité !
– Moi non plus, mais je m’y trouve par force puisque c’est à partir de demain que les bijoux doivent être remis. Quant à toi, je crois qu’il éprouve de la sympathie…
– C’est gentil de sa part, mais si tu n’y vois pas d’inconvénient, je n’irai pas. Tu vas me trouver une excuse !
– Pourquoi ne viendrais-tu pas ?
– Si le Comité y est, le professeur y sera ?
– Très certainement. Tu n’as pas envie de le revoir ?
– J’ai surtout envie de revoir son logis pendant qu’il n’y est pas. Aussi, pendant que vous festoierez, moi j’irai aux renseignements…
– Si c’est ça, je vais avec vous ! Je ferai le guet ! décida Plan-Crépin, revigorée…
Un toussotement discret ramena l’attention générale vers Mme de Sommières. Sa coupe à la main, elle promenait sur les autres un regard vert plus amusé qu’angoissé… quoique l’inquiétude y transparût tout de même.
– Je me demande, fit-elle, jusqu’à quel point vous êtes encore des gens fréquentables tous les trois ? Vous en avez pourtant déjà vu de toutes les couleurs mais au lieu de vous décourager, on dirait que cela vous stimule ?
– Et moi, fit Aldo en s’approchant d’elle pour l’embrasser, j’avais plutôt l’impression que cela vous amusait ?
– Quelquefois c’est vrai, mais pas toujours ! J’avoue que j’aimerais voir se terminer cette histoire : elle ne sent pas bon !
– Le crime ne sent jamais bon mais avons-nous le droit de le laisser détruire des innocents quand nous pouvons l’éviter ? Et puis nous avons Angelina, ajouta-t-il en souriant. Elle est si en conformité avec le Ciel qu’elle me donne souvent l’impression de mettre nos anges gardiens au chômage ! Pour ce qui vous concerne, Tante Amélie, ne donnez pas dans une sévérité hors de saison. Je pense qu’il y a en vous l’étoffe d’un chef de bande. Non ?
– Peut-être bien, après tout ?
Et elle se mit à rire…
Ce rire, Aldo l’emporta avec lui comme un viatique. En arrivant chez Crawford, il découvrit qu’il ne lui serait pas inutile.
Le couple habitait à la limite du parc du château et de Chèvreloup une maison ancienne qui avait été celle d’un capitaine des chasses royales. C’était auprès d’un étang une grande demeure aux murs épais, à l’architecture sobre, un rien sévère mais que rachetait un très beau jardin anglais qui était le domaine des roses et d’admirables pelouses veloutées. Et quand on pénétrait à l’intérieur on aurait pu se croire dans quelque Trianon oublié au fond des bois : tout y était aux couleurs de Marie-Antoinette. Le bleu, le gris et l’or y régnaient et si, de l’avis du maître lui-même, certains meubles n’étaient que des copies, d’autres avaient appartenu, sans aucun doute, au mobilier royal. La Reine elle-même était présente partout en bronze, sur toile, en marbre, en terre cuite, en albâtre et en argent. Seul un portrait de Léonora, splendide mais unique, rappelait qu’il existait une maîtresse de maison bien vivante.
Dès l’entrée, Aldo fut frappé par l’atmosphère particulière de la vaste pièce qui avait dû être jadis une salle commune. Il faisait doux, ce soir, et le crépuscule où s’allumait l’étoile du berger promettait une nuit claire. Pourtant, à l’exception d’une porte-fenêtre donnant sur la terrasse, les autres étaient fermées et l’on avait même tiré les grands rideaux de velours bleu France. En outre, on n’avait pas allumé l’électricité remplacée, comme chez Elsie Mendl l’autre soir, par des bouquets de longues bougies blanches allumées dans des candélabres à pampilles de cristal. Posées sur des tapis de soie, des potiches chinoises retenaient des brassées de lys blancs dont l’odeur emplissait l’espace et risquait même de devenir entêtante. Canapés, bergères et fauteuils offraient le confort de leurs coussins habillés de brocart gris et or ou de velours bleu. Enfin, au fond, une large baie était fermée par des rideaux. Deux serviteurs indiens enturbannés et vêtus de blanc s’occupaient des invités qui, bizarrement, se parlaient à voix contenue comme dans un sanctuaire ainsi que le constata Morosini à son arrivée. Bon dernier d’ailleurs : Lucien avait eu de la peine à faire démarrer son antique Panhard.
Introduit par Frédéric Baldwin, Aldo vit Crawford venir à lui, appuyé d’une main sur sa canne, et il se demanda une seconde s’il ne s’était pas trompé de siècle. L’Écossais avait troqué son habituel smoking pour un habit de velours noir à boutons de diamants sur lequel moussait un jabot de dentelles. Aldo fut tenté de faire remarquer qu’il avait changé son personnage contre celui de Cagliostro mais devant sa mine grave, voire compassée, il se contenta de serrer la main qu’on lui tendait.
– Merci d’être venu ! dit Crawford d’un ton pénétré. Votre présence va nous être précieuse !
Tandis qu’Aldo excusait Adalbert, il le conduisit à sa femme et l’arrivant pensa que les surprises continuaient : si son mari ressemblait à l’homme des « mystères » Léonora avait l’air d’une jeune fille dans une simple robe de mousseline blanche, haut ceinturée, avec un volant froncé autour du sage décolleté et des manches bouffantes resserrées à deux endroits par des bracelets de ruban bleu au-dessus du coude. Pas le moindre bijou. Quant à ses cheveux un ruban en retenait la masse, et elle n’était pas maquillée…
– Inattendu, n’est-ce pas ? murmura lady Mendl auprès de qui il choisit de s’asseoir après avoir salué les sept autres invités. Vous avez reconnu la robe, j’espère, à défaut du visage.
– Elle me donne une impression de déjà vu mais…
– Coiffez-la d’un chapeau de paille avec plumes d’autruche et d’un nœud de satin gris et vous aurez l’un des portraits de la Reine par Vigée-Lebrun : j’en ai une copie chez moi et vous avez dû la voir…
– Ah… en effet ! Mais pourquoi ?…
– Chut ! Vous allez le savoir. Observez les têtes que font les autres ! À l’exception du professeur toutefois mais il est déjà un peu parti et en outre il adore… Taisons-nous maintenant le maître va parler !
Au fond, sous son apparence digne, elle paraissait plutôt s’amuser. Mais c’était bien la seule !
Tapie plus qu’assise au fond d’une bergère, Mme de La Begassière semblait mal à l’aise. Le général avait sa mine des mauvais jours, ce qui inquiétait visiblement sa femme. Du côté des Malden, Olivier s’ennuyait avec distinction en buvant un verre de champagne et Clothilde tricotait son sautoir dont elle examinait les perles l’une après l’autre comme si sa vie ne dépendait.
– Encore un mot ! murmura Aldo avec un regard vers le bout du salon. On ne dîne pas ?
– Si, je pense… mais après !
Crawford, qui s’était écarté un instant pour dire quelques mots à son secrétaire, revint à ses invités, s’adossa à la cheminée et toussota pour s’éclaircir la voix :
– Mes chers amis – je pense que l’épreuve traversée en commun m’autorise à vous donner ce titre – nous sommes à la veille d’un épisode crucial dont j’espère qu’il ne sera pas douloureux : demain soir expire le délai qui nous a été donné par le fou meurtrier à qui nous avons affaire…
– Je ne le crois pas si fou que ça, laissa tomber Malden. Dès l’instant où il s’agit de se procurer des bijoux royaux non seulement sans bourse délier mais par tous les moyens…
– Sans doute, sans doute mais, je vous en prie, ne m’interrompez pas ! Demain soir donc, les diamants du prince Morosini et de M. Kledermann serviront de monnaie d’échange contre la vie d’une jeune fille que nous ne connaissons ni les uns ni les autres…
– Moi je la connais ! émit Aldo en levant un doigt mais Crawford l’ignora.
– … dont la situation de fortune est des plus modeste et qui, en apparence tout au moins, n’a rien à voir avec les tragiques événements de ces jours derniers…
– Qu’est-ce qu’il vous faut ! ricana Ponant-Saint-Germain. Elle descend de ce misérable Léonard en qui la Reine avait placé sa confiance et qui l’a trahie…
– Je sais, cher ami, je sais ! protesta Crawford qui commençait à perdre patience. Vous me l’avez déjà dit ! Il demeure que cette malheureuse ignore sans doute cette circonstance et ne doit rien comprendre à ce qui lui arrive…
– Allons donc ! Je…
– Assez ! hurla l’Écossais hors de lui. Je veux parler et je vous prie de ne plus m’interrompre ! C’est exaspérant !
Le silence reconquis, il poursuivit :
– Afin d’éclaircir cette histoire, l’idée m’est venue de tenter d’obtenir l’aide spirituelle dont nous avons un impérieux besoin et, pour ce faire, de nous adresser avec infiniment de respect à celle qui se trouve au centre de cette malheureuse affaire. – Sa voix s’enfla soudain pour atteindre un registre plus solennel : Avec votre accord, l’aide de Dieu et celle de lady Léonora mon épouse, qui est un excellent médium, nous allons essayer d’entrer en communication, sur le plan astral, avec la Reine !
Sans s’arrêter aux murmures de surprise des assistants il leva un bras et aussitôt les rideaux de velours bleu qui masquaient le fond du salon s’ouvrirent dévoilant une grande table ronde à pied unique entourée de chaises et couverte d’un tissu rouge sombre. Au centre un bougeoir d’argent portait une bougie allumée.
Crawford alla prendre sa femme par la main pour la mener vers le seul fauteuil, garni de coussins, pour l’y faire asseoir. Elle n’articula pas le moindre mot et chacun eut l’impression qu’elle commençait à entrer en transe. Les yeux mi-clos, les mains posées à plat sur la table, elle ne bougea plus…
– Je… je ne suis pas certaine de vouloir participer, bégaya Mme de La Begassière. Ce genre de… de chose me rend très nerveuse…
– Vous n’en serez que plus efficace, chère comtesse… et je vous demande infiniment pardon si je vous donne l’impression de vous avoir prise au piège mais si j’avais annoncé d’emblée une séance de spiritisme vous n’auriez peut-être pas accepté…
– Vous pouvez le dire ! Je suis morte de peur…
– Mais non ! je resterai près de vous et tout se passera bien. Songez que nous obtiendrons peut-être de précieux renseignements ! Ensuite, évidemment, nous dînerons… ou plutôt nous souperons. Et j’espère dans la joie… Quelqu’un a-t-il une objection ?
– Ma foi non, fit Aldo. Votre idée est peut-être bonne…
– Vous croyez aux esprits, vous ? émit Malden effaré.
– Il m’est arrivé de vivre deux expériences capables de déstabiliser l’incrédule le plus coriace…
– J’espère que vous viendrez me raconter ça, chuchota lady Mendl. J’adore ce genre d’histoires !
– Moi aussi, fit la générale de Vernois dont on n’entendait jamais la voix. Une fois pour toutes, elle avait décidé que son mari s’exprimait suffisamment pour eux deux et elle s’y tenait au point que l’on pouvait la croire endormie. Cette fois, elle était bien réveillée et visiblement ravie de l’aventure.
On s’installa donc autour du guéridon. Le jeune Baldwin tira les rideaux afin que les lumières du salon ne fussent plus visibles et alla prendre place devant un harmonium placé dans un coin que personne n’avait encore remarqué. La pièce qui n’était plus éclairée que par la seule bougie s’emplit d’ombres et l’on ne distingua plus que les visages attentifs vaguement éclairés par la lueur jaune. À la demande de Crawford, ils posèrent à plat sur la table leurs mains qui se touchaient par les auriculaires. Dans ses coussins, Léonora ferma complètement les yeux :
– Nous devons nous concentrer, murmura Crawford. Un peu de musique nous y aidera…
Les sons graves de l’harmonium se firent entendre. En sourdine d’abord puis un peu plus fort, jouant une mélodie aigrelette qui, de l’avis d’Aldo, avait dû voir le jour dans les Highlands. Étant donné les goûts de celle que l’on prétendait appeler, cela lui parut curieux. Marie-Antoinette ne devait certainement pas s’intéresser au folklore écossais. Mais, évidemment, il ne pouvait rien dire…
Soudain, il y eut dans la table un craquement puis un autre et, sous ses doigts, Aldo perçut une sorte de frémissement comme s’il touchait le dos d’un être vivant.
Presque aussitôt une voix s’éleva, affreusement enrouée et bizarrement masculine. Pourtant c’était des lèvres de Léonora qu’elle sortait :
– Fait froid !… Fait si froid !…
Un frisson parcourut autour de la table même les plus incrédules comme Malden. Cette voix semblait traîner après elle toute la misère du monde. Crawford qui s’était institué le maître du jeu lui répondit :
– Pourquoi avez-vous si froid, frère ! ? Nous sommes là pour vous apporter de la lumière et de la chaleur…
– Qui êtes-vous ?
– Des amis, n’en doutez pas ! Que pouvons-nous faire pour vous ? Prier ?
– Peut-être… moi je n’ai jamais su… Oh, que j’ai froid !… L’eau est… glacée. Je… je ne peux pas… lui échapper !…
– Il faut que vous puissiez vous approcher de notre flamme. Nous allons prier pour vous guider jusqu’à nous, jusqu’à la lumière qui est là, au milieu de nous… Notre Père qui êtes aux cieux…
Le timbre profond donnait à la plus vieille prière des chrétiens une résonance inattendue chez cet homme, sceptique en apparence… Elle entraîna les autres mais ne trouva aucun écho de la part de l’inconnu et le silence retomba quand ce fut fini. Contre la sienne, Aldo sentit trembler la main de Mme de La Begassière. La pauvre femme avait si peur que l’on pût entendre ses dents claquer. Cependant, Crawford reprenait :
– Étes-vous toujours là, frère ?…
– Oui… mais je vous entends de plus en plus mal… Vous vous éloignez… oh, que cette eau est froide…
À mesure qu’elle parlait la voix désolée s’affaiblissait, s’éloignait jusqu’à devenir murmure. Puis il n’y eut plus rien. Chacun put voir que la tête de Léonora retombait à présent sur sa poitrine.
– Laissons-la reposer un instant ! chuchota son époux. Lorsqu’elle entre en transe, on ne peut jamais savoir qui essaiera de s’exprimer par sa bouche. Celui que nous venons d’entendre a dû mourir sans savoir ce qui lui arrivait et ne parvient pas à se dégager du trou noir…
– Vous souvenez-vous de ce braconnier qui s’est noyé dans le Grand Canal l’avant-dernier hiver ? fit remarquer lady Mendl. C’était le soir, il faisait un froid de loup, tout était gelé et le gibier qu’il poursuivait s’est aventuré sur la glace du canal. Elle a cédé sous le poids de l’homme. Les forestiers du parc ont retrouvé son corps le lendemain…
– Vous… vous pensez que c’est lui qui…, chevrota Mme de La Begassière
– Bien sûr que c’est lui, grogna Ponant-Saint-Germain agacé. Qu’est-ce qu’on fait maintenant ?
– Frédéric va nous jouer un cantique afin de purifier les ondes. Ensuite nous essaierons d’atteindre celle que nous espérons. Je dis bien essaierons, parce que cette sorte de séance est éprouvante pour le fluide vital de notre médium. Malheureusement, ce genre d’intervention n’est pas rare…
Tandis que le jeune homme exécutait « Plus près de Toi, mon Dieu », Aldo qui tenait à son idée proposa :
– Il serait peut-être mieux de jouer l’un des airs favoris de la Reine ? Elle aimait chanter mais des romances de l’époque.
– Cela me paraît judicieux, approuva le jeune homme de son coin. Je vous propose cet air.
En sourdine il entama « Nina ou la folle d’amour ».
Interprétée sur harmonium au lieu du clavecin dont on accompagnait autrefois Marie-Antoinette, la mélancolique mélodie se dramatisait. Doucement, le jeune Baldwin se mit à chanter. On vit alors Léonora, totalement inerte depuis un moment, se redresser, lever la tête et prendre la suite du jeune homme mais cette fois encore ce n’était pas sa voix normale c’était celle fragile et inexpérimentée d’une jeune fille ou d’une très jeune femme qui prenait un évident plaisir à chanter même si elle n’y était pas fort habile. Et la stupeur se peignit sur ces visages plus ou moins tendus qu’éclairait la bougie : il y avait une indéniable trace d’accent allemand…
Aldo qui depuis le début observait l’Écossais en se demandant à quoi rimait tout cela, le vit s’illuminer de joie :
– Mon Dieu !… C’est elle ! souffla celui-ci. Elle… enfin !
La chanson mourut, la musique se tut. Puis l’on entendit Crawford tremblant d’émotion :
– Madame… Votre Majesté !… Est-ce bien vous ?
L’étrange voix se remit à chantonner. Autour de la table la tension était palpable. Puis on perçut – et le timbre baissa de plusieurs tons, se chargeant de lassitude :
– Je suis venue de loin… de si loin ! Hâtez-vous… Je suis bien fatiguée.
– Un peu de musique vous aiderait ? Nous souhaitons tous tellement que vous vous sentiez bien…
– Oui !… Un peu mieux ! Doucement !… Que voulez-vous de moi ?… Pourquoi m’avez-vous appelée…
– Pour que la Reine efface nos doutes. Des événements terribles se produisent ici, des hommes tombent…
– Il fallait qu’ils tombent ! Leur poids s’était alourdi à travers le temps… Ce qui arrive je l’ai voulu… Il faut que l’on me rende ce qui est à moi !…
Depuis un instant, la langue d’Aldo le démangeait :
– J’ai peine à croire que là où elle est Votre Majesté ait besoin de parures terrestres ?
– Taisez-vous, malheureux ! s’écria Crawford. Vous allez la faire fuir… Madame, Madame, veuillez pardonner…
– Ce qui est à moi est à moi !… Ce qui est à moi est à moi… ce qui est à moi est à moi…
Tout en répétant cette phrase la voix s’affaiblissait, s’éloignait…
– Madame ! implora Crawford, Madame ! Par pitié, restez !… Rappelez-la, Frédéric !… Jouez ! Jouez ce qu’elle aime !
L’harmonium soupira les notes mélancoliques de « Plaisir d’amour » mais ce fut en vain. La tête de Léonora était retombée sur sa poitrine cependant que ses mains glissaient le long du fauteuil. Elle semblait évanouie mais respirait bruyamment.
– Vous êtes sûr qu’elle n’a pas besoin d’aide ? hasarda Clothilde de Malden. Elle est vraiment pâle ?
C’était aussi l’avis de Crawford : il se levait pour se pencher sur sa femme dont il prit le visage entre ses mains en murmurant des paroles incompréhensibles. Mais Léonora restait inerte :
– Il faut pourtant que je la réveille ! Cela risque de devenir dangereux. Léonora ! Léonora ! Réveillez-vous !… M’entendez-vous !
Pas de réponse.
– Mon Dieu ! Il faut faire quelque chose ! Frédéric ! Venez m’aider à l’étendre !
Et soudain tout se déclencha. Les yeux toujours clos, Léonora se mit à se tordre dans son fauteuil comme si elle était en proie à une vive douleur. Ses mains affolées cherchaient à repousser quelque chose d’horrible, d’étouffant. Un véritable hurlement de terreur s’échappa de sa bouche distendue :
– Pas ça !… Par pitié, pas ça !… Je ne voulais pas !… Pardon ! Pitié !
Ses yeux s’ouvrirent, plein d’une indicible frayeur et le hurlement devint strident. Affolé, Crawford semblait ne plus savoir que faire. On vit alors s’avancer le secrétaire. Sèchement, par deux fois, il gifla Léonora.
– Vous êtes fou ! clama l’époux en se jetant sur le jeune homme pour lui arracher sa femme. Vous allez la tuer, imbécile !
– Non ! Il faut la ramener sur terre !… Tenez ! Elle se calme !
En effet, Léonora non seulement cessait de crier mais glissait à terre. Frédéric s’agenouilla près d’elle tandis que le mari hurlait qu’elle était morte.
– Non. Évanouie ! Il faut la monter dans sa chambre pour qu’elle se repose. La tension a été trop forte !
Joignant le geste à la parole, il souleva la jeune femme qu’il emporta hors de la pièce. Lady Mendl s’élança derrière lui :
– Je vais l’aider. Je suis aussi infirmière diplômée !
Tandis qu’ils disparaissaient, les autres se groupèrent autour de la chaise sur laquelle Crawford venait de se laisser tomber en donnant tous les signes du désespoir. Mme de La Begassière se pencha pour lui prodiguer de bonnes paroles mais il n’eut même pas l’air de s’apercevoir de sa présence. Il se releva si brusquement qu’il faillit la renverser et se mit à arpenter la pièce aussi vite que le permettait sa boiterie en répétant :
– Qu’est-ce qui s’est passé ? Qu’est-ce qui n’a pas marché !… Pour la première fois « elle » a répondu à mon appel…
Aldo le prit par le bras pour arrêter cette agitation :
– Calmez-vous, sir Quentin ! Je pense que vous devriez être satisfait si, comme vous le dites, « elle » a répondu ce soir à votre appel. Vous aviez déjà essayé ?
– Oh oui !… Léonora a déjà capté nombre de gens de son entourage mais Elle !… C’était merveilleux… et puis tout s’est brisé. Je ne comprends pas ! Je ne comprends vraiment pas.
– Mon cher, intervint le général, quand on touche à ce genre de choses il faut s’attendre à des déboires. Quelquefois pire encore !
– Croyez-le ou ne le croyez pas, je sais ce que je fais !
– En tout cas, intervint la voix acidulée de Clothilde de Malden, il me semble que vous devriez vous soucier plutôt de l’état de votre femme. Elle n’avait pas l’air d’être en pleine forme…
Mais il balaya l’objection du geste qu’il aurait eu pour chasser une mouche
– Oh ! Ce n’est rien ! Dans un moment elle va se trouver mieux et même elle aura tout oublié… C’est cela un vrai médium : les grandes pertes de substance qu’il subit durant la transe l’amènent parfois à une… crise qui peut être douloureuse mais qui d’un autre côté, semble le régénérer… Elle va redescendre aussi fraîche et souriante qu’au début de la soirée…
– À propos de soirée, émit le professeur, je croyais qu’on nous avait invités à dîner, c’est vrai ou pas ?
Ce prosaïsme éteignit net la fièvre qui s’était emparée de l’Écossais. Son regard soudain souriant fit le tour de ses invités :
– Tout à fait vrai, mon cher ami, et nous allons passer à table dans un instant. Je vous demande pardon d’avoir donné la priorité à l’esprit. Cela tient à ce que le médium doit être à jeun depuis plusieurs heures mais le dîner nous attend !
Il frappa dans ses mains. Deux serviteurs tirèrent les rideaux de velours puis l’un d’eux, après s’être incliné, les précéda à travers le grand salon jusqu’à une double porte qu’il ouvrit devant eux, découvrant en même temps une longue table où deux chandeliers de vermeil chargés de bougies faisaient briller les cristaux et les couverts…
D’un geste spontané, Clothilde de Malden vint prendre le bras d’Aldo :
– Foin du protocole ! s’écria-t-elle gaiement. Je vous choisis pour cavalier, mon cher prince ! Puis tandis qu’ils sortaient de la loggia, elle ajouta, beaucoup plus bas, « Curieux, cette histoire de jeûne ! Vous je ne sais pas mais moi j’ai toujours entendu dire que pour être valable un médium devait être vierge ? Et je ne voyais pas Léonora sous cet aspect…
– Moi non plus, mais ils ne le savent peut-être pas ici ?
– Pas plus qu’ils n’ont l’air de connaître les règles de la bienséance.
Puis, élevant le ton, la jeune femme demanda :
– À défaut de la maîtresse de maison, ne devrions-nous pas attendre lady Mendl ajouta-t-elle à l’adresse de son hôte. Qui rougit :
– Vous avez raison. Je l’envoie chercher…
Mais elle apparut à cet instant précis, escortée de Baldwin jusqu’à sa place, à la gauche du maître de maison à l’oreille duquel le jeune homme murmura quelque chose avant de se retirer. Crawford arbora aussitôt un large sourire :
– Tout va bien ! proclama-t-il. Léonora s’est endormie et sa femme de chambre va rester auprès d’elle. Songeons à nous et recevez encore toutes mes excuses !…
Le dîner tant attendu fut parfait. Les Crawford avaient une excellente cuisinière et Quentin savait choisir ses vins. La plus aimable convivialité régna alors autour de la table. Sentant qu’elle était nécessaire, Aldo en prit sa part en racontant des histoires tournant autour des joyaux célèbres, se renvoyant la balle avec Crawford, s’efforçant d’attirer l’attention sur lui afin de la détourner d’Elsie Mendl, très silencieuse depuis qu’elle était redescendue et dont le sourire poli n’était dû – il l’aurait juré ! – qu’à sa parfaite maîtrise des obligations mondaines. Elle était assise presque en face de lui et leurs regards se croisèrent à plusieurs reprises.
Aussi quand on en eut fini avec le café, les liqueurs et les cigares que l’on retourna prendre au salon, s’approcha-t-il d’elle :
– Vous êtes venue en voiture, lady Elsie ?
– Bien sûr. Voulez-vous que je vous ramène ?
– J’en serai ravi. Le chauffeur de ma tante m’a déposé mais, étant donné son âge, je n’ai pas voulu qu’il m’attende, pensant que quelqu’un aurait la charité de me prendre en charge.
Malden et Vernois protestèrent de leur bonne volonté qu’Aldo remercia d’un sourire :
– Je n’en ai jamais douté, messieurs, mais je vous avoue que je subis, ce soir, le charme de lady Elsie. Ne me privez pas d’un instant si aimable !…
Comme toute noble dame anglaise, lady Mendl possédait une Rolls pourvue d’une glace de séparation avec le conducteur. À peine la puissante voiture eut-elle franchi les grilles de l’ancienne demeure du capitaine des chasses royales qu’Aldo ouvrit le feu :
– Quand vous êtes venue nous rejoindre au début du repas, vous vous efforciez – non sans talent d’ailleurs ! – de donner le change mais vous sembliez soucieuse. Et vous l’êtes encore.
– Vous avez de bons yeux, mon cher prince !
– Me feriez-vous assez confiance pour partager avec moi ? Vous êtes depuis longtemps une amie d’Adalbert et vous n’ignorez pas à quel point nous sommes liés.
– Aussi ai-je saisi la balle au bond quand vous m’avez demandé de vous raccompagner. Sans cela je serais venue vous voir à l’hôtel…
– Il s’est passé quelque chose tandis que vous étiez dans la chambre de lady Crawford ?
– Oui. Quand Mr Baldwin l’eut déposée, elle semblait aux prises avec un cauchemar dont elle ne parvenait pas à sortir. Il fallait la calmer. Dans ce but j’ai envoyé ce jeune homme chercher sa femme de chambre et nous l’avons déshabillée puis couchée. Je me suis demandé un moment s’il ne fallait pas appeler un médecin, quand le choc subi a paru s’atténuer. Peut-être sous l’impact de la fatigue. J’ai prié alors cette fille de lui faire une tasse de camomille et je suis allée dans la salle de bains afin d’explorer l’armoire à pharmacie. Bien fournie, croyez-moi, et digne d’une clinique louche, parce que j’ai trouvé certaine drogue qui n’aurait pas dû s’y trouver. Mais ce n’est pas tout ! En fouillant parmi ces boîtes et ces flacons, j’en ai trouvé une cachée sous des compresses et des bandes de pansements dont, en principe on n’a pas fréquemment l’usage. C’était une sorte de coffret laqué blanc sur lequel on avait écrit « poison ». Un mot capable de refouler toutes les curiosités… sauf la mienne. Je l’ai pris, je l’ai ouvert. Dedans, il y avait des bijoux…








